Une initiation australienne (autobiographie de Dick Roughsey)

Dick Rough­sey (de son vrai nom Goobalathaldin) était un Aborigène né autour de 1920 dans la petite île de Morn­ing­ton, dans le golfe de Car­pen­tarie. Mem­bre de la tribu lardil, il vécut à une époque charnière : le pre­mier Blanc, un mis­sion­naire, arri­va sur l’île alors qu’il était enfant, fon­dant une école pri­maire que fréquen­ta Rough­sey. Celui-ci devint ensuite un pein­tre recon­nu. Par les réc­its des anciens et, en par­tie, par la vie qu’il vécut lui-même, Rough­sey con­nais­sait par­faite­ment la vie aborigène. Il pub­lia en 1970 une auto­bi­ograpie, Moon and Rain­bow (la lune et l’arc-en-ciel) assez dif­fi­cile à trou­ver, mais qui con­tient une foule d’anec­dotes et d’in­for­ma­tions toutes plus instruc­tives les unes que les autres.

Je con­sacr­erai plusieurs bil­lets à ce livre ; pour com­mencer, j’ai retran­scris le réc­it des ini­ti­a­tions mas­cu­lines. Celles-ci n’é­taient pas les mêmes dans toute l’Aus­tralie, mais dans une large zone cen­trale, elles com­pre­naient invari­able­ment une pre­mière céré­monie de cir­con­ci­sion pour les ado­les­cents, suiv­ie quelques années plus tard du « ter­ri­ble rite » de la subin­ci­sion. La con­cep­tion totémique du monde (où les êtres humains sont classés en dif­férents groupes assim­ilés aux espèces ani­males), les engage­ments de mariage liés à ces céré­monies, et la manière dont la sex­u­al­ité des femmes était util­isée dans un rite dont seuls les hommes déte­naient les secrets les plus intimes, tout cela est resti­tué dans le réc­it de Rough­sey.

Lorsque la pre­mière céré­monie fut célébrée, tous les ani­maux, oiseaux, pois­sons, et les autres étaient encore des êtres humains. Ils ne prirent leur forme actuelle que par la suite, et allèrent vivre en dif­férents lieux. Ce sont ces ani­maux, oiseaux et pois­sons, qui sont main­tenant les chefs des céré­monies d’ini­ti­a­tion dans leurs pro­pres zones du ter­ri­toire. Ce sont nos totems. (…)

De nos jours, la céré­monie de cir­con­ci­sion s’ap­pelle luru­gal. La deux­ième et dernière céré­monie, une autre coupure ou subin­ci­sion, s’ap­pelle war­ra­ma. Avant qu’ar­rive l’homme blanc, tous les garçons étaient ini­tiés, mais pas avant que leur mère, leur père et leurs autres par­ents adultes soient d’ac­cord sur le fait qu’ils étaient prêts, en général vers l’âge de douze ans. On ne dis­ait rien au garçon, de sorte qu’il dor­mait pen­dant qu’on dis­cu­tait de sa cir­con­ci­sion et que ses oncles enter­raient une cein­ture de cheveux là où il dor­mait. La cein­ture de cheveux con­te­nait une chan­son pour qu’il con­tin­ue à dormir.

Lorsque tout le monde était d’ac­cord, le beau-père du garçon le sai­sis­sait, le met­tait debout, et posant une main au som­met de son crâne, dis­ait : « À par­tir de main­tenant, tu resteras tran­quille et tu garderas le silence. N’es­saie pas de te défendre : nous voulons que tu sois un vrai homme, à présent. »

Par­fois, le garçon se débat­tait et appelait sa mère ou son père au sec­ours, mais il n’y prê­taient pas atten­tion et le garçon, voy­ant que per­son­ne ne viendrait à son aide, se cal­mait. Le futur beau-père déter­rait alors la cein­ture de cheveux et la pas­sait autour de la taille du garçon.
Si l’on était dans un petit campe­ment, où seul se trou­vait la famille, les anciens dis­aient : « Ce n’est qu’un petit campe­ment, nous devons envoy­er le garçon partout sur l’île pour le présen­ter à tout le monde. »

L’on­cle mater­nel du garçon, accom­pa­g­né de quelques autres hommes, l’emmenait alors en vis­ite sur le ter­ri­toire. Pen­dant ce temps, on lui appre­nait beau­coup de choses, dont le lan­gage des signes, car après la céré­monie, il n’au­rait plus le droit de par­ler pen­dant au moins six mois.
Les anciens dis­aient qu’ils savaient tou­jours quand un garçon avait reçu une cein­ture de cheveux et arrivait en vis­ite. Si, au cré­pus­cule, le soleil lais­sait dans le ciel de grands rayons noirs, c’é­tait le signe qu’un garçon approchait.

Lorsqu’un garçon revient dans son pro­pre groupe après cette tournée de vis­ites, les gens sont heureux. Les anciens vont chercher de l’herbe longue, la roulent en boule avec des cheveux jusqu’à ce qu’elle soit aus­si grosse qu’une tête humaine. Cha­cun essaie alors de l’at­trap­er, comme dans une par­tie de bas­ket-ball. Je ne sais pas com­ment ou pourquoi ce jeu fut insti­tué, mais tout le monde joue jusqu’à ce qu’il soit l’heure de dormir.

Pré­pa­ra­tion pour une danse. Rough­sey est le dernier per­son­nage, sur la droite

Une fois la nuit tombée et les enfants endormis, les hommes âgés emmè­nent le garçon vers le galun, le ter­rain de danse, où se tient la céré­monie. Le garçon se tient par­mi eux, tan­dis que les cho­ristes chantent les chants sacrés gugee­ga, et que les danseurs vien­nent un par un accom­plir la danse sacrée buda­ree, qu’au­cune femme ne doit jamais voir. Dans une danse de cor­ro­boree ordi­naire, on remue rapi­de­ment les genoux de gauche à droite, tan­dis que dans les buda­ree sacrés, on les bouge de haut en bas.

Les chants et les dans­es se pour­suiv­ent le soir suiv­ant, et tard dans la nuit les femmes rejoignent les dans­es, pour inter­préter leurs pro­pres pas. Elles retour­nent au campe­ment et les hommes con­tin­u­ent à danser. Au bout d’un moment, un homme va au campe­ment y chercher l’une de ses femmes, et tous les hommes ont un rap­port sex­uel avec elle. Ces hommes doivent alors aller chercher leur pro­pre femme pour les autres. Se servir de la femme de quelqu’un et ne pas offrir la sienne est une insulte mortelle, qui sig­ni­fie qu’un com­bat va avoir lieu.

Après avoir pos­sédé les femmes, les hommes se lavent dans une grande vasque d’é­corce rem­plie d’eau potable, que boivent les hommes et les ini­tiés afin de se for­ti­fi­er. Pen­dant la dernière nuit, une femme plus âgée vient aus­si voir le garçon et a plusieurs rap­ports sex­uels avec lui. Cela, pour être sûr que le garçon n’au­ra pas d’érec­tion ni durant la céré­monie, ni les jours suiv­ants. À l’aube, trois des futurs beaux-frères s’al­lon­gent face con­tre terre sur le ter­rain sacré, et on étend le garçon sur eux. Le beau-père tient le couteau, un aigu­il­lon de raie envelop­pé dans de l’é­corce. L’aigu­il­lon provient d’une espèce de raie par­ti­c­ulière, qu’on trou­ve dans les eaux peu pro­fondes, sur du sable. Elle a une queue plate avec une lame courte et plate ; celles des autres espèces sont empoi­son­nées et tueraient le garçon.

Le beau-père étire le prépuce du garçon, mon­tre le couteau aux autres hommes, puis découpe le prépuce, qu’on emballe dans de l’é­corce avec des cen­dres pour le con­serv­er, de sorte qu’il puisse être ren­du au garçon lors d’une céré­monie ultérieure. Après l’ab­la­tion, le garçon s’age­nouille au-dessus d’un trou dans lequel brûle un feu, afin que la chaleur guérisse la blessure et que la fumée éloigne les mouch­es.

Après la céré­monie, le garçon est gardé reclus ; pour com­mu­ni­quer, il n’u­tilise que le lan­gage des signes, et il ne peut ingér­er que cer­taines nour­ri­t­ures car les autres le rendraient impur. Pen­dant env­i­ron six mois, le garçon est à la charge de son oncle, qui lui apprend tous les secrets de la chas­se et les lois trib­ales. Il s’en­traîne au propulseur, au boomerang, au nul­la-nul­la et aux autres armes.

Mon beau-père, William Peters, m’a racon­té ce qui lui est arrivé lorsqu’il vio­la un des tabous ali­men­taires pen­dant cette péri­ode : « Lorsque j’é­tais un jeune homme et fus ini­tié, je ne pou­vais manger de raie. Un jour, j’avais faim et je n’at­tra­pai que des raies. J’en mangeai une et cachai les arêtes et la peau. Deux hommes arrivèrent, les trou­vèrent et en par­lèrent à tout le monde. Les gens dev­in­rent fous de colère et me rossèrent à coups de bâtons et de nul­la-nul­las. »

Au bout de six mois, le beau-père décide que le garçon peut recevoir sa récom­pense pour avoir accom­pli son ini­ti­a­tion. On l’emmène jusqu’à la mer et on lui donne un bain. Lorsqu’il sort de l’eau, l’une des femmes ayant pris part à la pre­mière céré­monie place un filet de pêche sur sa tête et lui dit qu’il peut main­tenant aller pêch­er en mer. Il est ensuite net­toyé avec de la fumée et frot­té avec des branch­es afin que ses sœurs trib­ales ne soient pas offen­sées par l’odeur du sang. 

Une autre grande danse a lieu cette nuit-là, et à nou­veau les hommes dansent le Buda­ree sacré. Cette fois, le garçon est assis en face des cho­ristes, qui inter­prè­tent le chant totémique de chaque homme, à mesure qu’il s’a­vance. Cha­cun des hommes qui avaient pris part à la pre­mière céré­monie danse devant le garçon et lui offre un cadeau. Le pre­mier est le prépuce séché, envelop­pé dans de l’é­corce. Le garçon reçoit ensuite des lances, des boomerangs, des nul­la-nul­las, des propulseurs, des filets, et bien d’autres choses. Enfin, on lui dit quelle fille lui a été don­née en mariage. Cela mar­que la fin de la céré­monie. 

La céré­monie à laque­lle je par­tic­i­pai fut con­forme à celle des anciens temps, hormis tout ce qui avait trait aux femmes.

Une céré­monie de subin­ci­sion pho­tographiée en 1904
tribu des War­ra­munga, dans le désert cen­tral

La céré­monie suiv­ante, et la dernière, s’ap­pelle le war­ra­ma. Un homme l’en­tre­prend de sa pro­pre déci­sion et, générale­ment, après qu’il est mar­ié et qu’il a une vraie barbe. Il demande à l’un de ses beaux-frères, qui est déjà war­ra­ma, de l’in­tro­duire dans la céré­monie.

Les hommes war­ra­ma entraî­nent le néo­phyte à l’é­cart, dans le bush. Il laisse sa femme et ses enfants en com­pag­nie de sa femme ou d’autres par­ents. Pour cette céré­monie de coupure, l’homme se tient debout et pose ses mains der­rière sa nuque. On lui donne une balle de cheveux pour qu’il la morde et sup­porte la douleur. Un homme s’age­nouille der­rière lui, ses bras l’enser­rant pour tenir le pénis fer­me­ment à deux mains. Le beau-frère s’age­nouille face à lui et, à l’aide un couteau de pierre tran­chant, ouvre le pénis par en-dessous à par­tir du méat, sur un peu plus d’un cen­timètre. La coupure est comblée avec de la craie afin que les tis­sus ne se rejoignent pas, et l’homme reste dans le bush jusqu’à ce qu’il soit rétabli.

Pen­dant ce temps, on lui enseigne le damin, la langue secrète con­nue des seuls hommes war­ra­ma. Le pre­mier jour, on lui mon­tre com­ment émet­tre les nou­veaux sons util­isés dans ce lan­gage. Ceux-ci com­pren­nent des clics latéraux, tels ceux qu’on utilise pour stim­uler les chevaux ; des clics palataux effec­tués avec la langue con­tre le palais ; des ingres­sives nasales, émis­es en res­pi­rant rapi­de­ment par le nez ; des sif­fle­ments et des grogne­ments. On utilise beau­coup de sons naturels et, pour com­mencer, l’homme apprend ce qu’on appelle le « par­ler des petits pois­sons », suivi du « par­ler des grands pois­sons ». Même pour moi, il s’ag­it du lan­gage le plus étrange que j’aie jamais enten­du.

Lorsque la sec­onde coupure est guérie, l’homme retourne dans sa famille. Il n’a le droit de par­ler que le damin. Sa femme apprend peu à peu à le com­pren­dre, mais elle n’a pas le droit de le par­ler elle-même. Quelques vieilles femmes ont le droit de par­ler le damin si elles ont pris part à une céré­monie spé­ciale.

L’oblig­a­tion qu’a un homme de par­ler le damin ne peut être lev­ée que par son beau-frère. En général, cela se pro­duit après deux ans, quand l’homme est devenu un expert dans cette langue. Le beau-frère libère l’homme en met­tant sa sueur au bout d’un bâton et en lais­sant le nou­veau war­ra­ma la goûter. L’homme peut ensuite par­ler aus­si bien le lardil ordi­naire que le damin.

Les anciens dis­ent que Marn­bil a créé la langue damin et sa céré­monie afin que les hommes ne se com­por­tent pas comme des ani­maux et n’aient pas de rela­tions sex­uelles avec des par­entes proches, telles que leurs sœurs. Les hommes war­ra­ma pré­ten­dent que les femmes les préfèrent, parce qu’une fois ouverte, la tête de leur pénis éjac­ule large­ment. La coupure agit aus­si comme un remède : lorsqu’un vieil homme war­ra­ma a mal au dos, il tapote la coupure avec un bâton, la fait saign­er et laisse sor­tir le mau­vais sang afin de soulager ses douleurs.

Il ne reste plus que trois hommes âgés par­mi mon peu­ple. Lorsqu’ils seront morts, les anci­ennes lois et les anci­ennes cou­tumes seront par­ties avec eux. Même notre langue, le lardil, aura dis­paru un jour, de même que le damin. Cer­taines de nos lois et de nos cou­tumes étaient bonnes, et nous serons tristes de ne pas les avoir con­servées, à côté des nou­velles lois et cou­tumes du chris­tian­isme. 

Dick Rough­sey présente ses toiles en 1975

17 commentaires

  1. y a‑t-il une tra­duc­tion offi­cielle du livre MOON AND RAINBOW de Dick ROUGHSEY ? Je pos­sède la ver­sion anglaise de SEAL Books

    1. MERCI BEAUCOUP. Je suis aquarel­liste pro­fes­sion­nel et pas­sion­né de l’his­toire des aborigènes aus­traliens. Ma fille habite WOLLONGONG ausud de syd­ney. J’aimerais traduire ‘( je le peux) moon et rain­bow et l’il­lus­tr­er, et pub­li­er en auto édi­tion. Pensez vous que je dois deman­der l’au­tori­sa­tion à quelqu’un ? Dick a‑t-il une famille ? mer­ci beau­coup de votre avis

  2. je souhait­erais le traduire et l’il­lus­tr­er. Est-ce pos­si­ble ou dois-je deman­der l’au­tori­sa­tion à quelqu’un ? Dick ROUGHSEY a‑t-il une famille ? Ma fille habite Wol­l­o­gong. Mer­ci de votre avis Michel BERTRAND

    1. Ce serait une très bonne chose, et si vous n’avez pas d’édi­teur, je peux peut-être vous en présen­ter un. En ce qui con­cerne Rough­sey, je n’en ai pas la moin­dre idée. J’ai quelques con­tacts sur place, mais pas dans cette région. Avez-vous essayé de con­tac­ter son édi­teur, s’il existe encore ?

  3. bon­jour,
    j’ai envoyé 2 mails à info@ lansdownepublishing.com.au , qui est sup­posé être la mai­son mére de seal books. CECI il y a 10 jours ! pas de réponse.…… je con­tin­ue à traduire et j’au­rai bien avancer d’i­ci 1 semaine.
    JE VOUS RECONTACTE A CE MOMENT mer­ci encore très cor­diale­ment

    Michel BERTRAND

    1. J’ai moi-même ten­té de les con­tac­ter, sans jamais recevoir de réponse. J’ai l’im­pres­sion que sous le même nom se cache désor­mais une coquille vide, ou entre­prise qui fait tout autre chose (d’après leur site inter­net, ils pub­lient… de livres de cui­sine).

  4. BONJOUR Christophe DARMANGEAT,
    j’ai bien avançé sur la tra­duc­tion de MOON and RAINBOW et serais main­tenant intéressé d’être mis en con­tact avec l’édi­teur dont vous me par­liez. MERCI encore et à bien­tôt. MON TEL ; 09 50 74 65 53 ou 07 82 45 56 10
    adresse ; 166 c rue des dis­til­leries 17700 saint georges du bois ; michel BERTRAND

  5. Bon­jour, Lans­downe n’ex­iste plus. Pour Dick Rough­sey con­tac­ter Harp­er Collins en Aus­tralie.
    Michael

  6. Désolé pour ça. Harp­er Collins en Aus­tralie pub­lie ses livres d’images et doit être en con­tact avec la suc­ces­sion quand ils envoient des paiements de rede­vances. La rédac­tion doit être en con­tact. Si cela n’est pas bon, alors l’Australian Soci­ety of Authors devrait, je sup­pose, être en mesure de vous don­ner un con­tact pour sa suc­ces­sion ou l’agence qui gère ses droits. Bonne chance. Michael

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