Autour des « Structures fondamentales des sociétés humaines » (B. Lahire), un numéro de la revue Sociétés plurielles

La dernière livrai­son de la revue Sociétés plurielles (n°9, 2025) est entière­ment con­sacré au grand œuvre de Bernard Lahire, pub­lié il y a deux ans. Dix auteurs y ont libre­ment réa­gi, dis­cu­tant cer­taines idées avancées dans le livre ou s’en inspi­rant pour pro­pos­er de nou­veaux développe­ments.

La diver­sité du rat­tache­ment dis­ci­plinaire de ces auteurs est à l’image de l’am­pleur du pro­pos ini­tial : on retrou­ve ain­si le philosophe Patrick Tort (« Sur l’effet réver­sif de l’évolution : une brève réponse à Bernard Lahire »), l’anthropologue Boris Lelong (« Matière, énergie, human­ité : l’anthropologie con­tre l’entropie »), le juriste Élie Aslanoff (« Lois d’évolution générales et lois d’évolution interne des sociétés : une lec­ture croisée de Bernard Lahire et Alain Tes­tart »), le biol­o­giste Éti­enne Danchin (« Biolo­gie et sci­ences humaines : le point de vue d’un biol­o­giste de l’évolution sur le livre de Bernard Lahire »), le pri­ma­to­logue Gabriel Alle­gret (« Explor­er les hiérar­chies d’âge dans le vivant : la dom­i­na­tion adulte chez les pri­mates »), les préhis­to­riens Romain Pigeaud (« Sor­tir de la grotte pour mieux y ren­tr­er : à la recherche d’invariants ») et Anne Augereau (« Les struc­tures fon­da­men­tales des sociétés préhis­toriques : à pro­pos des Struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines de Bernard Lahire et de leur util­ité en préhis­toire »), l’historien Kiy­onobu Date (« Ambiguïté du rire pour faire une société humaine »), le mytho­logue Julien d’Huy (« Quand les mots dis­ent les choses : une archéolo­gie lin­guis­tique de la dyade mère-enfant ») et le for­ma­teur Vin­cent Paglia (« L’apport des invari­ants soci­aux à l’apprentissage du tra­vail social : une analyse des per­cep­tions étu­di­antes en pre­mière année de for­ma­tion en assis­tant social »).

Souhaitons que ces textes con­tribuent à nour­rir le débat, et pour les lire, rien de plus sim­ple : ils sont en libre accès.

11 commentaires

  1. Je n’ai lu que la moitié pour l’in­stant, mais mer­ci pour cette revue en libre accès, c’est très intéres­sant et stim­u­lant ! La matière tra­vail­lée de départ était riche en même temps.

    Je me demande si Bernard Lahire écrira une cri­tique de la cri­tique cri­tique à Patrick Tort, dont la rigueur est aus­si écras­ante que sa réponse est sèche. A la lec­ture des Struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines j’avais été assez déçu du manque de rigueur de Lahire sur sa lec­ture de l’ef­fet réver­sif. Ce qui n’altère en rien la pré­ciosité de son tra­vail, mais c’est dom­mage d’être d’être passé à côté de l’œuvre de ce qui est prob­a­ble­ment un des épisté­mo­logues les plus con­sis­tants et utiles actuelle­ment.

    Cela dit, les struc­tures de Lahire restent fécon­des pour la pen­sée et je suis con­tent de voir que les con­tri­bu­tions qui s’y agrè­gent le sont tout autant.

    1. Avatar de Inconnu
      Bernard Lahire

      Je suis loin d’être le seul à être dubi­tatif sur l’ ”effet réver­sif de l’évo­lu­tion” dont par­le Patrick Tort. Il se con­fronte assez peu aux auteurs qui pour­raient nuancer ou con­tredire sa thèse, et tout par­ti­c­ulière­ment les biol­o­gistes de l’évo­lu­tion (Laland, Odling Smee, Danchin, etc.). J’ai été assez généreux avec cet auteur, qui est très éru­dit sur la vie et l’oeu­vre de Dar­win, dans “Les Struc­tures fon­da­men­tales des sociétés humaines” (il est cité à plusieurs repris­es tout à fait pos­i­tive­ment dans l’ou­vrage). Celui-ci a décidé de ne retenir que le point (un seul petit para­graphe sur 972 pages) où j’émets une cri­tique. C’est évidem­ment son droit, mais révéla­teur d’une dif­fi­culté à accepter toute cri­tique. C’est bien dom­mage mais ain­si va la vie de la sci­ence, avec ses égo­cen­trismes.

    2. Ques­tion de béo­tien : sur le fond, ne peut-on envis­ager que la diver­gence se ramène en réal­ité à une nuance, l’ef­fet réver­sif de l’évo­lu­tion étant bien réel tout en n’ayant pas un car­ac­tère absolu ? En d’autres ter­mes, la cul­ture humaine n’a-t-elle pas bel et bien affranchi notre espèce de la sélec­tion naturelle dans une cer­taine mesure (restant à pré­cis­er) ?

    3. Je crois qu’il faut dis­tinguer deux ques­tions :

      1) Y a‑t-il oui ou non une théorie de l’ef­fet réver­sif de l’évo­lu­tion qui règle l’en­jeu de la dynamique de l’e­spèce humaine à tra­vers son his­toire naturelle et sociales ? Autrement dit y a‑t-il des élé­ments pour réfuter le cœur du pro­pos de P. Tort, à savoir les thès­es de Dar­win. Il paraît dif­fi­cile de réfuter le tra­vail de P. Tort sur ce point tant les cita­tions sont limpi­des et ne souf­frent pas de con­tra­dic­tion, Dar­win est pour le moins un auteur très cohérent.

      2) Con­sid­érant ceci, les sci­ences infir­ment-elles ou con­fir­ment-elles cette thèse ? Cela pose deux prob­lèmes qui est au cœur de la récep­tion de l’ef­fet réver­sif de l’évo­lu­tion, a‑t-il oui ou non été pris au sérieux par les biol­o­gistes et éco­logues ? même ques­tion pour les sci­ences sociales ? Le prob­lème c’est que dans les deux cas cela n’a pas mené des enquêtes fondées sur cette hypothèse dont la portée, si elle est dument véri­fiée, va jusqu’à un aggiron­a­men­to des deux côtés. Il y a cepen­dant des con­tro­ver­s­es qui per­me­t­tent d’in­former l’hy­pothèse. Je pense notam­ment à celle autour du hand­i­cap dans les sociétés préhis­toriques : http://dx.doi.org/10.1016/j.alter.2015.01.001 On peut ajouter la notion d’ ”altru­isme gra­tu­it” que j’avais vu sous la plume de G. Lecoin­tre et qui indique bien quelque chose de proche des “instincts soci­aux”.
      J’a­jouterai sim­ple­ment un bémol con­cer­nant ce que j’ai dit de la récep­tion dans sci­ences sociales. C’est le tra­vail de Georges Guille-Escuret juste­ment évo­qué à la fin. Pour le coup il y a bien eu tout un tra­vail métho­do, épisté­mo, etc. sur l’ar­tic­u­la­tion entre biolo­gie et sci­ences sociales infor­mée par l’ef­fet réver­sif de l’évo­lu­tion mais en s’ou­vrant aux con­tro­ver­s­es non seule­ment en biolo­gie et en écolo­gie, mais aus­si en eth­nolo­gie. Mais là aus­si, mal­gré tous ses efforts G. Guille-Escuret n’a jamais été très dis­cuté.

    4. @Bernard Lahire. Je suis d’ac­cord que Tort manque l’op­por­tu­nité de dia­loguer dans ce texte avec votre livre pour se restrein­dre à la seule mise au point (nécés­saire) sur une incom­pre­hen­sion d’un de ses con­cepts sans pren­dre la peine de con­sid­ér­er le reste de l’ou­vrage (alors que beau­coup d’aspect de votre tra­vail rejoint de manière évi­dente le sien).

      Cela dit, que d’autres per­son­nes soient elles aus­si dubi­ta­tives sur le principe de la con­ti­nu­ité réver­sive (ou pré­cisé­ment l’ef­fet rever­sif ici) ne change en rien la non-solid­ité de votre (courte) cri­tique dans les struc­tures fon­da­men­tales (et encore une fois, je suis le pre­mier à admir­er l’ou­vrage mal­gré tout dans l’ensem­ble et à harcel­er les gens pour qu’ils le lisent).

      Vous écrivez par exem­ple (pas­sage déjà cité dans le texte) : “L’effet réver­sif de l’évolution […] ne tient pas compte des pres­sions sélec­tives exer­cées par la cul­ture ou les pro­duits de la civil­i­sa­tion sur les organ­ismes. Cette thèse fait comme si la sélec­tion naturelle était tout sim­ple­ment annulée par l’avènement de la cul­ture[…]”.

      Tort revient sur cette extrait dans l’ar­ti­cle, mais je per­met en plus d’a­jouter cer­tains pas­sages d’un autre ouvrage par­ti­c­ulière­ment fécond et utile, “L’in­tel­li­gence des lim­ites”, qui per­me­t­tent de voir en quoi cette cri­tique est non fondée :

      p135 → “La car­ac­téris­tique de l’hypertélie humaine est qu’elle a com­mencé à pro­duire une « nature » qui, aux humains, rede­vient étrangère et hos­tile après qu’un seuil a été franchi dans sa domes­ti­ca­tion. […] Ce qui sig­ni­fie que l’humanité « civil­isée », dont le pro­pre, comme on le sait depuis Wal­lace et Dar­win, était d’avoir su trans­former son milieu en adju­vant de survie et de s’être large­ment affranchie de la sélec­tion naturelle, devra affron­ter de nou­veau la loi sélec­tive et ses con­séquences les plus destruc­tri­ces. Le sché­ma de cette évo­lu­tion régres­sive doit donc s’inscrire ain­si :

      - Péri­ode anté-civil­i­sa­tion­nelle : les groupes humains affron­tent une nature hos­tile à laque­lle ils doivent s’adapter. La sélec­tion naturelle s’applique encore dans sa rigueur.

      - Péri­ode civil­i­sa­tion­nelle : les groupes humains s’affranchissent sen­si­ble­ment de la nature hos­tile et adaptent leur milieu en le trans­for­mant en adju­vant de survie. La sélec­tion naturelle s’affaiblit con­sid­érable­ment devant l’hégémonie crois­sante de l’artefact cul­turel.

      ‑Péri­ode hyper­télique : l’intervention humaine sur la nature, non maîtrisée, dépasse le seuil de tolérance physique com­pat­i­ble avec sa pour­suite et pro­duit par sa pro­pre action une « nature » rede­v­enue hos­tile à laque­lle les groupes humains doivent de nou­veau s’adapter. Sous des formes inédites, la sélec­tion naturelle tend à rede­venir ain­si un mécan­isme act­if, et l’élimination de groupes humains de plus en plus vastes une réal­ité.”

      p178 → “La croy­ance fan­tas­ma­tique en la maîtrise tech­nique totale d’un devenir arti­fi­cielle­ment mod­i­fié de l’espèce se heurte à la con­stel­la­tion imprévis­i­ble de ses con­séquences et de ses effets en retour. Aus­si loin que l’on étende le pou­voir des arte­facts, l’espèce vivra tou­jours dans un milieu, c’est-à-dire sera soumise à des rela­tions avec un extérieur dont les réac­tions seront ana­logues à celles d’une « nature » sus­cep­ti­ble à chaque instant d’opposer sa lim­ite à l’équilibre mobile qu’elle entre­tient en inté­grant un degré d’activité humaine com­pat­i­ble, mais qui se rompt au-delà d’un cer­tain seuil.”

      On voit bien ici, que ce n’est PAS un mou­ve­ment ABSOLU sans retourne­ment pos­si­ble, mais un mou­ve­ment ten­dan­ciel sus­cep­ti­ble de resur­gences des formes antérieures de la selec­tion naturelle.

      Je coupe beau­coup parce que le for­mat ne per­met pas d’en dire plus sans être lourd (si ce n’est pas déjà le cas), mais j’éspère que mal­gré tout, l’attitude de Tort ne vous empechera pas d’essayer – mal­gré lui – de con­stru­ire un dia­logues intel­li­gent, et sci­en­tifique­ment con­sc­truc­tif.

    5. Dans le mag­nifique ouvrage de Lahire, je trou­ve l’ar­gu­ment de P. Touraille (cité, il est vrai, avec quelques réserves) peu con­va­in­cant. Les hommes seraient respon­s­ables en par­tie d’une mod­i­fi­ca­tion de la taille des femmes. Je ne vois pas quel avan­tage repro­duc­tif aurait un homme en s’ac­cou­plant avec une femme de petite taille : un fils plus petit représen­terait une fragilité dans la com­péti­tion pour sa survie et celle du groupe. Par ailleurs l’ex­is­tence du dimor­phisme dans de nom­breuses espèces de mam­mifères plaide con­tre cette théorie. Pos­sède-t-on d’ailleurs de nou­velles recherch­es qui viendraient l’ap­puy­er ?

    6. J’ai la flemme d’aller retrou­ver ce qu’écrit Bernard Lahire sur la thèse de P. Touraille, mais je serais éton­né qu’il la reprenne à son compte sans ambages. De tout ce que je sais, cette thèse reste en effet très frag­ile. Le récent livre d’Anne Augereau souligne que rien n’indique une ali­men­ta­tion sig­ni­fica­tive­ment dif­féren­ciée entre hommes et femmes à la préhis­toire. Je peux aus­si vous indi­quer ce très bon arti­cle de G. NIcaise : https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2022/05/msc200671/msc200671.html. Enfin, j’ai essayé de faire le point sur cette ques­tion dans les récentes édi­tions de mon Com­mu­nisme prim­i­tif : https://hal.science/hal-03738415/document

    7. Je me per­me­ts de partager cet arti­cle qui revient longue­ment sur la thèse de Touraille, son intéret et ses nom­breuses faib­less­es (l’ar­ti­cle vous cite d’ailleurs, M. Dar­mangeat).
      https://www.medecinesciences.org/en/articles/medsci/full_html/2022/05/msc200671/msc200671.html#:~:text=Priscille%20Touraille%20fait%20remarquer%2C%20justement,leur%20prog%C3%A9niture%20%5B28%5D11.

      L’ar­ti­cle cite aus­si la récep­tion du livre de Touraille : très ent­hou­si­aste, voire accep­té sans recul par beau­coup de médias main­streams, surtout classés à gauche et/​ou fémin­istes. Par con­tre grosse réserve (c’est un euphémisme) du coté des biol­o­gistes.

  2. Avatar de Inconnu
    Nicolas Duvivier

    Depuis que ce livre est sor­ti, il est devenu mon ouvrage de référence, pas­sant sans cesse de ma table de chevet à mon bureau. Il me suit partout. Je suis ravi de voir que notre milieu s’empare de cette somme de tra­vail. Mon seul regret, c’est que Bernard Lahire, dont j’ad­mire la force de tra­vail, n’y a pas cité une seule fois René Girard.
    Que l’on soit pour ou con­tre sa thèse n’est pas le pro­pos. Il me sem­ble que René Girard a apporté une con­tri­bu­tion impor­tante, tout comme l’avait déjà fait en son temps Gas­ton Bachelard, par la bande. Pour illus­tr­er mon pro­pos : c’est en relisant “Psy­ch­analyse du feu” que je me suis débar­rassé de ma vision (trop) util­i­tariste des faits soci­aux et anthro­pologiques. J’ai l’im­pres­sion que c’est un peu un impen­sé de notre dis­ci­pline. Comme si nav­iguer en ces eaux rendait notre tra­vail moins “sci­en­tifique”.

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