Dans trois semaines, le colloque : « Le corps de mon ennemi »

Nous sommes main­tenant à trois semaines du col­loque « Le corps de mon enne­mi », organ­isé à l’U­ni­ver­sité Jean-Jau­rès de Toulouse, sous l’égide de la Société Préhis­torique Française. Cette ren­con­tre large­ment inter­dis­ci­plinaire, qui réu­ni­ra plusieurs des meilleurs spé­cial­istes de leur domaine, abor­dera un thème rarement traité : celui de la guerre (ou des autres formes de con­flits col­lec­tifs) dans les plus anci­ennes sociétés humaines, celles qui étaient dépourvues de richesse. En France en tout cas, il s’a­gi­ra à ma con­nais­sance de la pre­mière ten­ta­tive de syn­thèse sur le sujet.

Loin d’être une sim­ple col­lec­tion de com­mu­ni­ca­tions sur des points hyper-spé­cial­isés, le pro­gramme priv­ilégie au con­traire des inter­ven­tions qui éclairent directe­ment la ques­tion dans sa glob­al­ité, même si c’est sous des angles dif­férents. L’or­gan­i­sa­tion des journées laisse une large place aux dis­cus­sions, y com­pris avec le pub­lic qui pour­ra inter­venir – les débats seront ani­més par Arthur Gic­queau et Nico­las Teyssandi­er.

Tous les ren­seigne­ments sont sur le site inter­net du col­loque. Il ne faut donc pas hésiter à s’in­scrire pour y assis­ter ; il reste quelques places – atten­tion, l’en­trée est payante (15 €) pour les non-étu­di­ants.

Au programme

Pour rap­pel, la liste des inter­venants (par ordre alphabé­tique) et le résumé de leurs exposés :

François BON – Préhis­to­rien, pro­fesseur (U. Jean-Jau­rès) — TRACES

His­to­ri­ogra­phie de la guerre prim­i­tive

Il en est un peu de la ques­tion de la guerre comme de celle de la pen­sée sym­bol­ique de nos ancêtres préhis­toriques : l’inventaire des inter­pré­ta­tions pro­duites à son égard en dit sou­vent plus long sur l’idéologie des préhis­to­riens que sur l’assise archéologique de son exis­tence… Qu’elle soit réfutée aux temps paléolithiques (pour mieux soulign­er alors la vio­lence soi-dis­ant con­sub­stan­cielle des sociétés néolithiques) ou bien au con­traire défendue comme un trait imma­nent des com­porte­ments humains depuis les orig­ines de notre lignée, les visions qui en découlent sont rich­es d’enseignement sur l’évolution de notre représen­ta­tion de ces sociétés et de leurs acteurs.

Par­mi de nom­breux ter­rains d’enquêtes his­to­ri­ographiques pos­si­bles, nous en retien­drons prin­ci­pale­ment deux : le pre­mier est celui d’une approche com­parée des sociétés néan­der­tal­i­ennes et celles d’Homo sapi­ens, autour notam­ment du thème de l’anthropophagie ; le sec­ond, auquel il a déjà été fait allu­sion, est celui de la con­fronta­tion des sit­u­a­tions paléolithiques et néolithiques sous la plume de quelques préhis­to­riens des deux derniers siè­cles.

Isabelle CREVECOEUR – Paléoan­thro­po­logue, DR CNRS — PACEA

Vio­lences inter­per­son­nelles dans la Val­lée du Nil à la Préhis­toire

Les ensem­bles funéraires nous ren­seignent sur la biolo­gie des sociétés passées, leurs rela­tions sociales et leurs com­porte­ments rit­uels et sym­bol­iques. Ils peu­vent égale­ment nous per­me­t­tre d’examiner les cir­con­stances de la mort des indi­vidus et de dis­cuter de la vio­lence sociale.

Un niveau élevé de vio­lence inter­per­son­nelle est doc­u­men­té au sein d’un des plus anciens cimetières de la Val­lée du Nil, le site de Jebel Saha­ba, ain­si que dans d’autres sites péné-con­tem­po­rains de Haute Egypte et de Basse Nubie de la fin du Pléis­tocène supérieur. Les indi­vidus inhumés dans ces ensem­bles présen­tent de nom­breuses blessures trau­ma­tiques péri­mortem asso­ciées notam­ment à l’utilisation de pro­jec­tiles, ain­si que des frac­tures et/​ou des trau­mas cica­trisés. Ces rela­tions con­flictuelles qui évo­quent des con­flits récur­rents de faibles ampli­tudes de type faides sont doc­u­men­tés durant une péri­ode d’instabilité cli­ma­tique et de diver­sité cul­turelle. Elles con­trastent avec les com­porte­ments observés pour la péri­ode du début de l’Holocène qui se car­ac­térise par une plus forte homogénéité cul­turelle et une cer­taine sta­bil­ité cli­ma­tique.

Ces résul­tats ques­tion­nent la mise en place de straté­gies dif­férentes dans la réso­lu­tion de con­flits inter­groupes.

Christophe DARMANGEAT – Anthro­po­logue social, MCF (UPC) — LADYSS

Les con­flits col­lec­tifs dans les sociétés humaines : la guerre des con­cepts

Pour raison­ner sur les traces archéologiques lais­sées par les phénomènes soci­aux, la pre­mière étape con­siste à iden­ti­fi­er cor­recte­ment ces phénomènes eux-mêmes.

De ce point de vue, mal­gré la quan­tité de réflex­ions qui leur ont été con­sacrés, les con­flits col­lec­tifs échap­pent encore à une typolo­gie raison­née. Dans le meilleur des cas, on dis­tingue en effet la guerre du feud (ou vendet­ta) – sur la base de critères d’ailleurs sou­vent mal assurés. Mais quid de ces mul­ti­ples autres formes regroupées le plus sou­vent sous le qual­i­fi­catif de « guer­res rit­uelles », un adjec­tif qui n’en dit à peu près rien ?

On pro­posera une clas­si­fi­ca­tion per­me­t­tant d’abor­der les con­fronta­tions sociales, qui se fonde à la fois sur leurs mobiles et sur leurs modal­ités. Une telle approche en révèle toute la richesse, et ouvre la gamme des pos­si­bles sur les événe­ments que les préhis­to­riens s’ef­for­cent de recon­stituer.

Jürg HELBLING – Anthro­po­logue, Pro­fesseur (Uni­ver­sität Lüz­ern)

Guerre et paix chez les Aborigènes d’Aus­tralie

La ques­tion de savoir si les groupes de chas­seurs-cueilleurs se font la guerre ou non est aus­si — et surtout — la ques­tion de savoir ce que sont les sociétés de chas­seurs-cueilleurs. Les con­cepts de guerre et de chas­seurs-cueilleurs font l’ob­jet de débats con­tro­ver­sés. J’approcherai le prob­lème d’un point de vue ethno­graphique.

Selon une vision courante, les Aborigènes aus­traliens, mal­gré toutes leurs vari­a­tions, con­stituent une cul­ture unique. En com­para­nt deux sociétés – des groupes du Désert occi­den­tal (Pit­jan­t­jat­jara, Ngaat­jat­jar­ra, Mar­dud­jara, Pin­tubi) et des groupes de la Terre d’Arn­hem (Yol­ngu, Anbar­ra, Gun­wing­gu) – je mon­tr­erai que ces deux sociétés se dis­tinguent con­sid­érable­ment l’une de l’autre non seule­ment par leur type d’é­conomie, mais aus­si par leurs struc­tures de pou­voir internes et du point de vue de la guerre et de la paix entre les groupes.

Con­sid­érant ces dif­férences fon­da­men­tales, il sem­ble évi­dent qu’il s’ag­it de deux types de société dif­férents.

Vin­cent HIRTZEL – Anthro­po­logue social, CR CNRS — LESC

La guerre et les con­flits en Ama­zonie

À la fin des années 1990, Eduar­do Viveiros de Cas­tro a pro­posé de définir les sociétés ama­zoni­ennes et les dynamiques rela­tion­nelles qui les car­ac­térisent comme le résul­tat d’une « économie sym­bol­ique de la pré­da­tion ». Ce mod­èle, infléchi ensuite par Car­los Faus­to à tra­vers le con­cept de « pré­da­tion famil­iarisante », s’est avéré robuste et a été large­ment adop­té par les spé­cial­istes de l’aire régionale. Il per­met en effet de ren­dre compte de façon sat­is­faisante des dynamiques con­flictuelles adossées à des rela­tions de par­en­té où le dual­isme caté­goriel « dra­vi­di­en » entre affins et con­san­guins se trou­ve déployé sur un gra­di­ent con­cen­trique allant du proche au loin­tain ou encore pour artic­uler guerre « externe » (inter­trib­ale ou intereth­nique, c’est-à-dire avec des enne­mis autres) et guerre « interne » (intra­trib­ale ou de type vendet­ta entre par­ents).

Ce mod­èle est-il toute­fois per­ti­nent pour ren­dre compte de toutes les modal­ités de la guerre en Ama­zonie ? On argu­mentera ici que le mod­èle de la pré­da­tion, sous sa forme canon­ique, tend à mar­gin­alis­er d’autres « régimes belliqueux » égale­ment présent dans cette région du monde. Il existe ain­si des sit­u­a­tions où la guerre se trou­ve artic­ulée à une dif­féren­ci­a­tion entre « extérieur » et « intérieur » médi­atisée par la créa­tion his­torique et négo­ciée de poli­tie mul­ti­eth­niques entrainant poten­tielle­ment une con­ver­gence cultuelle et cul­turelle sur le long terme et où la dimen­sion pré­da­trice, stric­to sen­su, est large­ment réduite. C’est à une meilleure intel­li­gence de ce con­traste que sera con­sacrée cette présen­ta­tion.

Chris­t­ian JEUNESSE – Préhis­to­rien, Pro­fesseur émérite (U. Stras­bourg) — MISHA

Vio­lences sociales à Sum­ba (Indonésie). Quelle place pour les fron­tière eth­no-lin­guis­tiques ?

Les sources antérieures à la prise de pos­ses­sion de l’île de Sum­ba par les néer­landais, au début du 20e siè­cle, décrivent un ensem­ble morcelé for­mé d’environ 25 groupes eth­niques qui se parta­gent un espace grand comme la Corse. Les formes que pren­nent les con­flits dépen­dent étroite­ment du type d’organisation sociale. Les groupes égal­i­taires de l’ouest de l’île sont séparés par des no man’s lands qui con­stituent autant de fron­tières à la fois eth­niques et lin­guis­tiques. A l’intérieur, les cli­vages soci­aux per­ti­nents sont déter­minés par la par­en­té (clan, lig­nage, alliance mat­ri­mo­ni­ale) et par la co-rési­dence (vil­lage). Les con­fronta­tions vio­lentes sont liées au con­trôle des femmes, au vol de bétail, à l’accès aux ter­res agri­coles et à la trans­gres­sion des normes religieuses.

La fron­tière eth­no-lin­guis­tique déter­mine un ren­verse­ment des règles. A l’exemple du vol de bétail, un acte vu à l’intérieur comme un délit est con­sid­éré comme une prouesse dès lors qu’il est per­pétré aux dépens d’un autre groupe. Le ter­ri­toire des groupes mitoyens est vu comme une zone de pré­da­tion où les jeunes guer­ri­ers entre­prenants en quête de pres­tige se pro­curent du bétail, des têtes ou des esclaves. Les con­flits résul­tant de ces exac­tions pren­nent une tour­nure guer­rière dès qu’elles dépassent le niveau local. La con­quête ter­ri­to­ri­ale n’est jamais ni une moti­va­tion, ni une con­séquence indi­recte du con­flit. La guerre change de nature dans les sociétés strat­i­fiées (chef­fer­ries com­plex­es) de l’est de l’île, où elle est un instru­ment de puis­sance, de con­sol­i­da­tion du pou­voir interne et de con­quête ter­ri­to­ri­ale. Elle est menée par des chefs suprêmes (raja) à l’aide d’armées organ­isées com­posées par­tielle­ment d’esclaves et de mer­ce­naires et peut débouch­er sur l’annexion du ter­ri­toire du groupe vain­cu, et donc l’effacement d’une fron­tière que l’on peut qual­i­fi­er ici de « poli­tique ».

Les mas­sacres de masse dans le Néolithique cen­tre-européen (5200 — 4000 BC).
Un état de la ques­tion.

Depuis la reten­tis­sante et inau­gu­rale décou­verte du dépôt humain de Tal­heim, en 1983, les fouilles de struc­tures ren­fer­mant des groupes d’individus décédés de mort vio­lente se sont mul­ti­pliées dans le Néolithique cen­tre-europeén. Sauf excep­tions nota­bles, il s’agit d’individus exé­cutés en une fois et dont les corps ont été déposés dans des fos­s­es ad hoc ou des struc­tures en creux exis­tantes. On se trou­ve donc face à des ossuaires qui présen­tent toutes les car­ac­téris­tiques de ce que l’on appelle com­muné­ment une « fos­se com­mune ». Pour les désign­er, les lit­téra­tures ger­manophone et anglo­phone priv­ilégient la notion de « tombe de masse » (Mas­sen­grab, mass­grave). La désig­na­tion plus neu­tre de « dépôt de mas­sacre » présente le dou­ble avan­tage d’exclure la notion ambigüe de « tombe » et de met­tre l’accent sur la mort vio­lente simul­tanée des indi­vidus con­cernés, qui fait con­sen­sus par­mi les spé­cial­istes. Les nom­breuses études se sont inter­rogé prin­ci­pale­ment sur la com­po­si­tion démo­graphique des dépôts, les cir­con­stances des décès, l’origine des vic­times, l’existence d’éventuels liens de par­en­té et le con­texte socio-poli­tique des mas­sacres.

Dans cette con­tri­bu­tion, nous ten­terons de faire un point des con­nais­sances accu­mulées sur ces aspects et de pro­pos­er une réflex­ion sur les liens entre les mas­sacres et les guer­res dont ils peu­vent témoign­er indi­recte­ment.

Bernard LAHIRE – Soci­o­logue, DR CNRS (Cen­tre Max Weber) /​ENS Lyon

Les rap­ports con­flictuels entre le « eux » et le « nous » chez les ani­maux soci­aux

L’un des grands invari­ants dans l’histoire des sociétés humaines réside dans l’opposition entre un « nous », chargé de toutes les valeurs pos­i­tives imag­in­ables, et un « eux », asso­cié à tout ce qui est perçu comme négatif. Le mépris ou le rejet de l’« autre » (clan, tribu, eth­nie, race, nation, région, classe, caste, groupe religieux, etc.) est le principe de tout eth­no­cen­trisme. Mais l’opposition eux/​nous n’est que le pro­longe­ment, dans l’ordre sym­bol­ique pro­pre à notre espèce, d’un mécan­isme général de « défense » présent dans l’ensemble du règne ani­mal, des insectes euso­ci­aux aux pri­mates : défense du « proche » ou du « même » par rap­port à ce qui est perçu comme loin­tain, dif­férent, étranger, extérieur à son pro­pre groupe. Dans le cas des sociétés humaines, le « nous » et les « eux » peu­vent pren­dre des formes très vari­ables dans la mesure où les groupes se con­stru­isent cul­turelle­ment.

En même temps qu’elles ont réus­si à rassem­bler des mil­lions d’individus dans des unités sociales cohérentes, les sociétés humaines n’ont cessé, sous l’effet de la dif­féren­ci­a­tion sociale des fonc­tions, de mul­ti­pli­er les types d’opposition eux/​nous, et donc les con­flits pos­si­bles entre les groupes.

Syl­vain LEMOINE – Pri­ma­to­logue, Lec­tur­er (Uni­ver­si­ty of Cam­bridge)

Les con­flits inter-groupes chez les pri­mates

Depuis Hobbes et Rousseau, la ques­tion de l’origine de la guerre chez les humains a sus­cité de mul­ti­ples débats et con­jec­tures. L’étude des con­flits entre groupes chez nos plus proches cousins, les pri­mates non-humains, et les chim­panzés en par­ti­c­uli­er, nous per­met de dépas­sion­ner cette ques­tion et de l’aborder avec une per­spec­tive évo­lu­tive. La syn­thèse de travaux de recherche sur les pri­mates, en écolo­gie com­porte­men­tale et en anthro­polo­gie biologique, révèle les mécan­ismes prox­i­maux et ultimes à l’œuvre lors des con­flits entre groupes. Le con­cept de dom­i­nance de groupe et les béné­fices asso­ciés, démon­trent que la com­péti­tion entre groupes voisins pour agrandir ou préserv­er leurs ter­ri­toires et priv­ilégi­er l’accès aux ressources qui s’y trou­vent (nour­ri­t­ure, abris, mais aus­si femelles) motive les con­flits entre groupes, qui, par cer­tains aspects, ressem­blent aux con­flits observés chez les humains.

Les con­flits entre groupes néces­si­tent une action col­lec­tive et de la coopéra­tion, qui entraîne divers­es con­traintes évo­lu­tives et cog­ni­tives. Cepen­dant, le mod­èle de coopéra­tion parochiale, qui artic­ule les actions col­lec­tives, l’hostilité entre voisins, et les béné­fices liés aux con­flits en ter­mes de suc­cès repro­duc­teur, per­met d’entrevoir à quel point les con­flits entre groupes con­stituent une dimen­sion inhérente à la vie de groupe ; il sug­gère leur rôle de pres­sion de sélec­tion favorisant un cer­tain nom­bre d’adaptations, notam­ment la coopéra­tion entre indi­vidus non appar­en­tés, mais aus­si le sen­ti­ment d’appartenance à un groupe (groupish­ness). Les mécan­ismes de « guerre » chez les chim­panzés sauvages sont ain­si présen­tés à l’aune du mod­èle de coopéra­tion parochiale, et nous per­me­t­tent de réalis­er que, chez les humains, la guerre et la xéno­pho­bie trou­vent leurs fon­da­tions évo­lu­tives dans un passé loin­tain.

Pierre LEMONNIER – Anthro­po­logue social, DR émérite CNRS — CREDO

« C’est la faute de la flèche ! »

En Nou­velle-Guinée comme ailleurs la vio­lence col­lec­tive con­tre autrui – rixe, vendet­ta, guerre – ne peut se com­pren­dre qu’en rap­port avec d’autres aspects d’une organ­i­sa­tion sociale et d’un mode de pen­sée. Com­pren­dre le phénomène « guerre » chez un peu­ple don­né de la grande île, c’est com­pren­dre ses rela­tions avec divers aspects de la vie sociale, ici énumérés sans ordre ni exhaus­tiv­ité : l’imputation du mal­heur (« la faute à qui et pourquoi ? »), l’histoire des groupes locaux, les oblig­a­tions envers les ancêtres, les procé­dures de paix et de com­pen­sa­tion pour homi­cide, les formes du mariage, la ges­tion des ter­ri­toires de chas­se et de col­lecte, la fab­rique des guer­ri­ers lors des ini­ti­a­tions, la place du can­ni­bal­isme, l’usage des richess­es, etc.

L’ethnographie des groupes anga (Papouasie-Nou­velle-Guinée) per­met d’exposer la gra­da­tion des formes de vio­lence selon les caus­es qu’on leur recon­naît locale­ment et de mon­tr­er com­ment ces dimen­sions d’un mode de vie vari­ent et se com­bi­nent d’un groupe à l’autre.

La com­para­i­son élargie à d’autres sociétés de Nou­velle-Guinée con­firmera la dif­fi­culté de ten­ter toute général­i­sa­tion à pro­pos de la guerre dans cette par­tie du monde.

Jean-Loïc LE QUELLEC – Préhis­to­rien et mytho­logue, DR émérite CNRS

Mythes d’o­rig­ine des con­flits armés

La guerre est une activ­ité si répan­due que l’on s’attend à ce que d’innombrables mythes en exposent l’origine. Pour­tant, de tels réc­its sont rel­a­tive­ment rares, alors qu’au con­traire les divinités guer­rières sont par­ti­c­ulière­ment nom­breuses, et l’ exis­tence même de la guerre sem­ble donc relever d’une évi­dence n’ayant pas à être jus­ti­fiée.

Les mythes rela­tent le plus sou­vent des guer­res entre espèces dif­férentes (Géra­nomachie, Célestes con­tre Ter­restres…) ou entre des êtres mythiques de nature diverse (guerre des Vents, de l’hiver con­tre l’été, cen­tau­ro­machie, gigan­tomachie, théo­machie, titanomachie…). Ces affron­te­ments sont sou­vent don­nés pour être à l’origine des car­ac­téris­tiques actuelles des espèces, et en Amérique ils se trou­vent égale­ment à l’origine du feu. Il s’agit de guer­res pri­mor­diales, fon­da­tri­ces, se jouant sou­vent entre deux moitiés de l’univers et per­me­t­tant la mise en place actuelle du monde.

Ain­si, ce qui importe selon ce type de mythes, c’est moins l’origine de la guerre que ce qu’elle-même institue.

Jean-Marc PÉTILLON – Préhis­to­rien, CR CNRS — Traces

La vis­i­bil­ité archéologique des guer­res préhis­toriques

Dis­cuter de l’ex­is­tence pos­si­ble de guer­res pen­dant la Préhis­toire pose immé­di­ate­ment le prob­lème de la faible vis­i­bil­ité archéologique de ces éventuels con­flits : comme beau­coup de phénomènes soci­aux, la guerre, dans ces sociétés anci­ennes, ne laisse pas néces­saire­ment de traces matérielles sus­cep­ti­bles à la fois de se con­serv­er et d’être
inter­prétées sans ambiguïté comme telles.

Chez les préhistorien·ne·s, la dis­cus­sion est sou­vent ren­due plus com­plexe par un cer­tain flou sur les con­cepts (notam­ment un glisse­ment entre « indices de guerre » et « indices de vio­lence »), et par des désac­cords sur le poids à don­ner à l’ab­sence de preuve (le manque d’indices d’ex­is­tence est-il un indice d’inex­is­tence ?).

Mal­gré l’an­ci­en­neté du débat et l’abon­dance de la lit­téra­ture sur le sujet, en par­ti­c­uli­er dans le monde anglo-améri­cain, les types de traces archéologiques évo­qués vari­ent peu – fig­u­ra­tions de con­flits, for­ti­fi­ca­tions, équipement offen­sif ou défen­sif, stig­mates lais­sés sur les corps des vic­times – et les don­nées pri­maires ne s’en­richissent que lente­ment. Nous en présen­terons ici une revue, ain­si que quelques remar­ques con­cer­nant le Paléolithique récent d’Eu­rope.

Maxime PETITJEAN – His­to­rien, doc­teur

La guerre dans tout son État.
Dis­cours nor­mat­ifs sur les con­flits armés dans le monde gré­co-romain

Il s’agira d’explorer les con­cep­tions dom­i­nantes de la guerre dans l’Antiquité clas­sique, en met­tant en lumière leur lien avec l’organisation sociale et poli­tique pro­pre au monde des cités-États méditer­ranéennes. Les Grecs et les Romains asso­ci­aient la guerre (pole­mos /​bel­lum) à l’État, la con­sid­érant comme une man­i­fes­ta­tion naturelle des rela­tions entre peu­ples dotés d’une organ­i­sa­tion poli­tique. Les mythes et les réc­its anthro­pogéniques, tels ceux d’Hésiode, de Pla­ton, d’Aristote ou encore de Lucrèce, légiti­maient cette vision en l’ancrant dans une évo­lu­tion sociale et divine. Via le droit des gens et les grands théoriciens occi­den­taux de la guerre, nous avons hérité de cette accep­tion antique des con­flits armés.

La notion de « guerre » est en cela une caté­gorie ana­ly­tique qui ne peut que dif­fi­cile­ment se prêter à une analyse sci­en­tifique et com­par­a­tive des vio­lences col­lec­tives, en par­ti­c­uli­er à l’étude des con­flits armés dans les sociétés sans richess­es.

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