Le passage aux paiements : un paradoxe levé ?

Je reprends ici mes réflex­ions entamées dans ce bil­let, à pro­pos des déter­mi­nants tech­no-économiques du pas­sage aux paiements. Pour resituer les choses, voici un petit tableau qui répar­tit les
dif­férents cas de fig­ure con­nus selon le dou­ble critère de la présence de stocks ali­men­taires, et de biens W autres que les ali­ments hors
bétail :
Sociétés à stocks ali­men­taires Sociétés sans stocks ali­men­taires
Sociétés à biens W
(hors stocks ali­men­taires)
Sociétés à paiements « tes­tar­di­ennes » (Côte Nord-Ouest) Sociétés à paiements, avec « séden­tar­ité pour con­di­tions écologiques favor­ables » (Calusa, Asmats…)
Sociétés sans biens W
(hors stocks ali­men­taires)
- Sociétés sans paiements (Ama­zonie, groupe Anga de Nou­velle-Guinée…)

En rédi­geant mon bil­let précé­dent, j’en étais resté à une alter­na­tive dont les deux ter­mes sem­blaient men­er à une impasse, et dont je ne voy­ais guère com­ment me dépêtr­er. Au pas­sage, je tiens à remerci­er toutes celles et ceux qui, sur ce blog ou en-dehors, ont pris la peine d’en dis­cuter avec moi ; ils m’ont tous aidé à entrevoir la solu­tion.
Rap­pelons donc que le nœud du prob­lème con­siste à savoir si les biens ali­men­taires stock­és, autres que le bétail sur pied, doivent être ou non con­sid­érés comme des biens W, et donc sus­cep­ti­bles d’entraîner le bas­cule­ment vers les paiements. En cas de réponse affir­ma­tive (celle que me sug­gérait mon intu­ition) il fal­lait alors expli­quer com­ment cela pou­vait être com­pat­i­ble avec l’absence presque sys­té­ma­tique de ces biens dans le prix de la fiancée. C’est cette con­tra­dic­tion appar­ente qui m’avait amené à envis­ager que les biens ali­men­taires ne fai­saient pas par­tie des biens W. Mais alors, le pas­sage aux paiements se retrou­vait à nou­veau sus­pendu en l’air et privé de toute déter­mi­na­tion.
Sur ce dernier point, je n’ai guère changé d’avis : je con­tin­ue à penser qu’exclure les stocks ali­men­taires de la déf­i­ni­tion des biens W soulève des ques­tions qui ne trou­vent pas de réponse. Aus­si, la solu­tion du para­doxe se trou­ve, me sem­ble-t-il, du côté de la pre­mière branche de l’al­ter­na­tive, et des raisons pour lesquelles les biens ali­men­taires (tou­jours hors bétail) ne fig­urent pas, ou peu, dans le prix de la fiancée.

Le paradoxe dénoué

Dis­tri­b­u­tion de porc à la fin d’une céré­monie de paiement
du prix de la fiancée en Nou­velle-Guinée.
Pho­togra­phie d’Ed­win Cook, 1962
Pour com­mencer, il faut remar­quer que nous n’avons pas d’exemple qui nous aiderait à répon­dre de manière directe à la ques­tion posée. Il nous faudrait en effet dis­pos­er de sociétés qui pra­tiquent le stock­age ali­men­taire sans dis­pos­er en même temps d’autres biens W. Si de telles sociétés igno­raient les paiements, cela con­stituerait un argu­ment majeur con­tre l’inclusion des stocks ali­men­taires dans le périmètre des biens W. Inverse­ment, si ces sociétés pra­ti­quaient les paiements – et ceux-ci s’ef­fectueraient alors néces­saire­ment en biens ali­men­taires – nous auri­ons un argu­ment tout aus­si décisif en sens inverse. Oui mais voilà : nous n’avons aucun exem­ple de ce type, et cette absence con­stitue sans doute elle-même un élé­ment de réponse (c’est la case vide de mon petit tableau ci-dessus).
Le fait que les stocks ali­men­taires (qu’on ne ren­con­tre donc que là où exis­tent d’autres biens W) ser­vent peu dans les paiements ne prou­ve pas, en effet, qu’ils ne peu­vent jouer ce rôle dans l’ab­solu : cela prou­ve sim­ple­ment que dans la mesure où exis­tent d’autres biens sus­cep­ti­bles de rem­plir cette fonc­tion, ce sont ces autres biens qui sont préférés, ce qui est très dif­férent.
La rai­son en est, je crois, très sim­ple : pour employ­er un vocab­u­laire plus mod­erne, les stocks ali­men­taires sont bel et bien de la mon­naie poten­tielle, mais de la mon­naie d’assez mau­vaise qual­ité. D’une part, parce que sa dura­bil­ité n’est que rel­a­tive – un pois­son séché se con­serve bien moins longtemps qu’une hache de pierre. Ensuite, parce qu’il s’agit de menue mon­naie : un arti­cle de nour­ri­t­ure con­cen­tre rarement beau­coup de tra­vail dans un vol­ume don­né, et il faut donc livr­er une très grande quan­tité de stocks ali­men­taires pour fournir l’équivalent de plusieurs années de tra­vail.
Donc, puisque partout où exis­tent des stocks ali­men­taires, il existe aus­si d’autres sortes de biens W, il n’est pas dif­fi­cile de com­pren­dre pourquoi ce sont ces autres biens (haches, pirogues, plumes, coquil­lages rares, etc.) qui ont servi dans les paiements ; si l’on doit régler une forte somme, on préfèr­era for­cé­ment les gross­es coupures à la petite mon­naie. D’ailleurs, en relisant atten­tive­ment l’article posthume d’Alain Tes­tart (2014) à ce pro­pos, on remar­que qu’après avoir écrit que « tout s’oppose » au scé­nario dans lequel les stocks ali­men­taires provo­quent le pas­sage aux paiements, il con­clut en écrivant que « tous les peu­ples, dans le cas où ils auraient vécu une phase durant laque­lle il y eut un prix de la fiancée en nour­ri­t­ure, ont rem­placé cette nour­ri­t­ure par des biens – man­u­fac­turés ou pas – mais en tout cas rares et dif­fi­ciles à obtenir : de ce fait, ces biens étaient plus faciles à manip­uler. » (2014 : 598) – ce qui est une manière d’admettre que les stocks ali­men­taires étaient en eux-mêmes un fac­teur suff­isant pour provo­quer le pas­sage aux paiements.
Reste la ques­tion de savoir pourquoi, là où se trou­ve la petite mon­naie, se trou­ve aus­si tou­jours la grosse ; c’est-à-dire pourquoi, là où exis­tent des stocks ali­men­taires, on recon­tre tou­jours d’autres bien W qui con­stituent la majeure par­tie des paiements. C’est là, me sem­ble-t-il, qu’il faut faire inter­venir la séden­tar­ité. Hormis dans quelques zones par­ti­c­ulière­ment favorisées (telles celles où vivent les Calusa ou les Asmats), la séden­tar­ité est à la fois une cause et une con­séquence du stock­age ali­men­taire : il faut être séden­taire pour con­stituer des stocks, et il faut avoir des stocks ali­men­taires pour être séden­taire. Or, la séden­tar­ité est aus­si ce qui per­met (sans toute­fois l’obliger) l’accumulation des biens W. Les Aborigènes aus­traliens du Kim­ber­ley, par exem­ple, pou­vaient fab­ri­quer des haches polies – les haches de cette région sont de loin les plus vieilles du monde. Mais leur mode de vie nomade lim­i­tait con­sid­érable­ment le nom­bre de haches qu’un indi­vidu, ou une famille, pos­sé­dait à un moment don­né. C’est ce qui fait que les biens W, même s’ils pou­vaient exis­ter dans les sociétés de chas­seurs-cueilleurs nomades (non éleveurs), s’y ren­con­traient en quan­tité trop lim­ité pour provo­quer le bas­cule­ment aux paiements. Avec la séden­tar­ité, un ver­rou saute : il n’y a plus de lim­ites à la quan­tité de haches qu’un indi­vidu peut détenir – et, indépen­dam­ment de leur pos­si­ble rôle de moyen de paiement, pos­séder plusieurs haches sera une sage pré­cau­tion con­tre le risque de bris­er celle dont on se sert habituelle­ment.

En guise de conclusion

Pour ter­min­er, il faudrait aus­si exam­in­er ce qui se passe du côté du wergeld, ce prix qu’on paye dans les sociétés à richesse pour com­penser le sang ver­sé. L’équivalence que j’ai voulu soulign­er pour le pas­sage au prix de la fiancée entre biens W et temps de tra­vail du gen­dre paraît beau­coup moins évi­dente : là, ce n’est pas un cer­tain temps de tra­vail que les biens rem­pla­cent, mais une vie (ou une blessure). En apparence, donc, la piste du tra­vail et des biens W, féconde pour le prix de la fiancée, ne l’est guère pour le wergeld. Je pense pour­tant le con­traire. Même si, dans les détails, les choses sont cer­taine­ment très sub­tiles, je suis con­va­in­cu que le wergeld marchant glob­ale­ment du même pas que le prix de la fiancée, le tra­vail cristallisé dans cer­tains biens représente là aus­si une bonne porte d’entrée. Je ne suis man­i­feste­ment pas le seul ; Pierre Lemon­nier, dans un bel arti­cle de com­para­tisme cul­turel sur la Nou­velle-Guinée, se demandait pourquoi le porc était con­sid­éré comme un équiv­a­lent de vie dans cer­taines sociétés et non dans d’autres ; voici ce qu’il répondait : « la com­para­i­son du statut sym­bol­ique du porc dans ces deux régions de Nou­velle-Guinée [les High­lands et la côte mérid­ionale] con­duit à for­muler l’hypothèse que la valeur de sub­sti­tut de vie que l’on attribue – ou pas – à l’animal est cor­rélée avec la part de tra­vail […] impliquée dans sa crois­sance et dans sa repro­duc­tion. » (« Le porc comme sub­sti­tut de vie ; formes de com­pen­sa­tion et échanges en Nou­velle-Guinée », Social Anthro­pol­o­gy 1, 1993, p. 49).

7 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Bon­jour Christophe,

    La con­clu­sion est intéres­sante. ça per­me­t­trait d’a­vancer que si une per­son­ne à une rançon plus élevée, ou si son meurtre est con­damné d’une plus lourde amende en com­pen­sa­tion, c’est que la société tra­vail plus pour l’en­tretenir. En gros, plus on dépend de l’ex­ploita­tion [d’autrui] pour s’en­tretenir, plus notre vie à de la valeur. Plus on est exploité, moins elle en a.
    Donc le début du wergeld coïn­ciderait avec le début de l’ex­ploita­tion du tra­vail d’autrui [à grand ren­de­ment : met­tons l’esclavage à titre d’ex­em­ple] — au moins dans le principe.

    Mais il me sem­ble qu’il y a déjà une objec­tion. Com­ment expli­quer dès lors que dans de nom­breuses sociétés la manière de com­penser la mort d’un homme impor­tant soit tou­jours la peine de mort pour son meur­tri­er ; alors que le meurtre d’un esclave peut se com­penser avec de l’ar­gent.

    Cela dit il y a déjà une objec­tion à l’ob­jec­tion : se peut-il que le meur­tri­er ait assez pour pay­er le prix du sang dans le meurtre d’une per­son­ne impor­tante ? Dans ce cas il est évi­dent que retir­er la peine de mort est impens­able pour cette société ; ça ne dis­suaderait pas assez les pau­vres.

    Je crois bien que c’é­tait un prob­lème déjà soulevé par Sim­mel dans sa philoso­phie de l’ar­gent. L’ar­gent dépré­cie la valeur de la per­son­ne — au moins dans cer­tains cas.

    à bien­tôt

    1. Je ne coirs pas que la con­clu­sion que tu tires soit juste. Au départ, je pense, le wergeld est tou­jours le même pour tous les indi­vidus (le prix de la fiancée aus­si, sauf erreur). Il ne se dif­féren­cie que par la suite, absol­u­ment pas en fonc­tion des capac­ités de force de tra­vail de l’in­téressé, mais en fonc­tion de son statut social : les puis­sants coû­tent cher à mari­er, et leur vie vaut cher (cf. je ne sais plus quel peu­ple de la Côte ouest où le wergeld était fixé sur le prix de la fiancée payé pour la mère de la per­son­ne).

      En ce qui con­cerne la peine de mort, je me demande si son car­ac­tère sys­té­ma­tique ne vient pas unique­ment avec les sociétés éta­tiques ; auquel cas, on a changé de monde et de logiques sociales. De mémoire encore, il y a un joli dégradé de wergeld dans je ne sais quelle loi mérovingi­en­ne. Sur cette tran­si­tion des lois bar­bares aux Etats sur les ruines de l’Em­pire romain, il faudrait que je relise le Modzelevs­ki, il m’avait lais­sé un bon sou­venir (mais c’est un long bouquin, pas tou­jours très rigo­lo…)

    2. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      C’est ce que je te pro­po­sais dans un mail — c’est bien une affaire de statut. Mais encore faut-il voir à quoi ces statuts font référence. Pour la côte nord-ouest, je ne con­nais pas le détail, mais il y a un grand nom­bre de statuts dif­férents et si wergeld et prix de la fiancée aug­mente ensem­ble c’est que le mon­tant du prix de la fiancée n’est pas lais­sé à la générosité ou à la pin­grerie du mar­ié — ou alors le statut n’a plus rien à faire dans cette his­toire. Le prix de la fiancée devrait lui aus­si être fixé sur un statut — celui de la mar­iée ou de son père, celui du mar­ié lui-même. Met­tons que le statut en ques­tion aug­mente entre le mariage et la mort — ça soulève d’autres petits prob­lèmes.

      L’autre exem­ple de Sim­mel avec un “joli dégradé de wergeld” (coloni, sedentes, quili­ni, inquili­ni, ads­crit­icii, cen­si­ti) me sem­blait bien mon­tr­er que le statut a rap­port aux oblig­a­tions de la per­son­ne. Plus elle a d’oblig­a­tions (donc pas un tra­vail effec­tué en fait, mais exi­gi­ble en droit), plus son wergeld est faible. J’es­saierai les 400 pages de Modzelevs­ki. Hon­nête­ment je ne crois pas qu’elles puis­sent être aus­si fas­ti­dieuses de lec­ture que celles de Sim­mel — qui est inter­na­tionale­ment recon­nu pour son manque de clarté 😉

    3. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      Je suis en pleine relec­ture des élé­ments de clas­si­fi­ca­tion de Tes­tart et en effet le wergeld se fixe sur le mon­tant du prix de la fiancée [ayant été] payé pour la mère de celui-là (2005 : 62).

  2. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    NB : Je ne sais pas exacte­ment à quel point prix de la mar­iée, prix du sang et esclavage [bien sur il y a d’autres types d’ex­ploita­tion ; c’est une lubie — désolé d’a­vance] sont cor­rélés. D’après un tra­vail de Tes­tart, Lécrivain, Karadi­mas et Gov­o­roff : “prix de la fiancée et esclavage pour dette” sont déjà forte­ment cor­rélé [mais ça ne com­prend pas toutes les formes d’esclavage]. Et il faudrait en plus véri­fi­er sys­té­ma­tique­ment l’ex­is­tence du wergeld.

    1. De ce que je sais : prix de la fiancée et wergeld marchent très exacte­ment, ou presque exacte­ment, ensem­ble. il y a peut-être quelques excep­tions dans le détail, mais le seul cas où il y a décon­nex­ion, me sem­ble-t-il, est celui de société matril­inéaires et/​ou matrilo­cales, où du coup le prix de la fiancée est virtuelle­ment inex­is­tant. L’esclavage pour dettes existe dans un sous-ensem­ble des sociétés pra­ti­quant le prix de la fiancée (en fait, un sous-ensem­ble de celles qui pra­tiquent un prix de la fiancée élevé). L’esclavage (en général) n’ex­iste que là où exis­tent les paiements, mais quelques zones con­nais­sent les paiements tout en igno­rant l’esclavage (Nou­velle-Guinée et Cal­i­fornie, de mémoire).

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut