Travail productif, travail improductif et exploitation

J’ai reçu il y a quelques semaines le cour­ri­er suiv­ant, qui soulève de très intéres­sants prob­lèmes autour de l’ex­ploita­tion et des dif­férentes caté­gories de tra­vailleurs établies par la théorie économique marx­iste.

1. La lettre

Cher Christophe Dar­mangeat,
Enseignant et mil­i­tant au NPA, et rédac­teur pour Révo­lu­tion Per­ma­nente, je me per­me­ts de t’écrire parce qu’en lien avec le mou­ve­ment de grève actuel, je réfléchis à la ques­tion de l’ex­ploita­tion et aux con­di­tions de tra­vail dans les ser­vices et en par­ti­c­uli­er dans les secteurs dits publics ou assim­ilés publics au sein desquels de nou­velles pra­tiques de man­age­ment et de « rentabil­ité », issues du privé sont appliquées.
Je reli­sais pour cela ta polémique avec Jean Marie Har­ribey autour des fonc­tion­naires. Là dessus, j’ai plusieurs ques­tions et je serais très heureux si tu pou­vais me répon­dre et m’éclairer un peu sur ces points.
Si l’on se fie à la let­tre de Marx, mais aus­si à l’étymologie du terme en français, l’exploitation désigne le fait de tir­er prof­it de quelque chose, d’abord d’une terre, puis de quelqu’un, dans le cadre de ce qu’on pour­rait appel­er l’exploitation cap­i­tal­iste, définie claire­ment par Marx dans Le cap­i­tal.
Est exploité pour Marx celui ou celle dont une par­tie de la sur­valeur ou plus-val­ue, le sur­tra­vail est trans­for­mée en prof­its pour le ou les pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion. Comme tu le mon­tres bien, con­traire­ment à Smith, Marx con­sid­ère que les tra­vailleurs de ce qu’on appelle les ser­vices marchands sont exploités, puisqu’une part de leur pro­duit leur est extorqué.
Si l’on cherche des exem­ples con­tem­po­rains on dirait qu’un per­son­nel de soin tra­vail­lant dans une clin­ique privée est exploité, parce qu’une par­tie de son sur­tra­vail lui est extorqué pour être rever­sé aux action­naires de la clin­ique. C’est la même chose pour un prof qui don­nerait des cours à Acado­mia ou dans une Busi­ness school détenue par des action­naires.
Ces deux salariés sont donc exploités. On est d’accord ?
Tu me vois venir, la ques­tion qui vient main­tenant est, si le prof ou le per­son­nel soignant tra­vaille pour l’Etat, dans une école ou un hôpi­tal pub­lic, on devrait con­sid­ér­er qu’il n’est pas exploité, du moins dans le cadre d’une exploita­tion cap­i­tal­iste. De même, ce même enseignant ou per­son­nel de soin pro­duirait de la valeur dans le cadre d’une clin­ique ou école privée mais n’en pro­duirait pas en tra­vail­lant dans une insti­tu­tion publique.
Je veux bien suiv­re ce raison­nement, mais dans ce cas, de quoi souf­frent les salariés du pub­lic, si ce n’est pas égale­ment d’une forme d’exploitation, dans le sens où dans le con­texte actuel, une part impor­tante de leur tra­vail ne leur est pas resti­tuée sous forme de salaire ? L’esclave n’est pas exploité, mais il subit ce qu’on pour­rait appel­er la « servi­tude ». Com­ment qual­i­fi­er la con­di­tion des salariés du pub­lic si l’on se refuse à employ­er le terme d’exploitation, qui est très impor­tant puisqu’il per­met de définir les con­tours de la classe ouvrière.
D’ailleurs, j’aurais aimé savoir com­ment tu défi­nis la classe ouvrière, quels sont les critères que tu retiens si tu intè­gres dedans les enseignants, les per­son­nels de soin.
Quelle dif­férence fais-tu aujourd’hui entre classe ouvrière et pro­lé­tari­at ?
Ne pour­rait-on pas penser qu’ils font aus­si du sur­tra­vail et qu’ils sont donc aus­si extorqués, pas par des cap­i­tal­istes, mais par l’Etat ? Etat qui de sur­croit reprend les out­ils man­agéri­aux du privé, s’échine à quan­ti­fi­er, à rentabilis­er le tra­vail, la « pro­duc­tion de ses agents », ratio élève par classe /​nom­bre de lits /​vis­i­teurs dans les musées /​taux de réus­site au bac, etc… De plus, pour les médecins, il existe une fac­tura­tion à l’acte dans les hôpi­taux publics par exem­ple. Alors bien sûr, ce sont des ten­dances, il n’y a pas encore homogénéité par­faite entre le pub­lic et le privé, sans quoi, pourquoi d’ailleurs au fond défendre le pub­lic ?
Pens­es-tu qu’il serait pos­si­ble, comme le fait l’usage courant, de dis­tinguer, à côté de l’exploitation telle que définie par Marx, que l’on qual­i­fierait d’exploitation cap­i­tal­iste, une accep­tion plus large de l’exploitation, qui désign­erait le vol d’un sur­tra­vail et donc qui pour­rait s’appliquer aux tra­vailleurs du pub­lic ? Parce qu’en effet, il est dif­fi­cile de dire que le per­son­nel soignant d’une clin­ique privée est exploité, alors que son col­lègue d’un hôpi­tal pub­lic ne l’est pas. De même doit on con­sid­ér­er que le salaire du per­son­nel de soin du privé est inférieur à la valeur qu’il pro­duit, tan­dis que le salaire du per­son­nel de soin du pub­lic cor­re­spondrait à ce qu’il pro­duit ?
On touche ici à un autre aspect du prob­lème : que pro­duisent les fonc­tion­naires si ils ne pro­duisent pas de la valeur ? Pas de la valeur marchande, certes, mais ne pro­duisent-ils pas une forme de valeur dont béné­fi­cie la société et les usagers du ser­vices publics qui effec­tive­ment con­tribuent à ren­dre pos­si­ble les con­di­tions de pro­duc­tion de cette valeur via le paiement de l’impôt qui est majori­taire­ment prélevé sur les salaires (si l’on con­sid­ère qu’en plus de l’impôt sur les revenus la TVA et la TIPP sont prélevés de manière indi­recte sur les salaires une fois ver­sés).
Certes le PIB est un indi­ca­teur très cri­ti­quable, cepen­dant il est con­sid­éré comme la somme des valeurs ajoutées d’un pays et prend en compte une cor­réla­tion de ce qui serait pro­duit par le secteur pub­lic. On peut cri­ti­quer cet indi­ca­teur mais il est une forme de val­i­da­tion sociale de la valeur ajoutée pro­duite dans un Etat. Quel est ton point de vue la dessus, parce que j’ai du mal à vrai­ment le com­pren­dre.
De même, que se passe-t-il selon toi des EPIC, les entre­pris­es détenues à 100% par l’Etat ou des insti­tu­tions publiques, comme dis­ons la SNCF ou la RATP, qui fonc­tion­nent comme des entre­pris­es, mais dont le prof­it est récupéré à 100% par l’Etat. Dans ce cas, tu serais d’accord pour dire que ses salariés sont exploités parce qu’une part de leur sur­tra­vail est trans­for­mé en prof­it ? Cepen­dant ces prof­its ne vont pas à un cap­i­tal­iste, mais à l’Etat. Quelle est ton point de vue sur cet exem­ple ? Les per­son­nels soignants qui tra­vail­lent dans une asso­ci­a­tion à but non lucratif, sont-ils exploités ? Pour­tant ces asso­ci­a­tions ne génèrent pas de prof­it. Doit ont penser que leur salaire cor­re­spond à ce qu’ils ont pro­duit ? Le télé­tra­vailleur ou tra­duc­teur qui pro­duit chez lui, est-il exploité ? Com­ment con­sid­ér­er le tra­vail qu’un cadre du pub­lic ou du privé fait à la mai­son ? Com­ment définir l’Etat en tant qu’acteur économique aujourd’hui ? D’un point de vue formel et des pra­tiques, il s’apparente de plus en plus à un prestataire de ser­vices financé par l’impôt, com­ment conçois tu l’Etat ?
Désolé d’avoir été assez long, mais je serais ravi d’avoir ton point de vue sur ces exem­ples.
Mes ami­tiés,
Pierre REIP

2. Deux premiers déblayages

Avant d’en venir au cœur de la ques­tion, je crois qu’il faut com­mencer par lever quelques ambiguïtés ou incom­préhen­sions.
La pre­mière est, me sem­ble-t-il, un pur point de vocab­u­laire. On a beau­coup glosé (surtout en France, je crois) pour savoir ce qui dif­féren­ci­ait la « classe ouvrière » de l’ensem­ble des sim­ples « tra­vailleurs », ou du « pro­lé­tari­at », en remar­quant que Marx ne four­nit guère d’indices à ce sujet, et en ten­tant par­fois de rac­crocher tout cela à la dis­tinc­tion entre tra­vailleurs dits « pro­duc­tifs » et ceux dits « impro­duc­tifs ». Je crois vrai­ment que tous ces développe­ments reposent sur une pro­fonde erreur de per­spec­tive. En français, le terme de « classe ouvrière » n’est qu’une ver­sion plus mod­erne du vieux « class­es laborieuses » (celles du titre de l’ou­vrage de jeunesse d’En­gels sur l’An­gleterre), qui ne sig­ni­fie rien d’autre que « classe des tra­vailleurs ». En anglais, d’ailleurs, on a la work­ing class, et c’est aus­si sim­ple que cela.
Quant aux « pro­lé­taires », ce sont exacte­ment les mêmes ! Tout sim­ple­ment, Marx par­le des salariés mod­ernes tan­tôt comme de ceux qui tra­vail­lent (ils n’ont pas le choix, ils n’ont pas de cap­i­tal, et leur revenu provient entière­ment de la vente de leur capac­ité de tra­vail), tan­tôt, par analo­gie avec la caté­gorie de la Rome antique, comme de ceux qui ne pos­sè­dent, lit­térale­ment, rien d’autre que leurs enfants. Mais ce ne sont que deux ter­mes dif­férents pour désign­er un seul groupe social (au pas­sage, la dernière phrase du Man­i­feste du Par­ti com­mu­niste, qui exhorte les exploités du monde entier à s’u­nir, est traduite tan­tôt avec le mot de « tra­vailleurs », tan­tôt avec celui de « pro­lé­taires » sans que cela ne change rien à l’idée, et sans qu’il soit jamais venu à l’e­sprit d’au­cun indi­vidu sen­sé de voir une sig­ni­fi­ca­tion poli­tique dans ce choix !).
Un autre point est celui de la déf­i­ni­tion de l’ex­ploita­tion. Lorsque tu écris :
Est exploité pour Marx celui ou celle dont une par­tie de la sur­valeur ou plus-val­ue, le sur­tra­vail est trans­for­mée en prof­its pour le ou les pro­prié­taires des moyens de pro­duc­tion.
Ce n’est pas tout à fait exact. Cette déf­i­ni­tion con­cerne la seule exploita­tion cap­i­tal­iste. Plus générale­ment, Marx définit l’ex­ploita­tion comme une rela­tion dans laque­lle un indi­vidu four­nit, de manière régulière et struc­turelle, du tra­vail sans con­trepar­tie à un d’autre. L’esclave, pour peu qu’on l’emploie à tra­vailler (soit pour con­som­mer directe­ment ce qu’il pro­duit, soit pour le ven­dre) est exploité, tout comme le serf et bien d’autres caté­gories de tra­vailleurs dans l’his­toire. Ce qui fait la spé­ci­ficité de l’ex­ploita­tion cap­i­tal­iste, c’est que les pro­duits, ain­si que la force de tra­vail elle-même, pren­nent la forme de marchan­dis­es, achetées et ven­dues con­tre de l’ar­gent et pos­sé­dant donc une valeur d’échange. Tout se traduit donc en valeur (d’échange), et voilà pourquoi le tra­vail sans con­trepar­tie qui, en tant que caté­gorie générale, est appelé le « sur­tra­vail », prend dans la société cap­i­tal­iste la forme par­ti­c­ulière de la « sur­valeur » (plus-val­ue), c’est-à-dire, comme tu le rap­pelles, l’ex­cé­dent de la valeur pro­duite par le salarié (c’est-à-dire, l’in­té­gral­ité de la valeur ajoutée) sur ce qu’il reçoit (le salaire). Pour le dire autrement, l’ex­ploita­tion qui, quelle ue soit la forme sociale, est tou­jours un rap­port de temps de tra­vail, est de sur­croît, dans une économie cap­i­tal­iste, un rap­port de valeurs.
Au pas­sage, c’est pré­cisé­ment cette forme valeur qui pos­sède la par­tic­u­lar­ité de mas­quer l’ex­ploita­tion, en la faisant pass­er pour un échange d’équiv­a­lent : on a l’im­pres­sion que le salarié est « payé pour son tra­vail ». Et comme, en plus, il est libre de chang­er d’employeur pour négoci­er son salaire au mieux, une bonne par­tie des défenseurs du sys­tème, écon­o­mistes savants ou non, affir­ment que le cap­i­tal­isme est la forme économique qui, en sup­p­ri­mant les con­traintes juridiques qui acca­blaient les serfs ou les esclaves, a aboli l’ex­ploita­tion. Une des décou­vertes les plus fon­da­men­tales de Marx a été de remar­quer que le salaire ne rémunère pas le tra­vail accom­pli, mais la capac­ité à accom­plir un tra­vail. Or, et c’est le fonde­ment même de l’af­faire, cette capac­ité néces­site moins de ressources qu’elle n’est capa­ble d’en pro­duire : le cap­i­tal­iste peut donc la pay­er à sa valeur (le salaire) tout en lui faisant pro­duire davan­tage (la plus-val­ue /​sur­valeur, en plus du salaire) que cette valeur.

3. Les différentes catégories de salariés…

C’est ici qu’in­ter­vient une com­pli­ca­tion sup­plé­men­taire : tous les tra­vailleurs ne sont pas salariés et, surtout, tous les salariés ne pro­duisent pas de la valeur ajoutée – donc de la plus-val­ue. Com­mençons par les tra­vailleurs non salariés : ce sont des tra­vailleurs indépen­dants, pos­sesseurs de leurs moyens de pro­duc­tion. Ils pro­duisent des marchan­dis­es et vendent donc le pro­duit de leur tra­vail (et non leur capac­ité de tra­vail). Pour ce qui est de la prob­lé­ma­tique du salari­at et de l’ex­ploita­tion, ces tra­vailleurs sont hors-champ, et je peux donc les ignor­er dans la suite de ce texte.
Restent donc les salariés, que Marx (à la suite de Smith) divise entre « pro­duc­tifs » et « impro­duc­tifs ». Comme je le mon­trais dans mon Prof­it déchiffré, ce découpage en deux caté­gories ne rend pas compte de la com­plex­ité de la sit­u­a­tion, les tra­vailleurs salariés dits impro­duc­tifs étant en fait dans des sit­u­a­tions très dif­férentes les uns des autres.
Par­mi les salariés qui ne pro­duisent pas de marchan­dis­es, il y a en effet ceux qui sont rémunérés par une dépense en cap­i­tal – c’est-à-dire qu’ils sont au ser­vice d’un employeur qui, en reven­dant le fruit de leur tra­vail, se rem­bours­era nor­male­ment de la dépense en salaire et touchera même un prof­it. Ces tra­vailleurs que j’ap­pelais « impro­duc­tifs au sens large » sont des salariés dont le rôle con­siste à trans­fér­er des droits de pro­priété : cais­sières, employés et cadres de banque, d’as­sur­ance, etc.
Il y a par ailleurs ce qu’on peut appel­er les « impro­duc­tifs au sens strict » : ceux dont le salaire est payé par du revenu, et qui ne font rien qui pour­ra être reven­du par leur employeur : ce sont les domes­tiques et ceux qui s’y rat­tachent.
Avant d’aller plus loin, j’in­sis­tais à la suite de Marx sur le fait que ces critères sont pure­ment soci­aux. Con­traire­ment à ce qu’af­fir­mait notam­ment Smith, le car­ac­tère d’un tra­vail salarié par rap­port au cir­cuit de la valeur et du cap­i­tal ne dépend absol­u­ment pas de ses formes con­crètes (pro­duc­tion d’ob­jets matériels con­tre « ser­vices ») mais des rela­tions économiques dans lesquelles il est inséré. Cela répond au pas­sage à la ques­tion sur le télé­tra­vail : que le tra­vail soit effec­tué sur place ou à dis­tance, debout, assis ou couché, n’a aucune espèce d’im­por­tance. Ce n’est absol­u­ment pas le prob­lème.
Restent que les trois caté­gories de salariés ci-dessus (pro­duc­tif, impro­duc­tif au sens large, impro­duc­tif au sens strict) n’épuisent pas la réal­ité. Dans le bouquin, j’en men­tion­nais une qua­trième : celle du tra­vailleur – bien plus sou­vent, de la tra­vailleuse – au foy­er, qui ne touche pas de salaire et qui, pour­tant, con­tribue à la pro­duc­tion de la force de tra­vail. Ton cour­ri­er évoque celle des salariés de l’É­tat, sachant la var­iété des sit­u­a­tions que cela recou­vre – en par­ti­c­uli­er, cer­tains pro­duisent des marchan­dis­es, d’autres non. Et, pour couron­ner le tout, il y a les tra­vailleurs de ces entre­pris­es dont on ne sait pas très bien si elles sont publiques ou privées, de ces ser­vices publics dont on ne sait pas très bien s’ils sont marchands, ou de ces entités marchan­des mais à but cen­sé­ment non lucratif (les asso­ci­a­tions) dont on ne sait pas si elles doivent être con­sid­érées comme des entre­pris­es ou non… de quoi ren­dre fou un clas­sifi­ca­teur marx­iste.

4. …et leur rapport à l’exploitation

Marx traite assez peu de la ques­tion de l’ex­ploita­tion des divers­es caté­gories de tra­vailleurs impro­duc­tifs. Quelques para­graphes du Cap­i­tal évo­quent cepen­dant la caté­gorie des salariés que j’ap­pelle impro­duc­tifs au sens large (ceux dont le tra­vail s’in­sère dans le cir­cuit du cap­i­tal). Marx est un peu gêné aux entour­nures : ces tra­vailleurs ne pro­duisent pas de plus-val­ue. On ne peut donc pas dire qu’ils sont exploités dans le sens où ils recevraient moins de valeur qu’ils n’en créent. Cepen­dant, leur tra­vail n’en est pas moins une source de prof­it pour leur employeur, pour deux raisons. Tout d’abord, parce qu’en rai­son de lois de redis­tri­b­u­tion de la plus-val­ue interne aux cap­i­tal­istes, en par­ti­c­uli­er, l’é­gal­i­sa­tion des taux de prof­it entre branch­es, ces salariés per­me­t­tent à ceux qui les emploient de capter une part de la plus-val­ue engen­drée par les salariés pro­duc­tifs. Ensuite, parce que de manière générale (et c’est le sens des remar­ques de Marx), ils con­tribuent à abaiss­er les frais de cir­cu­la­tion du cap­i­tal : ces salariés reçoivent donc moins non pas que la valeur qu’ils créent, mais que les coûts qu’ils font économiser à leur employeur – on sent bien que là, la déf­i­ni­tion de l’ex­ploita­tion devient un peu prob­lé­ma­tique.
Quant aux salariés impro­duc­tifs au sens strict, à ma con­nais­sance, Marx n’abor­de la ques­tion de leur exploita­tion à aucun endroit. Mais on voit bien que pour les qual­i­fi­er d’ex­ploités, il faudrait un raison­nement encore plus indi­rect : ils reçoivent moins sous forme de salaire que ce que coûteraient les fruits de leur tra­vail si on l’a­chetait sur le marché.
Les choses ne sont com­pliquent encore avec les salariés de l’É­tat. Un enseignant, qui ne pro­duit pas de marchan­dis­es, ne crée aucune valeur ajoutée. Tout au plus pour­rait-on dire, un peu comme pour le domes­tique, que l’en­seignant fonc­tion­naire reçoit moins que ce que coûterait son cours s’il était acheté comme une marchan­dise. Mais tout comme pour le domes­tique, on a quand même du mal à voir où est réelle­ment l’ex­ploita­tion là-dedans. Et comme tu le dis, un tra­vailleur de la SNCF, du temps où celle-ci était encore une entre­prise d’É­tat, pro­dui­sait certes de marchan­dis­es, mais pas réelle­ment de prof­it… ce qui, con­cer­nant son éventuelle exploita­tion, nous emmène vers des sub­til­ités sans fin (et d’une util­ité dou­teuse) sur le cap­i­tal­isme d’É­tat.
Dès lors, il me sem­ble qu’il n’y a que deux con­clu­sions pos­si­bles.
  1. on dit que seuls sont exploités les salariés pro­duc­tifs, et que tous les autres ne le sont pas. Cela sem­ble coller avec une lec­ture stricte des déf­i­ni­tions de Marx, mais cela heurte un peu le sens com­mun : on ne voit pas bien en quoi une cais­sière, par exem­ple, serait moins exploitée qu’un ingénieur. Et puis, c’est une pente glis­sante : cette dif­férence ne serait-elle pas à la base d’une dif­férence d’in­térêts de classe entre les tra­vailleurs ? Faut-il en con­clure que la classe ouvrière serait for­mée des seuls salariés pro­duc­tifs (donc, stric­to sen­su, exploités) – une idée qui a déjà été sug­gérée par divers per­son­nes se récla­mant du marx­isme ? Mais alors, à quelle classe les tra­vailleurs impro­duc­tifs se rat­tacheraient-ils ?
  2. on se demande si le prob­lème n’est pas en (grosse) par­tie mal posé…

5. Trancher le nœud gordien : le travailleur collectif

On peut en effet remar­quer que la ques­tion de l’ex­ploita­tion se pose à deux niveaux très dif­férents : celui des indi­vidus et celui des class­es. Or, la classe n’est pas une sim­ple addi­tion de sit­u­a­tions indi­vidu­elles. Pour le dire autrement, et de manière un peu provo­ca­trice : la ques­tion de la créa­tion et de la cir­cu­la­tion de la plus-val­ue peut pos­séder une grande per­ti­nence du point de vue de l’anatomie du cir­cuit économique, tout en n’en pos­sé­dant aucune du point de vue des exploités eux-mêmes et des fron­tières de classe.
Pour pren­dre une com­para­i­son, pour opti­miser la ges­tion de leurs entre­pris­es, les cap­i­tal­istes étab­lis­sent (à grand-peine) ce qu’on appelle une compt­abil­ité ana­ly­tique : ils ten­tent de déter­min­er quel ser­vice crée quelle quan­tité de valeur, occa­sionne quel mon­tant de frais, etc. Tous ceux qui l’ont pra­tiqué savent à quel point cet out­il, tout en étant indis­pens­able, repose en réal­ité pour une large part sur des con­ven­tions et com­ment, selon les règles de répar­ti­tion util­isées, les con­clu­sions peu­vent vari­er con­sid­érable­ment. Mais quoi qu’il en soit, la compt­abil­ité ana­ly­tique peut éventuelle­ment être un moyen d’analyser le fonc­tion­nement de l’en­tre­prise ; elle peut aus­si être un out­il pour sa direc­tion, dans sa prise de déci­sion. Mais elle n’a aucune espèce de per­ti­nence lorsqu’il s’ag­it de déter­min­er qui doit être sol­idaire de qui dans les con­flits col­lec­tifs : face à leur employeur, les salariés sont avant tout des vendeurs de force de tra­vail, quelle que soit l’u­til­i­sa­tion que le cap­i­tal­iste fait ensuite de cette force ou de ses pro­duits.
C’est la même chose à l’échelle de la société : il est légitime de se deman­der com­ment fonc­tionne le proces­sus de créa­tion et de cir­cu­la­tion de la valeur dans une économie cap­i­tal­iste – en restant bien con­scient que dès que l’on quitte le roy­aume sim­ple des caté­gories abstraites, on en arrive rapi­de­ment à jeter l’éponge. Mais si l’on raisonne à une échelle plus glob­ale, le prob­lème ne se pose plus : la société mod­erne est polar­isée entre une classe qui est con­trainte de ven­dre sa force de tra­vail pour vivre (mal) et une classe qui, étant don­né son mono­pole sur les moyens de pro­duc­tion, vit (bien) de la sur­valeur créée par ce « salarié col­lec­tif ».
Pour un cap­i­tal­iste qui touche son div­i­dende ou son loy­er, que celui-ci provi­enne de l’ex­ploita­tion directe de ses pro­pres salariés, de celle des salariés d’un autre cap­i­tal­iste, de fonds col­lec­tés par l’É­tat, etc., n’a aucune espèce d’im­por­tance. De même, pour un salarié qui doit ven­dre sa force de tra­vail, le fait que son salaire soit ver­sé par l’É­tat ou par une entité privée, que le tra­vail pour lequel on le paye pro­duise ou non des marchan­dis­es, etc. sont des ques­tions sans aucune per­ti­nence pour sa posi­tion de classe et ses intérêts généraux. Pris au niveau général, le cap­i­tal­iste col­lec­tif exploite le salarié col­lec­tif, et c’est cela seul qui déter­mine les camps soci­aux.
Le fonc­tion­naire à qui l’É­tat impose un tra­vail plus intense n’est pas davan­tage exploité, en ce sens que ne pro­duisant pas de valeur, il n’en pro­duit pas davan­tage en tra­vail­lant deux fois plus vite. En revanche, ce faisant, en tant que vendeur de force de tra­vail, il voit les ter­mes de l’échange se dégrad­er : pour le même salaire, il doit fournir davan­tage d’ef­forts. Et, en tant que mem­bre du tra­vailleur col­lec­tif, cette pres­sion accrue sur les fonc­tion­naires a générale­ment pour objec­tif d’aug­menter la créa­tion de valeur dans le secteur privé, ou d’en abaiss­er les faux-frais — les employeurs ne pren­nent glob­ale­ment pas directe­ment en charge la for­ma­tion et le soins de leur main d’oeu­vre, et c’est donc l’E­tat qui s’en charge. Moins l’É­tat y con­sacre de ressources, plus la rentabil­ité glob­ale du cap­i­tal s’y retrou­ve. Voilà pourquoi on pour­rait peut-être aus­si dire qu’à défaut d’être des pro­duc­teurs directs de valeur, les fonc­tion­naires en sont des pro­duc­teurs indi­rects ; mais je ne suis pas cer­tain que cela éclair­erait beau­coup le débat, et l’ap­proche en ter­mes de tra­vailleur col­lec­tif me sem­ble tout à fait suff­isante.
Autrement dit, on peut dire, je crois que même si locale­ment, ou ana­ly­tique­ment, cer­tains salariés sont exploités et pas d’autres, au niveau glob­al, la classe des salariés est la classe exploitée et, pour le prob­lème con­sid­éré, c’est ce niveau qui compte. Dans une autre for­mu­la­tion, qui n’est para­doxale qu’en apparence : les salariés ne sont indi­vidu­elle­ment pas tous exploités en tant que pro­duc­teurs de valeur, mais ils sont col­lec­tive­ment tous exploités en tant que vendeurs de force de tra­vail.
En espérant avoir répon­du à tes ques­tions…

4 commentaires

  1. je n’ai tou­jours pas com­pris com­ment me désanomymiser…Bref,je me pose la ques­tion suivante:si l’on con­sid­ère les salariés comme un tout,quelque soit leur employeur,en tant qu’exploités,et en sup­posant l’avène­ment d’une société idéale (tout du moins soucieuse de la répar­ti­tion de la valeur ajoutée globale),comment cal­culer et finale­ment répar­tir équitable­ment cette plus val­ue (ou ne pas la percevoir,déduction faite des amortissements,frais,cotisations,assurances,prévisionnels,investissements et j’en passe),bien sûr sans coerci­tion et dans le respect des équili­bres globaux ? Aucune “offre” poli­tique n’a pour le moment réus­si à me convaincre,malgré ma con­vic­tion que le cap­i­tal­isme des deux derniers siè­cles est vrai­ment à fuir…
    Continuez,votre blog et vos efforts de clar­i­fi­ca­tion des ter­mes des débats de société m’ont vrai­ment accroché.

    1. Cher anonyme involon­taire

      Vous me direz si je me trompe, mais j’ai le sen­ti­ment que le cœur de votre ques­tion est cette affaire de coerci­tion. En gros, si la société de l’avenir est la « libre asso­ci­a­tion de tra­vailleurs » que van­tent les com­mu­nistes de toutes nuances, com­ment l’or­gan­i­sa­tion rationnelle de la pro­duc­tion serait-elle pos­si­ble et com­ment l’é­conomie mon­di­ale, et avec elle toute la société, ne se trans­formera-t-elle pas en un chaos général­isé ?

      Je crois que la réponse, tout en étant impos­si­ble à don­ner dans ses aspects con­crets, est assez sim­ple dans ses traits généraux : une telle société, comme toute démoc­ra­tie, ne serait pas dépourvue de coerci­tion. Sim­ple­ment, cette coerci­tion, au lieu d’être imposée par la minorité pos­sé­dante pour ses intérêts égoïstes, serait celle d’une col­lec­tiv­ité pos­sé­dant les mêmes intérêts fon­da­men­taux (ce qui ne l’empêcherait pas de dis­cuter et de s’engueuler sur les déci­sions à pren­dre).

      Donc, une telle société serait – sera – une société où il fau­dra arbi­tr­er entre pro­duc­tion, niveau de vie immé­di­at, capac­ités mis­es de côté pour l’avenir, efforts de recherche, d’é­d­u­ca­tion, sans oubli­er… la baisse du temps de tra­vail idiot ou pénible. Mais à la dif­férence de ce qui se passe aujour­d’hui, ces arbi­trages ne seront plus effec­tués par le pou­voir absolu des action­naires ni par la bar­barie aveu­gle de la con­cur­rence (qui for­ment les deux bouts d’un même bâton). La mise en com­mun des moyens de pro­duc­tion per­me­t­tra leur util­i­sa­tion rationnelle, qui fera l’ob­jet de déci­sions réelle­ment démoc­ra­tiques — déci­sions qui ensuite s’im­poseront à tous, comme des règles de vie com­munes.

      Sur le prob­lème de l’au­torité dans une société débar­rassée du cap­i­tal­isme, je ne con­nais pas de meilleurs para­graphes que ceux de ce petit texte d’En­gels : https://www.marxists.org/francais/marx/works/00/parti/kmpc075.htm

      Au plaisir de pour­suiv­re la dis­cus­sion

  2. Je peux !
    Quand « on dit que seuls sont exploités les salariés pro­duc­tifs, et que tous les autres ne le sont pas », on répond d’une cer­taine manière (n°1) à la ques­tion posée ; cette réponse « sem­ble coller avec une lec­ture stricte des déf­i­ni­tions de Marx » – elle « sem­ble », rien de plus ! – et elle abouti à bien des prob­lèmes que relève la suite du para­graphe. C’est pourquoi la bonne réponse, à mes yeux, n’est pas celle-là, mais celle qui con­siste à dire (n°2) que le prob­lème est mal posé – et à le refor­muler dans la par­tie suiv­ante.

  3. Je ne sais pas trop quoi vous répon­dre, sinon que vous sem­blez pos­er le prob­lème dans les mêmes ter­mes que moi, avec une réponse dif­férente. Encore une fois, il me sem­ble évi­dent que si la plus-val­ue est la forme d’ex­ploita­tion typ­ique des rap­ports cap­i­tal­istes, toute exploita­tion ne s’ac­com­pa­gne pas de la plus-val­ue (il suf­fit de penser à l’esclave ou au serf). Les domes­tiques ou les cais­sières ne sont pas exploités à l’in­star des salariés pro­duc­tifs. Ne le sont-ils pas d’une autre manière, c’est toute la ques­tion.

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