Note de lecture : La génétique néolibérale. Les mythes de la psychologie évolutionniste (Susan McKinnon)

Voilà un petit livre (143 pages hors références) fort recom­mand­able. L’au­teur, une anthro­po­logue améri­caine, se pro­pose de régler son compte à une série de travaux se récla­mant de la « psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste », un avatar récent de la socio­bi­olo­gie. Novice sur ce sujet, j’avais déjà ren­con­tré les argu­ments des psy­cho­logues évo­lu­tion­nistes – et surtout, les raisons de ne pas les suiv­re – dans ce livre de Pas­cal Picq. Le texte de Susan McK­in­non, en ce qui me con­cerne, vient à point nom­mé pour enfon­cer quelques clous et ouvrir quelques nou­velles pistes de réflex­ion.

La psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste (dont le représen­tant le plus con­nu, au moins par moi, est Steven Pinker) est ce courant qui ambi­tionne de ren­dre compte d’un cer­tain nom­bre de com­porte­ments humains actuels (et passés) par le fait biologique. Étant don­né que les êtres humains sont, comme toute forme de vie sur Terre, le pro­duit de l’évo­lu­tion biologique, nos gènes, ain­si qu’un cer­tain nom­bre de car­ac­téris­tiques com­porte­men­tales, sont un héritage de la péri­ode où cette sélec­tion naturelle nous a façon­nés. Déter­min­er quel est cet héritage géné­tique, quels sont ces com­porte­ments qui en découlent, et pour quelles raisons ces gènes et ces com­porte­ments ont été sélec­tion­nés, tel est l’ob­jet de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste, qui se veut donc une quête sci­en­tifique de la nature humaine. Plus par­ti­c­ulière­ment, la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste ambi­tionne d’expliquer les phénomènes de sol­i­dar­ité ou d’hostilité (via la prox­im­ité géné­tique), ou encore les dif­férences de com­porte­ment entre les sex­es en ce qui con­cerne, notam­ment, le choix du parte­naire ou la jalousie (via la pres­sion dif­férente qui se serait exer­cée sur cha­cun d’eux étant don­né leur place spé­ci­fique dans la repro­duc­tion).

De la « rétro-ingénierie » 

Le réquisi­toire que dresse S. McK­in­non s’en prend, pour com­mencer, au manque de rigueur avec lequel la géné­tique et la sélec­tion naturelle sont enrôlées au ser­vice de ce raison­nement. Les traits essen­tiels du com­porte­ment humain sont en effet cen­sés s’ex­pli­quer avant tout par la biolo­gie ; dans le par­a­digme de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste :

« La cul­ture se trou­ve (…) réduite aux effets (super)structurels d’une réal­ité biologique plus fon­da­men­tale » (p. 18). 

Ain­si que l’écrit S. Pinker :

« Nos objec­tifs sont des sous-objec­tifs des gènes : se répli­quer » (cité p. 21).

Steven Pinker (né en 1954), l’un des prin­ci­paux représen­tants
de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste.

Or, ces gènes (et les objec­tifs qu’ils rem­plis­sent) sont cen­sés avoir été forgés durant une péri­ode non réelle­ment pré­cisée, après que notre lignée a divergé de celle des grands singes. Cette péri­ode est désignée dans la lit­téra­ture de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste sous l’acronyme d’EEA (Envi­ron­nement de l’Évo­lu­tion Adap­ta­tive). Le prob­lème est que cette péri­ode indéter­minée, sans doute très longue et aux cir­con­stances très divers­es, a donc pu exercer toutes les pres­sions adap­ta­tives pos­si­bles et var­iées. Or, la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste procède par un raison­nement à rebours (de la « rétro-ingénierie », selon S. Pinker lui-même) : au lieu de par­tir des con­di­tions con­nues, d’en déduire la pres­sion adap­ta­tive puis d’identifier les gènes ou les com­porte­ments qui leur cor­re­spon­dent, la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste part de ces gènes ou de ces com­porte­ments pour recon­stituer de toutes pièces les con­di­tions qui sont cen­sées leur ont don­né nais­sance – con­di­tions qui n’ont pour­tant aucune rai­son d’avoir été sta­bles, ni uniques, au cours de l’EEA.

Mais l’identification des gènes et des com­porte­ments cen­sés leur être liés souf­fre elle-même, d’après S. McK­in­non, d’un grave défaut de méth­ode. Celle-ci dresse ain­si un inven­taire fort réjouis­sant (et instruc­tif) des « gènes » repérés dans la lit­téra­ture de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste… à défaut de l’être dans la réal­ité (p. 34). On décou­vre ain­si l’ex­is­tence insoupçon­née du gène de la fidél­ité, de celui de l’al­tru­isme, de celui qui incite à la soumis­sion, etc. Lorsque ce ne sont pas des gènes qui sont invo­qués, ce sont des « mod­ules », c’est-à-dire des traits com­porte­men­taux cen­sés être innés et sélec­tion­nés par l’évo­lu­tion (mais dont le sub­strat biologique reste indéter­miné). Par­mi ces mod­ules : l’amour de la progéni­ture, l’at­ti­rance pour les mus­cles, pour le statut social, la détec­tion de l’âge, le meurtre de con­joint, etc.

On regrette au demeu­rant que ces énuméra­tions, par elles-mêmes tout-à-fait con­va­in­cantes, ne fassent l’ob­jet d’au­cune référence, de sorte que le lecteur ne peut pas savoir si elles sont extraites d’ou­vrages mineurs et peu représen­tat­ifs ou des prin­ci­pales autorités de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste.
Reste que, si l’on suit S. McK­in­non, le ver est dans le fruit, et la méth­ode de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste présente un vice fon­da­men­tal : elle recherche l’origine imag­i­naire de gènes imag­i­naires, ou de com­porte­ments dont le fonde­ment géné­tique est un pos­tu­lat non démon­tré. J’y reviendrai à la fin de ce post.

La proximité génétique

Tout étant affaire de gènes, la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste pos­tule que la clé ultime des com­porte­ments humains est la trans­mis­sion du pat­ri­moine géné­tique : voilà qui est cen­sé expli­quer à la fois l’in­vestisse­ment parental, le type de con­joint recher­ché (dif­férent selon les hommes et les femmes), où les réseaux de sol­i­dar­ité (cen­sés être d’au­tant plus forts que la prox­im­ité géné­tique est grande).

Représen­ta­tion sché­ma­tique de la par­en­té dans la tribu des Warlpiri (désert aus­tralien).
En Aus­tralie, les struc­tures de la par­en­té ne recou­vrent en rien les dis­tances géné­tiques.

Or, les anthro­po­logues (en par­ti­c­uli­er Mar­shall Sahlins, qui avait écrit en 1976 une Cri­tique de la socio­bi­olo­gie) ont fait remar­quer depuis longtemps que dans la plu­part des sociétés, les sys­tèmes de par­en­té ne con­cor­dent pas avec la prox­im­ité géné­tique. Sans trop entr­er dans les détails tech­niques, dans un sys­tème de clans (dit « unil­inéaire » par les anthro­po­logues parce qu’on hérite de son appar­te­nance clanique soit par sa mère, soit par son père), on est réputé être plus proche de ses cousins par­al­lèles (les enfants des frères de mon père, ou ceux des sœurs de ma mère) que des cousins croisés (les enfants des sœurs de mon père, ou ceux des frères de la mère) alors que leur dis­tance géné­tique avec moi est stricte­ment la même. Pire, un indi­vidu se sen­ti­ra plus proche de gens de son clan avec lesquels il sera inca­pable de retrac­er le lien généalogique – ce lien pou­vant d’ailleurs ne pas exis­ter – que de sa pro­pre mère en régime patril­inéaire, ou son pro­pre père en régime matril­inéaire.

Dans le même ordre d’idées, la pra­tique de l’adop­tion, extrême­ment répan­due de par le monde, est une autre épine dans le pied de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste, dans la mesure où l’on con­state un investisse­ment parental (et social, la par­en­té étant une dimen­sion essen­tielle du lien social dans les sociétés non éta­tiques) avec des indi­vidus dont tout le monde sait per­tinem­ment qu’ils ne pos­sè­dent aucun gène com­mun avec leurs par­ents soci­aux.

En voulant expli­quer les rela­tions sociales par la prox­im­ité géné­tique, la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste procède d’un réduc­tion­nisme extrême, qui s’avère inca­pable de ren­dre compte leur diver­sité et de leur sou­p­lesse – au point que dans une société comme la Rome antique, par exem­ple, il était tout aus­si admis d’adopter un enfant (géné­tique­ment) étranger que d’abandonner sa progéni­ture en l’ex­posant publique­ment lorsqu’elle venait au monde.

Hommes et femmes

On retrou­ve ce même réduc­tion­nisme – et ce même échec – dans l’explication de la nature sup­posée dif­férente des hommes et des femmes. Dans ma note de lec­ture déjà men­tion­née sur le livre de Pas­cal Picq, j’avais déjà eu l’occasion d’exprimer mon scep­ti­cisme (litote) à l’égard d’une théorie qui affirme que nos gènes dictent aux mâles de chercher des parte­naires atti­rantes, tan­dis que les femelles seraient poussées à choisir les mâles pour les ressources dont ils dis­posent. De même, la jalousie des mâles est attribuée à une dis­po­si­tion géné­tique née de l’incertitude de la pater­nité. Afin de ne pas inve­stir leurs ressources dans des enfants (et donc des gènes) qui ne seraient pas les leurs, les hommes auraient dévelop­pé une propen­sion naturelle à s’assurer l’exclusivité sex­uelle aux femmes. Enfin, l’homme aurait une propen­sion innée à la mul­ti­plic­ité des parte­naires, tan­dis que la femme afin de s’assurer la pro­tec­tion et le cou­vert de la part d’un homme, aurait dévelop­pé la ten­dance à s’attacher un parte­naire unique.

Hommes Marind-Anim en tenue de céré­monie,
pho­tographiés dans les années 1920

S. McK­in­non se fait un plaisir de dérouler les exem­ples ethno­graphiques qui pren­nent ces général­i­sa­tions en défaut. Le lecteur est donc invité, entre autres, chez les Nayars, où les femmes avaient un mari qui n’avait aucune
espèce de droit sex­uel sur elles, et pre­naient à leur guise des « amants
vis­i­teurs », chez les Inu­its qui pra­ti­quaient assez régulière­ment
l’échange d’épous­es – à l’ini­tia­tive des maris, et sou­vent con­tre la
volon­té des femmes, aurait pu ajouter S. McK­in­non – ou chez les Marind-Anim
de Nou­velle-Guinée, dont la reli­gion pre­scrivait des rap­ports sex­uels
col­lec­tifs réguliers et qui faute d’une fer­til­ité suff­isante,
kid­nap­paient les enfants des peu­ples voisins pour les élever comme les
leurs.Bref, on a bien du mal à retrou­ver dans tout cela l’u­ni­versel d’une « sex­u­al­ité mas­cu­line » biologique­ment déter­minée, et d’une jalousie qui serait biologique­ment pro­gram­mée :

« Une théorie solide de la jalousie sex­uelle devrait pou­voir expli­quer pourquoi, lorsqu’elle s’ex­prime, elle peut pren­dre des formes si dif­férentes ; et pourquoi elle s’ex­prime alors qu’il n’ex­iste pas de mobile objec­tif. Si les psy­cho­logues évo­lu­tion­nistes ne peu­vent don­ner de réponse à ces ques­tions, c’est tout sim­ple­ment parce qu’elles relèvent d’autres logiques, qui échap­pent à la néces­sité « rationnelle » de se repro­duire. » (p. 42)

Quant à l’af­fir­ma­tion voulant que les femmes soient « naturelle­ment » enclines à rechercher des rela­tions sta­bles avec des hommes aux ressources abon­dantes, je ne sais pas quelle place elle laisse à l’es­sor actuel du tourisme aux Caraïbes. Les rich­es dames âgées qui y trou­vent, grâce à leur carte de crédit, des parte­naires jeunes, beaux, mais désar­gen­tés, ne sont cer­taine­ment pas moins « naturelles » que ces vieux messieurs rich­es qui, depuis des mil­lé­naires, utilisent leur posi­tion sociale priv­ilégiée pour se réserv­er l’accès sex­uel aux filles jeunes et jolies.

Une conclusion et quatre bémols

On peut donc refor­muler le défaut fon­da­men­tal de méth­ode qui grève la démarche de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste : dans un domaine don­né, par­mi les mul­ti­ples com­porte­ments exis­tant dans les divers­es pop­u­la­tions (ou au sein d’une même pop­u­la­tion), elle en élit un comme « naturel », inscrit dans notre pat­ri­moine géné­tique, et cherche, par un raison­nement ad hoc, à recon­stituer la pres­sion adap­ta­tive qui en est à l’origine. Quant aux com­porte­ments dif­férents, ils sont alors inter­prétés en ter­mes de dévi­a­tions imposées par les struc­tures et les valeurs sociales à cette norme naturelle. Mais ce qu’on aimerait savoir, c’est sur la base de quels critères il serait pos­si­ble de déter­min­er, par­mi l’ensemble des com­porte­ments étudiés, lequel cor­re­spondrait à la « nature », et lesquels seraient dus à la pres­sion sociale (à la cul­ture).

« On com­prend mal pourquoi [les fac­teurs cul­turels] n’au­raient pas tou­jours une influ­ence, et on peut se deman­der selon quels critères ils seraient ou non opérants. » (p. 109)

Imag­i­nons par exem­ple, qu’on con­sid­ère les pra­tiques inu­ites ou aus­trali­ennes de prêt d’épouse comme naturelles et géné­tique­ment pro­gram­mées ; on les expli­querait par un raison­nement évo­lu­tion­niste faisant inter­venir les cir­con­stances sup­posées lors de l’EEA, et l’on ver­rait alors dans la jalousie et la volon­té d’exclusivité sex­uelle man­i­festé par les hommes dans cer­taines sociétés une dévi­a­tion cul­turelle. Je ne vois pas en quoi cette thèse serait moins con­va­in­cante que celle, inverse, défendue par la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste.

Comme le souligne S. McK­in­non, celle-ci appa­raît donc (au moins, dans une large par­tie de ses pro­duc­tions) comme la nat­u­ral­i­sa­tion infondée d’un cer­tain nom­bre de com­porte­ments soci­aux, com­porte­ments choi­sis non sur une base objec­tive, mais parce qu’ils cor­re­spon­dent aux habi­tudes, ou aux préjugés, des chercheurs qui les exam­i­nent.
 
Pour ter­min­er, je dois émet­tre qua­tre réserves.

La pre­mière, sans doute la moins impor­tante, con­cerne le titre du livre. Je ne sais pas si la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste mérite vrai­ment le qual­i­fi­catif de « géné­tique néolibérale ». Après tout, toute l’é­tude du vivant sait que celui-ci est le pro­duit de la sélec­tion naturelle, dont Marx remar­quait déjà – S. McK­in­non le rap­pelle – la prox­im­ité avec la struc­ture économique de la con­cur­rence cap­i­tal­iste. Mais on ne peut réfuter une sci­ence, ni même une pseu­do-sci­ence, par sa prox­im­ité réelle ou sup­posée avec des posi­tions poli­tiques ; au demeu­rant, la remar­que de Marx ne l’empêchait nulle­ment de con­sid­ér­er la théorie de Dar­win comme l’une des plus impor­tantes jamais effec­tuées. La psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste évo­querait-elle réelle­ment la vision dite néolibérale que cela ne con­stituerait en rien un argu­ment con­tre sa valid­ité sci­en­tifique (cela peut expli­quer son suc­cès, mais c’est autre chose). Je regrette donc un peu que le livre, qui présente des argu­ments sur le ter­rain sci­en­tifique, mette dans son titre prin­ci­pal l’ac­cent sur cette dimen­sion somme toute annexe.

Ma sec­onde réserve est que lorsqu’elle abor­de la cou­tume très répan­due appelée « prix de la fiancée », qui oblige un homme à vers­er des biens à sa belle-famille pour pou­voir de mari­er, S. McK­in­non con­teste qu’il s’agisse d’un achat. Plus exacte­ment, selon elle, ce n’est pas l’épouse, ou des droits sur l’épouse, que le mari achète, mais sa pro­pre lib­erté – pour preuve, les formes de dépen­dance dans lesquelles il est réduit s’il ne paye pas. Cette inter­pré­ta­tion a, il me sem­ble, à peu près autant de sens que si l’on expli­quait qu’au­jour­d’hui, lorsqu’on achète une voiture, on ne paye pas pour elle, mais pour racheter sa pro­pre lib­erté, que l’on perdrait si l’on empor­tait la voiture sans la pay­er.

Franz Boas (1858–1942), cri­tique de l’évo­lu­tion­nisme
et fon­da­teur de « l’an­thro­polo­gie cul­turelle »

Le troisième point est que si la plu­part des cri­tiques émis­es par S. McK­in­non à l’encontre de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste empor­tent mon adhé­sion, je ne m’identifie pas pour autant à sa fil­i­a­tion, qui est celle de « l’anthropologie cul­turelle » améri­caine. On doit certes oppos­er à la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste le fait que dans l’espèce humaine, les gènes ne com­man­dent pas de manière immé­di­ate le com­porte­ment des indi­vidus (même sur un plan sta­tis­tique). L’action des gènes, même lorsqu’elle existe, ne s’exerce à de rares excep­tion près que par l’intermédiaire de la cul­ture, qu’il est impos­si­ble de ramen­er à une sim­ple logique de trans­mis­sion géné­tique ; on ne peut donc faire l’économie de la com­préhen­sion des traits cul­turels (et des struc­tures objec­tives qui les sou-ten­dent) lorsque l’on veut pénétr­er un tant soit peu le com­porte­ment humain dans son immense diver­sité. Mais cela ne veut pas dire, ain­si que le sug­gère S. McK­in­non, que la cul­ture soit sus­pendue dans les airs et qu’elle soit libre de toute con­trainte et de toute déter­mi­na­tion. La théorie marx­iste – le matéri­al­isme – per­met pré­cisé­ment de com­pren­dre que n’importe quel mode de vie ne pro­duit pas n’importe quelle organ­i­sa­tion sociale, ni n’importe quel mode de représen­ta­tion des rela­tions sociales (la cul­ture). Insis­ter sur la diver­sité et l’unicité des cul­tures n’est pas en soi illégitime, à con­di­tion de ne jamais per­dre de vue leur unité pro­fonde, et les fils invis­i­bles mais fort qui relient ces cul­tures aux con­di­tions matérielles objec­tives d’existence des hommes.

Enfin, un point essen­tiel : il me faut soulign­er que ma con­nais­sance de la biolo­gie en général, et de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste en par­ti­c­uli­er, est extrême­ment lim­itée ; pour tout avouer, elle se borne aux cri­tiques que lui ont adressées quelques adver­saires. Il est donc pos­si­ble que ces cri­tiques, si légitimes qu’elles soient pour une cer­taine pro­duc­tion se récla­mant de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste, ne dis­qual­i­fient pas cette dis­ci­pline dans son ensem­ble. En clair, il est pos­si­ble que les cri­tiques s’adressent à la car­i­ca­ture d’une branche sci­en­tifique, non à cette branche sci­en­tifique elle-même. Si d’aventure, un lecteur sait me con­seiller un ouvrage qui réponde à ces cri­tiques – en par­ti­c­uli­er, à la plus fon­da­men­tale d’entre elles : le car­ac­tère arbi­traire du choix des traits naturels par rap­port aux traits cul­turels – je me ferai un devoir de le lire et, éventuelle­ment, de révis­er tout ou par­tie de mon juge­ment.

25 commentaires

  1. Je con­firme votre dernier para­graphe, ce livre ressem­ble vrai­ment à la cri­tique super­fi­cielle d’une car­i­ca­ture.
    Per­son­ne ne dit que les com­porte­ments sont géné­tique­ment déter­minés. Les gènes définis­sent un ensem­ble de con­traintes au sein desquelles de mul­ti­ples vari­a­tions cul­turelles peu­vent évoluer. S’il n’ex­is­tait aucune con­trainte géné­tique, on devrait observ­er une bien plus grande diver­sité cul­turelle. Pourquoi n’ex­iste-t-il aucune cul­ture dans laque­lle on tue ses pro­pres enfants pour élever ceux des autres non appar­en­tés ? Aucune cul­ture dans laque­lle les hommes préfèrent les femmes âgées aux femmes jeunes (pub­ères)? Etc.

    1. Avatar de Inconnu
      Jean-Marc Pétillon

      Pour ce qui est de l’a­vant-dernière ques­tion (“Pourquoi n’ex­iste-t-il aucune cul­ture dans laque­lle on tue ses pro­pres enfants pour élever ceux des autres non appar­en­tés?”), c’est sim­ple : parce que ce n’est pas pos­si­ble… Si, dans une société don­née, les par­ents tuaient sys­té­ma­tique­ment leurs pro­pres enfants, il n’y aurait pas d’ “enfants des autres” à élever, il n’y aurait plus d’en­fants du tout, et cette société dis­paraî­trait avant d’avoir pu être observée 🙂 En revanche, comme l’ethno­gra­phie le mon­tre, il y a de nom­breuses sociétés où l’in­vestisse­ment parental est large­ment décon­nec­té de la par­en­té biologique, et il y a aus­si des sociétés qui ont poussé la pra­tique de l’in­fan­ti­cide à des niveaux assez impres­sion­nants…

  2. Pour ce qui est du car­ac­tère soi-dis­ant arbi­traire du choix des traits naturels par rap­port aux traits cul­turels, cet argu­ment ne reflète que l’ig­no­rance de l’au­teure de la biolo­gie.

    Ce choix n’est évidem­ment pas du tout arbi­traire, il découle générale­ment d’ob­ser­va­tions qui ont été faites à tra­vers de nom­breuses espèces. Car la plu­part des raison­nements tenus en psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste pour l’hu­main sont les mêmes que ceux tenus en biolo­gie évo­lu­tion­niste pour les autres espèces. Ils découlent sim­ple­ment de l’ap­proche nat­u­ral­iste de l’être humain, refu­sant de le traiter comme une excep­tion “hors de la nature”. Dans toutes ces analy­ses inter-espèces, l’hu­main n’est qu’un point dans la masse, qu’il n’y a pas lieu de sin­gu­laris­er.

    Pour don­ner un exem­ple, la qua­si-total­ité des argu­ments de psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste sur les dif­férences homme/​femme découlent du même tra­vail fait dans d’autres espèces. Et tout découle en gros de la théorie de l’in­vestisse­ment parental (dif­féren­tiel entre H et F). Les références essen­tielles sont Bate­man et Trivers. Lisez par exem­ple ce chapitre (qui date de 1972!):
    http://www1.appstate.edu/~kms/classes/psy2664/Documents/trivers.pdf
    Lisez aus­si Socio­bi­ol­o­gy de Wil­son. Lisez-le dans le texte (l’édi­tion récente du 25 ème anniver­saire est très bien), ne lisez pas les com­men­taires de com­men­taires de gens qui ne l’ont pas lu ! Vous serez sur­pris.
    Il y a aus­si des résumés mod­ernes plus digestes et à jour, par Dawkins, Dia­mond, Buss et Pinker. Qui ceci dit en pas­sant n’est pas un chercheur en psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste mais un excel­lent vul­gar­isa­teur de ce domaine.

  3. En effet ça sem­ble être surtout une cri­tique dû à une mau­vaise com­préhen­sion (je ne m’y con­nais pas plus que vous) ; mais j’ai du mal à me dire que des gens puis­sent réelle­ment penser que le géné­tique agit tout. Il s’a­gi­rait plutôt d’un fac­teur par­mi d’autres qui accentue cer­taines ten­dances (un petit exem­ple sim­ple : type d’odor­at (déter­miné aléa­toire­ment) => pres­sion sociale pos­si­ble pour l’ex­is­tence de douch­es, préférence pour cer­tains par­fum etc).
    Après il peut aus­si s’a­gir, mais je m’a­vance douce­ment, de la même con­fu­sion qu’avec le con­trac­tu­al­isme. Dans ce dernier il ne s’ag­it pas de penser les orig­ines de l’hu­man­ité comme la for­ma­tion d’un con­trat sociale fait du jour au lende­main (reproche énon­cé par Durkheim dans La divi­sion sociale du tra­vail, p.179, éd puf, à l’en­con­tre du con­trac­tu­al­isme) mais de penser les con­di­tions actuelles dans lesquelles la société peut être trans­former, envis­ager, sous forme de con­trat entre les indi­vidus en vue de le trans­former. En somme, à se deman­der si c’est le géné­tique ou le sociale qui agit on tombe dans l’énigme de l’œuf ou la poule ?
    Vous avez l’air d’avoir envie de lire donc je ne résiste pas à vous con­seiller La société des indi­vidus de Nor­bert Elias. C’est un mon­u­ment, vous devez cer­taine­ment le con­naître. Dans le cas con­traire, et bien au moins, j’au­rais servi à quelque chose.

  4. Avatar de Inconnu
    Romain Mozzanega

    Bon­jour Christophe, je tiens avant tout à dire com­bi­en vos travaux sont utiles dans un domaine (l’anthropolologie et plus indi­recte­ment l’archéologie) où mal­heureuse­ment, en France, depuis quelques décen­nies, le champ est lais­sé presqu’entièrement libre aux spécu­la­tions socio­bi­ologiques et libérales. De la riche tra­di­tion inspirée par l’approche marx­iste, seul Mau­rice Gode­lier écrit encore dans le domaine de l’anthropologie. Ses derniers livres sont sérieux mais ils ont aban­don­né toute référence aux out­ils que la marx­isme avait pu fournir à ses ouvrages plus anciens. C’est pourquoi vos “Con­ver­sa­tions sur l’origine des iné­gal­ités” sont si pré­cieuses. Elle réac­tive de façon intel­li­gente et doc­u­men­tée l’impulsion don­née à la péd­a­gogie mil­i­tante exigeante par le grand Gor­don V. Childe. (Et de ce seul point de vue, déjà, elle a plus que sa place à côté de l’œuvre de Piket­ty…)
    Je voudrais réa­gir ici plus spé­ci­fique­ment aux remar­ques de Franck Ramus (dans le com­men­taire à votre note de lec­ture qu’on trou­ve un peu plus haut) qui vise le livre de Susan McK­in­non : il s’agirait d’une « cri­tique super­fi­cielle d’une car­i­ca­ture », rédigée par une auteure « igno­rante de la biolo­gie » et qui viendrait s’ajouter, vis­i­ble­ment, à la longue liste des « com­men­taires de com­men­taires de gens qui n’ont pas lu » Edward O. Wil­son. Alors, la cri­tique de la socio­bi­olo­gie, une cri­tique d’amateur défor­mant son objet ? Cette façon de défendre la socio­bi­olo­gie est en réal­ité aus­si vieille qu’elle. Car il faut savoir que l’accusation de déter­min­isme géné­tique, de réduc­tion­nisme ou encore de légiti­ma­tion du statu quo a été lancée très tôt con­tre l’approche socio­bi­ologique, aux Etats-Unis d’abord, et dès le début des années 70. Portée par le col­lec­tif « Sci­ence for the Peo­ple » – et par sa revue – cette per­spec­tive cri­tique est née de la prise de con­science du rôle nou­veau joué par la sci­ence (une cer­taine sci­ence…) dans les proces­sus de légiti­ma­tion de la société cap­i­tal­iste et dans l’alimentation de l’arsenal de guerre des pays impéri­al­istes (lors de la guerre du Viet­nam en par­ti­c­uli­er). Cette forte tra­di­tion cri­tique, qu’on nomme aus­si par­fois « The rad­i­cal sci­ence move­ment », est encore active de nos jours, en Angleterre et aux Etats-Unis surtout (mais peu en France, mal­heureuse­ment). En voici quelques grandes étapes en ter­mes de pub­li­ca­tion :

    — Hilary Rose and Steven Rose, “Sci­ence and Soci­ety”, Pel­i­can Book, 1969 ;
    — Hilary Rose and Steven Rose (edi­tors), “The rad­i­cal­i­sa­tion of sci­ence. Ide­ol­o­gy of/​in the nat­ur­al sci­ences”, et “The polit­i­cal econ­o­my of Sci­ence”, MacMil­lan Press, 1976 (trad. fran. par­tielle dans “L’Idéologie de/​dans la sci­ence” au Seuil sous l’impulsion de Jean-Marc Lévy-Leblond) ;
    — The Ann Arbor Sci­ence for the Peo­ple Col­lec­tive, “Biol­o­gy as a social weapon”, Burgess, 1977 ;
    — Steven Rose and The Dialec­tics of Biol­o­gy Group (edi­tor), “Against bio­log­i­cal deter­min­ism” et “Towards a lib­er­a­to­ry biol­o­gy”, Alli­son and Bus­by, 1982 ;
    — Steven Rose, R. C. Lewon­tin, Leon J. Kamin, “Not in our genes. Biol­o­gy, ide­ol­o­gy and human nature”, Pan­theon books, 1984 (tra. fran. “Nous ne sommes pas pro­gram­més. Géné­tique, hérédité, idéolo­gie”, La décou­verte, 1985) ;
    — Richard Lewins and Richard Lewon­tin, “The dialec­ti­cal biol­o­gist”, Har­vard U. P., 1985 ;
    — Steven Rose, “Life­lines. Life beyond the gene”, Oxford U. P., 1997 ;
    — Richard C. Lewon­tin, “The triple helix. Gene, organ­ism and envi­ron­ments”, Har­vard U. P., 2000 (trad. fran. “La triple hélice. Les gènes, l’organisme, l’environnement”, Seuil, 2003) ;
    — Hilary Rose and Steven Rose (edi­tors), “Alas poor Dar­win. Argu­ments against evo­lu­tion­ary psy­chol­o­gy”, Vin­tage, 2001 ;
    — Richard Lewon­tin and Richard Lewins, “Biol­o­gy under the influ­ence. Dialec­ti­cal essays on ecol­o­gy, agri­cul­ture and health”, Month­ly review press, 2007

    (Suite au prochain post)

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    Romain Mozzanega

    On peut ajouter à cette liste des arti­cles épars de Stephen Jay Gould, le très bon livre de Mar­shall Sahlins, “The use and abuse of biol­o­gy. An anthro­po­log­i­cal cri­tique of socio­bi­ol­o­gy”, 1976 (trad. fran. “Cri­tique de la socio­bi­olo­gie. Aspects anthro­pologiques”, Gal­li­mard, 1980), la cri­tique déca­pante du philosophe des sci­ences Philip Kitch­er, “Vault­ing ambi­tion. Socio­bi­ol­o­gy and the quest for human nature”, MIT Press, 1985, et la syn­thèse tou­jours très utile du jour­nal­iste sci­en­tifique Pierre Thuiller, “Les biol­o­gistes vont-ils pren­dre le pou­voir ? La socio­bi­olo­gie en ques­tion”, Com­plexe, 1981.
    Ce rap­pel bib­li­ographique nous mon­tre plusieurs choses.
    Pre­mière­ment, nous ne sommes pas dému­nis : il existe une forte tra­di­tion de cri­tique de la socio­bi­olo­gie et de son avatar con­tem­po­rain la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste. Et une par­tie des auteurs qui s’en récla­ment dis­ent employ­er des out­ils de réflex­ion marx­istes (Steven Rose, Richard Lewon­tin) ou bien ont une cer­taine sym­pa­thie pour cer­taines prob­lé­ma­tiques marx­istes (Stephen J. Gould).
    Deux­iè­ment, on peut – et on a – con­testé les cri­tiques for­mulées dans ces ouvrages. Mais le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne sont pas le fait de touche à tout ou de dilet­tantes se piquant de juger la valid­ité du tra­vail d’un spé­cial­iste. Les auteurs cités plus haut ont lu les œuvres qu’ils cri­tiquent et cer­tains l’ont fait à par­tir d’un point de vue interne au domaine ques­tion­né, c’est-à-dire qu’ils l’ont fait en tant que paléon­to­logue (Gould), généti­cien des pop­u­la­tions (Lewon­tin) ou encore spé­cial­iste du cerveau (S. Rose). Ces auteurs sont des autorités recon­nues dans leur domaine et étaient jusqu’à peu encore des chercheurs act­ifs. Pour le dire autrement, ils avaient les uns et les autres une cer­taine « con­nais­sance » de la « biolo­gie »…
    Troisième­ment, le com­bat de ces auteurs con­tre ce qu’ils con­sid­èrent être une mau­vaise façon de faire de la sci­ence est un com­bat qui néces­site une vig­i­lance per­ma­mente. Les feux du déter­min­isme et du réduc­tion­nisme se ral­lu­ment sans cesse, depuis que la géné­tique et la biolo­gie molécu­laire font fig­ure de graal expli­catif dans l’étude du vivant et de son évo­lu­tion. La psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste (dont les pré­ten­tions sont âpre­ment réfutées dans le livre col­lec­tif “Alas poor Dar­win”, cité plus haut) n’est que l’avatar con­tem­po­rain de la vieille socio­bi­olo­gie, qui n’ose plus telle­ment dire son nom depuis les cri­tiques rad­i­cales des années 70 et 80. Nous en avons con­nu en France un écho pop­u­laire avec la série « Un gars, une fille » (avec Jean Dujardin et Alexan­dra Lamy), cette ver­sion mod­erne et urbaine du cou­ple Tarzan et Jane, et avec des livres comme “Les hommes vien­nent de Mars, les femmes vien­nent de Vénus”, ou “Pourquoi les hommes mentent et les femmes ne savent pas lire une carte routière”, qui par­ticipent de la même veine.

    (Suite au prochain post)

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    Romain Mozzanega

    Enfin, quelques mots à pro­pos des protes­ta­tions et des déné­ga­tions des ten­ants du socio­bi­ol­o­gisme. Dès les pre­mières heures de la cri­tique rad­i­cale de la socio­bi­olo­gie, ses représen­tants ont crié à l’injustice : non, ils n’avaient pas écrit ni dit ce qu’on leur reprochait d’avoir écrit ou dit ! Cette tech­nique de défense est en réal­ité un des effets de la cri­tique : elle témoigne de sa légitim­ité poli­tique. Au sens où, même dans l’Amérique des années 80, il était dif­fi­cile pour un « sci­en­tifique » d’Harvard de porter haut et fort, de façon pleine­ment assumée, des thès­es pou­vant être asso­ciées à une con­cep­tion affir­mant que « la biolo­gie est la clé de la nature humaine » (E. O. Wil­son, “On Human Nature”, Har­vard U. P., 1978, p. 13) et qu’en con­séquence « un unique et solide fil relie la con­duite des colonies de ter­mites et des trou­peaux de din­dons au com­porte­ment social de l’homme » (E. O. Wil­son, “Socio­bi­ol­o­gy”, Har­vard U. P., p. 129). Et de fait, quand on lit les ouvrages de Wil­son, on ren­con­tre tout et son con­traire : des affir­ma­tions géné­tique­ment déter­min­istes et d’autres qui se défend­ent de l’être, des phras­es au con­di­tion­nel … qui passent sub­rep­tice­ment à l’indicatif deux para­graphes plus bas, etc. Pour que le lecteur de ce site puisse se faire un début d’idée (avant, s’il juge que cela en vaut la peine, d’aller lire les ouvrages dis­cutés), je fais fig­ur­er dans un prochain post un petit flo­rilège du déter­min­isme géné­tique spon­tané de quelques savants socio­bi­ol­o­gistes.

    (Suite au prochain post)

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    Romain Mozzanega

    DAWKINS :

    « Nous sommes des machines des­tinées à assur­er la survie des gènes, des robots pro­gram­més de façon aveu­gle pour trans­porter et préserv­er les molécules égoïstes appelées gènes » (We are sur­vival machines-robot vehi­cles blind­ly pro­grammed to pre­serve the self­ish mol­e­cules known as genes » (pré­face de l’édition de 1976 de « Le gène égoïste », trad. fra. : Mengès, Paris, 1978, p. 11 )

    E. O. WILSON :

    « Dans une société de chas­seurs, les hommes chas­sent et les femmes restent à la mai­son. Cette ten­dance mar­quée sub­siste dans la plu­part des sociétés agri­coles et indus­trielles et, en se fon­dant sur ce seul fait, on peut croire qu’elle est d’origine géné­tique (…) Mon hypothèse est que cette ten­dance géné­tique est assez forte pour être à la source d’une divi­sion du tra­vail très mar­quée, même par­mi les sociétés futures qui seront les plus libres et les plus égal­i­taires (…) Même avec une édu­ca­tion iden­tique et un accès égal à toutes les pro­fes­sions, les hommes vont prob­a­ble­ment con­tin­uer à jouer un rôle majeur dans la vie poli­tique, dans le com­merce et dans la sci­ence » (In hunter-gath­er­er soci­eties, men hunt and women stay at home. This strong bias per­sists in most agri­cul­tur­al and indus­tri­al soci­eties and, on that ground alone, appears to have a genet­ic ori­gin (…) My own guess is that the genet­ic bias in intense enough to cause a sub­stan­tial divi­sion of labor even in the most free and most egal­i­tar­i­an of future soci­eties (…) , even with iden­ti­cal édu­ca­tion and equal access to all pro­fes­sions, mens are like­ly to con­tin­ue to play a dis­pro­por­tion­ate rôle in polit­i­cal life, busi­ness and sci­ence) (« Human Decen­cy is Ani­mal », New York Times Mag­a­zine, Octo­ber 12, 1975, pp. 38–50)

    « La biolo­gie est la clé de la nature humaine » (Biol­o­gy is the key to human nature) (« On Human Nature », Har­vard U. P., 1978, p. 13 ; trad.. fra. « L’Humaine nature. Essai de socio­bi­olo­gie », Stock, 1979, p. 43)

    « Avec le temps, beau­coup de con­nais­sances con­cer­nant le fonde­ment géné­tique du com­porte­ment social s’accumuleront ; et peut-être dis­posera-t-on de tech­niques per­me­t­tant de mod­i­fi­er les com­plex­es de gènes grâce à l’ingénierie molécu­laire et à la sélec­tion rapi­de par clon­age (…) De nou­veaux types de rap­ports soci­aux pour­raient alors être mis en place petit à petit. On pour­rait être en mesure d’imiter géné­tique­ment la famille nucléaire presque par­faite du gib­bon à mains blanch­es ou les har­monieuses com­mu­nautés d’abeilles » (Human genet­ics is now grow­ing quick­ly along with all oth­er branch­es of sci­ence. In time, much knowl­edge con­cern­ing the genet­ic fon­da­tion of social behav­ior will accu­mu­late, and tech­niques may become avail­able for alter­ing gene com­plex­es by mol­e­c­u­lar engi­neer­ing and rapid sélec­tion through cloning … New pat­terns of social­i­ty could be installed in bits and pièces. It might be pos­si­ble to imi­tate genet­i­cal­ly the more near­ly per­fect nuclear fam­i­ly of the white-hand­ed gib­bon or the har­mo­nious sis­ter­hoods of hon­ey­bees. )(« On Human Nature », p. 208 ; trad.. fra. « L’Humaine nature. Essai de socio­bi­olo­gie », Stock, 1979, p. 214)

    (Suite au prochain post)

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    Romain Mozzanega

    Flo­rilège (suite) :

    WILSON :

    « Oui, nous avons une prédis­po­si­tion à être xéno­phobes, à être chau­vins, à nous iden­ti­fi­er avec un groupe de type famil­ial qui occupe un ter­ri­toire par­ti­c­uli­er. Tout cela est très sim­ple et clair ; il ne saurait en résul­ter de dom­mages à moins que cette xéno­pho­bie n’exacerbe des sen­ti­ments nation­al­istes, raci­aux ou eth­niques, qui peu­vent alors devenir meur­tri­ers » (Yes, we have a pre­dis­po­si­tion to be xeno­pho­bic, to be chau­vin­is­tic, to iden­ti­fy with a fam­i­ly­like group that occu­pies a par­tic­u­lar ter­ri­to­ry. This is all quite naked and open, and it’s not harm­ful unless it exac­er­bates nation­al­is­tic feel­ings or racial or eth­nic feel­ings, which can then become dead­ly.) (Inter­view de Wil­son dans « Omni », feb­ru­ary 1979, p. 99)

    « La société par­faite, c’est-à-dire débar­rassée de tout con­flit et mue par un total altru­isme et une totale coopéra­tion, n’est pos­si­ble que si tous les mem­bres de cette société sont géné­tique­ment iden­tiques » (The per­fect soci­ety, one wich lacks con­flict and which acts with com­plete altru­ism and coopéra­tion, is pos­si­ble only when all peo­ple are genet­i­cal­ly iden­ti­cal » (« Peo­ple Mag­a­zine », novem­ber 1975)

    « un unique et solide fil relie la con­duite des colonies de ter­mites et des trou­peaux de din­dons au com­porte­ment social de l’homme » (« Socio­bi­ol­o­gy », p. 129)

    « I am sug­gest­ing a mod­i­fi­ca­tion of sci­en­tif­ic human­ism through the recog­ni­tion that the men­tal process­es of reli­gious belief – con­se­cra­tion of per­son­al and group iden­ti­ty, atten­tion to charis­m­mat­ic lead­ers, mythopoeism, and oth­ers – rep­re­sent pro­grammed pre­dis­po­si­tions whose self-suf­fi­cient com­po­nents were incor­po­rat­ed into the neur­al appa­ra­tus of the brain by thou­sands of gen­er­a­tions of
    genet­ic evo­lu­tion. As such they are pow­er­ful, inerad­i­ca­ble, and at the cen­ter of human exis­tence. » (« On Human natur »e, p. 206–207)

    « Now there is rea­son to enter­tain the view that the cul­ture of each soci­ety trav­els along one or the oth­er of a set of evo­lu­tion­ary tra­jec­to­ries whose full array is con­strained by the genet­ic rules of human nature. While broad­ly scat­tered from an anthro­pocen­tric point of view, this array still rep­re­sents only a tiny sub­set of all the tra­jec­to­ries that would be pos­si­ble in the absence of the genet­ic con­straints » (« On Human nature », p. 207).

    TRIVERS, DE VORE, E. O. WILSON :

    « It’s time we start­ed view­ing our­selves as hav­ing bio­log­i­cal, genet­ic and nat­ur­al com­po­nents to our behav­ior. And that we should start set­ting up a phys­i­cal and social world wich match­es thoses ten­den­cies » (dans la brochure présen­tant le film « Socio­bi­ol­o­gy : Doing What Comes Nat­u­ral­ly », où les trois auteurs évo­quent aus­si « the male’s nat­ur­al phys­i­cal free­dom and the female’s more vul­nérable child­bear­ing nature »…)

  9. Je remar­que qu’il n’y a aucun argu­ment de fond ci-dessus.
    Le “flo­rilège” ne peut con­va­in­cre que les biolo­phobes. Appel­er ça un flo­rilège ne rem­place pas l’analyse de chaque affir­ma­tion à la lueur de don­nées disponibles.
    J’ai lu Gould, Lewon­tin et Rose. Le moins qu’on puisse dire est qu’ils ne sont pas con­va­in­cants, et que leur raison­nement est plus guidé par l’idéolo­gie que par les don­nées. Steven Pinker en a fait une excel­lente analyse et y a bien répon­du dans The blank slate.

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      Romain Mozzanega

      Vous faites erreur, il y a deux argu­ments là où vous n’en voyez aucun :
      Le pre­mier, c’est qu’il est faux de laiss­er enten­dre que la cri­tique de la psy­cholo­gie évo­lu­tion­niste (ou de son ancêtre la socio­bi­olo­gie) est une cri­tique igno­rante de la sci­ence biologique, n’ayant pas pris con­nais­sance de l’objet qu’elle cri­tique et inspirée par une volon­té de le car­i­ca­tur­er. Avez-vous répon­du à cet argu­ment ? Cer­taine­ment pas, à mon avis, en lais­sant enten­dre qu’il flat­te de sup­posés « biolo­phobes » ( ?)….
      Le sec­ond, c’est que con­traire­ment à ce que Wil­son pré­tend et à ce que vous dites vous-mêmes pour le défendre des cri­tiques de MacK­in­non (« Per­son­ne ne dit que les com­porte­ments sont géné­tique­ment déter­minés », dans votre pre­mier post), l’approche socio­bi­ologique con­duit bien à affirmer que les com­port­ments humains sont déter­minés par l’héritage géné­tique du pléis­tocène. C’est la seule fonc­tion des textes que j’ai alignés. Là encore, je ne vois pas de votre part l’ombre d’une réponse.
      Enfin, à pro­pos de « Gould, Lewon­tin et Rose », vous avez le droit de ne pas les trou­ver con­va­in­cants, mais que voulez-vous dire quand vous affirmez que « leur raison­nement est plus guidé par l’idéologie que par les don­nées » ? Appelez-vous « idéolo­gie » le fait d’affirmer qu’une cer­taine façon d’expliquer le com­porte­ment humain est réduc­tion­niste parce qu’elle ne se situe pas au bon niveau, et que cette méth­ode a des effets poli­tiques de nat­u­ral­i­sa­tion et de légiti­ma­tion des iné­gal­ités sociales et de genre ? Et « don­née », le fait d’affirmer par exem­ple que « nous avons une prédes­ti­na­tion à être xéno­phobe » sur la seule foi d’une recon­struc­tion hypothé­tique des faits qui auraient présidé au câblage du cerveau humain il y a près de 200 000 ans ?

    2. Où avez lu que “les com­port­ments humains sont déter­minés par l’héritage géné­tique du pléis­tocène”? Quelle source pré­cise ?
      Moi je n’ai rien lu de tel dans les cita­tions que vous avez col­lées. J’y ai lu les mots prédis­po­si­tion, con­trainte, ten­dance, com­posante… Rien qui ne sug­gère un déter­min­isme, au con­traire tous ces mots lais­sent la porte ouverte à d’autres influ­ences.
      Il est d’ailleurs sig­ni­fi­catif que dans votre com­men­taire ci-dessus vous para­phrasiez “prédis­po­si­tion” en “prédes­ti­na­tion”. Entre le mot écrit et celui que vous avez cru lire, il y a une dif­férence de taille !
      La pre­mière chose qui est due à Wil­son, Trivers, Dawkins et autres, c’est de ne pas leur faire dire ce qu’ils ne dis­ent pas. C’est juste une ques­tion d’hon­nêteté.

    3. La deux­ième chose qui leur est due, c’est de ne pas leur attribuer des inten­tions qu’ils n’ont pas. Que ce soit le sobri­quet “néolibéral” de McK­in­non ou votre affir­ma­tion selon laque­lle ils défend­ent le sta­tus quo, là encore il vaut mieux se taire que d’at­tribuer à ces auteurs des inten­tions ou des opin­ions poli­tiques qu’ils n’ont pas affichées et que vous seriez bien en peine de citer.
      Qu’il y ait des gens qui utilisent les don­nées de la géné­tique pour défendre le sta­tus quo, pour s’op­pos­er à toute poli­tique de réduc­tion des iné­gal­ités, bien sûr. Par exem­ple Hern­stein & Mur­ray. Mais pas Wil­son, Trivers et Dawkins.
      De fait,

    4. Troisième­ment, vous (et McK­in­non) sem­blez com­met­tre le sophisme suiv­ant :
      — les résul­tats de la socio­bi­olo­gie et de la géné­tique sem­blent impli­quer des poli­tiques iné­gal­i­taires, néolibérales, etc.
      — je ne veux pas de ces poli­tiques
      — donc il est impor­tant de nier les résul­tats de la socio­bi­olo­gie et de la géné­tique, ils sont for­cé­ment faux, ou en tous cas à force de les nier ils finiront bien par l’être.
      Il me sem­ble que cela revient sim­ple­ment à pren­dre ses désirs pour des réal­ités.

      Les socio­bi­ol­o­gistes et les gens qui s’ap­puient sur les don­nées issues de la biolo­gie ont une atti­tude plus raisonnable. Ils dis­ent en sub­stance : L’hu­man­ité n’est pas exacte­ment telle que nous rêve­ri­ons qu’elle soit. Ne nous voilons pas la face pour autant. Nous aurons plus de chances de résoudre les prob­lèmes de l’hu­man­ité, et en l’oc­cur­rence de réduire les iné­gal­ités, en se fon­dant sur la meilleure con­nais­sance objec­tive pos­si­ble de l’être humain qu’en se racon­tant des his­toires mer­veilleuses.

      Car finale­ment la légiti­ma­tion des iné­gal­ités n’est pas du tout la seule impli­ca­tion pos­si­ble de cette con­nais­sance. Selon les valeurs que l’on a, on peut arriv­er aux con­clu­sions opposées : il y aura certes tou­jours des iné­gal­ités de prédis­po­si­tions dues aux fac­teurs géné­tiques et autres fac­teurs biologiques pré­co­ces, et on pour­ra dif­fi­cile­ment les mod­i­fi­er. Mais une prédis­po­si­tion n’est pas une prédes­ti­na­tion (ne vous en déplaise!), et d’autres fac­teurs entrent aus­si en jeu. A défaut de pou­voir chang­er les fac­teurs biologiques pré­co­ces, on peut ten­ter de mod­i­fi­er l’en­vi­ron­nement des indi­vidus dans le but de réduire autant que pos­si­ble les iné­gal­ités. Ce qui peut con­duire à pré­conis­er toutes les poli­tiques sociales qui vous sont chères.

      D’ailleurs si l’on prend un peu de recul c’est exacte­ment ce que l’on peut observ­er, dans le cas d’un nom­bre crois­sant de trou­bles affec­tant le fonc­tion­nement cog­ni­tif : défi­ciences intel­lectuelles, autisme, etc. On n’a jamais aus­si bien com­pris les bases géné­tiques et biologiques pré­co­ces de ces trou­bles. Et simul­tané­ment, cette con­nais­sance n’a pas con­duit à les dis­crim­in­er mas­sive­ment, au con­traire, on ne s’est jamais aus­si bien occupé des per­son­nes con­cernées, on a imag­iné des pro­grammes d’é­d­u­ca­tion et d’in­ter­ven­tion qui per­me­t­tent de com­penser autant que faire se peut (et encore trop mod­este­ment) leurs prédis­po­si­tions. Heureuse­ment que les chercheurs et médecins qui ont accom­pli cela ne se sont pas lais­sé embobin­er par Gould et Lewon­tin !

      Ceci pour dire que la con­nais­sance sci­en­tifique ne con­tient pas en elle-même d’im­pli­ca­tions poli­tiques. Ce sont les humains qui ont des opin­ions poli­tiques, et qui instru­men­talisent par­fois les con­nais­sances sci­en­tifiques dans le sens qui les arrange. J’ai égale­ment illus­tré ce point à pro­pos des fac­teurs biologiques sous-ten­dant l’ori­en­ta­tion sex­uelle :
      http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article2350

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      Romain Mozzanega

      Mer­ci pour les leçons d’honnêteté que vous jugez bon de me servir. Il est vrai que j’ai écrit un mot à la place d’un autre – ce qui peut d’ailleurs à juste titre être inter­prété comme un lap­sus révélant mes obses­sions cachées. Mais enfin au moins ai-je cité abon­dam­ment les textes de Wil­son, en tra­duc­tion française et en anglais, ce qui lais­sait à cha­cun la pos­si­bil­ité de se faire une pre­mière idée – impar­faite, j’en con­viens – sur ce que cet auteur a pu dire ou écrire. De votre côté, vous sem­blez moins embar­rassé par les règles élé­men­taires de la dis­cus­sion argu­men­tée, quand vous attribuez à Gould et Lewon­tin la volon­té d’« embobin­er » leurs lecteurs, sans même faire allu­sion à une seule ligne de leurs ouvrages – une façon assez courante de « faire dire à un auteur ce qu’il ne dit pas » et de « lui attribuer des inten­tions qu’il n’a pas », non ?

    6. Sur l’hon­nêteté dou­teuse de Gould et sa préférence pour l’idéolo­gie sur les don­nées, voici quelques élé­ments :
      http://journals.plos.org/plosbiology/article?id=10.1371/journal.pbio.1001071
      et un com­men­taire par Trivers lui-même :
      https://www.psychologytoday.com/blog/the-folly-fools/201210/fraud-in-the-imputation-fraud

      Sur la nature et la valid­ité des argu­ments déployés dans le débat sur la socio­bi­olo­gie, il n’y a pas de meilleure référence que Pinker The blank slate, je ne peux ni le repro­duire ici ni faire mieux.

    7. Si l’on laisse de côté la querelle sur Gould et Lewon­tin, j’en con­clus donc que nous sommes d’ac­cord sur le fond, et qu’en fait aucun des prin­ci­paux ten­ants de la socio­bi­olo­gie et du néo­dar­win­isme ne sou­tient l’idée d’un déter­min­isme géné­tique des com­porte­ments humains ?

    8. Avatar de Inconnu
      Romain Mozzanega

      Ma réponse com­por­tait en réal­ité trois autres “volants” ( à cause du nom­bre de car­ac­tères max­i­mum par post) mais mes manips n’ont pas dû fonc­tion­ner. Je les poste à nou­veau.

    9. Avatar de Inconnu
      Romain Mozzanega

      À pro­pos de la cri­tique prin­ci­pale que Rose, Gould et Lewon­tin adressent à E. O. Wil­son, vous dites que dans les textes de cet auteur que j’ai cités « rien ne sug­gère un déter­min­isme ». Nous voilà au cen­tre de la ques­tion. Et pour com­mencer vous avez bien rai­son : ces textes sont rem­plis de ter­mes comme « prédis­po­si­tion », « con­trainte », « ten­dance ». Mais quand je dis que pour la socio­bi­olo­gie et la psy­cholo­gie évo­lu­tive « les com­porte­ments humains sont déter­minés par l’héritage géné­tique du pléis­tocène », je ne suis pas en train de dire que ces dis­ci­plines se tar­guent de prévoir à quelle heure je vais avaler ma prochaine bière… Ce qu’elles affir­ment, en revanche, c’est que nous sommes devenus humains dans un envi­ron­nement bien déter­miné, l’« Envi­ron­nement de l’Évolution Adap­ta­tive » (EEA), comme le rap­pelle C. Dar­mangeat au début de sa note de lec­ture, et qu’au cours de cette péri­ode du Pléis­tocène (en gros de 500 000 à 100 000 ans avant le présent) des aspects uni­versels cru­ci­aux de la nature humaine (des formes de com­porte­ment et de pen­sée) adap­tés à la vie sociale et aux pres­sions envi­ron­nemen­tales d’alors, ont été fixé géné­tique­ment via le mécan­isme de la sélec­tion naturelle. C’est cette base – qu’on peut juger tout de même extrême­ment frag­ile en terme de « don­nées » – qui per­met à des auteurs comme Wil­son, Pinker, Dawkins ou Leda Com­sides et John Too­by d’affirmer que l’architecture de notre esprit, et les formes de nos organ­i­sa­tions sociales, doivent être con­sid­érées comme des adap­ta­tions sculp­tées par la sélec­tion naturelle pour assur­er la répli­ca­tion opti­male des gènes des indi­vidus et de leurs proches par­ents géné­tiques (aug­men­ta­tion de leur fit­ness inclu­sive). On trou­ve ain­si l’idée, chez cer­tains auteurs récents, que des mécan­ismes géné­tiques sta­bil­isés par la sélec­tion naturelle sont à la base de nos prédis­po­si­tions à détester les épinards, à appréci­er les paysages verts en pein­ture – quand ce n’est pas tout sim­ple­ment à pra­ti­quer le viol (Thorn­hill et Palmer, A nat­ur­al his­to­ry of rape : Bio­log­i­cal bases of sex­u­al coer­cion, Mit Press, 2000).
      C’est parce que la « nature humaine » ain­si conçue est fixée par les gènes que les « ten­dances » qui s’expriment en elle vont ren­dre pos­si­bles ou non cer­taines for­ma­tions sociales, cer­tains rap­ports soci­aux. Bien sûr, il est tou­jours pos­si­ble de con­trari­er ces ten­dances, de les con­tre­car­rer ou d’adoucir leurs effets (ce qui per­met à nos auteurs de rejeter le reproche de déter­min­isme), mais il faut savoir que l’on ne va pas con­tre ce qu’exige la nature sans en pay­er les frais. C’est ce que fait bien appa­raître une analo­gie util­isée par Lewon­tin, Rose et Kamin :

      « Il y a, dans la socio­bi­olo­gie, une con­cep­tion de l’action des gènes bien par­ti­c­ulière : selon cette con­cep­tion, les gènes per­me­t­tent que l’on étab­lisse, si on le désire, des formes d’organisation sociale dif­férentes de celles que nous con­nais­sons aujourd’hui, mais au prix de durs efforts et de beau­coup de souf­france psy­chologique. Pour pren­dre une com­para­i­son, on peut, s’il on veut, marcher sur ses genoux : c’est physique­ment pos­si­ble, mais c’est extrême­ment épuisant et douloureux en rai­son de con­traintes anatomiques. Cer­taines organ­i­sa­tions de la société sont plus “naturelles” et donc plus com­modes et plus sta­bles. Les autres formes d’organisation récla­ment pour se main­tenir une dépense con­stante d’énergie. Le bon­heur con­siste à faire ce qui nous est naturel. C’est le sens de l’affirmation (de Wil­son, dans “La Socio­bi­olo­gie”, p. 580) selon laque­lle “cer­tains com­porte­ments pour­ront être changés sans que cela entraîne, dans le vécu, de trou­ble émo­tion­nel ou de perte de créa­tiv­ité. D’autres ne le pour­ront pas.” » (“Nous ne sommes pas pro­gram­més. Géné­tique, hérédité, idéolo­gie”, p. 318).

  10. Avatar de Inconnu
    Romain Mozzanega

    Voici trois exem­ples de la façon dont les ten­dances biologiques (et ultime­ment géné­tiques) sont des con­traintes qui DÉTERMINENT pour les socio­bi­ol­o­gistes ce qui est pos­si­ble ou pas au niveau du COMPORTEMENT et de l’ORGANISATION SOCIALE :

    1) Une « ten­dance » sem­ble inter­dire aux femmes de jouer un rôle sem­blable à celui des hommes dans les domaines poli­tiques, pro­fes­sion­nels et sci­en­tifiques (je rap­pelle ici un texte cité plus haut et que vous n’avez jamais pris la peine de com­menter) :

    « Dans une société de chas­seurs, les hommes chas­sent et les femmes restent à la mai­son. Cette ten­dance mar­quée sub­siste dans la plu­part des sociétés agri­coles et indus­trielles et, en se fon­dant sur ce seul fait, on peut croire qu’elle est d’origine géné­tique (…) Mon hypothèse est que cette ten­dance géné­tique est assez forte pour être à la source d’une divi­sion du tra­vail très mar­quée, même par­mi les sociétés futures qui seront les plus libres et les plus égal­i­taires (…) Même avec une édu­ca­tion iden­tique et un accès égal à toutes les pro­fes­sions, les hommes vont prob­a­ble­ment con­tin­uer à jouer un rôle majeur dans la vie poli­tique, dans le com­merce et dans la sci­ence » (« Human Decen­cy is Ani­mal », New York Times Mag­a­zine, Octo­ber 12, 1975, pp. 38–50)

    2) Une autre « ten­dance », ancrée dans ce que Wil­son décrit comme des « gènes de con­for­mité » (con­former genes !) sem­ble cette fois inter­dire aux hommes et aux femmes, en moyenne, de se libér­er d’une cré­dulité naturelle face aux chefs ou aux lead­ers :

    « Ceci nous mène à la ques­tion essen­tielle­ment biologique de l’évolution de l’« endoc­trin­abil­ité » (Camp­bell, 1972). Il est absur­de­ment aisé d’endoctriner des êtres humains – ils ne deman­dent que ça. » (La socio­bi­olo­gie, p. 555)

    Ain­si ce n’est pas sim­ple­ment que la « nature humaine » per­met qu’on soit endoc­trin­able, c’est qu’elle nous y pousse !

    3) Une nou­velle « ten­dance » pousse la plu­part des indi­vidus à se livr­er à toutes sortes de vio­lences et d’exactions dès que la force et la sur­veil­lance font défaut, si bien qu’il sem­ble bien « naïf » d’imaginer, comme l’ont fait les anar­chistes – et autres révo­lu­tion­naires – qu’une société puisse être organ­isée sans appareil polici­er d’État. On doit ce dernier argu­ment à une expéri­ence touchante, celle du jeune Steven Pinker per­dant ses illu­sions d’anar roman­tique lors d’une grève de la police à Mon­tréal (ça ne s’invente pas…) :

    « Jeune ado­les­cent en plein roman­tisme des années 60, je croy­ais sincère­ment à l’anarchisme de Bak­ou­nine. Je ne pre­nais pas mes par­ents au sérieux quand ils dis­aient que si le gou­verne­ment dépo­sait les armes, ce serait une pagaille mon­stre. Nous avons eu l’occasion de véri­fi­er nos pré­dic­tions respec­tives et con­tra­dic­toires le 17 octo­bre 1969 à 8 heures du matin, quand la police de Mon­tréal s’est mise en grève. À 11 h 20, pre­mière attaque de banque. À midi, la plu­part des mag­a­sins de cen­tre-ville avaient fer­mé à cause des pil­lages. Quelques heures plus tard, des chauf­feurs de taxi avaient mis le feu au garage d’un ser­vice de lim­ou­sines qui leur dis­putait les clients de l’aéroport, un tireur isolé avait abat­tu un offici­er de la police provin­ciale, des émeu­tiers avaient fait irrup­tion dans plusieurs hôtels et restau­rants, et un médecins avait abat­tu un cam­bri­oleur dans sa mai­son de ban­lieue. Au total à la fin de la journée, six ban­ques déval­isées, une cen­taine de mag­a­sins pil­lés, douze feux allumés et trois mil­lions de dol­lars de dégâts sur des biens per­son­nels, jusqu’au moment où les autorités de la ville ont dû faire appel à l’armée, et bien sûr à la police mon­tée pour rétablir l’ordre. Ce test empirique décisif a fait vol­er en éclats mes opin­ions poli­tiques »

    La van­ité du pro­jet poli­tique de l’anarchisme démon­trée sci­en­tifique­ment à l’aide d’une grève de la police à Mon­tréal ! C’est ce genre de naïvetés poli­tiques que l’on trou­ve dans “The blanke slate” (p. 331), un ouvrage où vous dites avoir trou­vé une « excel­lente analyse » de l’idéologie de Gould et Lewon­tin. Gageons que ce n’était pas à cet endroit du livre…

  11. Avatar de Inconnu
    Romain Mozzanega

    Comme ces trois exem­ples l’auront suff­isam­ment mon­tré, ce n’est pas la cri­tique du socio­bi­ol­o­gisme qui a intro­duit la poli­tique dans son objet ; elle s’y trou­vait déjà, et sous la pire des formes, c’est-à-dire comme une NATURALISATION de rap­ports soci­aux qui doivent leur per­ma­nence ou leur fréquence moins à d’hypothétiques câblages neu­ronaux qu’à des forces sociales, économiques et his­toriques curieuse­ment absentes de TOUTES les analy­ses « sci­en­tifiques » menées par Wil­son, Dawkins, et con­sorts. C’est d’ailleurs cette absence de réflex­ion sur le con­texte social et poli­tique dans lequel nais­sent les prob­lé­ma­tiques et les caté­gories de la recherche sci­en­tifique qui fait de votre réflex­ion sur la sci­ence une proie si facile de l’idéologie, juste­ment : cette vision du monde où les faits, ce que vous appelez, avec un air de magie, les “don­nées”, sem­blent par­ler d’eux-mêmes. Puis-je alors ten­ter un con­seil de lec­ture (qui vaut bien, vous en con­vien­drez, votre rap­pel à l’honnêteté !) ? Lisez le livre for­mi­da­ble de Steven Rose, “La mémoire. Des molécules à l’esprit” (traduit au Seuil en 1994) où l’auteur « essaie de situer [sa] pra­tique de lab­o­ra­toire dans ce cadre plus riche et plus com­plexe dont la philoso­phie, la soci­olo­gie et la poli­tique de la sci­ence actuelles ont récem­ment mon­tré qu’il façon­nait l’élaboration des théories sci­en­tifiques et des pro­grammes d’expérimentation » (p. 7).

  12. Pour illus­tr­er ce que je dis­ais, voici un exem­ple de ce que Richard Dawkins pense vrai­ment du déter­min­isme géné­tique :

    Peo­ple seem to have lit­tle dif­fi­cul­ty in accept­ing the mod­i­fi­a­bil­i­ty of “envi­ron­men­tal” effects on human devel­op­ment. If a child has had bad teach­ing in math­e­mat­ics, it is accept­ed that the result­ing defi­cien­cy can be reme­died by extra good teach­ing the fol­low­ing year. But any sug­ges­tion that the child’s math­e­mat­i­cal defi­cien­cy might have a genet­ic ori­gin is like­ly to be greet­ed with some­thing approach­ing despair : if it is in the genes “it is writ­ten”, it is “deter­mined” and noth­ing can be done about it : you might as well give up attempt­ing to teach the child math­e­mat­ics. This is per­ni­cious rub­bish on an almost astro­log­i­cal scale .…. What did genes do to deserve their sin­is­ter jug­ger­naut-like rep­u­ta­tion ? Why do we not make a sim­i­lar bogey out of, say, nurs­ery edu­ca­tion or con­fir­ma­tion class­es ? Why are genes thought to be so much more fixed and inescapable in their effects than tele­vi­sion, nuns, or books ?

    Richard Dawkins (1982) The extend­ed phe­no­type, Oxford Uni­ver­si­ty Press (p. 13)

  13. “une NATURALISATION de rap­ports soci­aux qui doivent leur per­ma­nence ou leur fréquence moins à d’hypothétiques câblages neu­ronaux qu’à des forces sociales, économiques et his­toriques”

    Ici vous pré­sup­posez ce qu’il vous faudrait démon­tr­er.
    Il est de toute façon fal­lac­i­eux de vouloir oppos­er forces sociales et mécan­ismes biologiques. Car qui pro­duit ces forces sociales, économiques et his­toriques, sinon l’homme à l’aide de son cerveau ? Peut-on encore croire que les “forces sociales, économiques et his­toriques” sont des choses qui flot­tent dans l’air indépen­dam­ment des organ­ismes que nous sommes ?

    1. Il ne faut certes pas oppos­er caté­gorique­ment con­struc­tions sociales et biolo­gie. Comme toutes les oppo­si­tions clas­siques héritées de la philoso­phie (inné acquis, indi­vidu société, men­tal physique, etc…) celle-ci a été rel­a­tivisée par un siè­cle de sci­ences. Mais cette oppo­si­tion reste val­able en tant que con­tin­u­um : les deux sont liées, mais les phénomènes soci­aux ne sont pas réductibles à la biolo­gie.

  14. Avatar de Inconnu
    Olivier MONTULET

    Reli­er biolo­gie et com­porte­ments, c’est faire fit de la théorie de l’émer­gence. C’est à dire de l’ap­pari­tion de nou­velles pro­priétés (lois) pro­pre à un nou­veau sys­tème né d’un sys­tème sous-jacent. Avec cette néga­tion de l’émer­gence on pour­rait faire de l’as­tro-physio-soci­olo­gie et dire que la vio­lence est cause du big-bang qui par nature est vio­lent. C’est une erreur courante aujour­d’hui, mais surtout un piège dan­gereux pour la sci­ence, et qui la mène à ne plus être que du sci­en­tisme, de faire des liens de causal­ités là où il n’y a que des coïn­ci­dences. Il faut croire d’abord au hasard pour être cer­tain de décou­vrir les liens de causal­ités s’il en existe. Il n’y a pas plus mau­vais enquê­teur (sauf au ciné­ma) que celui qui ne crois pas au hasard car il élim­ine de fac­to toutes les autres causal­ités que celle que la coïn­ci­dence lui fait pren­dre pour évi­dente.

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