L’Énigme du profit : une question à propos du risque

Un inter­naute m’écrit pour me pos­er une ques­tion à pro­pos d’un pas­sage de L’Énigme du prof­it. Avec son accord, je la repro­duis ici et réponds donc à la can­ton­ade.

Bon­jour,

J’ai lu votre livre avec beau­coup d’attention et il m’a beau­coup éclairé sur des ques­tions que je me posais. Il demeure une zone d’ombre dans ma com­préhen­sion, celle où le cap­i­tal­iste jus­ti­fie la prise de la sur­valeur par le risque qu’il a pris. Comme vous le men­tion­nez, son risque est réel mais très lim­ité car il se lim­ite à un faible cap­i­tal avancé (cf. les SARL, etc.) mais ici il s’agit d’un prob­lème de degré et non de nature. De la même façon qu’une per­son­ne joue 1 € au casi­no, il gagne 100 €, son risque était très faible mais il a gag­né gros et il jus­ti­fie son gain par le risque qu’il a pris. On peut con­damn­er cette atti­tude d’un point de vue moral, mais si l’idéologie d’une société place le risque de type casi­no comme étant légitime pour capter la sur­valeur, il est dif­fi­cile de répon­dre à un petit action­naire qu’il spolie.

Mer­ci

Il me sem­ble que cette ques­tion recou­vre en fait trois prob­lèmes dif­férents, et qu’il faut les con­sid­ér­er séparé­ment pour s’y retrou­ver.

Le pre­mier aspect est de savoir si, dans une économie de libre entre­prise, il existe une pro­por­tion­nal­ité glob­ale entre le degré de risque que présente un investisse­ment et le taux de prof­it qu’il génère. À cela, la réponse est caté­gorique­ment oui. Si les investisse­ments se fai­saient sans aucun risque, et que tout cap­i­tal­iste était cer­tain de récupér­er son argent aug­men­té d’un prof­it, alors le taux de ce prof­it aurait ten­dance à s’égaliser, selon des mécan­ismes que Smith et Ricar­do expli­quaient déjà il y a deux siè­cles (en fait, il s’agit d’un proces­sus con­tra­dic­toire, où les dif­féren­tiels de taux de prof­it ne cessent de se recréer, tout en étant con­traints par des forces de rap­pel vers leur valeur moyenne).

Mais si l’on admet par exem­ple que cer­tains secteurs sont mar­qués par un risque intrin­sèque, il n’est pas dif­fi­cile de voir que les mêmes mécan­ismes qui égalisent le taux de prof­it en l’absence de risque con­duiront à faire appa­raître au con­traire un écart entre ces taux de prof­it pour tenir compte du risque. On peut illus­tr­er cette idée par un petit cal­cul numérique. Imag­i­nons que dans une économie cap­i­tal­iste don­née, le taux de prof­it nor­mal (moyen) soit de 10 %, et qu’il cor­re­sponde à des activ­ités sans aucun risque. Si, dans cette économie, on pra­tique le com­merce au long cours sur des navires, et qu’en rai­son des aléas de la nav­i­ga­tion, un navire sur cinq coule durant la tra­ver­sée, il va de soi que l’armateur doit touch­er un prof­it qui lui assure non seule­ment les 10 % stan­dard, mais qui lui per­me­tte de faire face aux 20 % de pertes liées à son activ­ité. Le taux de prof­it (appar­ent) des com­pag­nies de nav­i­ga­tion sera donc de 30 %, ce qui leur assur­era un taux de prof­it effec­tif (moyen) de 10 %. Évidem­ment on raisonne là dans le cadre d’une économie de libre con­cur­rence absolue, où il n’y a pas de tricheurs qui se débrouil­lent pour avoir le beurre et l’argent du beurre. Dans la réal­ité, les cap­i­tal­istes qui ne cessent de van­ter les mérites de la con­cur­rence et du risque font tout pour éviter de s’y con­fron­ter, et dès qu’ils peu­vent faire jouer leurs ami­tiés éta­tiques pour s’assurer des prof­its garan­tis, ils ne s’en privent pas, et c’est ce à quoi je fai­sais allu­sion dans le livre, avec le cas de PPP (parte­nar­i­ats pub­lic-privé) ou des con­ces­sions autoroutières.

Tout cela est bel et bon. Toute­fois, si ce qui précède nous dit que le taux de prof­it est cor­rélé au degré de risque, il s’en faut de beau­coup pour pou­voir affirmer à par­tir de là que c’est le risque qui engen­dre le prof­it. Bien qu’elles puis­sent paraître sem­blables, les deux idées sont en réal­ité totale­ment dif­férentes, et pass­er sans crier gare de l’une à l’autre est une entour­loupe. Pour preuve, je ne peux pas trou­ver mieux que ce que j’écrivais dans le livre : lorsqu’un pié­ton tra­verse une autoroute, ou qu’un alpin­iste escalade un mur ver­ti­cal, ils pren­nent un risque. Pour autant, ils n’en retirent aucun prof­it (sauf à mon­nay­er les vidéos de leurs epxloits !). Il en va de même pour les salariés qui, partout dans le monde, effectuent des tâch­es qui leur coû­tent par­fois la vie. Dire que c’est le risque qui est la cause du prof­it, c’est donc dire en réal­ité que c’est le risque que pren­nent les cap­i­taux qui est la cause du prof­it. Et cela nous ramène donc à la vraie ques­tion : pourquoi les cap­i­taux, et eux seuls, pos­sè­dent-ils cette ver­tu éton­nante de génér­er du prof­it ?

Enfin, il y a la ques­tion de la valeur morale attachée à l’argent gag­né de telle ou de telle manière, par son tra­vail, au casi­no, en déval­isant les petites vieilles ou en pos­sé­dant des actions. Cette ques­tion se pose évidem­ment – nous avons tous des valeurs morales et ne pou­vons agir sans elles – mais à la dif­férence des deux précé­dentes, elle sort du domaine de la sci­ence. Il ne s’agit alors plus de com­pren­dre (d’expliquer), mais de juger. Je dirais sim­ple­ment que notre société ne voit aucune objec­tion à ce que l’on puisse percevoir une par­tie des biens créés par le tra­vail humain tout en n’ayant soi-même pas tra­vail­lé. Le sim­ple droit de pro­priété, quelle que soit la forme pré­cise sous laque­lle il se man­i­feste, légitime le fait d’avoir accès à la richesse sociale au même titre que le tra­vail effec­tué – et sta­tis­tique­ment, ce sont juste­ment ceux qui oeu­vrent le plus à créer cette richesse sociale qui y ont le moins accès ; inverse­ment, les mul­ti­mil­liar­daires n’effectuent pas le moin­dre tra­vail réel. Nous vivons dans une société qui non seule­ment ne con­damne pas morale­ment cet état de fait, mais qui le glo­ri­fie comme une « réus­site », et comme une chose bien « naturelle ». J’ai la faib­lesse de penser qu’il est un avenir où les humains porteront rétro­spec­tive­ment le même regard sur tout cela que celui que nous pou­vons porter aujourd’hui sur l’esclavage, et sur sa jus­ti­fi­ca­tion par des penseurs tels qu’Aristote.

En espérant avoir répon­du à votre ques­tion.

11 commentaires

  1. Mer­ci ! Si j’ai bien com­pris : la dif­fi­culté venait de la dif­férence taux de prof­it nor­mal moyen (10%) qui dans l’ex­em­ple est une cap­ta­tion pure de la sur­valeur (grâce à la pro­priété des moyens de pro­duc­tion) vs le taux de prof­it appar­ent où celui-ci — en plus de la cap­ta­tion de la sur­valeur (10%) — vient cou­vrir les aléas du risque (20%).
    Et bien sûr le risque ne crée pas “en soi” de la valeur (donc un pos­si­ble prof­it), sinon, beau­coup joueraient à la roulette russe 🙂
    Pour l’idéolo­gie, autant la lit­téra­ture est très com­plète sur la pro­priété des moyens de pro­duc­tion comme “légitime” pour capter la sur­valeur, autant elle est peu dis­serte je trou­ve sur le mythe du risque, mais peut-être que je me trompe. Sur ce point, j’ai pris l’ex­em­ple du casi­no, car il me sem­ble que beau­coup de petits action­naires avan­cent l’idée du risque pris (et non le titre de pro­priété qu’est une action), comme au casi­no, comme légitime d’être rémunéré pour cela. Un peu comme une banque avec le taux d’in­térêt sur un prêt, elle avance la notion de risque.
    Mer­ci

  2. Se pos­er des ques­tions de morale au sujet du cap­i­tal­isme… ne croyez-vous pas que le pro­pos est faussé d’a­vance ? On peut bien sûr le faire et même avec un cer­tain intérêt — car bien enten­du la chose est per­ti­nente -, mais il me sem­ble que le faire dans ses ter­mes à lui est un peu comme si on se posait des ques­tions de morale devant une scène de la vie naturelle où une espèce en mangerait une autre… les ter­mes sem­blent en peu déplacés, même si on peut les forcer pour lire ce qui y arrive. Car, vu que ‘le cap­i­tal­isme’ se pré­tend une sphère autonome et indépen­dante de tout le reste, pour vrai­ment l’analyser il faudrait le faire d’un point de vue qui l’en­globerait avec ce reste et non pas seule­ment dans ses ter­mes à lui ou en plaquant sur lui les ter­mes d’autres sphères de la vie sociale (comme l’esthé­tique, la reli­gion, etc.). Cela m’a tou­jours sem­blé le point faible des analy­ses marx­istes en anthro­polo­gie (par ex. lire les sociétés lig­nagères ou les rela­tions des sex­es en ter­mes de ‘classe’ ou de ‘pro­duc­tion’), même si bien enten­du ils peu­vent être très utiles et stim­u­lants pour la réflex­ion lorsqu’il sont bien faits. Cela dit, je con­nais­sais pas ce livre et votre dis­cus­sion est une moti­va­tion pour m’y ren­seign­er.

  3. Bon­jour
    L’idéolo­gie pro­duit la morale d’une époque et pour para­phras­er Marx, l’idéolo­gie dom­i­nante d’une société est tou­jours l’idéolo­gie de la classe dom­i­nante. Dans un mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste, les bour­geois domi­nent, donc c’est leur idéolo­gie qui domine et comme il est impor­tant de mas­quer l’ex­ploita­tion (con­sciem­ment ou non), l’idéolo­gie actuelle la masque en jus­ti­fi­ant leur dom­i­na­tion grâce à leur mérite (la fameuse méri­to­cratie) ou leur prise de risque

  4. Je me suis demandé s’il n’y avait pas une erreur de cal­cul, his­toire d’es­say­er de pren­dre notre CD en défaut. Si chaque bateau sup­pose un investisse­ment de 100 et que j’en affrète 5, je dois récupér­er 50 de prof­it. Si j’en perds un sur 5 et que je n’ai que le taux de prof­it moyen de 10 %, je n’au­rais gag­né que 40 (10 % de 4x100) en plus d’une perte de 100 (un des 5 bateaux). Je dois donc gag­n­er les 50 de prof­it moyen sur les 5 bateaux affrétés, plus le rem­bourse­ment de ma perte, soit 100. Total, je dois récupér­er 100 + 50 = 150 sur les 500 investis au départ. Cela ferait 150 /​500 = 30 % ? pas exacte­ment car seuls 4 bateaux ren­treront au port… donc chaque bateau qui ren­tre doit me rap­porter un quart de ces 150, soit 37,5 cha­cun. Par bateau cela fait un taux appar­ent de 37,5/100… et non 30 !
    C’est quand même plus sim­ple avec des pirogues aborigènes dans un sys­tème sans mon­naie où on se con­tente de quelques coups de mas­sue ou de lance à l’ar­rière de la cuisse ! .

    1. Alors, cher anonyme-mais-pas-tant-que-cela, fig­ure-toi qu’en écrivant ce bil­let, j’ai enten­du une petite sirène au fond de mon crâne qui me dis­ait que le cal­cul n’é­tait pas aus­si sim­ple que je l’af­fir­mais. J’au­rais dû l’é­couter… Mer­ci à toi en tout cas pour ta vig­i­lance !

  5. Bon­jour,
    Dans le monde dip­lo Ver­dun rend compte du livre l’énigme du prof­it :
    Com­ment se fait il qu’après la vente et après avoir payé les salaires et le rem­bourse­ment des coûts de production,il reste au cap­i­tal­iste un sup­plé­ment de valeur plutôt que rien ?
    Mais si on change de vocab­u­laire et au lieu de prof­it on écrit béné­fice ‚alors on peut dire :
    Prix de vente égale salaires plus matière pre­mière et usure machine aux­quels on ajoute un béné­fice.
    Il n’y a plus de mys­tère.
    Reste évide­ment com­ment se cal­cule ce béné­fice avec la con­cur­rence .
    Mais j’ai un doute et je ne vois pas où se trou­ve le loup.
    Mer­ci de m’éclairer

    1. Chang­er le terme de « prof­it » par celui de « béné­fice » ne mod­i­fie évidem­ment en rien les ter­mes du prob­lème, ni dans un sens ni dans l’autre. Toute la ques­tion est de savoir com­ment, étant don­né la con­cur­rence, « on ajoute un béné­fice ». Si c’est aus­si sim­ple, pourquoi ne pas quadru­pler les prix ? Et si la con­cur­rence inter­vient, pourquoi le prix de vente ne tend-il pas à rejoin­dre les coûts de pro­duc­tion ? Voilà pourquoi cette ques­tion « sans mys­tère » occupe les écon­o­mistes depuis quelques siè­cles…

    2. Bon­jour Christophe, et mer­ci à touTEs pour ces remar­ques.
      Il me sem­ble (je peux me tromper) que le prix de vente TEND à rejoin­dre les coûts de pro­duc­tion. Mais il ne le rejoint jamais : sinon, le prof­it dis­paraî­trait et la pro­duc­tion s’ar­rêterait. En sit­u­a­tion de con­cur­rence, si on vend un pro­duit à 110, il y aura tou­jours un autre pro­duc­teur pour se con­tenter de 109, un autre de 108, etc. Quand on com­mence à frôler les 100, alors la pro­duc­tion cesse d’être rentable et il faut relancer la machine du prof­it : en dimin­u­ant les salaires, ou en extrayant de nou­velles matières pre­mières moins chères, ou en robo­t­i­sant la chaîne de pro­duc­tion pour faire dis­paraître des postes, ou en tor­pil­lant des inter­mé­di­aires, ou en con­quérant de nou­veaux marchés, ou en pro­duisant quelque chose de neuf (ou qui ait l’air nou­veau et indis­pens­able comme le dernier e‑phone à la mode), etc. Les moyens ne man­quent pas, mais ils sont tous bru­taux, destruc­teurs ou pol­lu­ants. Le sys­tème cap­i­tal­iste con­traint ses acteurs à cette fuite en avant : relever sans cesse le niveau des prof­its qui tend à baiss­er. C’est comme sur un vélo : si on arrête d’a­vancer, on tombe.
      En dis­ant que les cap­i­tal­istes sont “con­traints”, je n’es­saie pas de les plain­dre ! Mais il me sem­ble qu’ils n’ont pas le choix et que ce n’est pas une ques­tion de morale. Si on veut jouer un rôle d’en­tre­pre­neur ou d’in­vestis­seur dans ce sys­tème (on a tou­jours le choix indi­vidu­el, bien sûr, de laiss­er tomber et de par­tir élever des chèvres) on est con­traint de jouer ce jeu-là, d’ex­ploiter sans scrupule, ou bien de dis­paraître.
      Voilà. C’é­tait ma tra­duc­tion per­son­nelle un peu sim­plette de “la baisse ten­dan­cielle du taux de prof­it”. C’est sim­plet, parce que je ne tiens pas compte dans mon résumé de l’é­conomie dite informelle, du tra­vail domes­tique, de la finan­cia­ri­sa­tion, des bulles d’in­vestisse­ment, etc. Mais est-ce que j’ai tort, glob­ale­ment ?
      Marc Guil­lau­mie.

    3. PS : La guerre, en régime cap­i­tal­iste, réu­nit plusieurs de ces “avan­tages” : inno­va­tions tech­niques indis­pens­ables, con­quête de nou­veaux marchés, néces­sité de recon­stru­ire, etc. Ça relance bien la machine !
      M.G.

    4. re-PS : Et surtout, par la mil­i­tari­sa­tion de toute la société, la guerre per­met de faire taire les cri­tiques et de crim­i­nalis­er le mou­ve­ment ouvri­er, donc de baiss­er ou gel­er les salaires et de détru­ire les acquis soci­aux qui coû­tent “un pognon de dingue” à nos pau­vres cap­i­tal­istes.
      M.G.

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