Une version mise à jour de la brochure « L’Oppression des femmes… »

Le texte de ma brochure « L’op­pres­sion des femmes… » n’avait pas été révisé depuis 2016. Je viens de procéder à un petit toi­let­tage, avec quelques mod­i­fi­ca­tions cos­mé­tiques mais surtout l’a­jout d’une par­tie qui lui fai­sait défaut, sur la manière dont on peut recon­stituer le passé à par­tir des indices disponibles. La brochure a ain­si grossi de deux ou trois pages, mais elle reste un moyen rapi­de de pren­dre con­nais­sance du raison­nement que je défends, et qui est exposé avec beau­coup plus de détails dans mon Com­mu­nisme prim­i­tif.

Et tant que j’y étais, j’en ai prof­ité pour don­ner un petit coups de peps à la maque­tte.

C’est donc cette ver­sion 2023 qui est doré­na­vant télécharge­able sur ce blog en ver­sion pdf ou en ver­sion epub (avec une mise en page aléa­toire), au moins dans sa ver­sion française — la mise à jour des tra­duc­tions se fera peu à peu.

Et, pour infor­ma­tion, je recopie ici la par­tie qui a été rajoutée (en omet­tant les quelques références en notes de bas de page) :

Remonter le temps…

Les faits qui vien­nent d’être présen­tés con­cer­nent unique­ment des sociétés sur lesquelles nous dis­posons d’observations directes, et qui étaient donc encore vivantes dans les derniers siè­cles. Dans quelle mesure peut-on con­sid­ér­er qu’ils don­nent une image fidèle du passé, comme si ces sociétés étaient en quelque sorte restées figées à un stade antérieur ? C’est pré­cisé­ment cette démarche qu’appliquaient Mor­gan et Engels, en sup­posant de sur­croît que le cas iro­quois était général­is­able et qu’il représen­tait le mod­èle uni­versel de « l’économie com­mu­niste domes­tique » typ­ique de la « Bar­barie inférieure ». Mais il est clair que les choses ne sont pas aus­si sim­ples, d’autant plus que l’ethnologie a mon­tré que sur une même base tech­nique et économique, cer­tains rap­ports soci­aux sont sus­cep­ti­bles de vari­er con­sid­érable­ment – c’est le cas de ceux qui pré­va­lent entre les sex­es. Inverse­ment, il serait absurde de rejeter par principe tout raison­nement par analo­gie entre les sociétés observées en eth­nolo­gie et celles qui ont pu exis­ter dans le passé. On ne peut donc qu’adopter une atti­tude pru­dente, en s’efforçant de cern­er au plus près quels sont les élé­ments que l’on peut extrapol­er, et avec quelle con­fi­ance.

En ce qui con­cerne la dom­i­na­tion mas­cu­line, répé­tons-le, sa présence, à des degrés divers, dans une très grande majorité de ces sociétés remet claire­ment en cause l’idée selon laque­lle elle serait incom­pat­i­ble avec l’égalitarisme économique et qu’elle serait néces­saire­ment apparue tar­di­ve­ment, avec l’émergence des class­es sociales. Mais si l’on peut donc affirmer que cette dom­i­na­tion pou­vait fort bien exis­ter dans le passé néolithique ou paléolithique, il est beau­coup plus dif­fi­cile de démon­tr­er formelle­ment que tel était bien le cas. Trois argu­ments plaident néan­moins en ce sens.

Le pre­mier est que si l’on rejette l’idée que la dom­i­na­tion mas­cu­line plonge ses racines loin dans le passé, il faut expli­quer quand et pourquoi elle serait apparue dans ces sociétés un peu partout sur la planète, à une époque néces­saire­ment récente et par con­séquent de manière indépen­dante. Pour ne par­ler que des chas­seurs-cueilleurs, à quelle péri­ode et pour quelles raisons les hommes se seraient-ils mis à domin­er les femmes chez les Inu­its, en Terre de Feu, en Aus­tralie, etc. alors qu’ils ne le fai­saient pas il y a quelques mil­lé­naires ? Per­son­ne ne s’est aven­turé à répon­dre à cette ques­tion, et pour cause : une telle réponse, quelle qu’elle soit, néces­sit­erait des hypothès­es très lour­des et hasardeuses – bien plus, en tout cas, que d’admettre tout sim­ple­ment que les mêmes caus­es pro­duisant les mêmes effets, la dom­i­na­tion mas­cu­line, dans ses mille nuances, exis­tait déjà dans la plu­part des sociétés préhis­toriques depuis des temps très reculés.

« Femmes préhis­toriques » (J. Tis­sot, 1895)

Le sec­ond argu­ment con­cerne la divi­sion sex­uée du tra­vail qui, comme on le ver­ra dans la par­tie suiv­ante, con­stitue une dimen­sion fon­da­men­tale de l’inégalité des rap­ports entre les sex­es. Sous cer­taines con­di­tions, cette divi­sion sex­uée du tra­vail peut imprimer sa mar­que sur les corps des indi­vidus et être iden­ti­fiée par les traces archéologiques. Pour le Néolithique, toutes les études con­fir­ment son exis­tence et sa con­for­mité avec les obser­va­tions eth­nologiques – en par­ti­c­uli­er, l’association étroite entre les hommes et les armes. Le Paléolithique, mal­heureuse­ment, est beau­coup plus avare en ves­tiges. Les sépul­tures sont très rares et les squelettes sou­vent en mau­vais état, ce qui fait qu’il est très dif­fi­cile d’avoir des cer­ti­tudes. Le seul indice disponible, récem­ment décou­vert, révèle une mar­que sur cer­tains coudes droits d’individus mas­culins – et d’eux seuls – qui serait com­pat­i­ble avec la répéti­tion du geste du lancer et dont la plus anci­enne remonte à 25 000 ans. Ajou­tons sur ce point que même si ces dernières années, les annonces toni­tru­antes à pro­pos de femmes chas­seuses se sont mul­ti­pliées, l’écho don­né à ces travaux est inverse­ment pro­por­tion­nel à leur solid­ité ; c’est notam­ment le cas d’une étude emblé­ma­tique pub­liée en 2020 à pro­pos d’un squelette péru­vien en par­ti­c­uli­er et de l’Amérique paléolithique en général. En fait, au-delà de tel ou tel cas archéologique, c’est aujourd’hui l’idée d’une absence de divi­sion sex­uée du tra­vail au Paléolithique qui fascine les milieux pro­gres­sistes, comme si cette idée con­sti­tu­ait en quoi que ce soit un appui pour les aspi­ra­tions fémin­istes actuelles.

Enfin, ces dernières années, une troisième caté­gorie d’indices a été apportée par le renou­veau des approches dans l’étude des mythes. Cer­tains chercheurs ont en effet appliqué à leurs élé­ments con­sti­tu­tifs (les « mythèmes ») les méth­odes forgées pour recon­stituer l’arbre généalogique des espèces vivantes à par­tir de leur ADN. Les arbres que l’on peut bâtir ain­si pour les mythes s’avèrent remar­quable­ment cohérents avec ce que l’on sait des migra­tions humaines. Ils per­me­t­tent de situer l’époque et le lieu de la nais­sance de cer­tains réc­its ; par exem­ple, celui selon lequel l’humanité est apparue sur Terre en émergeant d’un monde souter­rain, ou celui qui racon­te com­ment elle fut jadis presque entière­ment exter­minée par un déluge. En ce qui con­cerne les rap­ports hommes-femmes, un ensem­ble de mythes font état d’un matri­ar­cat prim­i­tif qui mena au chaos et qui fut ren­ver­sé, instau­rant et jus­ti­fi­ant ain­si l’ordre actuel du monde, dirigé par les hommes. Si de tels réc­its ne per­me­t­tent nulle­ment de con­clure à la réal­ité de ces matri­ar­cats révo­lus dont ils font état, ils sont en revanche les indi­ca­teurs fiables d’une dom­i­na­tion mas­cu­line dans les sociétés qui les racon­tent et qui les trans­met­tent. Or la recon­sti­tu­tion opérée par les chercheurs mon­tre que de tels nar­rat­ifs remon­tent prob­a­ble­ment au moins à l’époque où sapi­ens est sor­ti d’Afrique, il y a plus de 60 000 ans.

La dom­i­na­tion mas­cu­line – avec toutes ses vari­a­tions locales – con­stitue donc prob­a­ble­ment un phénomène extrême­ment ancien, bien qu’il soit très dif­fi­cile de se pronon­cer de manière plus pré­cise sur cette anci­en­neté. Au demeu­rant, rien ne per­met d’exclure la pos­si­bil­ité qu’elle plonge ses racines dans la biolo­gie et que l’humanité en ait hérité de la branche des pri­mates de laque­lle elle descend : nos cousins chim­panzés robustes, à la dif­férence de nos autres cousins chim­panzés bonobo, sont mar­qués par une dom­i­na­tion des mâles très pronon­cée. Est-il besoin de pré­cis­er que même si cette hypothèse était avérée, le pro­gramme fémin­iste n’en serait nulle­ment affaib­li ? Homo sapi­ens se car­ac­térise par son évo­lu­tion cul­turelle, c’est-à-dire par sa capac­ité à pro­duire des formes d’organisation sociale (et des valeurs morales) indépen­dantes de son héritage biologique. Dans un autre ordre d’idées, si les marx­istes œuvrent pour la réor­gan­i­sa­tion de la société humaine sur une base col­lec­tiviste et inter­na­tion­al­iste, c’est parce qu’ils la con­sid­èrent comme une néces­sité eu égard au développe­ment économique et social, et non parce qu’elle cor­re­spondrait à on ne sait quelle nature humaine. Il en va exacte­ment de même pour les rap­ports entre les sex­es.

Quoi qu’il en soit, et de manière symétrique, l’idée avancée par Bachofen et reprise par Engels d’une « défaite his­torique du sexe féminin » qui serait inter­v­enue à l’aube de la for­ma­tion des class­es sociales et de l’Etat appa­raît très dis­cutable, pour au moins deux raisons. La pre­mière est que la dom­i­na­tion mas­cu­line, comme on l’a vu, a été observée dans des sociétés encore très éloignées de ce stade, et qu’elle était donc man­i­feste­ment d’ores et déjà présente bien avant lui. La sec­onde est qu’il n’est pas si cer­tain que la sit­u­a­tion des femmes se soit sys­té­ma­tique­ment dégradée avec l’apparition de la richesse, puis des class­es sociales. Une telle dégra­da­tion, en tout cas, est loin de se dégager claire­ment de l’examen des don­nées disponibles. Dans cer­tains cas, comme en Nou­velle-Guinée, le mou­ve­ment sem­ble même inverse : c’est dans les sociétés les plus égal­i­taires sur le plan économique (comme celle des Baruya) que les femmes sont les plus directe­ment et les plus cru­elle­ment opprimées par les hommes. Quant aux évo­lu­tions défa­vor­ables aux femmes qui seraient inter­v­enues avec l’émergence de la « civil­i­sa­tion », elles sont prob­a­ble­ment moins dues à l’approfondissement des iné­gal­ités économiques en général qu’à un ensem­ble de fac­teurs dont, par exem­ple, l’introduction de la cul­ture attelée. Dans l’Antiquité, les rap­ports entre les sex­es vari­aient ain­si sig­ni­fica­tive­ment d’un État à l’autre et, pour autant qu’on puisse le savoir, la sit­u­a­tion des femmes égyp­ti­ennes paraît avoir été beau­coup moins défa­vor­able que celles des Grec­ques, des Romaines ou des Chi­nois­es.

16 commentaires

  1. Bon­jour cama­rade,
    Quand tu dis : « Après tout, dans le roy­aume éthéré de la théorie pure, un cap­i­tal­isme débar­rassé de toute forme de dis­crim­i­na­tion entre les sex­es n’est pas incon­cev­able […] »; tu admets donc cette pos­si­bil­ité. Par­donne moi mais pour nous marx­istes, le monde de la théorie et celui de la pra­tique ne sont qu’un seul et même monde, ou alors la théorie en ques­tion est fausse. On ne peut pas non plus admet­tre quelque chose en théorie et refuser de le met­tre en pra­tique, sous peine de nav­iguer à vue. Ici, les ajouts :« dans le roy­aume éthéré » et « pure », me sem­blent des procédés lit­téraires con­fus essayant de cacher un cer­tain oppor­tunisme.

    1. Fichtre. Ca com­mence par du cama­rade, mais venenum in cau­da est. Alors avant de s’en­voy­er des noms d’oiseau à la fig­ure, essayons un peu ce de com­pren­dre ce que j’es­saye de dire (et que je ne suis pas le pre­mier à dire) — j’a­joute que je ne vois pas bien ce que la pra­tique vient faire là-dedans, à moins que vous m’ayez vu écrire quelque part que le cap­i­tal­isme ne devait pas être abat­tu.
      Dans toute société, il y a des niveaux de néces­sité dif­férents. Le cœur du cap­i­tal­isme tient en un cer­tain nom­bre de rap­ports soci­aux (la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, l’échange marc­hand, le salari­at, etc.) : si l’on abolis­sait l’un de ceux-ci, les autres ne pour­raient plus se per­pétuer. L’op­pres­sion des femmes fait-elle par­tie des rap­ports sans lesquels le cap­i­tal­isme ne pour­rait sur­vivre ? C’est à ceux qui pré­ten­dent cela de le démon­tr­er. Il me sem­ble que l’his­toire a mon­tré que le cap­i­tal­isme s’ac­co­modait aus­si bien d’une inféri­or­i­sa­tion car­ac­térisée des femmes (le Code Napoléon) que de leur large éman­ci­pa­tion (en France, sur le pur plan juridique, celle-ci est aujour­d’hui totale).
      Bref, cette attaque peu amène à pro­pos d’op­por­tunisme me paraît pour le coup assez… inop­por­tune.

    2. Ain­si l’op­pres­sion des femmes ne serait même plus néces­saire dans une société de classe ? Mais là tu jettes le bébé avec l’eau du bain et la baig­noire ! Com­ment veux-tu con­trôler l’héritage — et donc la trans­mis­sion de la pro­priété privée — sans con­trôler les femmes ? Pourquoi crois-tu qu’ils se mari­ent tous entre eux dans le top 10 ? Et que dire des poli­tiques natal­istes du IIIe Reich et de l’URSS en prévi­sion de la 2nd GM ? De la poli­tique de l’en­fant unique en Chine ? Des stéril­i­sa­tions mas­sives et con­traintes en Indes ? De l’u­til­i­sa­tion du viol général­isé comme arme de guerre dans cer­tains con­flits en Afrique ? As-tu vu le dernier rap­port sur l’inces­te chez les petites filles en France récem­ment ?
      Les femmes sont en dernière analyse les (re)productrices des héri­tiers, de la force de tra­vail et de la chaire à canon. Aucune société de classe ne pour­rait se main­tenir sans un con­trôle per­ma­nent sur les nais­sances. D’ailleurs, les deux phénomènes sont telle­ment indis­so­cia­bles qu’ils sont nés ensem­ble. Leur rap­port est dialec­tique et dynamique et c’est cela qui t’échappe. Les sociétés prim­i­tives que tu décris, sont très vio­lentes vis-à-vis des femmes car les hommes doivent les “dress­er” à des rap­ports soci­aux nou­veaux et anor­maux. Tu as sous les yeux des sociétés à un cer­tain stade de leur évo­lu­tion du “matriarcat”/“communisme prim­i­tif” vers le “patriarcat”/“société de classe”. Chaque cas doit être très par­ti­c­uli­er voire unique en rai­son des dif­férences d’en­vi­ron­nement.
      Plus les sociétés évolu­ent et plus la vio­lence vis-à-vis des femmes sem­ble s’at­ténuer. Mais c’est unique­ment parce que l’op­pres­sion en tant que mécan­isme s’est général­isé et sys­té­ma­tisé. Aujour­d’hui la loi assure “leur large éman­ci­pa­tion” mais c’est d’une hypocrisie absolue ! Et encore seule­ment dans un pays impéri­al­iste et cer­taine­ment plus pour très longtemps.
      Je pense que tu min­imis­es la sit­u­a­tion déplorable des femmes dans le monde aujour­d’hui.
      Je dis cama­rade car tu te dis marx­iste, je dis oppor­tuniste car tu es sur une pente qui t’emmènes droit vers la jus­ti­fi­ca­tion de l’in­féri­or­ité des femmes.

    3. On a le droit de ne pas être d’ac­cord, on n’est pas obligé de mépris­er son inter­locu­teur et, pire encore, les faits sur lesquels on est cen­sé raison­ner quand on aspire à un social­isme « sci­en­tifique ». Il faudrait des pages pour dis­cuter de cha­cune de phras­es de ce mes­sage, mais je n’en relèverai que deux.
      « Aucune société de classe ne pour­rait se main­tenir sans un con­trôle per­ma­nent sur les nais­sances. » : pour­rais-tu pré­cis­er quel con­trôle est actuelle­ment exer­cé sur les nais­sances dans les pays les plus dévelop­pés, dont la France, et de quelle manière ?
      « Les sociétés prim­i­tives que tu décris, sont très vio­lentes vis-à-vis des femmes car les hommes doivent les “dress­er” à des rap­ports soci­aux nou­veaux et anor­maux. » En quoi les Aborigènes aus­traliens, les Baruya de Nou­velle-Guinée, ou les Selk­Nam de Patag­o­nie, pour ne par­ler que d’eux, étaient des sociétés con­fron­tées à des “rap­ports soci­aux nou­veaux et anor­maux” ?
      Et tant que j’y suis, je deman­derais bien aus­si quels sont les élé­ments qui te per­me­t­tent d’af­firmer l’ex­is­tence d’un matri­ar­cat prim­i­tif.
      Quant à la con­clu­sion, je préfère ne pas en dis­cuter, parce que ce blog est un lieu où je me suis promis de rester cour­tois en toute cir­con­stance.

  2. En France, le con­trôle des nais­sances n’est certes pas aus­si plan­i­fié qu’il a pu l’être en Chine, surtout que le prob­lème démo­graphique était jusqu’à aujour­d’hui inverse. Mais l’État français a une poli­tique per­ma­nente vis-à-vis de sa pop­u­la­tion et de la démo­gra­phie. Il a organ­isé ou favorisé l’im­mi­gra­tion de cen­taines de mil­liers de familles dans l’après-guerre, en les par­quant dans des ghet­tos. Il a organ­isé le rapt et le trans­fert for­cé d’en­fant réu­nion­nais notam­ment dans la Creuse. Il n’a autorisé l’a­vorte­ment que con­traint et for­cé, et face au désas­tre san­i­taire qu’il engendrait. Le patron du Medef vient d’an­non­cer qu’il fau­dra 3,9 mil­lions de tra­vailleurs étrangers d’i­ci 2050…
    Chez les Baruya et les Selk­Nam, je par­le de rap­ports soci­aux nou­veaux car ils n’ont pas pu sor­tir du règne ani­mal avec des cou­tumes religieuses et des rap­ports de dom­i­na­tion aus­si élaborés. Anor­maux car le sadisme dont ils font preuve ne peut pas être une don­née biologique mais un com­porte­ment sociale­ment con­stru­it, qui appa­raît à un moment don­né. Ces peu­ples ont une his­toire, d’ailleurs quand ils la racon­tent tu ne les crois pas (quel est ton argu­ment “sci­en­tifique” pour ne pas accepter comme tel le mythe fon­da­teur des Selk­Nam?). Finale­ment vous rede­venez per­méables à la théorie réac­tion­naire qui voudrait que l’op­pres­sion de la femme soit une don­née biologique, héritée du monde ani­mal.
    Pour les Aborigènes aus­traliens je vois une con­tra­dic­tion : tu les class­es dans la caté­gorie égal­i­taire, puis tu dis que les femmes étaient con­sid­érées comme des esclaves(?) et qu’un polygame a eu jusqu’à 29 épous­es. Cela ne veut-il pas dire que 28 autres hommes en sont privés ? Cela ne mar­que-t-il pas juste­ment le début d’une iné­gal­ité ?

    1. Je demande des choses sur le con­trôle des nais­sances (et donc des femmes), on me répond sur l’im­mi­gra­tion…
      Quant aux Baruya et aux Selk­Nam, je con­firme qu’ils sont sor­tis du règne ani­mal depuis un cer­tain temps (quelques cen­taines de mil­liers d’an­nées, à vue de nez). Cela leur a large­ment don­né le temps d’éla­bor­er bien des choses.
      En ce qui con­cerne les mythes, il y a autant de raisons « sci­en­tifiques » (à eux seuls, ces guillemets sont tout un pro­gramme) de les croire que de croire au mythe d’Adam et Eve. Pourquoi faire deux poids deux mesures ?
      Et j’aimerais bien savoir en quoi penser que l’op­pres­sion des femmes est un héritage du monde ani­mal (que ce soit vrai ou faux) serait en soi réac­tion­naire. Au pas­sage, rap­pelons que Bachofen, sur lequel s’ap­puie Engels, dis­ait que le matri­ar­cat était prim­i­tif, et que c’est juste­ment quand les hommes avaient pris le pou­voir que l’hu­man­ité était enfin sor­tie de la nature pour entr­er dans la cul­ture. Comme quoi, ce genre d’ac­cu­sa­tion, ça marche dans les deux sens.
      Enfin, pour les Aborigènes aus­traliens, la con­tra­dic­tion que tu perçois n’est pas dans ce que j’écris, mais dans une lec­ture approx­i­ma­tive. Parce que pré­cisé­ment, j’ex­plique que dans ces sociétés économique­ment égal­i­taires (l’ad­verbe est essen­tiel), il peut exis­ter d’autres formes d’iné­gal­ités, à com­mencer par les iné­gal­ités de genre.

    2. L’im­mi­gra­tion est com­posée de femmes que je sache mais bon la tu chipotes. L’im­péri­al­isme a créé pour les femmes de ces pays une sit­u­a­tion légère­ment plus favor­able que dans le reste du monde, comme pour les tra­vailleurs. On peut s’en réjouir mais cela ne doit pas nous aveu­gler au point de croire qu’une solu­tion est pos­si­ble au sein de ce sys­tème.
      Sur les mythes, soit. Mais je serais curieux de savoir si il pos­si­ble de quan­ti­fi­er le degré de sym­bol­isme des mythes d’une civil­i­sa­tion, et de le rap­porter à son niveau de développe­ment économique. En tout cas ton argu­ment n’a rien de décisif et je ne vois pas en quoi il est sci­en­tifique (d’où les guillemets).
      Pour un marx­iste, le pro­grès de l’hu­man­ité passe par l’ap­pari­tion de l’op­pres­sion des femmes, l’esclavage, … et finale­ment le cap­i­tal­isme, mal­gré toutes les hor­reurs qui vont avec. C’est un par­ti-pris matéri­al­iste dialec­tique tant qu’on se bat pour faire émerg­er la société com­mu­niste. Par con­tre, jus­ti­fi­er une sit­u­a­tion d’op­pres­sion en l’éternisant, en en faisant une don­née fixe, rigide.. ça c’est réac­tion­naire. Surtout que tous tes exem­ples mon­trent que le degré de vio­lence, de dom­i­na­tion ou d’op­pres­sion, de sadisme sont très vari­ables dans l’e­space et dans le temps. Com­ment expli­quer ces dif­férences alors que la biolo­gie de ces peu­ples est iden­tique et que nous avons la même aujour­d’hui ?
      Oui, l’ad­verbe “économique­ment” est essen­tiel, je suis heureux de te l’en­ten­dre dire. Mais si tu te sens le besoin de le pré­cis­er, c’est que tu décor­rèles iné­gal­ité économique et iné­gal­ité sex­uelle.
      Com­ment est-il imag­in­able qu’un homme ait 29 femmes, sans en tir­er un avan­tage économique ?
      Vous avez capit­ulé devant la tâche de révéler l’in­térêt économique que représente le pas­sage du matri­ar­cat au patri­ar­cat. Mais il faux de dire que per­son­ne n’a essayé. Wil­helm Reich (L’ir­rup­tion de la moral­ité sex­uelle) pro­pose une expli­ca­tion de l’in­térêt économique de la polyg­a­mie des chefs (accu­mu­la­tion des con­tri­bu­tions dotales) dans son analyse du tra­vail de Mali­nows­ki sur les Tro­briandais. Son con­cept du mariage “entre lig­nages croisés” per­met d’ap­préhen­der le pas­sage de l’héritage vers le neveu à l’héritage vers le fils, si le fils se marie avec la nièce.

  3. Quand à l’an­téri­or­ité du matri­ar­cat (pas au sens de la dom­i­na­tion des femmes mais au sens de l’ab­sence de dom­i­na­tion), elle me paraît plus logique que celle du patri­ar­cat car celui-ci est tou­jours accom­pa­g­né d’une cer­taine forme de répres­sion sex­uelle (pureté/​chasteté pré-con­ju­gale, fidél­ité con­ju­gale) avec son lot de châ­ti­ments. Tout cela attes­tant for­cé­ment d’une longue évo­lu­tion his­torique. Le matri­ar­cat s’ac­com­pa­gne d’une plus grande lib­erté sex­uelle et se trou­ve donc plus proche de l’é­tat naturel, ani­mal.

    1. Avec vos singes… Encore heureux que P. Picq soit tombé sur les bono­bos parce que sinon tous les vir­ilistes, misog­y­nes et autres réacs auraient pu se martel­er la poitrine en hurlant que l’op­pres­sion des femmes était enfin fondée “”“sci­en­tifique­ment”””!

    2. Puisque les faits n’ont man­i­feste­ment droit de cité que s’ils cor­ro­borent un raison­nement préétabli, et que tu n’as man­i­feste­ment pas lu (ou pas voulu com­pren­dre) un traître mot du bil­let et de la brochure que tu com­mentes, je me per­me­ts de pren­dre con­gé de cette dis­cus­sion (terme auquel je suis moi aus­si ten­té d’a­jouter pro­vi­sion de guillemets).

    3. Il me paraît extrême­ment dan­gereux de con­sid­ér­er que l’an­téri­or­ité du matri­ar­cat est dû à une logique ani­mal. Il faudrait donc con­sid­ér­er que le viol, se pas­sant d’un con­sen­te­ment théorisé dans un cadre social, est plus ani­mal, plus naturel et donc plus matri­ar­cal ? C’est un raison­nement qui n’a rien de sci­en­tifique.

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