Réédition : « Les chasseurs-cueilleurs ou l’origine des inégalités » (Alain Testart)

Pré­facé par Valérie Lécrivain et Geof­froy de Saulieu, le livre d’Alain Tes­tart Les chas­seurs-cueilleurs ou l’o­rig­ine des iné­gal­ités est (enfin !) à nou­veau disponible, qui plus est dans la col­lec­tion Folio his­toire des édi­tions Gal­li­mard. Épuisé depuis de longues années, il s’ag­it du pre­mier ouvrage mar­quant de cet auteur. Celui-ci en repren­dra et affin­era par la suite nom­bre de for­mu­la­tions et de prob­lé­ma­tiques, mais ce livre pose quelques bases fon­da­men­tales – pour la petite his­toire, il est en bonne par­tie respon­s­able de ma con­ver­sion à l’an­thro­polo­gie sociale, il y a une ving­taine d’an­nées : au milieu des étagères de la FNAC, le titre m’avait sauté aux yeux… et le con­tenu ne m’avait pas déçu !

Je recopie ici le texte de présen­ta­tion rédigé par l’au­teur lui-même, peu avant son décès, et qui fig­ure sur son site offi­ciel :

Ce livre con­stitue une remise en ques­tion sys­té­ma­tique de la per­ti­nence de la vieille et très clas­sique oppo­si­tion entre chas­seurs-cueilleurs et agricul­teurs (ou hor­tic­ul­teurs). Par « chas­seurs-cueilleurs », on entend des peu­ples qui ne pra­ti­quaient au moment de la coloni­sa­tion aucune forme d’agriculture ni d’élevage (Aborigènes aus­traliens, San, Amérin­di­ens de l’arctique et du sub­arc­tique, Pyg­mées, etc.). L’opposition était con­sid­érée comme valide tant en anthro­polo­gie sociale (surtout améri­caine) qu’en archéolo­gie préhis­torique, avec la notion de « révo­lu­tion néolithique » avancée jadis par Gor­don Childe, trans­for­ma­tion rad­i­cale des struc­tures économiques et sociales qui mar­querait le pas­sage entre une économie de chas­se-cueil­lette et une autre fondée sur la domes­ti­ca­tion des plantes et des végé­taux. Selon ces idées, seuls les agricul­teurs auraient eu la pos­si­bil­ité 1° d’être séden­taires, 2° de pro­duire des quan­tités ali­men­taires suff­isantes pour avoir un niveau de pop­u­la­tion élevé et 3° de dévelop­per des iné­gal­ités économiques. Les chas­seurs-cueilleurs seraient con­damnés à rester de « pau­vres » chas­seurs-cueilleurs, à pop­u­la­tions clairsemées et, par force, égal­i­taires.

Procé­dant à une revue sys­té­ma­tique des con­nais­sances sur les chas­seurs-cueilleurs, le livre com­mence par recenser les cas con­sid­érés jusqu’ici comme « excep­tion­nels » – et écartés des théories courantes pour cette rai­son : séden­tar­ité qui implique la vie en vil­lage ; den­sité démo­graphique élevée (sou­vent plus que chez les agricul­teurs voisins) ; hiérar­chies impor­tantes, y com­pris l’esclavage et la dif­féren­ci­a­tion en strates telles que nobles et roturi­ers. Ce sont typ­ique­ment les Amérin­di­ens de la Côte Paci­fique, ceux de Cal­i­fornie et les peu­ples du Sud-est de la Sibérie. Ajoutés à quelques autres cas moins con­nus, ces chas­seurs-cueilleurs qui ne se con­for­ment pas à la théorie con­stituent une bonne moitié des chas­seurs-cueilleurs con­nus en eth­nolo­gie. Quelques cas archéologiques sont tout aus­si énig­ma­tiques (Natoufien, Jomon). Ces peu­ples, tout en n’exploitant que des ressources sauvages (non domes­tiquées), comme les saumons, les glands, etc., les récoltent en masse pen­dant la sai­son de leur abon­dance, et les préser­vent en une quan­tité telle qu’elle suff­ise à assur­er l’alimentation pen­dant le reste de l’année. Ces chas­seurs-cueilleurs vivent ain­si sur leurs stocks ali­men­taires, tout comme les cul­ti­va­teurs de céréales sur les grains con­servés dans leurs gre­niers ou leurs silos. C’est ce stock­age impor­tant qui per­met la séden­tar­ité, la grande den­sité démo­graphique (en sup­p­ri­mant le goulot d’étranglement con­sti­tué par la sai­son de pénurie), et per­met de com­pren­dre le développe­ment des iné­gal­ités (les sub­sis­tances con­servées peu­vent être manip­ulées, acca­parées, etc.).

Ce con­stat con­duit à rem­plac­er l’opposition domestique/​sauvage par stockage/​non stock­age. Une grande par­tie du livre vise à pré­cis­er les con­di­tions écologiques dans lesquelles peut se met­tre en place, sur une base de chas­se-cueil­lette une telle « struc­ture tech­no-économique » fondée sur ces deux tech­niques : récolte en masse d’une ressource saison­nière mais abon­dante, con­ser­va­tion de cette ressource. L’analogie avec les céréalicul­teurs est encore plus fla­grante lorsque l’on dis­pose de pho­togra­phies ou d’aquarelles – tou­jours rares – où l’on voit ces chas­seurs-cueilleurs oubliés par la théorie con­stru­ire des gre­niers ana­logues à ceux du monde agri­cole.

Au niveau syn­chronique (anthro­polo­gie), il est clair que l’opposition clas­sique chas­seurs-cueilleurs/cul­ti­va­teurs doit être rem­placée par une autre plus générale qui oppose les économies selon qu’elles reposent ou non sur un stock­age à grande échelle d’une ressource ali­men­taire fon­da­men­tale et de nature saison­nière. Au niveau diachronique, les impli­ca­tions évo­lu­tion­nistes de ce remaniement sont tout aus­si claires. On ne peut en aucun cas s’en tenir à une con­cep­tion unil­inéaire de l’évolution (selon laque­lle toutes les sociétés passeraient par les mêmes stades). On doit plutôt imag­in­er une évo­lu­tion diver­gente qui aboutit, selon des lignes évo­lu­tives dif­férentes, à des chas­seurs-cueilleurs stockeurs qui restent tels jusqu’au XIXe siè­cle (comme les Aïnous ou les pop­u­la­tions de la Côte nord-ouest améri­caine), d’autres qui, après être passés par ce stade de chas­seurs-cueilleurs séden­taires-stockeurs, devi­en­nent pro­gres­sive­ment cul­ti­va­teurs (comme les Natoufiens et les peu­ples du Jomon), d’autres enfin qui n’ont jamais con­nu de phase de chas­se-cueil­lette séden­taire stockeuse mais sont passés directe­ment au mode de vie agraire.

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