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Un compte-rendu de Casus belli par Thierry Jobard (Sciences humaines)

Merci à Thierry Jobard pour ce compte-rendu fouillé de mon livre, publié dans le numéro 384 du magazine Sciences Humaines (décembre 2025 - janvier 2026). Je dois simplement préciser que l'éclairage apporté par la conclusion n'est pas vraiment le mien – en quelque sorte, une affaire de verre de sang à moitié vide ou à moitié plein...

D'où vient la guerre à la Préhistoire ? Nos certitudes remises en cause

Le grand récit qui lie l’invention de la guerre au développement de l’agriculture, des armes et des inégalités économiques est aujourd’hui remis en cause par des anthropologues et des préhistoriens. Il existe bien d’autres motifs et manières, chez les humains, de se livrer à des affrontements collectifs.

De deux choses l’une : soit la guerre est inhérente à la nature humaine, soit elle est apparue à un certain moment de l’histoire. Dans ce dernier cas, il reste à déterminer lequel. On a longtemps désigné l’âge du bronze, qui tire son nom de l’apparition de l’alliage permettant de fabriquer des armes plus solides. La sédentarisation néolithique ayant conduit à établir des réserves de nourriture et généré des inégalités, la guerre en aurait découlé, tournée vers l’appropriation du bien d’autrui, terres ou ressources alimentaires.

En revanche, les sociétés de chasseurs-cueilleurs, plus égalitaires dans la pauvreté, auraient été épargnées. Certes on y pratique des formes de violence homicide, comme la vendetta (ou feud) opposant des familles, des clans, voire des tribus. Mais on rechignait à les considérer comme de vraies guerres en ce qu’elles n’auraient pas d’objectifs politiques autres que la vengeance.

Certains affrontements ne sont pas des guerres

Mais, objecte Christophe Darmangeat, si tout ce qui relève du collectif est politique, la vengeance l’est aussi, et on ne fait que déplacer la question sans y répondre. Il existe selon lui donc des formes d’affrontement qui ne sont pas des guerres mais obéissent à des logiques propres que l’étude des matériaux historiques et anthropologiques permet de réexaminer.

On peut d’ores et déjà relever la présence de deux invariants : ces confrontations sont largement le fait des hommes d’une part et, d’autre part, les groupes humains, comme d’autres espèces sociales, développent de forts sentiments d’identité qui les consolident et les opposent aux autres : il y a « nous » et « eux ». Toutes les sociétés étatiques règlementent la violence privée et tentent de la maîtriser.

La loi contre les duels inspirée en 1626 par Richelieu avait pour fin de préserver la vie des membres de la noblesse, mais aussi, peut-on penser, de rediriger cette violence contre les ennemis de la France. On retrouve là la conception weberienne de l’État comme détenteur de la violence légitime. Les anthropologues ont observé l’existence de pratiques de vengeance dans la plupart des sociétés sans État.

La guerre est censée apporter un avantage durable

Cependant, une équivalence peut s’établir entre une vie humaine et certains biens matériels (le Wergeld, indemnité ou prix du sang). La vendetta obéit donc à une logique d’équivalence tandis que la guerre est censée apporter un avantage durable, voire définitif. L’objectif diffère entre guerre et vengeance privée, mais les deux ont pour caractéristiques communes d’être résolutifs : il s’agit d’établir ou de rétablir la paix par convention (les parties s’accordent sur les modalités et la fin de l’affrontement).

Cependant, des formes de duels collectifs entre tribus ont été documentées (en Australie notamment) pour lesquelles la finalité n’est pas la résultante du combat, mais le combat ritualisé lui-même qui a une fonction cathartique. À l’issue de celui-ci, qui peut être mortel et jamais sans danger, les adversaires peuvent se rassembler en toute amitié, une amitié consolidée par cet affrontement collectif.

La typologie des formes de combats distingue donc des confrontations conventionnaires résolutives, d’autres non résolutives, ainsi que des confrontations discrétionnaires non résolutives. Ces dernières voient leurs modalités définies par un des camps (à sa discrétion) qui se réserve la possibilité de poursuivre les combats. Leurs objectifs peuvent alors se cumuler : s’approprier les biens matériels de l’autre (razzia), capturer des individus, qui seront asservis ou sacrifiés, ou acquérir des éléments corporels, au premier rang desquels les têtes ou les scalps.

La vengeance est également un motif de conflit discrétionnaire non résolutif, pouvant entraîner un cycle sans fin de violence. Mais l’honneur, ou la conception qu’on s’en fait, alimente aussi les confrontations, encore aujourd’hui, sur fond de rivalité entre bandes ou quartiers. La chose n’était pas rare dans les campagnes françaises encore au début du 20e siècle.

La violence, un trait constitutif de l'humanité ?

Revient alors une inévitable question, déjà évoquée : puisque la violence homicide est présente dans toutes les sociétés, qu’elles soient nomades ou sédentaires, est-elle un trait constitutif de notre humanité ? Les avis sont partagés. Christophe Darmangeat fait le point sur les diverses positions et précise au sujet de la guerre : « La bonne question n’est pas : depuis combien de temps existe-t-elle ? Mais : quels sont aujourd’hui les facteurs qui la font perdurer, ces facteurs sont-ils amenés à disparaître, et si oui avec quelles conséquences ? »

Question complémentaire : si, à un certain moment de son évolution, l’espèce humaine a été amenée à faire la guerre, cette même évolution, selon certaines circonstances, peut-elle la faire disparaître ? L’archéologie, l’ethnologie et l’éthologie permettent d’apporter des éléments de réponse.

Quatre facteurs principaux ont contribué à diversifier les types de violences collectives : la complexité et la plasticité des organisations sociales, l’acceptation collective des conventions, la pensée abstraite et symbolique (les animaux ne se battent pas pour l’honneur ou la réputation) et l’« acquisition-subordination de congénères » (esclavage ou servitude intraspécifique).

Les conflits armés ne sont pas toujours motivés par l'économie

Pour ce qui concerne les traces archéologiques tendant à indiquer l’existence de la guerre dès le Paléolithique, aucune n’est entièrement probante, mais l’égalité économique au sein de ces sociétés n’invalide pas la possibilité d’affrontements collectifs. En ce sens, les conflits armés n’obéissent pas nécessairement à des fins économiques. C’est ici que l’exemple de la chasse aux têtes prend tout son sens.

Documentée par de nombreuses données ethnologiques, cette pratique est un acte de prédation répondant à des objectifs multiples : prouver sa bravoure, acquérir un prestige social (Mundurucu ou Shuar d’Amazonie, Asmat de Nouvelle-Guinée), gagner en prospérité ou fertilité (Naga du Nord-Est indien, Buaya de l’île de Luçon), acquérir un nom pour les jeunes gens (Marind-Anim de Nouvelle-Guinée), achever une période de deuil (Kuki d’Indonésie), etc.

On a pu avancer que cette forme de prédation repose sur une conception de la vie comme un flux dont il faut capter une part. La convoitise des ressources n’est en tout cas pas l’élément déclencheur d’une conflictualité entre humains ordinairement bienveillants les uns vis-à-vis des autres. En revanche, la simple présence d’une différence est un motif perçu comme valable pour désigner une cible. On rappellera au passage que si le meurtre est puni par la société, par la guerre le meurtre de l’autre est encouragé.

D'où vient la violence ?

À l’échelle du temps long, l’instauration de l’État a conduit à une pacification interne des sociétés, comme l’ont montré Norbert Elias et d’autres après lui. Mais rien n’interdit de penser que le processus de civilisation puisse s’arrêter, voire s’inverser. Les méthodes de maintien de la paix ne sont pas non plus exemptes de violences. Christophe Darmangeat conclut que certaines tendances contemporaines à la réduction de la protection sociale par l’État, et les inégalités économiques qui se creusent ne permettent pas d’envisager une baisse de la violence légale. La multiplication des entités étatiques et la concurrence économique mondialisée ne sont pas non plus de nature à pacifier les rapports interétatiques. Il semble bien que la fin de la guerre, dans son sens large, ne soit pas pour demain.

Thierry Jobart

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