Mon compte-rendu de How they fought (Ray Kerkhove)

Le texte qui suit est une tra­duc­tion de la cri­tique du livre de Ray Kerk­hove, How they fought, parue dans la revue Ocea­nia (25 mars 2024)

Le livre de l’historien Ray Kerk­hove, How They Fought, est une con­tri­bu­tion bien­v­enue à un sujet nég­ligé : la façon dont les sociétés indigènes d’Australie ont pu s’engager dans des affron­te­ments armés, en l’occurrence con­tre la présence colo­niale. Comme le souligne l’auteur, un tel sujet com­porte évidem­ment de nom­breuses dimen­sions. La pre­mière d’en­tre elle dépasse la sim­ple con­nais­sance his­torique et résonne avec des débats poli­tiques tout à fait con­tem­po­rains. Il s’agit notam­ment de démon­tr­er la réal­ité d’une véri­ta­ble résis­tance armée que l’on peut qual­i­fi­er de guéril­la, con­tre ceux qui l’assimilent à de sim­ples actes de vengeance et de pil­lage. Cette réha­bil­i­ta­tion per­met égale­ment de sor­tir d’une représen­ta­tion qui can­tonne les Pre­mières Nations dans le rôle de vic­times, et de met­tre en avant leur capac­ité à agir, mal­gré une inféri­or­ité de moyens qui a ren­du la lutte trop iné­gale.

Le sujet amène donc à s’interroger sur le degré d’organisation mil­i­taire dont étaient capa­bles ces sociétés de chas­seurs-cueilleurs, en éval­u­ant notam­ment la coor­di­na­tion des opéra­tions armées, la var­iété des tac­tiques employées et la nature de la chaîne de com­man­de­ment qu’elles néces­si­taient. Elle con­duit égale­ment à ten­ter d’identifier les con­ti­nu­ités ou les rup­tures entre ces con­flits et ceux qui tra­ver­saient les sociétés pré­colo­niales, ain­si que l’impact de la péné­tra­tion occi­den­tale sur les struc­tures mil­i­taro-sociales des sociétés indigènes. Comme l’indique l’auteur, How They Fought « traite tous ces aspects, mais se con­cen­tre surtout sur les dimen­sions tac­tiques et organ­i­sa­tion­nelles Â» (p. 4).

Ce livre est donc avant tout un ouvrage d’ethno-histoire, dans lequel, out­re les élé­ments matériels (armes con­servées dans les musées, doc­u­ments icono­graphiques), les sources écrites jouent un rôle essen­tiel. Pour celles-ci, Ray Kerk­hove a effec­tué un tra­vail minu­tieux de recense­ment des preuves doc­u­men­taires d’événements dont la plu­part se sont déroulés bien avant que des anthro­po­logues pro­fes­sion­nels aient pu les observ­er. Ces preuves sont essen­tielle­ment con­sti­tuées d’écrits de colons, de voyageurs, de quelques témoignages indigènes et de nom­breux arti­cles de presse. Il en résulte un texte riche­ment sour­cé.

Le livre est avant tout une descrip­tion et ne pré­tend pas être un ouvrage con­ceptuel ou théorique. Même s’il abor­de par­fois la ques­tion de la suc­ces­sion tem­porelle des événe­ments, il ne s’agit pas non plus d’une his­toire des guer­res de fron­tières [terme aus­tralien pour la con­quête colo­niale]. Au lieu d’une approche chronologique, il priv­ilégie logique­ment une organ­i­sa­tion thé­ma­tique en cinq chapitres (organ­i­sa­tion, com­man­de­ment et con­trôle, stratégie, arme­ment, défens­es).

La plu­part des affir­ma­tions con­cer­nant la stratégie mil­i­taire indigène, étayées par de nom­breuses preuves et divers­es illus­tra­tions, sont instruc­tives et con­va­in­cantes. Par exem­ple, les alliances for­mées par les Aborigènes dans cer­taines régions pour lut­ter con­tre les envahisseurs dépassent les tra­di­tion­nelles rival­ités trib­ales. L’importance des ques­tions mil­i­taires dans l’éducation des jeunes hommes, tant au niveau de la for­ma­tion pra­tique que de l’accent moral mis sur ce point lors des ini­ti­a­tions, est égale­ment démon­trée. Enfin, la descrip­tion des dif­férents actes de dépré­da­tion com­mis à l’encontre des colons, notam­ment en s’attaquant à leur bétail, ain­si que l’inventaire de leur arme­ment, sont très instruc­tifs – même si l’on est un peu sur­pris de trou­ver ces élé­ments dans le dernier chapitre, con­sacré au cam­ou­flage et à l’utilisation tac­tique du ter­rain. Il est intéres­sant de not­er que le pil­lage, si couram­ment pra­tiqué dans les com­bats con­tre les Blancs, était mar­gin­al, voire incon­nu, dans les batailles par­fois féro­ces des sociétés pré­colo­niales. Cette pra­tique était en effet une nou­veauté apportée par la présence de l’Occident.

Si le livre con­stitue indé­ni­able­ment dans son ensem­ble un ouvrage de qual­ité, il n’en con­tient pas moins cer­taines affir­ma­tions qui méri­tent d’être relevées, dans la mesure où les élé­ments cen­sés les étay­er sem­blent quelque peu sur­in­ter­prétés, ou que leur fia­bil­ité n’a pas été exam­inée avec la pru­dence néces­saire.

Par exem­ple, si les déco­ra­tions portées par les guer­ri­ers aran­da au retour d’une expédi­tion vic­to­rieuse représen­tent cer­taine­ment un mar­queur visuel, il sem­ble auda­cieux de les qual­i­fi­er de « mar­ques d’honneur Â» (p. 83), à moins que ce terme ne soit pris dans un sens très large. Dans le même ordre d’idées, on voit mal en quoi con­sis­teraient les « rangs soci­aux Â», dont l’avancement aurait dépen­du de la bravoure mil­i­taire (p. 71). Et si le corps des com­bat­tants exclu­ait sans doute les jeunes gens non ini­tiés, les sources util­isées ne per­me­t­tent pas de déduire qu’il aurait existé, au sein de ce groupe, des unités spé­ci­fiques com­posées de « com­bat­tants aguer­ris Â» (p. 73). Quant au « pou­voir Â» exer­cé par les Inka­ta d’Australie cen­trale, qui s’étendrait « sur plusieurs groupes Â», il néces­sit­erait une dis­cus­sion appro­fondie. Spencer et Gillen (1968 [1899]:10) écrivent eux-mêmes qu’ « il n’existe pas de chef de tribu, ni d’ailleurs d’individu auquel le terme de chef puisse s’appliquer. L’autorité exer­cée par un Inka­ta est de nature assez vague. Il n’a pas de pou­voir pré­cis sur la per­son­ne des indi­vidus qui font par­tie de son groupe Â» (nos soulignés). De même, l’idée que lors des batailles régulées si typ­iques de ce con­ti­nent, les adver­saires auraient annon­cé à l’avance le nom­bre de morts qu’ils avaient l’intention d’infliger, est intri­g­ante. Cette affir­ma­tion est basée sur le réc­it d’un seul témoin anonyme. Bien qu’elle ne soit pas stricte­ment invraisem­blable, elle reste au mieux excep­tion­nelle. Plus générale­ment, le traite­ment de ces batailles régulées plus générale­ment, par­fois assim­ilés à la guerre (p. 174), est assez flou. Pour­tant, la bataille ouverte représen­tait une forme dont la vio­lence – et la sig­ni­fi­ca­tion sociale – était éminem­ment vari­able, allant du con­flit débridé (exp­ri­mant sou­vent, mais pas tou­jours, l’expression d’un véri­ta­ble état de guerre) à des duels col­lec­tifs dans lesquels la vio­lence était rigoureuse­ment con­trôlée.

Enfin, l’argument peut-être le plus prob­lé­ma­tique, et qui néces­sit­erait en tout cas des recherch­es plus appro­fondies, est celui des « loges guer­rières totémiques Â». Selon Ray Kerk­hove, de telles loges, sem­blables à celles observées chez les Indi­ens des Plaines d’Amérique du Nord, réu­nis­saient cer­tains com­bat­tants par­ti­c­ulière­ment dis­tin­gués et struc­turaient les forces armées, voire les rela­tions poli­tiques au sein des tribus, à une échelle rel­a­tive­ment impor­tante. L’imitation de cris d’animaux dans un con­texte mil­i­taire pou­vant dif­fi­cile­ment être con­sid­érée comme une preuve con­va­in­cante de totémisme (p. 31), le dossier repose entière­ment sur le témoignage tardif d’Alice Dunkan-Kemp. Cepen­dant, sa fia­bil­ité a récem­ment été vigoureuse­ment con­testée, notam­ment en ce qui con­cerne les Kooroon­goo­ra, un mou­ve­ment qui a émergé dans le Queens­land à la fin du 19e siè­cle (Nash 2023). Il est donc néces­saire d’approfondir les recherch­es, d’autant plus qu’il est affir­mé que ce mou­ve­ment a con­sti­tué « la plus grande rébel­lion organ­isée dont l’Australie a jamais été témoin Â» (p. 54), et que l’on ne sait pas très bien com­ment ce « mil­lé­nar­isme religieux Â» (p. 57) s’est exprimé dans l’action mil­i­taire.

Quoi qu’il en soit, à ma con­nais­sance, aucune autre source n’a décrit de telles « loges guer­rières totémiques Â» ailleurs en Aus­tralie. Les groupes totémiques, si fréquents sur ce con­ti­nent, étaient liés à l’organisation de la par­en­té, à la ges­tion du ter­ri­toire et à la pra­tique religieuse. Il n’existe aucun indice qu’ils aient con­sti­tué des forces mil­i­taires spé­ci­fiques, a for­tiori sur la base d’un recrute­ment sélec­tif. De telles loges, si elles ont existé, auraient donc con­sti­tué un phénomène local, prob­a­ble­ment postérieur au con­tact et induit par celui-ci.

RÉFÉRENCES

NASH, D. 2023. « Kuran­gara in Queens­land ? A cri­tique of Duncan-Kemp’s account. Â», Ocea­nia 93(1) : 41–56.

SPENCER, B. et F. J. GILLEN 1968 (1899). The Native Tribes of North Cen­tral Aus­tralia. New York : Dover Pub­li­ca­tions.

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