La « guerre fleurie » des Aztèques : une fake news ?

Pour la con­nais­sance des sociétés humaines, les Aztèques sont un cas du plus haut intérêt. Société éta­tique, qui comp­tait à l’ar­rivée des Espag­nols plusieurs mil­lions d’in­di­vidus, le roy­aume de la « Triple Alliance » frappe à la fois par le mon­u­men­tal­isme de son archi­tec­ture, par la richesse et la com­plex­ité de sa vie sociale et cul­turelle et par divers­es cou­tumes « exo­tiques » qui ont frap­pé les esprits – la plus emblé­ma­tique d’en­tre elles étant ses sac­ri­fices humains, pra­tiqués sur une échelle par­fois lit­térale­ment indus­trielle : selon des chiffres qui ne parais­sent guère con­testés, l’in­au­gu­ra­tion du grand tem­ple de Huitzilopochtli et de Tlaloc don­na lieu, en l’e­space de qua­tre jours, à l’exé­cu­tion de plus de 80 000 per­son­nes ! Si bien des aspects de la société aztèque nous échap­pent en total­ité ou en par­tie, elle fait néan­moins par­tie de ce groupe très restreint d’É­tats pré­colom­bi­ens que nous pou­vons appréhen­der non seule­ment par l’archéolo­gie, mais aus­si par des témoignages directs et écrits, la plu­part rédigés dans les années qui suivirent la con­quête par des mem­bres des class­es dirigeantes de l’empire vain­cu.

Par­mi les traits cul­turels aztèques qui frap­pent l’imag­i­na­tion, il en est un qui a déjà été évo­qué sur ce blog, et qui représente un élé­ment incon­tourn­able dans la quête d’une clas­si­fi­ca­tion générale des affron­te­ments armés. Je veux par­ler de la guerre dite « fleurie », que tout ouvrage un peu détail­lé sur ce peu­ple ne manque pas de men­tion­ner. À en croire divers auteurs, en par­ti­c­uli­er les prin­ci­paux spé­cial­istes français, la guerre fleurie est une forme qui présente des spé­ci­ficités tout à fait éton­nantes, et qui représente donc une énigme pour une théorie générale. Le hic, c’est que quelques voix dis­cor­dantes – en l’oc­cur­rence améri­caines – font enten­dre sur cette guerre fleurie un tout autre son de cloche.

Tirée du codex Men­doza, cette suite d’im­age mon­tre l’as­cen­sion sociale d’un roturi­er par la cap­ture d’en­ne­mis au com­bat. Un des élé­ments sur lesquel se fonde la théorie de la guerre fleurie ?

Dans ce bil­let, je ten­terai de présen­ter au mieux les ter­mes du débat, sachant que je n’ai pas poussé l’in­ves­ti­ga­tion jusqu’à exam­in­er directe­ment les sources pri­maires à par­tir duquel il a été mené. D’une part, faute des com­pé­tences lin­guis­tiques néces­saires, je ne pour­rais lire que celle qui ont été traduites en anglais ; d’autre part, cette enquête représen­terait un investe­ment d’én­ergie déraisonnable étant don­né mon pro­jet et le temps dont je dis­pose pour le men­er à bien. Il est donc pos­si­ble que je sois hand­i­capé, voire trompé, par une con­nai­sance insuff­isante du matériel de base sur la ques­tion ; je compte sur mes lecteurs com­pé­tents pour me sig­naler ces erreurs – inutile d’aller jusqu’à m’ar­racher le cœur pour étanch­er la soif des dieux de la sci­ence…

1. La version commune

Dans la ver­sion que l’on peut lire couram­ment sous la plume des spé­cial­istes fran­coph­o­nes con­tem­po­rains, la guerre fleurie se dis­tingue à la fois par ses buts et par ses modal­ités. Loin d’avoir pour objec­tif une quel­conque vic­toire poli­tique ou économique, la guerre fleurie vise unique­ment à faire (de part et d’autre) des pris­on­niers que l’on pour­ra ensuite sac­ri­fi­er. Pour ce faire, elle résulte d’un accord explicite avec l’ad­ver­saire, et se déroule dans des con­di­tions qui tien­nent beau­coup moins de la guerre pro­pre­ment dite que d’un duel haute­ment cod­i­fié.

Jacque­line de Durand-For­est, dans son livre Les Aztèques paru dans la col­lec­tion « Guide des civil­i­sa­tions » (Belles-Let­tres), ne s’at­tarde guère sur le sujet. Elle écrit sim­ple­ment :

Quand il n’y a pas d’hos­til­ités en cours, un con­flit rit­uel appelé Xochiyaoy­otl, « guerre des fleurs », oppo­sait les meilleurs guer­ri­ers de Tenochti­t­lan, Tez­co­co, Tla­co­pan [villes de la Triple alliance] à ceux de Cholu­la, Huex­otz­in­co et Tlax­cala, pour faire des pris­on­niers à sac­ri­fi­er. (p. 82)

Michel Graulich, dans Le sac­ri­fice humain chez les Aztèques, est un peu plus pré­cis :

Quelques enclaves indépen­dantes sub­sis­tent cepen­dant, en par­ti­c­uli­er dans la val­lée de Puebla, den­sé­ment peu­plée et puis­sante, où se trou­ve notam­ment la mil­lé­naire cité sainte de Cholu­la con­sacrée au dieu Ser­pent à Plumes, Quet­zal­coatl. C’est là que les sou­verains nou­velle­ment élus étaient cen­sés se faire con­firmer leur pou­voir. D’autres cités puis­santes dans la val­lée de Puebla sont Tlax­cala et Huex­otz­in­co. Or, avec ces trois cités et quelques autres, la Triple Alliance con­clut un pacte, selon cer­taines ver­sions à la suite d’une grande famine qui aurait désolé le Mex­ique cen­tral de 1450 à 1454 et qui aurait été envoyée par les dieux, irrités d’être insuff­isam­ment ali­men­tés en nour­ri­t­ure humaine. Plutôt que de chercher à vain­cre, on organ­ise à inter­valles réguliers des batailles « fleuries » de manière à dis­pos­er d’un appro­vi­sion­nement inin­ter­rompu de pris­on­niers à sac­ri­fi­er. Ce pacte de la guerre fleurie est pour les Mex­i­cas un bon moyen de neu­tralis­er un dan­gereux enne­mi poten­tiel tan­dis qu’ils se lan­cent à la con­quête du monde. Ils s’empressent d’ailleurs d’encer­cler leurs « alliés » de la val­lée de Puebla, les pri­vant ain­si de toute pos­si­bil­ité d’ex­pan­sion. Les Tlax­caltèques finis­sent cepen­dant par se lass­er de cet arrange­ment et devi­en­nent finale­ment les plus fer­mes alliés de Cortés…

Mais le compte-ren­du le plus détail­lé est don­né par Chris­t­ian Duverg­er, qui con­sacre à ce sujet un chapitre entier du recueil Guerre et reli­gion dirigé par Jean Baech­ler. Tout en don­nant des infor­ma­tions sim­i­laires aux précé­dentes quant au cadre général de ces affron­te­ments, il en pré­cise les sur­prenantes modal­ités :

C’est cette guerre fort orig­i­nale que les Aztèques ont appelé dans leur langue – le nahu­atl – xochiyaoy­otl, c’est-à-dire lit­térale­ment la « guerre fleurie », ce qui en français pour­rait se traduire par « guerre-jeu », la fleur étant le signe du jeu. Cette dimen­sion ludique, qui, dans le monde méso-améri­cain, n’exclut nulle­ment la sacral­ité, est indé­ni­able­ment per­cep­ti­ble dans le rit­uel des affron­te­ments. En pra­tique, ceux-ci s’organisent sous la forme de com­bats sin­guliers se déroulant simul­tané­ment : la guerre est fon­da­men­tale­ment une addi­tion de duels. (…) les guer­ri­ers se ren­dent au com­bat en tenue d’apparat. (p. 73)

Dans la main gauche, chaque guer­ri­er tient un boucli­er cir­cu­laire, le chi­malli, qui est un peu le pen­dant de l’écu médié­val : il fig­ure les « armes » du sol­dat. Le dessin qu’il arbore indique le titre du com­bat­tant, son rang, son corps d’appartenance, sa divinité tutélaire, etc. (…) La main droite demeu­rait libre : les guer­ri­ers vont en effet au com­bat sans armes ! La cap­ture se fai­sait à main nue. Cha­cun s’efforçait d’attraper un enne­mi… par les cheveux. À cet effet, tous les guer­ri­ers impliqués dans la mêlée com­bat­taient tête nue ; ils por­taient une mèche dis­tinc­tive qu’ils rel­e­vaient en toupet lors des affron­te­ments. Attrap­er un com­bat­tant par sa mèche de cheveux (piochtli) suff­i­sait à le trans­former en cap­tif : le vain­cu se rendait immé­di­ate­ment, sans se débat­tre, et s’agenouillait au pied de son vain­queur qui lui liait les mains dans le dos. (p. 74)

Lorsqu’on analyse les modal­ités de la guerre fleurie, on décou­vre que sa dynamique pro­fonde est celle de la réciproc­ité. Les com­bats se sol­dent tou­jours par un échange de cap­tifs. Il est frap­pant de con­stater que les batailles s’arrêtent tou­jours brusque­ment, sur un coup de sif­flet ou un bat­te­ment de tam­bour. Elles parais­sent être sus­pendues d’un com­mun accord entre les deux par­ties, sans qu’il soit pos­si­ble de dis­tinguer claire­ment le vain­queur du vain­cu. Bien sûr, les chroniques aztèques ont ten­dance à présen­ter sys­té­ma­tique­ment les Mex­i­ca comme vic­to­rieux de tous leurs adver­saires. Mais l’on fait des cap­tifs des deux côtés. Et l’on peut penser que l’on met fin aux com­bats lorsque, de part et d’autre, le quo­ta de cap­tifs est atteint. Dans la guerre de Mex­i­co con­tre Chal­co par exem­ple, la dimen­sion sac­ri­fi­cielle et réciproque s’impose à l’évidence. Voici le dis­cours que le sou­verain de Chal­co adresse aux émis­saires mex­i­cains : « Frères mex­i­ca, vous devez savoir que dans cinq jours nous allons célébr­er la fête de notre dieu Camaxtli et nous voudri­ons la célébr­er avec la plus grande solen­nité en faisant couler sur son tem­ple le sang des Mex­i­ca. Aus­si, nous vous deman­dons instam­ment que le jour de notre fête, vous vous présen­tiez en armes, sur ce champ de bataille, car nous voulons hon­or­er notre dieu avec vos chairs. Nous vous deman­dons de nous laiss­er faire nos sac­ri­fices pour la sat­is­fac­tion de notre dieu. » Les Mex­i­ca accep­tèrent le com­bat et, symétrique­ment, décidèrent d’honorer leur dieu du feu avec les Chal­ca qu’ils feraient cap­tifs. (p. 75)

Une représen­ta­tion d’époque de sac­ri­fice humain chez les Aztèques

2. Des voix dissonantes

Sur cette base apparem­ment solide, on pour­rait donc légitime­ment ten­ter d’ex­pli­quer une con­fig­u­ra­tion aus­si étrange, qui ne se retrou­ve sem­ble-t-il nulle part ailleurs. Mais avant d’en­tr­erpren­dre une telle enquête, on peut aus­si se deman­der si les don­nées exposées ci-dessus sont aus­si fiables qu’elles en ont l’air. Autrement dit, si en cher­chant les raisons de la « guerre fleurie », on ne s’ex­poserait pas à la leçon d’épisté­molo­gie don­née il y a déjà qua­tre siè­cles par Fontenelle, dans sa célèbre dent d’or.

Le doute est en tout cas per­mis, car deux chercheurs améri­cains (au moins) ont très sérieuse­ment remis en ques­tion, il y a une quar­an­taine d’an­nées, la teneur de la guerre fleurie… voire sa réal­ité elle-même.

Frederic Hicks et la guerre d’entraînement

Le pre­mier est Fred­er­ic Hicks, dans un arti­cle très court (qua­tre pages et demi !) mais fort per­cu­tant, paru en 1979 dans la pres­tigieuse revue Amer­i­can Eth­nol­o­gist (vol. 6(1), p. 87–92). Si quelques rares sources font bel et bien état de guer­res dites « fleuries », écrit Hicks en sub­stance, rien ne valide en revanche l’idée que ces guer­res auraient eu pour prin­ci­pal objec­tif la cap­ture de pris­on­niers des­tinés au sac­ri­fice.

Le prin­ci­pal rédac­teur autochtone qui évoque ce con­cept est Chi­mal­pahin Quauhtle­huanitzin, un descen­dant de la famille rég­nante d’Ame­came­ca (une ville con­quise par les Aztèques en 1465). Il évoque pour com­mencer une guerre fleurie qui aurait opposé à par­tir de 1376 les Mex­i­ca de Tenochti­t­lan aux Chal­ca of Chal­co Aten­co. Durant cette guerre :

Les nobles Mex­i­ca qui cap­turaient des Chal­ca les lais­saient par­tir, et les nobles Chal­ca qui cap­turaient des Mex­i­ca les lais­saient aus­si par­tir, et seuls quelques roturi­ers furent tués.

Quelques années plus tard cette guerre fleurie se changea en guerre « de colère » car :

à présent les nobles cap­turés par chaque camp n’é­taient pas libérés et ren­dus aux leurs, mais sac­ri­fiés.

On notera que cette descrip­tion prend le strict con­tre­pied des déf­i­ni­tions ren­con­trées plus haut, où le sac­ri­fice des pris­on­niers était cen­sé con­stituer l’essence même de la guerre fleurie. À pro­pos des mêmes événe­ments, on lit dans les annales de Cuauhti­t­lan que :

En cette année [1376] les Mex­i­ca et les Chal­ca com­mencèrent à faire la guerre. Elle n’é­tait pas encore intense, les gens ne se tuaient pas encore. C’é­tait comme un jeu, et on l’ap­pel­la guerre fleurie.

Tou­jours selon Hicks, Chi­mal­pahin par­le égale­ment de guerre fleurie à pro­pos de deux autres con­flits sur­venus dans la même région. L’un, daté de 1324, avait pour orig­ine un com­bat régulé qui avait dégénéré, faisant quelques morts et ouvrant plusieurs années d’hos­til­ités lim­itées. L’autre, sur lequel on ne dis­pose d’au­cune infor­ma­tion par­ti­c­ulière, avait eu lieu en 1381. Dans les deux cas, les opéra­tions sem­blent avoir été peu létales, et n’é­taient apparem­ment pas menées pour sub­juguer ou con­quérir l’ad­ver­saire. Dans aucun des deux cas, toute­fois, ne sont évo­qués pris­on­niers ou sac­ri­fices.

Mais dans la plu­part des cas, l’événe­ment con­sid­éré comme l’ex­em­ple prin­ceps de la guerre fleurie est le con­flit entre la Triple Alliance et les États de la val­lée de Puebla, com­mencé prob­a­ble­ment au milieu du XVe siè­cle. Une idée domine les com­men­taires : celle selon laque­lle les Aztèques, s’ils l’avaient souhaité, auraient facile­ment rem­porté la vic­toire. La pro­lon­ga­tion des hos­til­ités ne pou­vait donc résul­ter que d’un choix de leur part. Cette thèse s’ap­puie sur le témoignage direct de Mon­tezu­ma II, le sou­verain qui rég­nait à l’ar­rivée des Espag­nols, à qui l’un des cap­i­taines de Cortès avait demandé pourquoi les Aztèques n’avaient pas tri­om­phé de leurs enne­mis :

Eh bien, nous auri­ons pu, mais alors, il n’y aurait plus eu d’en­droit où nos jeunes gens auraient pu s’en­traîn­er, hormis fort loin d’i­ci, et nous voulions aus­si qu’il y ait tou­jours des gens à sac­ri­fi­er à nos dieux

Un autre chroniqueur, Alva Ixtlilx­o­chitl, indique que cette guerre fut ini­tiée en rai­son de la famine des années 1454–1456. Mais, con­traire­ment à ce que de nom­breux com­men­ta­teurs écrivent aujour­d’hui, cette source n’évoque ni la pro­lon­ga­tion de la guerre au-delà de cet événe­ment, ni davan­tage de sac­ri­fices humains – elle n’emploie au demeu­rant même pas le terme de guerre « fleurie ». Enfin, le texte con­nu sous le nom de Chronique X men­tion­nerait la volon­té de Mon­tezu­ma I, qui déclen­cha les hos­til­ités, de con­sacr­er un tem­ple. Comme il man­quait d’in­di­vidus à sac­ri­fi­er, il aurait imag­iné ces guer­res à la fois pour récupér­er pris­on­niers et entraîn­er les jeunes.

Hicks insiste sur le car­ac­tère tardif et frag­ile de cette source et, quoi qu’il en soit, ne voit pas pourquoi des deux motifs qu’elle invoque, il faudrait en priv­ilégi­er un (la cap­ture des pris­on­niers) sur l’autre (l’en­traîne­ment mil­i­taire). Il résume sa posi­tion :

Au bout de compte, les don­nées sur les guer­res fleuries sont frag­men­taires, mais elles n’au­torisent cer­taine­ment pas à procéder à la général­i­sa­tion selon laque­lle elles auraient été con­duites afin d’obtenir des vic­times sac­ri­fi­cielles. Je con­clus qu’une guerre fleurie était toute guerre qui n’é­tait pas menée à des fins de con­quête, et que la fonc­tion la plus com­mune de telles guer­res était de fournir un entraîne­ment et un exer­ci­ce mil­i­taire pra­tique. De plus, à en juger par le seul cas où les moti­va­tions sont exprimées, cette fonc­tion était apparem­ment bien com­prise par les dirigeants aztèques eux-mêmes. (p. 91)

Barry Isaac et l’illusion d’optique

Un autre chercheur, cepen­dant, va encore plus loin. Il s’ag­it de Bar­ry Isaac, dans son arti­cle paru en 1983 dans le Jour­nal of Anthro­po­log­i­cal Research.

Isaac reproche aux chercheurs qui défend­ent l’idée d’une guerre fleurie entre la Triple Alliance et la val­lée de Puebla d’une part d’avoir pris les jus­ti­fi­ca­tions de la pre­mière pour argent comp­tant, d’autre part d’avoir ignoré le point de vue de la sec­onde, ain­si qu’un cer­tain nom­bre de faits.

Les sources orig­i­naires de Tlax­cala (val­lée de Puebla) don­nent en effet une tout autre ver­sion des événe­ments. Le prin­ci­pal infor­ma­teur, Diego Munoz Camar­go, exprime de vives réserves sur l’idée que les Aztèques aient volon­taire­ment restreint les opéra­tions, souhai­tant con­serv­er leurs enne­mis :

comme des cailles en cage afin de ne pas man­quer d’en­traîne­ment pour la guerre, et parce qu’ils devaient occu­per les fils des seigneurs, et égale­ment pour dis­pos­er de gens à sac­ri­fi­er et servir leurs idol­es. (…) Si tel était le cas, les seigneurs de cette province [Tlax­cala] n’au­raient pas accep­té avec autant d’empressement la demande des Espag­nols de marcher con­tre les Mex­i­cains (…) l’hos­til­ité entre eux était mortelle et ter­ri­ble, et jamais ils ne tis­sèrent de liens de par­en­té, que ce soit par le mariage ou d’autres voies (…) car il est bien con­nu que dans toutes les autres provinces, ils se mari­ent entre eux.

Mais aus­si – et surtout ? – les sources indiquent qu’en­tre les deux camps, d’im­posantes et sanglantes batailles sur­ve­naient à inter­valles réguliers, qui parais­sent fort peu com­pat­i­bles avec l’idée d’une guerre menée d’un com­mun accord à fleurets mouchetés.

L’une d’elles, sur­v­enue à Atlix­co vers 1503, aurait impliqué une armée de 100 000 sol­dats du côté de la Triple Alliance. Bien qu’elle ait infligé de lour­des pertes à son adver­saire, elle subit « un grand mas­sacre » et fut mise en déroute. En apprenant la nou­velle, Mon­tezu­ma II aurait « pleuré amère­ment », et tout son entourage aurait « san­gloté de tristesse et de dés­espoir ». Un chroniqueur estime le nom­bre de tués lors de cette bataille à 40 000.

L’af­fron­te­ment suiv­ant eut lieu sans doute en 1506, cette fois à l’ini­tia­tive des États de la val­lée, et se sol­da par la perte de plus de 8 000 com­bat­tants du côté de la Triple Alliance. Le même chiffre est de nou­veau avancé pour un com­bat légère­ment postérieur.

Soutenue cette fois par les troupes de Huex­otz­in­co, la Triple Alliance attaqua ensuite Tlax­cala. La bataille per­mit la cap­ture d’un fameux général de cette ville, mais celle-ci fut payée d’un prix très lourd : pour rem­porter ce suc­cès relatf après 20 jours de com­bats, il fal­lut recourir à des ren­forts d’ur­gence. À cette occa­sion ou peu après, selon le chroniqueur Ixtlilx­o­chitl, « la fine fleur des cap­i­taines et des sol­dats » de Tet­z­co­co périt dans un engage­ment avec Tlax­cala.

En 1517 prob­a­ble­ment, le Triple Alliance lança une nou­velle offen­sive, à présent con­tre les forces coal­isées de Huex­otz­in­co et de Tlax­cala. Selon Duran, la défaite des Aztèques fut com­plète, et tous leurs officiers furent faits pris­on­niers. L’an­née suiv­ante, l’ar­mée aztèque prit toute­fois sa revanche et cette fois, rem­por­ta la vic­toire.

Isaac con­clut :

Une lec­ture atten­tive des rap­ports eth­no­his­toriques sur le com­porte­ment sur le champ de bataille et les résul­tats des com­bats pour la péri­ode 1503–18 révèle une pro­fu­sion d’ex­pres­sions telles que « un grand mas­sacre », « les corps des morts gênaient les vivants », « les champs étaient cou­verts de cadavres », « un mas­sacre cru­el », « tant de sang qu’on aurait dit une riv­ière qui coulait », et d’autres indi­ca­tions de batailles âpre­ment dis­putées avec un taux de pertes élevé. En bref, les sources offrent un témoignage fort con­tre l’af­fir­ma­tion de Soustelle (1970:101) [et d’autres, comme on l’a vu !] selon laque­lle « sur le champ de bataille, les guer­ri­ers fai­saient tout leur pos­si­ble pour tuer le moins d’hommes pos­si­ble ». (p. 423)

La thèse d’Isaac est exposée dans cette video didac­tique (en anglais), qui cite les divers­es sources et four­nit de sur­croît quelques cartes fort utiles :

3. Pour conclure

Encore une fois, pour ten­ter d’avoir véri­ta­ble­ment le cœur net sur ce point, il faudrait creuser en détail les sources pri­maires, tâche que pour divers­es raisons je ne suis pas en état d’ac­com­plir. En l’é­tat actuel de mes con­nais­sances, deux points points au moins me parais­sent impor­tants. Le pre­mier procède du principe bien con­nu en sci­ences, selon lequel pour être validé, un fait néces­site des preuves d’au­tant plus solides qu’il paraît exep­tion­nel ou improb­a­ble. En l’oc­cur­rence, les élé­ments sur lesquels est cen­sé se fonder la réal­ité de la « guerre fleurie », en par­ti­c­uli­er dans les modal­ités qu’en donne Chris­t­ian Duverg­er, ne sem­blent pas être à la hau­teur de son étrangeté. Ensuite, il est éton­nant qu’au­cun des auteurs français que j’ai con­sultés et évo­qués dans ce bil­let ne men­tionne les cri­tiques de Hicks et Isaac, fut-ce pour les réfuter, alors même qu’ils écrivent large­ment après eux.

Par con­séquent et, une fois encore, sauf élé­ment nou­veau qui m’incit­erait à chang­er d’avis, la pru­dence me fait pencher pour l’hy­pothèse la plus économique : peut-être a‑t-il existé dans l’his­toire aztèque des tra­di­tions de batailles régulées, sous forme de duels plus ou moins col­lec­tifs, et peut-être ces formes pos­sé­daient-elles un car­ac­tère religieux, qui les reli­aient à la néces­sité (pour sa part, très bien établie) de dis­pos­er de vic­times sac­ri­fi­cielles. Les sources, en tout cas écrites, ne sem­blent guère explicites sur ce point. Mais quoi qu’il en soit, l’idée que l’É­tat aztèque ait volon­taire­ment pra­tiqué des formes de guerre atténuées, voire rit­u­al­isées, à des fins de cap­ture sac­ri­fi­cielle, doit être con­sid­érée avec la plus grande méfi­ance. Tout sug­gère que le cas le moins mal con­nu, celui de l’op­po­si­tion entre la Triple Alliance et les cités-États de la val­lée de Puebla, procé­dait en réal­ité d’une guerre on ne peut plus ordi­naire. En quelques occa­sions, les dirigeants aztèques et leurs porte-parole dis­simulèrent leur inca­pac­ité à l’emporter en faisant de néces­sité ver­tu et en procla­mant que tout cela n’é­tait qu’un jeu, tout comme quelques siè­cles plus tard, d’autres guer­res allaient être présen­tées comme de sim­ples opéra­tions de paci­fi­ca­tion (« faut pas s’y fier » !) ou des « opéra­tions mil­i­taires spé­ciales ».

5 commentaires

  1. > En bref, les sources offrent un témoignage fort con­tre l’af­fir­ma­tion de Soustelle (1970:101) [et d’autres, comme on l’a vu !] selon laque­lle « sur le champ de bataille, les guer­ri­ers fai­saient tout leur pos­si­ble pour tuer le moins d’hommes pos­si­ble ».

    Peut-être qu’ils étaient sim­ple­ment très mal­adroits !

    Et c’est pour la même rai­son qu’ils arrachaient malen­con­treuse­ment le coeur de ceux qui étaient venus con­sul­ter pour un sim­ple détar­trage…

  2. Hel­lo,
    Ce qui est effec­tive­ment assez curieux, c’est que les auteurs français ne se con­cen­trent que sur une seule face de la médaille. Bon, Soustelle c’est bien, mais main­tenant un peu dépassé, et Graulich ne traite que le sac­ri­fice. Mais quand même. Même du côté de la Triple Alliance, il y a des textes qui par­lent indu­bitable­ment de vraies guer­res, bien sanglantes (ce qui n’empêchait pas de faire égale­ment des pris­on­niers à cette occa­sion). Et puis quand on voit l’arme­ment aztèque, notam­ment le fameux macuahuitl qui ne ser­vait cer­taine­ment pas qu’à tranch­er le saucis­son, il y a assez peu de doute sur la ques­tion. Mon opin­ion per­son­nelle est faite depuis longtemps : il y avait plusieurs formes de “guer­res”. La “vraie”, de con­quête ou de vengeance (les deux sont décrites), et une forme très rit­u­al­isée à la lim­ite du genre, décrite sous le terme de “guerre fleurie”, qui con­stitue pour nous une curiosité, ce qui explique que ce soit la forme la plus évo­quée, et même par­fois la seule. À par­tir du moment où l’on prends en compte l’ex­is­tence de plusieurs formes, il n’y a plus de prob­lème.
    Cela étant dit, il n’en demeure pas moins que la guerre fleurie est une bizarrerie, même en la con­sid­érant comme une forme de bataille régulée. Ce n’est pas la seule bizarrerie chez les Aztèques, l’esclavage, par exem­ple, en est une autre, mais il y a des expli­ca­tions pos­si­bles à ça. Après, si on prend un peu de recul et que l’on se place dans le con­texte améri­cain glob­al, ce n’est peut-être pas si unique que ça. Par exem­ple, la par­en­té entre la guerre fleurie et la guerre de cap­ture des Tupi a été soulignée à plusieurs repris­es, et per­son­nelle­ment elle me sem­ble évi­dente. Il y a prob­a­ble­ment un mod­èle général à con­stru­ire sur ces formes de con­flits inter­groupes améri­caines.

    1. Qu’il ait existé de « vraies » guer­res chez les Aztèques, fort sanglantes et menées à des fins de con­quête ou de dom­i­na­tion, je crois que cela ne fait de doute pour per­son­ne. Qu’à l’oc­ca­sion de telles guer­res, on ait fait des pris­on­niers qu’on sac­ri­fi­ait selon des rites élaborés, et que ce com­plexe de sac­ri­fice et de rites puisse être rap­proché d’autres pra­tiques améri­caines, cela non plus ne paraît pas dou­teux. Là où en revanche le bât blesse, c’est juste­ment sur l’ex­is­tence de batailles régulées, spé­ci­fique­ment des­tinées à cap­tur­er des sac­ri­fiés. J’ai quand même l’im­pres­sion (c’est le sens de ce bil­let) que les sources sur lesquelles s’ap­puie cette théorie sont pour le moins frag­iles, et qu’on a beau­coup extrapolé à par­tir de pas grand chose.

  3. Mer­ci pour le bil­let, très instruc­tif ! Chris­t­ian Duverg­er cite-t-il les sources sur lesquelles il s’ap­puie pour iden­ti­fi­er les modal­ités de la guerre fleurie ? Si elles sont solides, cela change pas mal de choses…
    (J’ai noté deux coquilles : 1) « L’un, daté de 1324, avait pour orig­ine un com­bat régulé avait dégénéré » : le deux­ième *avait* devrait être *ayant* – 2) plus loin, *jus­ti­ca­tions* au lieu de *justifications*/)

    1. Mer­ci pour le sig­nale­ment des coquilles ! C. Duverg­er ne cite aucune source, ni solide ni frag­ile, et c’est bien le prob­lème. Je con­tin­ue de men­er l’en­quête, avec l’aide de quelques âmes char­i­ta­bles (et surtout, com­pé­tentes).

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