Note de lecture : Dette, 5 000 ans d’histoire (David Graeber)

À long livre, long compte-ren­du…
Voilà un ouvrage qui n’est pas aisé à lire, et moins encore à résumer. Avec lui, David Grae­ber, anthro­po­logue améri­cain aux sym­pa­thies actives pour une cer­taine mou­vance lib­er­taire, a voulu ouvrir de larges per­spec­tives sur un prob­lème d’une brûlante actu­al­ité. Il en résulte un texte fourni (près de 500 pages, hors bib­li­ogra­phie et notes), incon­testable­ment éru­dit, mais sou­vent touf­fu, qui relève, en plus de l’an­thro­polo­gie, de l’é­conomie et de l’his­toire, de la philoso­phie, de la soci­olo­gie et des ques­tions religieuses. Inutile de pré­cis­er que je ne me sens pas les com­pé­tences pour abor­der tous ces aspects ; je suis à peu près ignare en ce qui con­cerne les civil­i­sa­tions et la pen­sée chi­nois­es, indi­ennes ou arabes, et guère moins pour ce qui touche au Moyen Âge occi­den­tal. De même, les longs développe­ments que le livre con­sacre aux ques­tions stricte­ment moné­taires mérit­eraient à eux seuls une dis­cus­sion ser­rée que je ne me sens pas apte à men­er. Ce compte-ren­du (forte­ment) cri­tique ne pré­tend donc pas faire le tour de toutes les ques­tions soulevées par le livre, mais se borne à en relever cer­tains points qui m’ont paru par­ti­c­ulière­ment prob­lé­ma­tiques.

Je le répète, j’ai eu du mal à venir à bout de ce texte ; à présent que j’ai refer­mé le livre, et même après avoir relu les pas­sages qui m’avaient fait réa­gir, je me sens tou­jours inca­pable de résumer en toute cer­ti­tude ses thès­es prin­ci­pales. D’év­i­dence, D. Grae­ber porte un juge­ment négatif sur la dette, quelle qu’elle soit, l’as­so­ciant à la vio­lence et à la dégra­da­tion de l’être humain, et plaide aujour­d’hui pour son annu­la­tion. Mais au-delà de cette général­ité, de nom­breuses et longues pages du livre sus­ci­tent deux inter­ro­ga­tions lanci­nantes, à savoir : « que veut-il dire exacte­ment ? » et « où veut-il en venir ? ».

1) Aux origines : des dettes et des modes de transferts

Com­mençons par le com­mence­ment : la déf­i­ni­tion du con­cept de dette. Le mot, de manière assez évi­dente, recou­vre deux phénomènes très dif­férents, selon la nature de l’oblig­a­tion à laque­lle est soumise le débi­teur. Nous savons tous que « devoir ren­dre » une invi­ta­tion au restau­rant n’a pas du tout le même sens que « devoir ren­dre » un objet emprun­té chez un loueur pro­fes­sion­nel. Dans le pre­mier cas, la dette est pure­ment morale : on se sent certes redev­able de quelque chose, et notre crédi­teur attend peut-être que nous lui retournions la pareille, mais nos oblig­a­tions à son égard ne met­tent en jeu que notre bonne volon­té ; ce n’est pas parce que nous pour­rons dire que « je lui dois un repas » que notre parte­naire aura la pos­si­bil­ité de faire inter­venir la police pour obtenir de moi led­it repas si je tarde trop à lui ren­dre son invi­ta­tion. Autrement dit, la dette que j’ai con­trac­tée en accep­tant l’in­vi­ta­tion est une dette morale, et elle n’est que cela : un man­que­ment de ma part à la rem­bours­er ne pour­ra pas être légitime­ment sanc­tion­né par l’emploi de la vio­lence sociale. Dans le sec­ond cas, celui d’un emprunt en bonne et due forme auprès d’un loueur, l’oblig­a­tion est tout ce qu’il y a de plus tan­gi­ble : si l’on ne rend pas l’ob­jet dû, le mag­a­sin peut compter sur les huissiers et les tri­bunaux, autrement dit sur l’emploi de la force sociale­ment légitime, pour me con­train­dre à mes devoirs.
Ain­si, dans sa nature économique, dans ses con­séquences sociales (et, ajouterai-je, dans les atti­tudes morales qu’elle est sus­cep­ti­ble de met­tre en jeu) la dette que l’on a vis-à-vis d’un ami qui a ren­du un ser­vice est fon­da­men­tale­ment dif­férente de celle qu’on a vis-à-vis de ce même ami auquel on a signé une recon­nais­sance. Sans cette dis­tinc­tion, le con­cept de dette devient un fourre-tout englobant des phénomènes qui n’ont pas grand chose à voir les uns avec les autres, con­fon­dant en par­ti­c­uli­er les dimen­sions sociales et morales du phénomène. Pour men­er une telle analyse, on pou­vait s’ap­puy­er très large­ment sur le tra­vail d’A. Tes­tart et sa Cri­tique du don (que je dis­cu­tais dans ce bil­let), en com­mençant par lim­iter le con­cept de dette aux oblig­a­tions strictes qui nais­sent des trans­ferts exi­gi­bles : l’échange et le « trans­fert du troisième type » (t3t), et à en écarter les oblig­a­tions pure­ment morales qui nais­sent du don.
Ce n’est pas la voie qu’emprunte D. Grae­ber (qui con­naît pour­tant d’autres écrits d’A. Tes­tart), qui choisit de ne procéder à aucun moment à une telle délim­i­ta­tion. Plus exacte­ment, si D. Grae­ber paraît sen­tir la néces­sité d’ef­fectuer la dis­tinc­tion entre oblig­a­tion morale et juridique, il en trou­ve la clé dans une tout autre direc­tion :

« La dif­férence entre une ‘dette’ et une sim­ple oblig­a­tion morale n’est pas la présence ou l’ab­sence d’hommes armés qui peu­vent impos­er son respect en s’emparant des biens de l’in­téressé ou en le menaçant de lui cass­er les jambes. C’est sim­ple­ment le fait que le créanci­er a les moyens de pré­cis­er, numérique­ment, com­bi­en lui doit exacte­ment le débi­teur. » (22–23)

Or, le critère choisi par D. Grae­ber (et auquel il tient beau­coup, ne ces­sant d’y revenir au cours du livre) ne per­met nulle­ment de dis­tinguer une dette authen­tique d’une dette pure­ment morale. Pour com­mencer, on voit mal quel sens il y a à qual­i­fi­er de « sim­ple oblig­a­tion morale » une dette qui pour­rait être légitime­ment recou­verte par la men­ace de la vio­lence ; les deux propo­si­tions sont claire­ment antin­o­miques. Inverse­ment, on peut tout à fait être en état de quan­ti­fi­er le coût des cadeaux de Noël qu’on a offert à quelqu’un sans pour autant que son « oblig­a­tion » de les ren­dre devi­enne une dette – ce que sait tout par­ent qui établit son bud­get des fêtes, et qui compte le prix des des jou­ets offerts à des enfants sans espér­er la moin­dre con­trepar­tie1.
D. Grae­ber tient absol­u­ment à ce que la dette soit intrin­sèque­ment liée à la quan­tifi­ca­tion – il revient sur cette idée à de nom­breuses repris­es au cours du livre, au risque d’a­vancer des for­mu­la­tions con­tra­dic­toires avec la précé­dente :

« La façon dont la vio­lence, ou la men­ace de la vio­lence, trans­forme les rap­ports humains en math­é­ma­tiques, appa­raî­tra de nom­breuses fois au cours de ce livre. » (23).

La vio­lence (ou la pos­si­bil­ité d’y avoir recours), dont on vient de lire qu’elle n’avait pas de rap­port avec la déf­i­ni­tion de la dette, se voit donc pro­mue cause pre­mière de la quan­tifi­ca­tion, donc de la dette. Com­prenne qui pour­ra. En tout cas, les chiffres, voilà l’en­ne­mi :

« Tout sys­tème qui réduit le monde à des chiffres ne peut être main­tenu que par les armes, qu’il s’agisse d’épées et de gour­dins ou de ‘bombes intel­li­gentes’ portées par des drones sans pilote. » (472)

Je ne sais s’il existe des sys­tèmes qui « réduisent le monde à des chiffres ». Une telle for­mu­la­tion me sem­ble dis­simuler les rap­ports soci­aux bien plus qu’elle ne les éclaire. En tout cas, le lecteur de D. Grae­ber en déduira que pour libér­er l’hu­man­ité, plutôt que le cap­i­tal­isme, il faut sac­ri­fi­er les math­é­ma­tiques et avec elles, tout ce qui pour­rait cor­re­spon­dre à une ges­tion rationnelle et donc, ô hor­reur, pré­cisé­ment quan­tifiée, de l’ac­tiv­ité économique.
La con­fu­sion se pour­suit avec le rôle de la mon­naie, dont on lit qu’elle car­ac­térise la dette :

« La dif­férence entre une dette et une oblig­a­tion [morale], c’est qu’une dette est quan­tifi­able avec pré­ci­sion. Ce qui néces­site la mon­naie. Ce n’est pas seule­ment que la mon­naie rend pos­si­ble la dette : la mon­naie et la dette entrent en scène exacte­ment au même moment. » (30)

Or, ceci est absol­u­ment faux. S’il n’ex­iste certes pas de mon­naie sans dette (c’est-à-dire sans crédit), la dette est très antérieure à la mon­naie2. La lit­téra­ture anthro­pologique mon­tre que dans des sociétés igno­rant toute forme de mon­naie, il existe des trans­ferts ou des ser­vices tout à la fois exi­gi­bles et pou­vant être dif­férés, don­nant ain­si lieu à une dette. On pense par exem­ple à ces tribus du nord aus­tralien où le cir­con­ciseur devait pro­cur­er une épouse au jeune qu’il ini­ti­ait ; ce faisant, le cir­con­ciseur entrait bel en bien en dette vis-à-vis du jeune et de ses par­ents. Cette dette l’é­tait au plein sens du terme : un man­que­ment à ses oblig­a­tions légiti­mait une expédi­tion armée con­tre le fau­tif.
Résumons-nous : s’il n’ex­iste pas de dette non quan­tifiée, la quan­tifi­ca­tion n’est en rien la cause de la dette ; pas plus que la vio­lence ne trans­forme les rap­ports humains en math­é­ma­tiques, les math­é­ma­tiques n’in­stau­rent la vio­lence dans les rap­ports humains. De même que les dettes morales, l’ex­is­tence d’oblig­a­tions exi­gi­bles, dont cer­taines pou­vaient être dif­férées dans le temps – et donc, l’ex­is­tence de la dette – est sans doute aus­si anci­enne que les sociétés humaines elles-mêmes. Se pos­er le prob­lème de leur appari­tion (en la reliant à tort à celle de la mon­naie) est donc un faux prob­lème : il aurait été beau­coup plus intéres­sant de s’in­ter­roger sur les dif­férentes raisons pour lesquelles on les con­tracte, sur les dif­férents moyens par lesquels on s’en libère et sur les risques encou­rus en cas de non-paiement – un prob­lème jamais abor­dé par D. Grae­ber sous le seul angle per­ti­nent, celui des struc­tures sociales (en d’autres ter­mes, des modes de pro­duc­tion). On y revien­dra.

2) Les premiers paiements

Il est générale­ment admis en anthro­polo­gie sociale que la mon­naie appa­raît avec la richesse (et donc, bien après la dette) : elle est liée au fait que les sociétés instau­rent la pos­si­bil­ité de sol­der cer­taines oblig­a­tions sociales, en pre­mier lieu celles liées au mariage ou à la com­pen­sa­tion des dom­mages physiques, par des biens matériels. Le paiement en mon­naie est alors, ain­si que le dis­ent les juristes, libéra­toire : le gen­dre qui verse la somme con­v­enue aux par­ents de sa future épouse, le meur­tri­er qui paye le prix du sang (le wergeld) aux par­ents de sa vic­time sont libérés de leur dette – ce qui ne sig­ni­fie pas qu’ils le soient tou­jours de toute oblig­a­tion à leur égard.
Dans cette per­spec­tive, la mon­naie, en plus d’un cer­tain nom­bre d’autres pro­priétés, appa­raît comme un équiv­a­lent au tra­vail jusque-là fourni par le gen­dre, voire un sub­sti­tut à la vie elle-même. C’est par­ti­c­ulière­ment clair avec le wergeld, où elle s’im­pose comme une alter­na­tive à la loi du tal­ion. Cer­tains peu­ples for­mu­lent cette équiv­a­lence de manière tout à fait explicite : ain­si, chez les Daribi de Nou­velle-Guinée, les con­flits se ter­mi­naient par une ren­con­tre au cours de laque­lle ceux qui avaient fait le plus de morts dans le groupe adverse présen­taient à celui-ci un cer­tain nom­bre de porcs, selon un tarif con­venu. Les récip­i­endaires bandaient alors leurs arcs, les pointaient vers les invités, puis les abais­saient lente­ment vers les porcs et abat­taient ceux-ci. La guerre était alors ter­minée.
D. Grae­ber tient à s’in­scrire en faux con­tre cette inter­pré­ta­tion, en affir­mant que les mon­naies prim­i­tives (qui fonc­tion­nent dans ce qu’il appelle des « économies humaines ») ne sont jamais des paiements libéra­toires ; elle ne peu­vent com­mencer leur car­rière de mon­naie, de « sub­sti­tuts de vie » qu’avec les débuts de l’esclavage et la vio­lence qu’il pré­sup­pose.

« La ‘mon­naie prim­i­tive’ n’é­tait pas, à l’o­rig­ine, un moyen de pay­er des dettes, quelles qu’elles fussent. C’é­tait une façon de recon­naître l’ex­is­tence de dettes impos­si­bles à rem­bours­er. » (161)

Ces développe­ments s’in­spirent directe­ment de l’œu­vre de Philippe Rospabé (qui pub­lia en par­ti­c­uli­er La dette de vie – aux orig­ines de la mon­naie en 1995). Je n’ai lu aucun des textes de P. Rospabé et ne suis donc en mesure d’en éval­uer de pre­mière main ni les for­mu­la­tions, ni les argu­ments. D. Grae­ber, pour sa part, pro­pose essen­tielle­ment deux cas à son appui.
Un Tiv (pho­togra­phie du début du XXe siè­cle)
Le pre­mier est celui des Tiv, un peu­ple du Nige­ria chez qui le mariage s’ef­fec­tu­ait idéale­ment par « échange de sœurs », et donc sans paiement de biens. Lorsque les hommes ne pou­vaient sat­is­faire à cet idéal (ne serait-ce que par l’un des deux ne pos­sé­dait pas de droits sur une femme à mari­er), ils avaient recours à un sys­tème com­plexe de trans­ferts de ces droits, au tra­vers de l’in­sti­tu­tion dite du tutorat. Le point qui intéresse Grae­ber est que chez les Tiv, il n’ex­is­tait pas réelle­ment de prix de la fiancée ; on pou­vait être amené à vers­er des bar­res de laiton pour con­clure un mariage, mais il ne s’agis­sait pas d’un paiement libéra­toire : les verse­ments au tuteur devaient se pour­suiv­re indéfin­i­ment. De cela, D. Grae­ber con­clut que chez les Tiv, la mon­naie ne ser­vait pas à pay­er (pour les mariages), mais à recon­naître l’im­pos­si­bil­ité de pay­er. Et comme les Tiv, par ailleurs, pra­ti­quaient l’esclavage, achetant et ven­dant les pris­on­niers de guerre, il ajoute que la pos­si­bil­ité que la mon­naie joue son rôle de moyen de paiement n’avait pu être instau­rée que par la vio­lence.
La démon­stra­tion est sim­i­laire en ce qui con­cerne un autre peu­ple d’Afrique noire, celui des Lele – qui, pour sa part, pra­ti­quait indis­cutable­ment le prix de la fiancée, sous forme de tis­sus de raphia. D. Grae­ber affirme que « c’est seule­ment quand la vio­lence s’in­tro­dui­sait dans l’équa­tion qu’il pou­vait être ques­tion d’a­cheter ou de ven­dre des per­son­nes » (177), expli­quant qu’en cas de wergeld non payé par le mem­bre d’un autre vil­lage, un indi­vidu pou­vait déléguer à son pro­pre vil­lage le recou­vre­ment de la créance : son vil­lage lui ver­sait le wergeld, et se chargeait ensuite de le récupér­er manu mil­i­tari auprès du vil­lage débi­teur.
Ces deux exem­ples ne prou­vent cepen­dant nulle­ment ce qu’on veut leur faire dire ici. Dans le cas des Lele, tout dépend de la manière dont on doit com­pren­dre l’ex­pres­sion « acheter ou ven­dre des per­son­nes ». Si on l’en­tend au sens strict, celle de l’esclavage, alors l’af­fir­ma­tion n’est qu’une tau­tolo­gie : on ne voit guère com­ment l’esclavage pour­rait exis­ter sans vio­lence. Mais si on lui accorde la portée plus générale que D. Grae­ber veut lui don­ner, à savoir que seule la vio­lence per­me­t­trait l’équiv­a­lence entre des paiements en biens et le trans­fert de cer­tains droits sur les per­son­nes, ni les Tiv ni les Lele ne prou­vent rien de cela. Chez les Tiv, la mon­naie existe ; elle ne sert sim­ple­ment pas à acquérir des droits sur les femmes… ce qu’elle fait chez les Lele, où il n’est nul besoin de suiv­re le détour com­pliqué emprun­té par D. Grae­ber pour trou­ver l’usage de la vio­lence : un mari qui aurait pris femme sans pay­er le prix de la fiancée, ou des par­ents qui n’au­raient pas livré leur fille après avoir perçu ce prix se seraient tout autant exposés à l’ex­er­ci­ce de la vio­lence de la part de leur créanci­er. Non parce que la vio­lence jouerait dans cette affaire le rôle de deus ex machi­na de la mon­naie et de la dette que lui prête D. Grae­ber, mais parce qu’elle est insé­para­ble de l’exi­gi­bil­ité du trans­fert, exi­gi­bil­ité qui, répé­tons-le, exis­tait bien avant la mon­naie.
Ajou­tons que même si l’ex­em­ple des Tiv prou­vait bel et bien la thèse par l’ou­vrage, il ne pour­rait être général­isé sans autre forme de procès à l’ensem­ble des sociétés pour appuy­er l’idée que partout, l’esclavage (donc la vio­lence) aurait été l’in­sti­tu­tion fon­da­trice entraî­nant à sa suite la mon­naie, sous la forme des paiements de mariage et du wergeld. La Nou­velle-Guinée, par exem­ple, vaste zone au sein de laque­lle le prix de la fiancée et le wergeld étaient pra­tiqués et l’esclavage incon­nu, représente un con­tre-exem­ple fla­grant à ce scé­nario.
Un prix de la fiancée de nos jours en Nou­velle-Guinée.

3) Dimensions politiques

Comme je l’ai dit en intro­duc­tion, je ne com­menterai pas la par­tie his­torique de l’ou­vrage, dont l’idée maîtresse con­siste à percevoir un mou­ve­ment de bal­anci­er (ou un cycle) mon­di­al, entre dette et argent liq­uide. À l’An­tiq­ui­té (ici découpée en deux péri­odes, la pre­mière ayant lais­sé place vers ‑600, avec l’in­ven­tion des pièces de mon­naie, à un mil­lé­naire nom­mé « Âge axi­al ») aurait suc­cédé un Moyen Âge dont cer­taines instances au moins sem­blent sus­citer les sym­pa­thies de l’au­teur, puis le cap­i­tal­isme. Chaque change­ment de péri­ode se car­ac­térise par un retourne­ment de la prépondérance entre mon­naie et crédit. Je ne peux néan­moins m’empêcher d’émet­tre un très fort scep­ti­cisme sur cette péri­odi­s­a­tion où les formes moné­taires, réelles ou sup­posées, font fig­ure de vari­able déter­mi­nante et où les struc­tures sociales appa­rais­sent, au mieux, comme des phénomènes de sec­ond ordre.
Le peu d’in­térêt de D. Grae­ber pour les struc­tures sociales n’est d’ailleurs pas le moin­dre para­doxe de son ouvrage ; lorsqu’il les abor­de, c’est avec une propen­sion mar­quée à les noy­er dans des con­sid­éra­tions éthiques, morales, voire religieuses. Même lorsqu’il utilise un vocab­u­laire poli­tique, c’est pour le vider de son con­tenu et le trans­former en une vague notion moral­isatrice. On apprend ain­si que le com­mu­nisme « n’a rien à voir avec la pro­priété des moyens de pro­duc­tion » (p. 116) – avec une telle déf­i­ni­tion, on ne s’é­ton­nera donc guère que l’é­con­o­miste Michel Agli­et­ta soit qual­i­fié de marx­iste (note 30, page 559). On ne s’é­ton­nera pas non plus que le com­mu­nisme soit opposé à « l’échange [qui] est une logique morale [pas sociale, morale ! C.D.] d’un type fon­da­men­tale­ment dif­férent. » (125). Le clou est enfon­cé à plusieurs repris­es : le trip­tyque com­mu­nisme — échange — hiérar­chie, cen­sé con­stituer la clé pour analyser le phénomène de la dette, n’est pas une typolo­gie des struc­tures sociales :

« Soulignons-le encore : nous ne par­lons pas ici de types de société dif­férents (l’idée même que nous ayons jamais été organ­isés en
« sociétés » bien dis­tinctes (…) est dou­teuse) mais de principes moraux qui coex­is­tent tou­jours et partout. » (138–139).

La morale, religieuse ou non : voici la réelle préoc­cu­pa­tion de D. Grae­ber, qui envis­age tous les phénomènes soci­aux sous ce prisme. Les dernières pages du livre se répan­dent d’ailleurs en con­sid­éra­tions méta­physiques ; l’an­nu­la­tion des dettes est elle-même moins présen­tée comme une mesure poli­tique (qui oblig­erait à pré­cis­er qui doit faire sienne cette reven­di­ca­tion, con­tre qui et avec quels moyens), que comme un « jubilé de style biblique » (477), « [une rup­ture] avec notre morale cou­tu­mière » (477), cette « logique morale qui, au départ, nous a coupés du cos­mos. » (473)
On ne peut cepen­dant pass­er sous silence les per­spec­tives que l’analyse de D. Grae­ber est cen­sée ouvrir quant à la sit­u­a­tion actuelle. Ce sont elles qui ont, selon lui, motivé l’écri­t­ure du livre ; et le large suc­cès de librairie de l’ou­vrage leur doit sans nul doute bien davan­tage qu’aux développe­ments sur la dette pri­mor­diale où la théorie char­tal­iste de la mon­naie. D. Grae­ber nous prévient que la pru­dence s’im­pose :

« Même si nous sommes au début d’un cycle his­torique de très longue durée, c’est en grande par­tie à nous de déter­min­er le tour qu’il va pren­dre. (…) Le retour à la mon­naie virtuelle va-t-il nous éloign­er des empires et des grandes armées per­ma­nentes et nous ori­en­ter vers la créa­tion de struc­tures encore plus vastes qui lim­iteront les dépré­da­tions des créanciers ? Il y a de bonnes raisons de croire que oui (…) mais nous n’avons aucune idée ni du temps qu’il fau­dra ni, si cet avenir se con­cré­tise, de la forme réelle qu’il pren­dra. » (468)

Nous voilà donc bien avancés. Mais comme D. Grae­ber sent bien qu’il ne peut en rester là, il tente tout de même de don­ner quelques pré­ci­sions, qui méri­tent d’être relevées :

« Dans les cinq mille dernières années, il y a eu au moins deux moments où des inno­va­tions morales et finan­cières majeures, spec­tac­u­laires, sont nées dans le pays que nous appelons aujour­d’hui l’I­rak. La pre­mière a été l’in­ven­tion du prêt à intérêt, peut-être vers 3000 av. J.-C. ; la sec­onde, vers 800 après J.-C., le développe­ment du pre­mier sys­tème com­mer­cial raf­finé qui le reje­tait explicite­ment. Est-il pos­si­ble qu’il nous en arrive une troisième ? (…) Il est utile de sig­naler que les Sadristes – le plus impor­tant mou­ve­ment ouvri­er islamiste hos­tile à l’oc­cu­pa­tion améri­caine – doivent leur nom à l’un des fon­da­teurs de la sci­ence économique islamique con­tem­po­raine, Muham­mad Baqir al-Sadr. Certes, ce que l’on présente comme économie islamique aujour­d’hui se révèle pour l’essen­tiel fort peu impres­sion­nant. Il est sûr que cela ne représente en rien un défi direct au cap­i­tal­isme. Mais on sup­pose que, dans ce type de mou­ve­ment pop­u­laire, toutes sortes de con­ver­sa­tions intéres­santes sur le statut du tra­vail salarié, par exem­ple, ont sûre­ment lieu. Ou peut-être est-il naïf d’at­ten­dre de l’héritage puri­tain de la vieille révolte patri­ar­cale une nou­velle per­cée. Peut-être vien­dra-t-elle du fémin­isme. Ou du fémin­isme islamique. Ou d’une source encore totale­ment inat­ten­due. Qui peut le dire ? La seule cer­ti­tude est que l’his­toire n’est pas finie et que des idées neuves et sur­prenantes émerg­eront. » (469)

On ne sait par quel bout pren­dre ce col­lier de per­les. Pour n’en relever que deux : l’in­ven­tion du prêt à intérêt est située ici à Sumer, vers 3000 avant J.C. – tout le livre gravite autour de la thèse d’une inven­tion tar­dive de la mon­naie et de la dette. Deux cent pages aupar­a­vant, D. Grae­ber avouait pour­tant que « Les orig­ines de l’in­térêt res­teront à jamais obscures, puisqu’elles sont antérieures à l’ap­pari­tion de l’écri­t­ure. » (264) Ajou­tons que le prêt à intérêt, sous une forme ou sous une autre, est un fait très banal dans les sociétés sans class­es observées par l’eth­nolo­gie, même si cet intérêt obéis­sait rarement aux règles qui dictent son fonc­tion­nement dans un marché cap­i­tal­iste achevé.
Mais le plus sidérant reste tout de même la référence au « sadrisme » (un terme incon­nu des moteurs de recherche). Il sem­ble qu’il désigne le par­ti Dawa, dont Baqir al-Sadr fut le fon­da­teur, avant de s’en éloign­er dans les années 1980. Ce par­ti con­ser­va­teur, qui a tout d’is­lamique et rien d’ou­vri­er, soutint par exem­ple la révo­lu­tion irani­enne de 1979, et compte par­mi ses dirigeants Nourik el-Mali­ki, pre­mier min­istre d’I­rak entre 2006 et 2014. Voilà donc le type de forces poli­tiques et sociales en lesquelles D. Grae­ber pro­pose de plac­er ses espoirs (en sup­posant que s’y tien­nent tout un tas de dis­cus­sions intéres­santes ; le grand avan­tage de situer ces diva­ga­tions en Irak est de lim­iter con­sid­érable­ment le nom­bre de lecteurs en état de les véri­fi­er). Il est vrai qu’il n’a pas l’air d’être lui-même très con­va­in­cu de ce choix, puisqu’il le fait suiv­re pêle-mêle d’autres hypothès­es toutes aus­si gra­tu­ites ou far­felues les unes que les autres – mais qui ont cepen­dant en com­mun de n’avoir rien à voir avec la lutte des class­es et avec le « défi direct au cap­i­tal­isme ».
« Brisez les chaînes de la dette » récla­ment ces man­i­fes­tants.
Mais c’est le marteau du cap­i­tal­isme qui forge cette chaîne.
Cet impres­sion­nisme a sans aucun doute par­ticipé au suc­cès du livre. Le manque de rigueur ana­ly­tique et poli­tique passera à bien des yeux pour une absence de sec­tarisme ou une « ouver­ture d’e­sprit », un peu comme on peut s’as­sur­er, hélas, d’une large appro­ba­tion en glis­sant d’un air enten­du qu’il y aurait beau­coup à appren­dre des médecines alter­na­tives ou des reli­gions ori­en­tales. Mais, pour sym­pa­thiques qu’elles puis­sent être par cer­tains aspects, les per­spec­tives volon­taire­ment vagues et apoli­tiques pro­posées par D. Grae­ber ont à peu près autant de chances d’aider l’hu­man­ité à résoudre les prob­lèmes soci­aux qui la minent qu’une cure chamanique de guérir un can­cer général­isé.
Si l’His­toire doit servir à quelque chose, c’est au moins à retenir que s’en pren­dre aux con­séquences des phénomènes sans s’en pren­dre à leurs caus­es pro­fondes n’aboutit, dans le meilleur des cas, qu’à repouss­er les prob­lèmes. Le livre de D. Grae­ber four­mille d’ex­em­ples tirés de l’An­tiq­ui­té, où les annu­la­tions mas­sives de dettes, qui ne touchaient pas fon­da­men­tale­ment au mode de pro­duc­tion, étaient invari­able­ment
suiv­ies par un nou­v­el essor de l’en­det­te­ment et de nou­veaux affron­te­ments soci­aux autour des mêmes ques­tions. Mal­heureuse­ment, cette leçon sem­ble ne pas devoir être retenue.
Au début du XIXe siè­cle, alors que le cap­i­tal­isme exerçait ses pre­miers rav­ages et que la lutte opposant la bour­geoisie au jeune pro­lé­tari­at était encore dans l’œuf, cer­tains penseurs du courant anar­chiste crurent trou­ver la pierre philosophale dans une réforme du sys­tème de crédit. Le plus illus­tre d’en­tre eux, Pierre-Joseph Proud­hon, prô­nait le crédit gra­tu­it afin de per­me­t­tre aux salariés de s’établir à leur compte et de regag­n­er leur indépen­dance par rap­port au cap­i­tal. C’é­tait un pro­gramme d’une utopie naïve et, au sens pro­pre du terme, réac­tion­naire. Tout au moins Proud­hon avait-il l’ex­cuse d’écrire à l’orée du développe­ment indus­triel, de voir le crédit comme un moyen et non une fin en soi, et de camper sur de vigoureuses posi­tions anti­cléri­cales. Deux siè­cles plus tard, alors que le cap­i­tal­isme a mon­di­al­isé la pro­duc­tion, con­stru­it un sys­tème financier d’une exten­sion et d’une puis­sance inouïes, tout ce qu’un théoricien « lib­er­taire » trou­ve à pro­pos­er est de s’en remet­tre à la prov­i­dence, à Allah ou à on ne sait quelle coque­ci­grue pour inven­ter l’avenir, en pas­sant sous silence la néces­sité impérieuse d’éradi­quer les struc­tures sociales qui ont pro­duit la dette, qui représente un des maux – mais non le seul, tant s’en faut, ni sans doute même le prin­ci­pal – qui acca­blent aujour­d’hui les class­es exploitées.

1 Au demeu­rant, et indépen­dam­ment même du faux prob­lème de la quan­tifi­ca­tion, le refus de D. Grae­ber de penser avec sérieux les ques­tions de l’exi­gi­bil­ité et de la vio­lence saute aux yeux lorsqu’il écrit : « Quand
je demande à quelqu’un de me pass­er le sel, je lui donne un ordre ; en ajoutant ‘s’il vous plaît’ , je dis que ce n’est pas un ordre. Mais en fait, c’en est un. » (150) Cha­cun sait pour­tant que refuser de pass­er le sel à quelqu’un n’a pas du tout les mêmes con­séquences que refuser de mon­tr­er ses papiers à un agent de police ou son apparte­ment à un huissier

2 Je ren­voie sur ce point à un autre excel­lent texte d’Alain Tes­tart, « Moyen d’échange /​moyen de paiement – Des mon­naies en général et plus par­ti­c­ulière­ment des prim­i­tives », in Aux orig­ines de la mon­naie, Errance, 2001. Mal­gré une charge assez navrante – et hors-sujet – con­tre la théorie de la valeur-tra­vail, ce texte est un petit chef d’œu­vre.

11 commentaires

  1. J’ig­nore si c’est de cela dont il s’ag­it dans “la civil­i­sa­tion et la pen­sée […] indi­enne” mais l’homme con­tracte dès sa nais­sance une dette vis-à-vis de son père. Cette nais­sance ne peut cepen­dant pren­dre le car­ac­tère de dette que si le fils se mari. C’est à dire que le dou­ble préreq­uis de nais­sance et de mariage (de pos­si­bil­ité de don­ner un fils) fait de l’ex­is­tence de l’homme un dette à combler et exi­gi­ble par ses ancêtres. Dans cet exem­ple il n’y a ni vio­lences, ni richess­es qui puis­sent inter­venir. Pren­dre femme c’est devenir solv­able et c’est ce qui fonde la dette de nais­sance. Dif­fi­cile de dire à quel moment elle est réelle­ment con­trac­tée : A la nais­sance ? Au mariage ? et envers qui : Son lig­nage ? Soi même ? Pour plus de détails je vous ren­voi à cet excel­lent ouvrage : “Cuir le monde” de Charles Malam­oud ; auquel, me sem­ble t‑il, Alain Tes­tart fait (par­tielle­ment) référence dans sa “Cri­tique du don” ; un arti­cle de 1989 de Charles Malam­oud, mais ma mémoire me fait peut être défaut.

    Je pense que ce serait d’ex­cel­lents sujets à inté­gr­er dans une plus aboutit “étude de la cir­cu­la­tion non marchande”. Il faut admet­tre que la cir­cu­la­tion de la dette-de-nais­sance (nom don­né par défaut) est aus­si touf­fu dans la pen­sé védique que l’est la dette dans ce qui transparait de l’ou­vrage de D. Grae­ber.

    En ce qui con­cerne l’ou­vrage d’A. Tes­tart “aux orig­ines de la mon­naie” il y a une assez bonne cri­tique de C. Her­ren­schmidt : http://tc.revues.org/137

  2. Je vous salut égale­ment.
    Inter­net me fait per­dre tout sens des con­ve­nances.
    Du coup je me vois obligé de renchérir de manière ridicule et décalée en vous souhai­tant une bonne année, et tous mes vœux. (voilà j’y suis pas obligé, mais c’est plus con­ven­able 😉

    J’aimais l’an­thro­po­logue, et je doit dire que je ne suis pas sur­pris de le décou­vrir en humoriste “hors pair” (bon c’est un peu exagéré). J’ai l’ou­vrage “les trois écri­t­ures” de C. Her­ren­schmidt entre les mains. Ouvrage dans lequel elle par­le égale­ment de la mon­naie ; quoi qu’un peu trop philosophique pour le sujet abor­dé, je ver­rais bien si je trou­ve une quel­conque con­tre-réponse à adress­er à feu Mr Tes­tart. Ecrit en 2007, c’est cer­taine­ment le “grand livre sur la mon­naie” tant atten­du. Bon trêve de plaisan­terie.

  3. Avatar de Inconnu
    J.-M. Pétillon

    Je n’ai pas lu “Dette : 5000 ans d’his­toire” et je ne peux donc pas me faire une opin­ion de pre­mière main, mais ce compte ren­du ne me sur­prend pas trop vu ce que j’ai déjà lu de Grae­ber. Son livre “Pour une anthro­polo­gie anar­chiste” est stim­u­lant, plein d’idées sym­pa­thiques mais franche­ment bor­délique et pas tou­jours rigoureux. Même si ce n’est pas tout à fait la même chose, cette cri­tique me rap­pelle celle que W. Blanc avait faite du livre de Fakir sur la dette (http://www.leshistoriensdegarde.fr/fakir-retour-du-roman-national-gauche/). En matière de reven­di­ca­tions poli­tiques, on ne fait pas for­cé­ment de bons livres avec de bonnes inten­tions…

  4. Très sur­prise par votre cri­tique … ou bien, plutôt non, puisque vous avez apparem­ment analysé le livre sous l’an­gle marx­iste, alors certes cela ne peut pas coller. Nous sommes en train de dépass­er ces angles d’analyse d’un autre siè­cle, en prenant du recul his­torique juste­ment. Recul que vous avez pour­tant … L’ur­gence est de sor­tir de l’ar­chi­tec­ture de la dette, et donc de la mon­naie actuelle pour en inven­ter, créer d’autres formes, égal­i­taires, symétriques, décen­tral­isées, cha­cun créa­teur de sa part de mon­naie. Sinon, sur un autre sujet, une de vos phras­es m’in­ter­pelle : “La Nou­velle-Guinée, par exem­ple, vaste zone au sein de laque­lle le prix de la fiancée et le wergeld étaient pra­tiqués et l’esclavage incon­nu, représente un con­tre-exem­ple fla­grant à ce scé­nario.” Le prix de la fiancée ne serait donc pas de l’esclavage ????? Le sys­tème de la “dot” est une forme d’esclavage red­outable pour­tant.

    1. Bon­soir

      Si « dépass­er des angles d’analyse d’un autre siè­cle » con­siste à pou­voir racon­ter n’im­porte quoi sans aucune espèce de rigueur sous pré­texte que la musique est dans l’air du temps, alors je préfère me ranger sur le bas-côté et me laiss­er dépass­er. On peut ne pas être marx­iste et dire des tas de choses intel­li­gentes (A. Tes­tart, mal­gré toutes mes diver­gences avec lui, en est un bel exem­ple) ; Grae­ber, lui, aligne les per­les et les développe­ment fumeux. J’ai don­né quelques exem­ples : la déf­i­ni­tion de la dette comme un trans­fert quan­tifié ; l’af­fir­ma­tion hal­lu­ci­nante selon laque­lle la dette est née avec la mon­naie, etc. Com­mençons par faire le ménage sur ce point, et après, peut-être, nous pour­rons dis­cuter du marx­isme.

      Quant à inven­ter des formes « égal­i­taires, symétriques, décen­tral­isées de mon­naie », cela a à peu près autant de sens qu’in­ven­ter, en math­é­ma­tiques, des formes « car­rées, bleues et odor­antes » de cer­cles. Cela ne veut sim­ple­ment rien dire, et si cela veut dire quelque chose, c’est une absur­dité – désolé si je m’ex­prime de manière directe. Nous vivons une époque où pour un cer­tain nom­bre de raisons, bien des gens préfèrent croire à n’im­porte quelle pierre philosophale incon­nue, qu’ils n’ar­rivent d’ailleurs générale­ment pas à définir eux-mêmes, plutôt qu’af­fron­ter la dure réal­ité de la lutte des class­es. Le bouquin de Grae­ber, bric-à-brac dans lequel cha­cun peut puis­er les mots qui lui plaisent et ce qu’il croit avoir com­pris de ses idées, est à cet égard une belle réus­site. Mais à cet égard seule­ment.

      Pour la Nou­velle-Guinée, votre remar­que illus­tre qu’il est bien dif­fi­cile de dis­cuter si n’im­porte quel mot peut pren­dre n’im­porte quel sens au gré des humeurs de celui ou celle qui les emploie. Le prix de la fiancée (ver­sé par le mari aux par­ents de sa future femme) ce n’est pas la dot (ver­sée par les par­ents de la femme au futur mari ou à leur fille). Et ni l’un ni l’autre ne sont des formes d’esclavage (com­ment un paiement serait-il une forme d’esclavage ?), ni même la con­trepar­tie d’une mise en esclavage (mais est-ce cela que vous avez voulu dire ?). Dans un tel mariage, en tout cas, ni le mari ni la femme ne devient l’esclave de l’autre (c’est d’ailleurs un des points que Grae­ber explique à peu près cor­recte­ment, même si cette expli­ca­tion s’in­scrit dans un raison­nement faux).

      Cor­diale­ment

    2. Avatar de Inconnu
      Etienne Maillet

      “L’ur­gence est de sor­tir de l’ar­chi­tec­ture de la dette, et donc de la mon­naie actuelle pour en inven­ter, créer d’autres formes, égal­i­taires, symétriques, décen­tral­isées, cha­cun créa­teur de sa part de mon­naie”. Il va fal­loir expli­quer cela à Xi Jin­ping et au PCC dont la stratégie hégé­monique repose — moyen clas­sique — sur la dette impos­si­ble à rem­bours­er. Une large part de la pop­u­la­tion européenne croit encore que la planète tourne autour du nom­bril de l’Eu­rope qui serait libre de dicter son droit et ses manières au reste du monde. Les USA procè­dent d’une manière com­pa­ra­ble en imp­ri­mant du dol­lar, Chine et USA gageant la solid­ité de leur mon­naie sur une exploita­tion forcenée et insouten­able de la planète et des nations “périphériques” cette dernière phrase ajoutée pour indi­quer que le désir — “cha­cun créa­teur de sa part de mon­naie” — se heurte néces­saire­ment au principe de réal­ité, et qu’il est sur­plus dou­teux que ce désir soit uni­versel.

  5. Si vous avez le temps de lire ceci http://trm.creationmonetaire.info/ … vous ver­rez que math­é­ma­tique et mon­naie peu­vent faire chemin ensem­ble … Et pour ce qui est du prix de la fiancée ou de la dot (ce n’est juste qu’une dif­férence de qui paye) c’est selon moi la pre­mière forme de “sex­clavage” poli­tique­ment ou soci­ologique­ment cor­rect …

  6. Une fois encore, je crois que vous répon­dez à côté. Que math­é­ma­tique et mon­naie peu­vent “faire chemin ensem­ble”, je crois le savoir depuis que je sais lire, et que j’ai remar­qué que sur les pièces et les bil­lets fig­urent des nom­bres qui indiquent leur valeur. Mais ce n’est absol­u­ment pas de cela que par­le Grae­ber, ni ce que je lui reproche (entre autres) ; il dit que la dif­férence entre une dette exi­gi­ble et une dette pure­ment morale tient au fait que la pre­mière est quan­tifiée et pas l’autre — il ajoute que ça n’a rien à avoir avec la pos­si­bil­ité d’employer la force pour obtenir son dû. Eh bien, je le répète, c’est une dou­ble absur­dité, et j’ai expliqué pourquoi.

    Quand à la notion de “sex­clavage”, là aus­si, je veux bien que tout soit dans tout et récipro­que­ment, mais si on appelle esclavage tout et n’im­porte quoi, on n’ex­plique plus rien. Le salari­at mod­erne, en un sens, est “une forme d’esclavage”. Mais si on dis­cute de manière rigoureuse, on est bien obligé de com­pren­dre qu’il existe aus­si quelques menues dif­férences qui méri­tent d’être pris­es en compte. Et si être une femme dont le mariage a néces­sité un prix de la fiancée ou une dot n’est pas tou­jours drôle, tant s’en faut, je vous promets qu’il y a quand même une sacrée dif­férence avec le fait d’être une esclave (une vraie).

  7. Bon­jour,

    Je ne sais pas bien où poster cette ques­tion mais j’au­rais bien aimé votre avis au sujet de l’ar­ti­cle de Grae­ber et Wen­grow “Com­ment chang­er le cours de l’his­toire” disponible ici : https://legrandcontinent.eu/fr/2018/06/14/comment-changer-le-cours-de-lhistoire/

    J’avais vu en effet que vous proposiez vous-même une autre expli­ca­tion que l’é­conomie agri­cole à l’o­rig­ine des iné­gal­ités. Comme il en est ques­tion dans l’ar­ti­cle j’ai pen­sé que vous en aviez eu con­nais­sance.

    Bien à vous,

  8. Avatar de Inconnu
    Etienne Maillet

    Si une dette implique qu’elle soit compt­able, arith­métisée, alors il faudrait s’in­téress­er à la dette chez les poules ou les araignées puisque les étho­logues nous dis­ent que ces besti­oles savent compter. Qu’elles savent compter ou bien qu’elles ont une idée intu­itive de la quan­tité, puisqu’il sem­ble que cer­taines pop­u­la­tions humaines n’avaient du compte que cette même idée intu­itive de la quan­tité, SANS dis­cours math­é­ma­tique explicite, artic­u­la­ble, mécan­is­able (logique) sur la quan­tité. Tout comme existe une com­mu­ni­ca­tion (ani­male et humaine) se pas­sant de dis­cours, de logos. Grothen­dieck insiste sur cette idée qui dépar­tit juste­ment la quan­tité du compte, l’in­tu­ition de sa for­mal­i­sa­tion explicite, cette dernière autorisant une exploita­tion mécanique per­me­t­tant d’aller au-delà de l’in­tu­ition (hors prise sen­si­ble, donc) mais sus­ci­tant à son tour de nou­velles intu­itions (par exem­ple c’est pas symétrie de matrice, bref pour des con­sid­éra­tion qua­si esthé­tiques, qu’a été ren­du pos­si­ble la décou­verte du boson de Hig­gs). N’est-ce pas un peu l’er­reur que com­met M. Grae­ber, erreur qui résonne avec ce par­a­digme qu’il partage avec MM. Latour ou Desco­la qui répu­di­ent en nul­lité la mécanique logique ouvrant la porte à la dés­in­car­na­tion du savoir, autrement dit une nou­velle sophis­tique ?

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