Insaisissable richesse – suite (et fin ?)

Je me rends compte après coup de l’am­bi­gu­i­té intro­duite par la date de pub­li­ca­tion de ce bil­let, en plus de l’il­lus­tra­tion choisie. Finale­ment, cela m’arrange : si on me mon­tre que j’ai une fois de plus avancé une hypothèse brin­que­bal­ante, je pour­rai tou­jours dire que c’é­tait une blague.
Comme je le red­outais, mon bil­let précé­dent, qui ten­tait de don­ner une déf­i­ni­tion formelle d’une société à richesse, a sus­cité une dis­cus­sion nour­rie, en par­ti­c­uli­er avec le red­outé BB, qui a mon­tré les lim­ites de la solu­tion pro­posée. Tout cela est d’au­tant plus déroutant qu’on a le sen­ti­ment, depuis longtemps, d’être près du but, de sen­tir intu­itive­ment de quoi il retourne, sans jamais par­venir une for­mu­la­tion juste, qui n’ex­clut ni n’in­clut indû­ment cer­tains cas ethno­graphiques. Ironie suprême, l’ex­em­ple qui cristallise les dif­fi­cultés – celui des Inu­its côtiers de l’Alas­ka – est peut-être celui où la richesse prim­i­tive ressem­ble le plus à la nôtre, puisque le fonde­ment de la puis­sance sociale des rich­es se situe dans la pos­ses­sion d’un moyen de pro­duc­tion pro­duit (la baleinière). De là à penser que c’est lorsqu’elle paraît le plus à portée de main que la richesse se laisse le moins attrap­er… Quoi qu’il en soit, comme je ne renonce pas aus­si facile­ment à résoudre un prob­lème aus­si impor­tant, j’a­vance ici une nou­velle propo­si­tion.
Reprenons donc. La prob­lé­ma­tique de la richesse ren­voie à l’in­tu­ition qu’il existe deux très grandes caté­gories de sociétés. Dans les unes (le monde I d’Alain Tes­tart), les biens comptent peu, ou pas du tout, dans les rap­ports soci­aux : ceux-ci se tis­sent directe­ment, sans pass­er par l’in­ter­mé­di­aire de la pro­priété sur des choses. Dans les sociétés à richesse, en revanche, les biens con­stituent un enjeu social. Selon les mots d’Alain Tes­tart utile­ment rap­pelés par BB, leur déten­tion est « sociale­ment utile ». Que faut-il enten­dre par là au juste ? Que recou­vre pré­cisé­ment cette « util­ité sociale » nou­velle ? Voilà ce qu’il s’ag­it de cern­er avec davan­tage de pré­ci­sion.
Ma pre­mière solu­tion, couchée par écrit dans les pages de L’Homme, abor­dait la ques­tion par les effets soci­aux de la richesse – le fait qu’elle pro­duise une dom­i­na­tion, de fait ou de droit. La sec­onde solu­tion, pub­liée sur ce blog il y a quelques jours, s’at­tachait aux formes juridiques sous lesquelles des biens, dans une société don­née, pou­vaient être con­ver­tis. Après réflex­ion (et dis­cus­sion), cha­cune de ces deux approches con­tient un morceau de la solu­tion, sans par­venir à la cern­er de manière sat­is­faisante. Pour le dire le plus suc­cincte­ment pos­si­ble : la richesse n’est réductible ni aux effets de dom­i­na­tions qu’elle engen­dre, ni aux dimen­sions juridiques liées à l’exi­gi­bil­ité des biens.
Ten­tons donc de repren­dre, une fois encore. La richesse se car­ac­térise par l’ex­is­tence de rela­tions entre la sphère des biens et celle des rap­ports soci­aux, qui ren­dent en quelque sorte les pre­miers « con­vert­ibles » dans les sec­onds. Autrement dit, elle se car­ac­térise par le fait que les rap­ports soci­aux passent par les biens – c’est-à-dire que le trans­fert de pro­priété sur des biens en con­stitue un élé­ment déter­mi­nant, une con­di­tion néces­saire (même si, au besoin, non suff­isante). Ceci exclut évidem­ment le cas presque tau­tologique de l’échange de biens, puisqu’en l’oc­cur­rence, c’est par déf­i­ni­tion que le rap­port social entre les échangistes naît du trans­fert de pro­priété. En d’autres ter­mes, dans l’échange de biens, les droits sur les biens ne sont con­nec­tés qu’aux droits sur d’autres biens. Or ce qui est sig­ni­fi­catif de la richesse, ce sont les con­nex­ions des droits sur les biens à d’autres types de droits (ou de rap­ports soci­aux non for­mal­isés juridique­ment). Je me risque donc à une nou­velle déf­i­ni­tion :
Déf­i­ni­tion : Une société est dite à richesse si l’in­stau­ra­tion, la per­pé­tu­a­tion, la dis­so­lu­tion ou le trans­fert de cer­tains rap­ports soci­aux, en dehors de celui qui naît de l’échange de biens lui-même, implique le trans­fert de biens d’une valeur économique sig­ni­fica­tive.
Pre­mier point : ce cas inclut les sit­u­a­tions sur lesquelles je me focal­i­sais dans mon bil­let précé­dent, où le trans­fert de biens est juridique­ment exi­gi­ble, mais il ne s’y lim­ite pas. La rela­tion entre l’U­mi­aliq et son équipage, qu’elle soit for­mal­isée sous forme de trans­ferts exi­gi­bles ou qu’elle reste un flux non spé­ci­fié de dons (admet­tons un cer­tain flou à ce sujet dans les descrip­tions ethno­graphiques), ren­tre dans le périmètre de cette déf­i­ni­tion : quoi qu’il en soit, un Umi­aliq qui ne don­nerait pas leur part aux autres pêcheurs (ou qui leur don­nerait une part insuff­isante) serait rapi­de­ment déserté.
Deux­ième point : cette déf­i­ni­tion exclut bien les sit­u­a­tions s’ap­parentant au « partage sol­lic­ité » (demand shar­ing). Je ne suis pas assez qual­i­fié pour savoir si, comme le sug­gère Nico­las Peter­son dans l’ar­ti­cle qui a inau­guré cette expres­sion, ces cou­tumes s’ap­pli­quaient indif­férem­ment entre mem­bres du groupe local ou si, comme me l’a affir­mé un jour Lau­rent Dous­set, elles n’in­ter­ve­naient qu’en­tre cer­taines posi­tions de par­en­té. Dans ce dernier cas, elles rap­pelleraient la pos­si­bil­ité, observée en divers lieux, pour un jeune de s’ap­pro­prier, par exem­ple, n’im­porte quelle pos­ses­sion de son oncle mater­nel. Tou­jours est-il que si ce rap­port social donne effec­tive­ment lieu à un trans­fert de pro­priété, ou qu’il lui ouvre la porte, il n’est pas con­di­tion­né par lui. Que le sol­lici­teur poten­tiel ou le neveu cesse de réclamer ce à quoi la cou­tume lui donne droit, il n’en restera pas moins sol­lici­teur poten­tiel ou neveu, de même que son vis-à-vis restera son sol­lic­ité poten­tiel ou oncle. De plus, ces rap­ports ne peu­vent être ni noués, ni déliés – a for­tiori, con­tre un paiement.
Si la déf­i­ni­tion pro­posée ci-dessus s’avère aus­si robuste que je l’e­spère, elle se décline ensuite en une dou­ble dis­tinc­tion :
  • entre les sociétés où cer­tains rap­ports soci­aux dans lesquels inter­vient la richesse relèvent de trans­ferts de biens exi­gi­bles et celles où ne règn­eraient que des trans­ac­tions informelles (ce cas théorique étant peut-être exem­pli­fié par les Tareumi­ut)
  • entre les sociétés où cer­tains des rap­ports rel­e­vant de la richesse con­cer­nent (entre autres) des droits ou des oblig­a­tions sur des per­son­nes (prix de la fiancée, wergild, amendes, etc.) et celles où les rap­ports rel­e­vant de la richesse sont pure­ment économiques (prêt à intérêt, salari­at), comme c’est là aus­si peut-être le cas chez les Tareumi­ut et, plus générale­ment, dans les sociétés que j’ap­pelais de type S. J’in­siste une fois de plus sur le fait que l’er­reur majeure d’A. Tes­tart est d’avoir restreint la déf­i­ni­tion de la richesse à l’ac­qui­si­tion de droits (directs) sur les per­son­nes, voire aux formes plus spé­ci­fiques que sont le prix de la fiancée et le wergild.
On notera que pour qu’on puisse par­ler de richesse, il est pré­cisé que les biens trans­férés doivent pos­séder une valeur économique sig­ni­fica­tive. Dans les sociétés sans richesse, il existe en effet cer­taines occa­sions où l’on doit fournir des « cadeaux » sym­bol­iques (les token des anglo­phones), pour con­clure par exem­ple une paix ou un mariage. Ces cadeaux sont néces­saires : refuser de les vers­er com­pro­met­trait totale­ment l’af­faire. Pour autant, ce qui compte, c’est la bonne volon­té qu’ils affichent et non leur valeur intrin­sèque, c’est-à-dire l’in­vestisse­ment qu’ils représen­tent en tra­vail.
Il va de soi que, comme toute déf­i­ni­tion, celle-ci com­porte à ses marges une zone d’indéter­mi­na­tion, et que l’on peut iden­ti­fi­er des sociétés-pas-tout-à-fait-sans-richesse (ou, si l’on préfère, pas-vrai­ment-avec-richesse). Je pense, par exem­ple, au Nord de l’Aus­tralie, où l’on trou­ve d’une part une esquisse de wergild, d’autre part des droits liés à la pos­ses­sion du moyen de pro­duc­tion : chez les Murn­gin, le pro­prié­taire d’une lance pré­side à la dis­tri­b­u­tion du gibier tué par cette lance, même s’il n’est pas lui-même le chas­seur ; au Cap York, le pro­prié­taire de la pirogue reçoit en tant que tel une part de la pêche. Mais, ce qui à mon sens con­stitue le point de bas­cule, n’est pas franchi : ni dans le cas du qua­si-wergild, ni dans celui de la part du pro­prié­taire, ce trans­fert de biens ne con­stitue un aspect déter­mi­nant d’un rap­port social. Le pre­mier ne suf­fit pas à étein­dre une vengeance, ni le sec­ond à enclencher un rap­port de clien­télisme /​dépen­dance économique, comme cela se pro­duit chez les Inu­pi­at – per­son­ne d’ailleurs, sig­ni­fica­tive­ment, n’a jamais par­lé de rich­es et de pau­vres, pas plus que de Big Men, pour le nord de l’Aus­tralie.
À vos claviers…

38 commentaires

  1. C’est peut-être une piste intéres­sante, il faut y réfléchir. Quelque chose me gêne, mais à chaud je n’arrive pas à met­tre le doigt dessus. Néan­moins, déjà une ques­tion : quel est, selon toi, le rap­port social dont l’instauration, la per­pé­tu­a­tion, la dis­so­lu­tion ou le trans­fert serait con­di­tion­né par le wergeld ? Parce que comme ça, je ne vois pas…

    1. Sur la ques­tion du Wergeld, je ne fais que suiv­re Tes­tart de la manière la plus stricte : c’est un rachat – celui du droit des lésés de se venger. Donc, le paiement du wergeld éteint bien le rap­port con­sis­tant dans le droit pour un groupe de pren­dre la vie de quelqu’un. D’une manière sim­i­laire, le paiement d’un dom­mage, lui aus­si, ren­tre dans la déf­i­ni­tion, dans la mesure où il éteint la dette née d’une faute. Le trans­fert de biens induit bien un « change­ment d’é­tat » du rap­port social entre coupable et vic­times.

    2. J’a­joute que le seul point qui le cha­grine dans cette déf­i­ni­tion, c’est qu’elle n’in­clut pas l’im­pôt – si on par­le d’un verse­ment en biens, et non d’une corvée en tra­vail. Je ne sais pas si c’est vrai­ment prob­lé­ma­tique : on peut imag­in­er que les seules sociétés où l’E­tat taxe ses con­tribu­teurs sous forme de biens sont néces­saire­ment des sociétés à richesse. Mais je n’ai pas trou­vé com­ment faire ren­tr­er ce cas de fig­ure sans en faire ren­tr­er d’autres dont je ne voulais pas, à com­mencer par le demand shar­ing.

    3. Je te rejoins com­plète­ment sur l’impôt : je me suis fait la même réflex­ion. Pour l’instant, ce n’est pas trop ce qui me gêne, mais je n’arrive tou­jours pas à savoir si c’est sur le fond ou sur la for­mu­la­tion que je bute. Je suis en train de relire Tes­tart « Échanges marchands, échanges non marchands », parce que j’avais le sou­venir qu’il y avait des idées assez proches. Effec­tive­ment, c’est le cas. Mais ça ne va pas non plus. Peut-être qu’en met­tant les deux en par­al­lèle, ça va m’inspirer…
      Il y a quand même aus­si le prob­lème de l’esclave : si l’on admet que c’est bien une richesse, le rap­port de dépen­dance n’est pas con­di­tion­né par le trans­fert de biens…

    4. Le rap­port lui-même non, mais son trans­fert, oui. On peut acheter et ven­dre les esclaves. Juste­ment, l’esclave, c’est le cas typ­ique que Tes­tart inclut quand il dit que dans le monde II, la richesse sert à acquérir les droits sur les per­son­nes, puis qui dis­paraît quand il for­mule le critère en ne par­lant plus que du prix de la fiancée, du wergild et des amendes.
      Au pas­sage, dans la mesure où ma déf­i­ni­tion men­tionne l’in­stau­ra­tion ou la ces­sa­tion du rap­port social, je me demande si la men­tion con­cer­nant le trans­fert n’est pas super­flue.

    5. Oui, mais juste­ment, ce qui se trans­fère dans le cas de l’achat/vente d’un esclave, c’est la pro­priété, ce n’est pas le rap­port de dépen­dance (ce rap­port est statu­taire) ! D’autre part, il y a une par­tie des esclaves (et sans doute la majorité lorsqu’il n’y a pas de traf­ic) qui ont été mis en état d’esclavage à l’occasion de guer­res et pour lesquels il n’y aura pas de trans­fert. Le prob­lème de l’esclave, c’est juste­ment que lui-même est un bien et fonc­tionne comme un bien, ce pour quoi il coince à tous les étages.

    6. C’est là où à mon avis, il est facile de s’embrouiller (et que je ne me suis pas privé de le faire moi-même avant que la lumière se fasse peu à peu).
      1. Que le rap­port d’esclavage en lui-même, tel qu’il existe dans une société don­née, soit statu­taire, c’est incon­testable. Mais ce rap­port s’incarne de manière con­crète : untel est pro­prié­taire de untel. Et ce rap­port-là, non en tant que déf­i­ni­tion générale, mais en tant que lien qui unit deux indi­vidus, est bel et bien trans­férable con­tre un paiement.
      2. Au pas­sage, c’est la même chose quand on raisonne sur le mariage. On pour­rait très bien dire que le rap­port du père à la fille et du mari et à la femme sont statu­taires, que le mariage ne crée ni ne dis­sous rien, en ne faisant que trans­fér­er des droits, et donc que le prix de la fiancée n’entre pas dans ma déf­i­ni­tion de la richesse. Mais là aus­si, l’er­reur con­siste à con­fon­dre ces rap­ports en général (en tant que norme juridique, si l’on veut) et la manière dont va s’in­stau­r­er ou se défaire un rap­port don­né entre X et Y.
      3. Je crois que l’idée que l’esclave est un bien est à la fois une des plus répan­dues et une des plus fauss­es si on veut y retrou­ver ses petits. En fait l’esclave est « comme » un bien, parce que les droits qu’un maître a sur lui sont sans lim­ite ou presque, tout comme ceux qu’un pro­prié­taire pos­sède sur un objet. Il n’empêche, si on sent qu’un élé­ment essen­tiel des struc­tures sociales se joue autour du rôle des biens (les vrais), il faut absol­u­ment se défaire de l’idée que l’esclavagisme serait un phénomène du même ordre que la pro­priété des biens. Tes­tart, d’ailleurs, avait bien sen­ti que le monde II, en bonne par­tie au moins, est celui où les biens se met­tent à per­me­t­tre d’acquérir des droits sur des humains, et par­mi ces droits il met­tait l’esclavage. Ce n’est qu’en for­mu­lant son critère que l’esclavage était évac­ué et qu’on se retrou­vait unique­ment avec le mariage et la jus­tice.
      4. Le fait qu’une majeure par­tie des esclaves vienne de la cap­ture ne con­tred­it pas ma déf­i­ni­tion. La ques­tion est : ces esclaves peu­vent-ils être (re)vendus ? Si oui, ce sont des richess­es, exacte­ment comme des biens qu’on aurait pil­lés… ou des droits qu’on détient sur ses filles et qui rap­porteront un prix de la fiancée.

    7. Là, per­me­ts-moi de ne pas te suiv­re :
      Sur la ques­tion de l’esclave en tant que bien, je crois que c’est moins tranché que tu le dis. D’abord, l’esclave est pos­sédé, alién­able et trans­mis­si­ble (on peut rajouter : et destruc­tible, on peut le tuer), tout comme n’importe quel bien. Mais, plus encore, il est con­sid­éré juridique­ment comme bien dans nom­bre de sociétés (en droit romain et en droit français, par exem­ple, c’est un bien meu­ble). Je suis bien d’accord que par­mi les car­ac­téris­tiques du monde II, il y a le fait que l’on puisse trans­former un humain en esclave (why ?), mais led­it humain n’est en rien dif­férent d’un chien, d’un cheval ou de toute autre besti­ole famil­ière (en pas­sant, les trois cités sont inter­change­ables dans l’accompagnement).
      Pour le rap­port du père à la fille, évidem­ment qu’il est statu­taire ! Après le mariage, le père reste le père, la par­en­té reste la même, et en aucun cas ce n’est le rap­port social père-fille qui est trans­féré par le mariage.
      Cela se traduit par une énorme dif­férence entre le prix de la fiancée et l’achat d’un esclave : le pre­mier est un échange non marc­hand, le sec­ond est un échange marc­hand (cf. le papi­er de Tes­tart cité au-dessus).
      Pour l’instant, je main­tiens donc que l’esclave ne ren­tre pas dans ta déf­i­ni­tion (après, on peut tou­jours réfléchir pour voir si c’est un prob­lème ou pas, mais ce n’est pas triv­ial).

    8. Je crois que la ques­tion de l’échange marc­hand ou non n’est pas celle qui nous occupe ici et qu’en mobil­isant cette dimen­sion, on ne fait que s’a­jouter des com­pli­ca­tions inutiles. Le prob­lème de fond est : aux yeux du droit, les esclaves sont des objets. C’est incon­testable, mais en l’oc­cur­rence, les yeux du droit sont-ils les seuls pos­si­bles et surtout les plus per­ti­nents ? Encore une fois, les esclaves sont juridique­ment des objets, dans la mesure où les droits qu’on détient sur eux sont peu prou ceux qu’on détient sur un objet. Mais le point de vue du droit n’est ni le seul, ni en l’oc­cur­rence le plus judi­cieux. Tout sim­ple­ment, objec­tive­ment, l’esclave est-il un être humain, oui ou non ? Et par con­séquent, les droits qu’on détient sur lui sont-ils des droits sur un objet, ou sur une per­son­ne ?

    9. Bien sûr, ce sont des droits sur une per­son­ne ; ce n’est pas là que ça coince, mais dans le fait que l’é­tat de dépen­dance n’est pas du tout con­di­tion­né par des trans­ferts de biens.

    10. Mais si, dans la mesure où l’esclave peut être acheté ou ven­du. Encore une fois – et peut-être est-ce dû à un défaut de ma for­mu­la­tion – il y a con­fu­sion (ambi­gu­i­té ?) entre la propo­si­tion « Bid­ule est un esclave » et la propo­si­tion « Bid­ule est l’esclave de Machin ». On est d’ac­cord (je crois !), la pre­mière propo­si­tion ne ressort pas de la richesse, à moins qu’on par­le de l’esclave pour dettes. Mais la sec­onde, elle, est poten­tielle­ment con­di­tion­née par des trans­fert des biens, encore une fois, dans la mesure où l’esclave peut être acheté et ven­du. Et c’est ce deux­ième sens qui était con­cerné par ma déf­i­ni­tion.

    11. Oui, l’esclave peut être acheté, ven­du, ou même tro­qué ou don­né, pourquoi pas. Mais ce n’est qu’un trans­fert de pro­priété, pas un trans­fert de rap­port social. La dif­férence avec le prix de la fiancée, le don des Tareumi­ut, les amendes, c’est que dans ces cas-là tu con­di­tionnes le rap­port social entre A et B par un trans­fert de biens entre A et B, tan­dis que ce n’est pas du tout ça pour l’esclave. Si A vend un esclave à B, ça ne mod­i­fie en rien le rap­port social entre les deux. L’esclave était dépen­dant de A, il l’est main­tenant de B, mais ça n’a rien à voir avec les cas précé­dents.
      En fait, je pense que le piège c’est de par­ler de trans­fert de rap­ports soci­aux dans la déf­i­ni­tion : je crois que c’est faux, parce qu’en réal­ité ce sont des droits qui peu­vent être trans­férés, mais pas des rap­ports soci­aux. En y réfléchissant bien, d’ailleurs, com­ment veux-tu trans­met­tre un rap­port social ? Pour le PDF, il y a trans­mis­sions de droits sur la fille et sur ses futurs enfants par le père, ce sont ces droits qui sont payés, et ce trans­fert crée un rap­port social (plusieurs en fait), il n’en trans­fère aucun. Pour l’esclave, tu trans­fères un droit de pro­priété, mais ça ne crée rien du tout.

    12. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      Il me sem­ble que le cas que tu décris ren­tre pour­tant bien dans la déf­i­ni­tion de Christophe. Même si le rap­port entre les échangistes ([esclave] con­tre [bien]) n’en­traîne pas de rap­port entre eux autre que l’échange, l’ac­qui­si­tion de ce rap­port (maître/​esclave) peut pass­er par l’ar­gent. Je ne crois pas que Christophe entende que cela doive tou­jours pass­er par l’ar­gent, mais que c’est — dans ces sociétés à richesse — une pos­si­bil­ité.

      Ce qui amène aus­si à dire qu’un esclave qui ne pour­rait être acheté, mais seule­ment offert, n’est pas un bien ; et qu’une société esclavagiste sans pos­si­bil­ité d’a­cheter des esclaves est sans richesse. De ce point de vue au moins. Après, on peut tou­jours imag­in­er que la richesse soit un élé­ment fon­da­men­tale d’autre rap­ports soci­aux dans cette même société ; et que la pro­duc­tion de ces richess­es soit une moti­va­tion à la cap­ture d’esclave. Je sens que quelqu’un va devoir se dévouer pour pass­er en revue tout les types d’esclavage exis­tant…

    13. Quelques pré­ci­sions :
      1. Je n’emploie pas le terme de mon­naie ou d’ar­gent. J’en reste à l’idée générale des (droits sur les) biens – qui, répé­tons-le à la suite de Tes­tart, sont par déf­i­ni­tion des choses et non des (droits sur les) per­son­nes. Autrement dit, l’esclave peut être un bien du point de vue des caté­gories juridiques, il ne l’est pas du point de vue du raison­nement anthro­pologique.
      2. La ques­tion n’est pas, stric­to sen­su, qu’il y ait ou non échange, mais qu’il y ait échange de biens. Si A est l’esclave de B, que peut faire B de lui s’il souhaite rompre ce lien — et donc, mod­i­fi­er leur rap­port social ? S’il ne peut que le don­ner, ou l’échang­er con­tre un autre esclave (ou quoi que ce soit du genre), alors l’esclave n’est ici pas une richesse. Mais si l’esclave peut être ven­du ou si on lui per­met de racheter sa lib­erté, c’est-à-dire que si le rap­port social entre A et B se mod­i­fie à con­di­tion que C ou A trans­fère à B un cer­tain nom­bre de biens, alors l’esclave est une richesse. Et j’in­siste, la vente de l’esclave con­tre des biens ne con­stitue pas un échange de biens, même si le point de vue juridique nous induit à tort à penser le con­traire : elle représente l’échange de droits sur des biens con­tre des droits (exor­bi­tants) sur une per­son­ne.
      3. Sur la pos­si­bil­ité qu’ex­is­tent dans la réal­ité des sociétés esclavagistes sans richesse (au sens de ma déf­i­ni­tion), je suis assez dubi­tatif. Cela dit, si je devais pro­pos­er un can­di­dat, ce serait le cas étrange des Yuqui d’A­ma­zonie – je vais d’ailleurs de ce pas pos­er la ques­tion à David Jabin.

    14. Bon, man­i­feste­ment nous diver­geons…
      Pour le 1), si tu vas par là, je peux te répon­dre que, à la suite de Tes­tart égale­ment, on est à peu près tous d’accord sur le fait que l’esclave est une richesse. Donc, tu as de la richesse qui n’est pas un bien ? Du coup, j’aimerais bien savoir com­ment tu con­cilies les deux propo­si­tions : A « Richesse = qui con­cerne des biens de valeur en dehors de ceux qui se rap­por­tent aux humains » (Tes­tart, « Élé­ments… » p. 33) et B « Esclave = richesse » (Tes­tart, pas­sim)… Par ailleurs, dans les « Élé­ments… » il y a une note qui te dit que les droits sur les per­son­nes peu­vent être de la richesse dans cer­taines con­di­tions. Mais elle ne par­le pas de l’esclave. Bref, si tu dis, comme Tes­tart « Richesse = ensem­ble de biens » (sous cette forme p. 32) et « esclave = richesse », soit il faut con­sid­ér­er que l’esclave est un bien soit on a un sérieux prob­lème du point de vue de ton raison­nement anthro­pologique.
      Du coup, pour le 2), quand tu admets que l’esclave est une richesse, mais que tu dis qu’il n’est pas un bien, tu t’en sors com­ment ? En fait, c’est quoi une richesse qui n’est pas un bien ? En pas­sant, tu ne diras jamais que les ouvri­ers con­stituent de la richesse pour un patron (exem­ple de Tes­tart dans sa note), ou que les femmes con­stituent de la richesse pour le mari, parce que ce ne sont pas des biens. Par con­tre les esclaves sont bien de la richesse pour le maître.
      Enfin, tou­jours pour le 2), je suis d’accord que c’est un échange de droits, mais je main­tiens que ce n’est pas un trans­fert de rap­port social.
      Et mer­ci à Tan­guy de se pro­pos­er pour pass­er les types d’esclavage en revue 🙃 !

    15. Et pour répon­dre plus spé­ci­fique­ment à BB : la ques­tion du droit, c’est juste­ment celle par laque­lle j’avais ten­té d’at­trap­er la réal­ité dans mon précé­dent bil­let, et où tu m’as con­va­in­cu que cela ne fonc­tion­nait pas pour toutes les sit­u­a­tions, en par­ti­c­uli­er pour les Tareumi­ut, où les trans­ferts, de part et d’autre, ne sem­blent pas exi­gi­bles.
      Après, sur le fond, j’in­siste une fois encore sur le fait que le mot « rap­port social » pos­sède deux sens : le sens général (1) et le sens con­cret, qui s’in­téresse aux indi­vidus ou aux groupes pré­cis con­cernés (2). Quand A vend son esclave E à B, le rap­port de B à E est effec­tive­ment le même que celui de A à E. Au sens 1, le rap­port social n’est donc pas mod­i­fié. Mais au sens 2, il l’est ! A n’a plus de droits sur E – ET DONC PLUS LE MÊME RAPPORT AVEC LUI – après la vente (même chose à l’en­vers pour B). Et c’est ce sens 2 que j’emploie dans ma déf­i­ni­tion.
      Je suis bien con­scient de cette ambiguïté qu’in­tro­duit le terme de « rap­port social », mais je n’en trou­ve pas de meilleur.

    16. Là, cela com­mence à devenir com­pliqué non seule­ment à cause du fond, mais de la ges­tion des com­men­taires sous Blog­ger, où l’on ne sait plus très bien lequel répond auquel. Je réponds donc à celui situé un peu au-dessus, posté à 9h38 !
      – il y a deux dis­cus­sions par­al­lèles, mais dif­férentes : qu’est-ce qu’une richesse, et qu’est-ce qu’une société à richesse sociale­ment sig­ni­fica­tive (doré­na­vant, j’a­jouterai sys­té­ma­tique­ment cette pré­ci­sion, parce que sinon, on se paume dans ce monde I de sociétés sans richesse où il existe néan­moins une forme élé­men­taire de richesse).
      – j’ai écrit dans un bil­let précé­dent, et je le main­tiens, que la richesse est con­sti­tuée des biens pou­vant être con­ver­tis en d’autres biens, ain­si, par exten­sion, que des droits sur les per­son­nes pou­vant être con­ver­tis en biens. L’épouse que l’on ne peut pas reven­dre n’est pas une richesse, l’épouse que l’on peut reven­dre en est une. C’est la même chose pour l’esclave, il n’y a aucun souci avec cela. À par­tir du moment où les droits sur les per­son­nes sont con­vert­ibles en droits sur les biens, les per­son­nes con­cernées sont « comme des biens » du point de vue juridique ou économique, mais elles ne sont pas des biens. Et si l’ou­vri­er n’est pas une richesse pour le patron, ou la femme con­tem­po­raine pour son mari, c’est aus­si parce que le patron ne peut pas reven­dre ses ouvri­ers, ni le mari sa femme. Où est le souci ?
      Pour en revenir à Tes­tart, sur l’esclave, il a tout de même un prob­lème, parce qu’il écrit en même temps que l’esclave est la richesse par excel­lence, tout en exclu­ant com­plète­ment l’esclavage de son critère du monde II. Donc, quand on pousse ses déf­i­ni­tions dans leurs retranche­ments, comme nous le faisons ici, elles ont un prob­lème.
      J’in­siste, à mes yeux, ma dernière propo­si­tion fonc­tionne bien, le point le plus emmer­dant restant ce dou­ble sens de « rap­port social » qu’il faudrait arriv­er à lever sans que je voie com­ment.

    17. — Je suis d’accord avec toi, par­ler de société « avec richesse » ou « sans richesse » est ambiva­lent, parce que, effec­tive­ment, il faudrait pré­cis­er à chaque fois « richesse sociale­ment utile (ou sig­ni­fica­tive) ». Dis­ons qu’entre nous on se com­prend, mais que quand on sort de notre petit cer­cle, c’est une source de bor­del.
      — Pas de prob­lème non plus sur richesse = biens ou droits pou­vant être con­ver­tis en d’autres biens. Néan­moins, pour moi, dire que des per­son­nes ne peu­vent pas être des biens relève d’un a pri­ori, parce que je ne vois pas d’autre rai­son objec­tive à cela. Si tu peux ven­dre un esclave de la même manière que tu peux ven­dre une vache (il y a des marchés aux esclaves comme il y a des marchés à bes­ti­aux), qu’est-ce qui légitime que tu puiss­es dire que la vache est un bien, mais pas l’esclave ? Tu vendrais la vache (et non les droits sur la vache), mais tu vendrais les droits sur l’esclave (et pas l’esclave lui-même) ? Pour quelle rai­son ? Sincère­ment, c’est quoi l’argument pour affirmer que les per­son­nes con­vert­ibles « sont comme des biens », mais ne sont pas des biens ? Parce que je ne vois pas vrai­ment…
      — Pour ce qui est du « rap­port social », dans tous les cas tu fais référence à celui qui est créé ou annulé entre A et B, qui sont les per­son­nes entre lesquels cir­cu­lent les biens ou les droits… sauf pour l’esclave, pour lequel on n’étudie plus ce rap­port-là, mais entre A/​B et la per­son­ne trans­férée. À mon sens, c’est là que ça coince, parce que ce n’est pas du tout pareil : tu mets dans une même case des choses dif­férentes. De fait, ce serait aus­si le seul cas où il faudrait con­sid­ér­er que le rap­port social est trans­féré, et je ne crois tou­jours pas à cette his­toire de trans­fert de rap­port social : un rap­port social peut être créé, entretenu, s’achever, mais qu’il puisse être trans­féré ne me paraît pas avoir de sens (et je doute que quelqu’un qui vend un esclave con­sid­ère qu’il vend un rap­port social).
      — Tout ça fait que l’approche par les rap­ports soci­aux me paraît une voie à creuser, au moins tant qu’on n’a pas com­plète­ment prou­vé qu’elle aboutis­sait à une impasse, mais que pour l’instant elle soulève à mon avis des prob­lèmes qu’il n’est pas pos­si­ble d’ignorer.

      Bon, c’est pas tout ça, mais il faut que je bosse sur autre chose aujourd’hui ! Mais je garde ça sur la pile.

    18. Je m’ar­rête sur ton point 2, parce que c’est un de ceux qui a le plus con­tribué à obscur­cir la dis­cus­sion et que, bien que cela crève les yeux (ou, va savoir, peut-être à cause de cela) je ne me rends compte que main­tenant que, depuis le début, nous ne met­tons pas les mêmes choses sous les mêmes mots.
      Dans ce que j’ai écrit, le terme de « biens » désigne des droits sur des objets, matériels ou immatériels, À L’EXCLUSION DE TOUT DROIT SUR UNE PERSONNE. Or, quand tu par­les de biens, tu entends tout ce qui est sus­cep­ti­ble d’être pos­sédé, y com­pris donc des droits sur des per­son­nes. D’où le dia­logue de sourds à pro­pos de l’esclave.
      Je suis tout prêt à recon­naître que mon choix ter­mi­nologique n’é­tait pas heureux (la preuve). En véri­fi­ant dans le dic­tio­n­naire, je dois avouer que le sens admis est le sens général, que tu emploies, et non le sens restreint que j’avais en tête. Prob­lème, je ne trou­ve aucun terme qui désigne claire­ment les droits sur les objets (matériels ou immatériels), tout en exclu­ant les droits sur les per­son­nes (autres que ceux découlant du trans­fert des droits sur les objets, tout ça est fichtrement pénible). Même « droits réels », je ne suis pas cer­tain que cela colle – il me faudrait l’ex­per­tise d’un juriste, j’ai l’im­pres­sion que là encore les esclaves viendraient me chercher noise.
      Je refor­mule donc ma déf­i­ni­tion :
      Une société est dite à richesse si l’in­stau­ra­tion, la per­pé­tu­a­tion ou la dis­so­lu­tion de cer­tains rap­ports soci­aux, excep­tion faite de celui qui naît de l’échange de droits de pro­priété sur des objets, implique le trans­fert de droits de pro­priété sur des objets d’une valeur économique sig­ni­fica­tive.

  2. Un grand mer­ci pour votre tra­vail. Vous êtes quelqu’un de pas­sion­nant et on prend grand plaisir lire et vous écouter. J’ai décou­vert par hasard votre tra­vail sur YouTube dans le cadre d’un exposé. Encore une un grand mer­ci de la part d’un étu­di­ant en phys­i­olo­gie du Nord. (C’est le 3eme com­men­taire que j’écris.. en espérant que celui ci se pub­lie ^^’)

  3. J’avoue que je ne com­prends pas pourquoi l’im­pôt pose prob­lème avec cette déf­i­ni­tion. Pour qu’un État (ou quelque chose qui y ressem­ble) puisse jouer son rôle de per­pé­tu­a­tion de cer­tains rap­ports soci­aux (comme le respect des lois), il a besoin de la con­tri­bu­tion matérielle de cer­tains de ses sujets ou admin­istrés. L’im­pôt con­stitue par excel­lence cette con­tri­bu­tion matérielle (même si ce n’est pas for­cé­ment la seule : ser­vice mil­i­taire ou civique oblig­a­toire, par exem­ple).

    1. Sauf que… Pour com­mencer, la con­tri­bu­tion des sujets de l’E­tat ne se fait pas néces­saire­ment sous forme matérielle (un trans­fert de biens) : il peut s’a­gir d’une presta­tion en tra­vail, à l’im­age de la corvée seigneuri­ale. Mais ensuite, et surtout, la déf­i­ni­tion stip­ule que le rap­port social doit d’une manière ou d’une autre être trib­u­taire d’un trans­fert de biens. Or, ce n’est pas le cas de l’im­pôt : a pri­ori on ne devient pas citoyen parce qu’on paye l’im­pôt (c’est l’in­verse !), on ne peut pas aban­don­ner une citoyen­neté en payant quelque chose, et celui qui ne paye pas ses impôts, me sem­ble-t-il, n’est pas pour autant déchu de sa citoyen­neté.…

    2. Pour le pre­mier argu­ment, je ne vois pas trop en quoi c’est un prob­lème : certes, il existe des con­tri­bu­tions oblig­a­toires qui ne sont pas des trans­ferts de biens (je le men­tion­nais d’ailleurs dans mon mes­sage), mais le trans­fert de biens sem­ble bien la forme dom­i­nante de la con­tri­bu­tion oblig­a­toire dans beau­coup de sociétés à État.

      Pour le deux­ième argu­ment, il faut décor­ti­quer un peu. « Le rap­port social doit d’une manière ou d’une autre être trib­u­taire d’un trans­fert de biens », dis-tu. Dans le cas de l’im­pôt, qu’est-ce que le « rap­port social » ? Ce n’est pas le fait d’être « citoyen » comme le dit ta réponse, car des tas de sociétés ont pra­tiqué l’im­pôt sans qu’il y ait des citoyens, ou alors que ceux-ci étaient en nom­bre très réduit (et même aujour­d’hui, on peut pay­er l’im­pôt sans être citoyen).

      Le rap­port social qui est trib­u­taire de l’im­pôt, c’est l’ensem­ble des choses qui sont garanties par l’ac­tion de l’É­tat, comme le respect des lois, le fait que les enne­mis soient repoussés à la fron­tière, voire des tas d’autres choses dans un État mod­erne (édu­ca­tion publique des enfants, sys­tème pub­lic de san­té, etc). Et là, on voit bien que s’il n’y a plus de con­tri­bu­tion matérielle (par exem­ple sous forme d’im­pôt), alors l’ac­tion de l’É­tat ne peut se main­tenir.

      (je dis « État » pour sim­pli­fi­er : il s’ag­it de la puis­sance lev­ant l’im­pôt en ques­tion)

      Certes, tous ceux qui sont tenus par le « rap­port social » garan­ti par l’É­tat ne paient pas for­cé­ment pas l’im­pôt, mais il n’en reste pas moins que ce rap­port social est trib­u­taire, au niveau glob­al et non indi­vidu­el, du paiement de l’im­pôt.

      Mais peut-être que par « trib­u­taire » tu voulais dire quelque chose de plus restric­tif, comme une sorte de con­ven­tion directe entre per­son­nes. Ce qui exclut alors les entités imper­son­nelles comme « l’É­tat », « l’Église », etc.

    3. « des tas de sociétés ont pra­tiqué l’im­pôt sans qu’il y ait des citoyens, ou alors que ceux-ci étaient en nom­bre très réduit (et même aujour­d’hui, on peut pay­er l’im­pôt sans être citoyen). »
      Un point pour toi, j’ai man­i­feste­ment écrit une bêtise. Non, je ne voulais surtout pas exclure les groupes ou les entités sociales du raison­nement, ce n’est pas du tout mon idée. Bon, cette affaire d’im­pôt, il faut que j’y repense, je n’ai pas de solu­tion sat­is­faisante – d’au­tant plus que juste­ment, je serais spon­tané­ment enclin à penser que des impôts exigés sous forme de biens sont con­sti­tu­tifs de la richesse.

  4. Avatar de Inconnu
    Thomas Chust

    Bon­jour Christophe,

    J’es­saye de suiv­re mais j’avoue être un peu per­du. J’ai cer­taine­ment raté des étapes mais j’en étais resté au faite qu’une société à richesse est une société dans laque­lle existe des richess­es, c’est à dire où l’on pro­duit des “biens d’une valeur économique sig­ni­fica­tive”, que tu avais fini par nom­mer des biens W, pour être le plus générale (com­prenant des sociétés sans stock­age si ma mémoire est bonne). Ensuite l’usage de ces biens W dans telle ou telle société peut pren­dre des formes bien dif­férentes, prix de la fiancée, wergeld, esclaves (qui peu­vent pro­duire des biens W) … Et pour moi cela con­stitue une autre prob­lé­ma­tique. Suis-je à coté du prob­lème que tu (re)poses ?

    Ami­cale­ment
    Thomas

    1. Oui, un peu. Mais il faut dire que ce n’est pas facile à suiv­re, parce que la ques­tion est ardue, à tiroirs, et qu’en quelque sorte on « pinaille » en s’at­tachant au détails… parce qu’on sait que c’est là que se terre le dia­ble. Pour le dire le plus suc­cincte­ment pos­si­ble : la ques­tion des biens W est celle du fac­teur qui fait bas­culer les sociétés vers la richesse. La ques­tion qui m’oc­cupe ici est : qu’est-ce qu’une société à richesse ?

  5. Avatar de Inconnu
    Thomas Chust

    Je ne suis pas sûr encore de saisir la nuance. Pour toi une société qui pro­duit des “biens d’une valeur économique sig­ni­fica­tive” peut-elle ne pas être une société à richesse ?

    1. Je ne crois pas avoir défi­ni les biens W comme « d’une valeur économique sig­ni­fica­tive ». Je crois en fait que tu téle­scopes deux déf­i­ni­tions, celle des biens W et celle des sociétés à richesse. Encore une fois (et là, je vais ten­ter de par­ler le lan­gage des physi­ciens), il y a la ques­tion « qu’est-ce qui fait pass­er le sys­tème d’un état A à un état B ?», et celle, dif­férente, « com­ment définit-on l’é­tat B ? ».
      Est-ce plus clair ain­si ?

    2. Tu as longue­ment traité des biens W ; “c’est le fac­teur qui déclenche le bas­cule­ment des sociétés vers la richesse”. Main­tenant tu cherche à définir les sociétés à richesse. Com­ment peut-on pass­er d’un état A à un état B avant d’avoir défi­ni l’é­tat B ? Où est la char­rue, où est le boeuf ?

    3. Dis­ons que j’a­vance en prenant le prob­lème par dif­férents bouts, et qu’à un moment don­né, je ne soupçonne pas encore les dif­fi­cultés que je ne décou­vre que plus tard !
      En l’oc­cur­rence, j’avais admis la déf­i­ni­tion de Tes­tart, selon laque­lle la mar­que de la bas­cule vers le monde II sont les paiements (de mariage). L’hy­pothèse des biens W est donc, stric­to sen­su, une hypothèse sur le fac­teur causal du bas­cule­ment du ser­vice vers le paiement. Si je parviens à mieux définir la richesse, en par­ti­c­uli­er, en inté­grant le fait que la voie des paiements n’est pas la seule pos­si­ble, alors il fau­dra bien enten­du revenir sur la ques­tion du fac­teur causal.

  6. Avatar de Inconnu
    Thomas Chust

    Oui et non. Car si tu n’as pas défi­ni les biens W comme « des biens d’une valeur économique sig­ni­fica­tive », cela n’en était pas loin pour moi : tu as dû par­ler d’une quan­tité de tra­vail impor­tante pour fab­ri­quer ces biens. Je fais peut-être là aus­si une con­fu­sion. Sinon pour pour­suiv­re ce lan­gage de “physi­cien” (je te remer­cie ;)), pour moi la ques­tion se posait alors en ces ter­mes ci : il n’y a pas d’élé­ment W dans A (ce qui donne alors quelques pro­priétés par­ti­c­ulière de A), il y a des élé­ments W dans B (ce qui con­fère d’autres pro­priétés à B). Je m’é­gare davan­tage ?

    1. Pas bien sûr de te suiv­re… J’es­saye de refor­muler ce qui me tra­casse (deux prob­lèmes liés mais dis­tincts) :
      1. Qu’est-ce que la richesse, et com­ment définir la manière dont elle mar­que les sociétés ? Par l’iné­gal­ité des biens matériels pos­sédés (réponse tra­di­tion­nelle) ? Par la présence du prix de la fiancée et du wergild (réponse Tes­tart) ? Autrement (ce bil­let et les précé­dents sur le sujet) ?
      2. Quel est le fac­teur qui déclenche le bas­cule­ment des sociétés vers la richesse ? L’a­gri­cul­ture (réponse clas­sique) ? Les stocks (réponse Tes­tart) ? Les biens W ? (réponse ma pomme) ?
      Et ques­tion sub­sidi­aire, com­ment reli­er les deux ? Com­ment et pourquoi l’ex­is­tence de l’a­gri­cul­ture /​de stocks /​de biens W fait qu’on se met (par exem­ple) à pay­er pour se mari­er ou pour étein­dre une vengeance ?

  7. Avatar de Inconnu
    Thomas Chust

    Cela fuse dans tous les recoins de ce blog 🙂

    Je rejoins Momo, j’ai effec­tive­ment un souci avec ta façon de pos­er la char­rue et le bœuf, une espèce de prob­lème d’au­toréférence. En fait, je voulais dire que pour moi le prob­lème se présen­terais de façon beau­coup plus sim­ple (et a pri­ori trop sim­ple à tes yeux sem­ble-il) :

    - D’abord définir la richesse au sens de biens matériels, indépen­dam­ment des usages soci­aux par­ti­c­uliers qui peu­vent en être fait. Et en te lisant régulière­ment je m’é­tais fait à l’idée que cela devrait pou­voir cor­re­spon­dre à toute forme accu­mulée de tra­vail sociale­ment utile (stock­age, bien W, bien d’une valeur économique sig­ni­fica­tive).

    - Les sociétés dans lesquelles aucune accu­mu­la­tion sig­ni­fica­tive ne se fait, sont des sociétés dites sans richesse, et les autres sont dites à richesse.

    - Ensuite, la ques­tion de com­ment la richesse mar­que les sociétés ne serait pas une ques­tion de déf­i­ni­tion mais d’ob­ser­va­tions (iné­gal­ités des biens matériels pos­sédés, présence du prix de la fiancée et du wergild, achat/​vente d’esclave, forme matériel de l’im­pôt …), à com­pren­dre selon les cas, une ques­tion de com­ment la richesse se déploie dans un con­texte don­née. Con­crète­ment, com­ment l’in­tro­duc­tion de biens matériels nou­veaux (d’une valeur économique sig­ni­fica­tive), mod­i­fie en pro­fondeur les rap­port soci­aux ?

    - Ne se pose pas ain­si la ques­tion du fac­teur causale (qui ne serait pas la richesse elle-même) pour bas­culer du monde I au monde II.

    1. Oui cela fuse, mais cela m’est très utile pour réfléchir et ten­ter d’amélior­er les raison­nements. J’ai l’im­pres­sion (mais peut-être que je me trompe) que ta démarche rebat peu ou prou les élé­ments dont je dis­cute dans un ordre dif­férent, mais qu’au bout du compte, on retombe tout de même à peu près au même endroit (et donc, sur les mêmes ques­tions sans réponse, ou aux répons­es insat­is­faisantes). Un point de vocab­u­laire impor­tant toute­fois : je préfère m’en tenir à l’usage con­sis­tant à réserv­er le mot de « richesse » à cer­taines rela­tions sociales et, pour par­ler d’une réal­ité plus neu­tre et plus générale, à par­ler de « pro­duc­tion matérielle ».
      C’est le même prob­lème quand des gens par­lent de « cap­i­tal » à pro­pos des moyens de pro­duc­tion de tous lieux et de toutes épo­ques. Mais si un moulin, un champ ou une hache sont des moyen de pro­duc­tion par essence, ils ne sont un cap­i­tal unique­ment lorsqu’ils jouent un cer­tain rôle social — en l’oc­cur­rence, celui de trans­met­tre et d’aug­menter de la valeur marchande.

  8. Avatar de Inconnu
    Thomas Chust

    Ah je com­prends mieux ! Donc la richesse en tant que rap­port social aus­si. Mer­ci pour cette pré­ci­sion. Car lorsque tu as rap­pelé la dou­ble ques­tion : “Qu’est-ce que la richesse, et com­ment définir la manière dont elle mar­que les sociétés ?” j’ai naïve­ment com­pris que la notion de rap­ports soci­aux par­ti­c­uliers ne con­cer­nait que la deux­ième ques­tion, et non aus­si la déf­i­ni­tion même de la richesse.

    1. En fait, c’est ce que j’avais expliqué en faisant la dif­férence entre ressource et richesse, dans je ne sais plus quel texte. Le prob­lème, c’est que pour l’in­stant, j’a­vance pas à pas, en m’aperce­vant au fur et à mesure de ce qui est solide et de ce qui doit être refor­mulé, voire aban­don­né. Résul­tat, tout cela ne se présente pas sous la forme d’un raison­nement groupé et cohérent, qui ferait à peu près le tour de la ques­tion. Mais je ne dés­espère pas d’y arriv­er !

  9. Avatar de Inconnu
    Jacques Simon

    Ca fuse en effet de tous les côtés, et le schmil­blick avance tout de même un peu…C’est pas­sion­nant de voir la sci­ence en train de se construire.Je pose mon grain de sel:maintenant que le prob­lème est dégrossi, j’ai l’im­pres­sion qu’il serait utile de chang­er de point de vue,de la manière dont François Jul­lien a pu le faire. En pen­sant non en ter­mes d’é­tat d’un objet, mais en ter­mes de proces­sus : les sociétés sont des objets his­toriques, et ce que nous en percevons n’ est qu’une image figée prise à un moment de leur évo­lu­tion. Ce que dis­ait C.Darmangeat , à savoir qu’il y avait peut-être plusieurs voies pos­si­bles d’évo­lu­tion à par­tir d’un état sim­i­laire m’a con­duit à penser que l’é­tude de ces proces­sus dans les sociétés dont l’his­toire et les trans­for­ma­tions sont con­nues ‚ain­si que dans celles con­tem­po­raines qui évolu­ent sous nos yeux pour­rait artic­uler ces états( tou­jours provisoires),pour en dégager d’éventuels invari­ants (ou pas!),avec peut-être des évo­lu­tions qu’on appelle ” en mosaïque ” en biolo­gie, donc pas for­cé­ment avec des rela­tions directes de cause à effet. Je suis bien con­scient que je ne peux énon­cer que des général­ités, n’é­tant pas du sérail…En gros, rem­plac­er les ” stocks” par des “fluxs”.

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