Une note critique à propos du livre d’Emmanuel Guy

Après une petite pause esti­vale, c’est repar­ti pour un tour ! Je prof­ite lâche­ment du fait qu’Em­manuel Guy est en vacances pour jeter une pierre dans son jardin, pierre qui m’a été adressée par Clau­dio Veloso, un fidèle lecteur de ce blog. Je ne la com­menterai peu, à la fois par manque de temps et parce que son pro­pos prin­ci­pal sort de mon domaine de com­pé­tences. Elle me sem­ble néan­moins éclair­er un point qui m’avait jusque là échap­pé, à savoir que l’ar­gu­men­ta­tion d’Em­manuel Guy con­cer­nant l’art pour­suit deux lignes liées, mais dis­tinctes. L’une con­cerne son aspect fig­u­ratif, ou nat­u­ral­iste, l’autre la tech­nic­ité des œuvres, et donc la spé­cial­i­sa­tion des artistes. Toutes deux, selon lui, sont typ­iques de sociétés strat­i­fiées, mais la démon­stra­tion emprunte des voies dif­férentes. Et si on ne saurait imag­in­er un art imi­tatif qui n’ex­ige pas une haute tech­nic­ité, l’in­verse, en revanche, est évidem­ment tout à fait pos­si­ble. Il faudrait donc, dans la dis­cus­sion sur l’art, sépar­er plus soigneuse­ment les deux aspects pour ten­ter d’ex­am­in­er, par un large com­para­tisme his­torique et ethno­graphique, leur valid­ité.

Note cri­tique sur Emmanuel Guy, Ce que l’art préhis­torique dit de nos orig­ines. Paris : Flam­mar­i­on, 2017, ISBN:978–2‑0814–1245‑3, 24 euros.

par Clau­dio William Veloso

Introduction

Je n’ai aucune com­pé­tence spé­ci­fique sur la préhis­toire. En la matière, je ne suis qu’un lecteur curieux. Je suis pour­tant philosophe et his­to­rien de la philoso­phie, notam­ment de la
philoso­phie grecque anci­enne, spé­cial­iste d’Aris­tote, et à ce dou­ble titre je m’oc­cupe depuis longtemps de la notion d’im­i­ta­tion. Il se trou­ve que cette notion est au cœur de Ce que l’art préhis­torique dit de nos orig­ines d’Em­manuel Guy (p. 13 sq.), que j’ai lu avec un vif intérêt et dont je résume la thèse prin­ci­pale : en rai­son de son car­ac­tère mimé­tique, ce qui équiv­aut à une excel­lence pro­duc­tive, l’art préhis­torique européen ou eurasi­a­tique, notam­ment la pein­ture par­ié­tale de l’Eu­rope occi­den­tale, est l’œu­vre d’artistes haute­ment spé­cial­isés ayant suivi une longue for­ma­tion spé­ci­fique (on peut même iden­ti­fi­er dif­férentes « écoles », dont le style se retrou­ve à de grandes dis­tances) et donc très tôt libérés de la pré­da­tion (chas­se-cueil­lette-pêche), ce qui implique l’ex­is­tence d’une divi­sion sociale du tra­vail (non seule­ment selon l’âge ou le sexe), d’échanges et du stock­age, et de ce fait d’iné­gal­ités économiques dans ces sociétés. On mesure ain­si toute l’im­por­tance de la notion d’im­i­ta­tion pour l’au­teur.
Et pour­tant, jamais Guy ne définit l’im­i­ta­tion. Qui plus est, dans son ouvrage, il y a grand flou autour de cette notion. Guy par­le sans dis­tinc­tion de mimétisme, de nat­u­ral­isme, d’il­lu­sion­nisme et de réal­isme (p. 14 ; 268 ; 283) ; l’au­teur peut même assim­i­l­er l’im­i­ta­tion à la beauté, au plaisir visuel ou à la valeur esthé­tique (p. 16 ; 279 ; 315).
Or les déf­i­ni­tions sont impor­tantes, et non seule­ment pour les philosophes. À ce pro­pos, une remar­que d’Alain Tes­tart est oppor­tune :

On s’é­tonne par­fois de ce que j’at­tache tant d’im­por­tance aux ques­tions de déf­i­ni­tion. Je m’é­tonne quant à moi de ce qu’on leur en attache si peu. Car tout en dépend. En dépend la pos­si­bil­ité même des sci­ences sociales, lesquelles, comme toute autre sci­ence, ne peu­vent pré­ten­dre à cette dig­nité que si elles parvi­en­nent à met­tre en évi­dence des liens néces­saires entre les caté­gories de faits qu’elles dis­tinguent. Ce que l’on appelle, depuis tou­jours, des « lois », un terme qui est rarement pronon­cé dans nos dis­ci­plines »1.

Puisque Guy pré­sup­pose un lien néces­saire entre art imi­tatif et société iné­gal­i­taire, il faudrait bien définir ces deux faits. Je ne m’oc­cu­perai ici que de l’im­i­ta­tion et ne trait­erai qu’en pas­sant l’épineuse ques­tion de la déf­i­ni­tion de l’art. Pour ce qui est de la société iné­gal­i­taire, Guy (p. 39 sq.) sem­ble enten­dre le Monde 2 de la clas­si­fi­ca­tion tri­par­tite des sociétés d’Alain Tes­tart2, mais il mélange les Mon­des 2 et 3. En effet, Guy n’hésite pas à par­ler de classe dom­i­nante (p. 64 ; 108), voire d’une noblesse hérédi­taire paléolithique (p. 23 ; 115–141 ; 170 ; 184–185), bien qu’il aille jusqu’à employ­er le terme de paléo­cap­i­tal­isme (p. 318 ; sed p. 212), de sorte qu’on se situerait plutôt dans Monde 3, où d’ailleurs l’É­tat serait déjà présent. Quoi qu’il en soit, j’avoue, pour ma part, que la qual­i­fi­ca­tion d’(économiquement) égal­i­taires, qu’on trou­ve chez Tes­tart, pour des sociétés qui con­nais­sent la dom­i­na­tion mas­cu­line (il me paraît néces­saire­ment le cas pour toute société qui pra­tique le « ser­vice pour la fiancée ») et (prob­a­ble­ment) l’ex­ploita­tion des femmes me laisse per­plexe. Au pas­sage, la ques­tion des femmes (et des éventuels esclaves) est pra­tique­ment absente du livre de Guy3.

Une loi sociale ?

Selon Guy, on peut infér­er le car­ac­tère iné­gal­i­taire des sociétés paléolithiques à par­tir du car­ac­tère imi­tatif de leur art :

En tout état de cause, la haute spé­cial­i­sa­tion qu’ex­ige le nat­u­ral­isme artis­tique con­stitue à nos yeux l’indice le plus probant d’iné­gal­ités dans les sociétés du Paléolithique récent (p. 19).

Et cette thèse se veut fondée sur une loi (ou une con­stante) sociale (ou anthro­pologique) :

L’his­toire de l’art mon­tre en effet que le nat­u­ral­isme se développe tou­jours dans des sociétés forte­ment hiérar­chisées, lorsque l’art devient la chose d’une minorité [En note : Cela ne sig­ni­fie pas que l’art des sociétés iné­gal­i­taires doit être absol­u­ment et dans tous les cas nat­u­ral­iste, mais que celui-ci ne se développe réelle­ment que dans les milieux hiérar­chisés.] (Grèce athéni­enne, Renais­sance flo­ren­tine, etc.) » (p. 15)4.

L’im­i­ta­tion dans l’art – c’est bien ce qu’en­tend l’au­teur par « nat­u­ral­isme » (p. 14, n. 1) – impli­querait une organ­i­sa­tion sociale iné­gal­i­taire ou hiérar­chisée, mais la réciproque ne serait pas vraie, comme le pré­cise la note ; l’iné­gal­ité ou la hiérar­chi­sa­tion sociale serait une con­di­tion néces­saire mais non suff­isante à l’im­i­ta­tion. Son émer­gence deman­derait ain­si une expli­ca­tion autre que le sim­ple car­ac­tère iné­gal­i­taire ou hiérar­chisé de la société qui la pro­duit. Or Guy n’en four­nit jamais.
Quant aux exem­ples his­toriques, ils sur­pren­nent aus­si bien par leur nom­bre que par leur nature. Peut-on sérieuse­ment lim­iter le phénomène de l’im­i­ta­tion à l’art athénien (je sup­pose que Guy se réfère à l’âge clas­sique, c’est-à-dire aux Ve et IVe siè­cles av. J‑C) ou à l’art flo­rentin de la Renais­sance ? De toute façon, deux exem­ples sont décidé­ment insuff­isants pour établir une loi. En out­re, les deux sociétés en ques­tion ne sem­blent pas par­ti­c­ulière­ment iné­gal­i­taires ou hiérar­chisées dans leur con­texte géo­graphique et his­torique respec­tif, de sorte que l’émer­gence du sup­posé « nat­u­ral­isme » de leur art devient par­ti­c­ulière­ment mys­térieuse.
De toute manière, Guy, p. 249–250, n. 1, sem­ble lui-même admet­tre, encore qu’avec des réserves, l’ex­is­tence d’un con­tre-exem­ple : l’art rupestre des San ou Bush­men (Afrique du Sud). De sur­croît, il s’a­gi­rait d’une société de chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires « où, à biens des égards, les femmes jouis­sent d’une con­sid­éra­tion sen­si­ble­ment équiv­a­lente aux hommes », comme le remar­que
Christophe Dar­mangeat 5. Et pourquoi ne pas invo­quer aus­si l’art rupestre aus­tralien ? Certes, Guy (p. 17) juge les pein­tures aborigènes « très peu mimé­tiques », mais « très peu » n’est pas « pas du tout ». En revanche, on voit mal, comme sem­ble le recon­naître encore Guy (p. 267), ce qu’au­raient de par­ti­c­ulière­ment « nat­u­ral­iste » les pro­duc­tions artis­tiques des chausseurs-cueilleurs stockeurs du Nord-Ouest de la côte paci­fique du con­ti­nent améri­cain (tout soignées que soient elles), pop­u­la­tion
qui con­stitue pour­tant le par­al­lèle ethno­graphique priv­ilégié de Guy dans son exa­m­en des sociétés du Paléolithique supérieur (p. 39–64 ; 266–269). En défini­tive, ce lien entre art imi­tatif et société iné­gal­i­taire est loin d’être his­torique­ment cer­tain.
Quoi qu’il en soit, Guy opère avec une notion d’im­i­ta­tion qui est à la fois exten­sion­nelle­ment très restreinte et inten­tion­nelle­ment très vague. Tâchons donc de la définir, ce qui per­me­t­tra de nous ren­dre compte de l’ex­ten­sion de son domaine.

L’imitation : une définition

Je résume ici les résul­tats de mes recherch­es sur le con­cept de mimè­sis que je juge utiles à la présente dis­cus­sion6.
Avant même de définir l’im­i­ta­tion, quelques pré­ci­sions lin­guis­tiques s’im­posent. Le verbe français « imiter » pos­sède plusieurs sig­ni­fi­ca­tions. C’est déjà le cas du latin imi­tari d’où il dérive et qui tra­di­tion­nelle­ment traduit le grec mimeisthai, lequel pos­sède, dans la langue de l’époque clas­sique, trois accep­tions prin­ci­pales. On peut les car­ac­téris­er par les notions d’identité-reproduction, d’émulation et de sim­u­la­tion. Bien que la moins fréquente, l’acception cen­trale est celle d’identité-reproduction : enten­dez une « repro­duc­tion de l’i­den­tique ». C’est la rela­tion copie-orig­i­nal – même dans cette accep­tion, ce qui imite vient après ce qui est imité. Ce n’est que dans l’acception d’émulation que son objet est un mod­èle, où par « mod­èle » il faut enten­dre une chose par­ti­c­ulière, du même genre que l’émule et pour­tant, sous un cer­tain aspect, supérieure à ce dernier. Quant à l’acception de sim­u­la­tion, son objet est un con­tenu intel­lec­tif, c’est-à-dire ce qu’on peut y recon­naître intel­lectuelle­ment à par­tir de cer­taines pro­priétés stricte­ment per­cep­ti­bles. En effet, dans cette accep­tion, le verbe mimeisthai com­porte aus­si un com­plé­ment de moyen. Et puisque le sujet de mimeisthai peut être et l’imitation et son pro­duc­teur éventuel, ce verbe admet encore, dans cette accep­tion, deux emplois bien dif­férents, à savoir « simuler » et « pro­duire quelque chose qui simule ». Leurs formes logiques seraient les suiv­antes, respec­tive­ment : S simule O par le moyen de M ; S’ (pro­duit S qui) simule O par le moyen de M. Ain­si, dans l’ac­cep­tion de sim­u­la­tion, notre verbe désigne d’abord non pas une pro­duc­tion mais un autre genre de rela­tion7.
Nul doute, l’ac­cep­tion qui a fait la for­tune de la famille du verbe mimeisthai dans l’his­toire de la philoso­phie de l’art est l’ac­cep­tion de sim­u­la­tion, même si une con­fu­sion avec les autres est très fréquente et per­dure encore aujour­d’hui ; on devine d’ailleurs une telle con­fu­sion chez Guy (p. 15 ; 314)8. C’est donc l’im­i­ta­tion-sim­u­la­tion ce que je m’ap­prête main­tenant à définir.
À l’aide d’Aris­tote9 et de cer­tains philosophes con­tem­po­rains10, je défi­nis l’im­i­ta­tion-sim­u­la­tion ain­si :
S imite O par le moyen de M, si M est une pro­priété per­cep­ti­ble par soi qui :
  1. ne définit pas l’essence de S
  2. peut appartenir aus­si à O
  3. ne définit pas non plus l’essence d’O
  4. per­met la recon­nais­sance d’O par des êtres doués de per­cep­tion et d’intellect.
L’ex­pres­sion « per­cep­ti­ble par soi », d’o­rig­ine aris­totéli­ci­enne11, indique qu’on se réfère au con­tenu stricte­ment per­ceptuel, indépen­dam­ment de tout con­cept. Et par « essence » j’en­tends l’élé­ment formel ou le plus formel (au sens aris­totéli­cien du terme « forme », c’est-à-dire au sens de principe d’in­tel­li­gi­bil­ité) du com­plexe caté­goriel (= sub­stance (s) + pro­priétés con­comi­tantes) dont il est ques­tion.
L’imitation se fonde donc sur la rela­tion de ressem­blance entre deux com­plex­es caté­goriels : M est com­mun à S et à O, ce qui veut dire que M est iden­tique pour S et pour O, non pas « sem­blable ». En revanche, M peut être aus­si une pro­priété de pro­priétés : par exem­ple, des couleurs, qui sont des qual­ités, peu­vent aus­si se ressem­bler. La rela­tion de ressem­blance est req­uise mais pas suff­isante. Toute ressem­blance per­cep­ti­ble ne per­met pas la recon­nais­sance, ce qui implique sans doute qu’il n’y a jamais un seul M. Surtout, la ressem­blance est une rela­tion entre les choses (réflex­ive, symétrique et non tran­si­tive12), tan­dis que la recon­nais­sance est une activ­ité du spec­ta­teur, de sorte que l’imitation est elle-même une rela­tion sub­jec­tive. Bien enten­du, un ensem­ble de ressem­blances per­cep­ti­bles qui ne per­met absol­u­ment pas la recon­nais­sance ne saurait être imi­tatif, mais une imi­ta­tion admet des degrés et peut être bonne ou mau­vaise, car cet ensem­ble de ressem­blances per­cep­ti­bles per­met une recon­nais­sance plus ou moins aisée, encore que la facil­ité de recon­nais­sance dépende aus­si des con­di­tions du spec­ta­teur. La ressem­blance qui joue un rôle dans l’imitation est donc une ressem­blance qual­i­fiée, qui, à ce titre, échappe à cette cri­tique con­tem­po­raine qui con­siste à dire que tout ressem­ble à tout 13 ; en effet, ce n’est pas un argu­ment valide con­tre la thèse de la néces­sité de la ressem­blance14.
En revanche, il faut rap­pel­er le point (3), vu qu’est encore très répan­due l’idée fausse que l’imitation révèle ce qui est essen­tiel à la chose imitée ou con­siste en une sélec­tion de pro­priétés essen­tielles à la chose imitée, comme si un masque de roi présen­tait ce qui est essen­tiel à la face d’un roi. Or, un masque n’est pas un vis­age (sinon par homonymie), et encore moins le vis­age d’un homme investi du pou­voir roy­al (bien enten­du, une sim­u­la­tion n’est pas une copie : une copie d’un texte est un texte, une copie d’un sac est un sac, mais une sim­u­la­tion d’un humain n’est pas un humain). On con­fond forme et fig­ure (ou con­fig­u­ra­tion). Les pro­priétés d’O dont use une imi­ta­tion d’O sont « essen­tielles » (ici, au sens de néces­saire) à la recon­nais­sance (via per­cep­tion) d’O, non pas à O : un médecin peint pos­sède cer­taines pro­priétés qui font recon­naître (via la per­cep­tion) un médecin, mais non pas ce qui est essen­tiel au médecin, dis­ons, sa capac­ité de soign­er.
Après forte résis­tance, les notions de mimè­sis et de ressem­blance ont reparu ces dernières années dans le débat esthé­tique15, si elles avaient jamais dis­paru de la pen­sée mod­erne16. Mais cer­tain dogme anti-ressem­blance me paraît avoir la vie dure. Il faut saisir le vrai et le faux de cette idée. Nel­son Good­man17 note qu’à la dif­férence de la ressem­blance, la représen­ta­tion est anti­symétrique : un tableau peut représen­ter le Duc de Welling­ton, mais le Duc de Welling­ton ne représente pas un tableau. Il y a bien asymétrie dans l’imitation-simulation, mais elle passe entre, d’un côté, les moyens d’im­i­ta­tion et, d’autre, le cou­ple imi­tant-imité : c’est l’imitant et l’imité qui sont ressem­blants. D’ailleurs, le Duc de Welling­ton pou­vait aus­si « représen­ter » un tableau : il suff­i­sait d’encadrer sa fig­ure ; voir l’homme stat­ue.
Pré­cisons encore que, si l’un des deux com­plex­es caté­goriels engagés dans l’imitation est con­sti­tué d’un par­ti­c­uli­er don­né (S) et est néces­saire­ment effec­tif (M appar­tient de fait à S, à ce moment-là), l’autre n’est pas con­sti­tué for­cé­ment d’un par­ti­c­uli­er don­né (O n’est pas néces­saire­ment un par­ti­c­uli­er, mais est un F, dis­ons, un O ; par exem­ple, à un lion ) et peut être juste poten­tiel (M peut appartenir à un O). Autrement dit, le con­tenu intel­lec­tif ne con­cerne pas néces­saire­ment une chose par­ti­c­ulière exis­tante en acte dans le monde ; i l ne faut pour­tant pas con­fon­dre indi­vidu et par­ti­c­uli­er : « un lion » est certes un indi­vidu, mais un indi­vidu quel­conque , non pas un indi­vidu déter­miné 18.
Ces deux pré­ci­sions prévi­en­nent une autre cri­tique à l’adresse des théories de la ressem­blance dans la recon­nais­sance 19, cri­tique qui n’envisage que deux cas de com­para­i­son, par exem­ple : 1) entre deux vis­ages présents ; 2) entre deux vis­ages dont l’un est absent. En pre­mier lieu, la ressem­blance n’existe pas tou­jours entre deux vis­ages, mais peut exis­ter aus­si entre un vis­age et un tableau ; le vis­age peint n’est vis­age que par homonymie 20. En deux­ième lieu, un tableau peut ressem­bler à un vis­age sans devoir ressem­bler à un vis­age don­né, présent ou absent mais précédem­ment perçu. S et ses M, au moyen desquels on recon­naît un O, sont présents, mais un O n’est pas présent sinon à la pen­sée. Et le fait de recon­naître par exem­ple un lion via la per­cep­tion d’une con­fig­u­ra­tion présente n’implique pas la croy­ance qu’un lion soit présent, ni que cette con­fig­u­ra­tion appar­ti­enne de fac­to à un lion à ce moment-là et, dans ce cas, le lion par­ti­c­uli­er pourvu de cette con­fig­u­ra­tion pour­rait à son tour imiter un tableau (de lion) ou bien un troisième com­plexe. En ce sens, le verbe « est » de nos for­mules de recon­nais­sance (« c’est un lion ») n’a rien à voir avec celui de l’identification mag­ique, mythique ou religieuse 21 . C’est pourquoi il est erroné de voir dans l’imitation une attri­bu­tion de pro­priétés aux choses dont elle est une imi­ta­tion. Si je recon­nais un lion via telle con­fig­u­ra­tion, cela sig­ni­fie au plus qu’à mon avis un lion peut avoir cette con­fig­u­ra­tion, ce qui n’empêche pas non plus que quelque part ailleurs un lion ait de fait cette con­fig­u­ra­tion ; mais sans doute celui qui recon­naît ne fait-il même pas ce juge­ment. Cepen­dant, si une chose imite un homme, cela ne peut pas imiter, en même temps et sous le même aspect, un autre homme. Cela ne revient pour­tant pas à dire que l’imitation est un « état de choses pos­si­ble ». La pein­ture qui imite un lion au moyen d’une con­fig­u­ra­tion n’est point un « lion pos­si­ble ». Tout sim­ple­ment, elle con­tient une con­fig­u­ra­tion qui est pos­si­ble pour un lion, qui peut con­stituer un com­plexe caté­goriel avec un lion. C’est cela qui est l’« état de choses pos­si­ble », non pas la pein­ture. En out­re, on peut aus­si recon­naître un O par un M qui peut lui appartenir non pas selon l’opinion de qui le recon­naît , mais selon l’opinion d’autrui , notam­ment selon l’opin­ion courante.
Une dernière ques­tion con­cerne le point (4) de la déf­i­ni­tion. On peut répli­quer que l’imitation ne dépend pas de la capac­ité intel­lec­tive de son usager, puisque même des êtres non doués d’intellect ou qui ne l’emploient pas for­cé­ment dans l’exercice de l’activité en ques­tion se ser­vent d’im­i­ta­tions. La tétine du bébé imite le sein de la mère, l’épouvantail pour les oiseaux le paysan ( pour ne rien dire de l’usage apotropaïque des images , ni de l’in­dus­trie pornographique), autant d’imitations qui peu­vent même être elles-mêmes naturelles, spon­tanées : le pouce peut lui aus­si imiter le sein de la mère, et les ailes de cer­tains papil­lons, la fig­ure d’un ani­mal 22. Toute­fois, ce qui compte dans ces cas, c’est la qual­ité per­cep­ti­ble elle-même : elle ne sert pas de moyen de recon­nais­sance de ce qu’imite l’imitation par l’activation con­jointe de la per­cep­tion et de l’intellection. Une tétine ou un épou­van­tail seront des imi­ta­tions unique­ment pour nous qui pou­vons, grâce aus­si à notre intel­lect, recon­naître ce dont elles sont des imi­ta­tions.
Je m’ar­rête ici, même s’ il y a encore beau­coup de choses à dire sur cette déf­i­ni­tion. On l’ aura com­pris, on ne peut iden­ti­fi­er l’im­i­ta­tion avec un pré­ten­du « nat­u­ral­isme » ou « réal­isme », comme s’il s’agis­sait d’ailleurs d’un courant artis­tique. Je voudrais main­tenant dis­siper quelques autres malen­ten­dus qu’on trou­ve chez Guy à pro­pos de la notion d’im­i­ta­tion.

Imitation et illusion

On l’au­ra com­pris aus­si, l’im­i­ta­tion n’im­plique pas l’il­lu­sion, con­traire­ment à ce que sem­ble croire Guy (p. 14 ; 19 ; 211 )23, très influ­encé par Ernst Gom­brich24 . Bien sûr, une imi­ta­tion peut être source d’il­lu­sion ou d’er­reur (je ne fais pas de dis­tinc­tion, ici 25), ou même en être une con­di­tion néces­saire, mais on ne s’y trompe que si, pré­cisé­ment, on ne sait pas qu’on a affaire à une imi­ta­tion, comme il peut arriv­er dans le cas du trompe l’ œil. On ne peut certes exclure qu’au Paléolithique des images aient été util­isées dans le but con­scient de tromper ou dans un but apotropaïque, mais doit-on attribuer aux humains de cette époque la naïveté de ne pas faire la dis­tinc­tion entre une chose et une imi­ta­tion de cette chose ? Il est vrai que même cer­tains de nos con­tem­po­rains con­fondent par­fois fic­tion et réal­ité, mais il n’y a aucune rai­son de penser que, de manière uni­verselle ou générale, les humains paléolithiques seraient inca­pables de dis­tinguer une chose et une imi­ta­tion de cette chose. Si tel était le cas, ils ne dis­tinguer aient pas les vivants et les morts, vu que mourir revient à devenir un sim­u­lacre de soi-même – un cadavre est une imi­ta­tion naturelle ; j’y reviendrai. De toute manière, la tromperie n’est pas inhérente à la pro­duc­tion inten­tion­nelle d’im­i­ta­tions.

Imitation et beauté

Guy asso­cie l’im­i­ta­tion égale­ment à la beauté (p. 314), ou bien au plaisir visuel (p. 16), ou encore à la valeur esthé­tique (p. 292). La beauté est le prin­ci­pal prédi­cat esthé­tique, déter­miné, du côté sub­jec­tif, par le plaisir qu’on éprou­ve à la vision de quelque chose : pace Kant26, c’est le plaisant selon la vue. Son asso­ci­a­tion avec l’im­i­ta­tion est pour­tant assez sur­prenante, dans la mesure où, dans l’his­toire de la philoso­phie de l’art, la beauté, le plaisir visuel ou la valeur esthé­tique sont conçus plutôt comme des notions con­cur­rentes de celle d’im­i­ta­tion pour la déf­i­ni­tion de l’art. On par­le même d’un change­ment de par­a­digme au XVIIIe siè­cle : on passerait d’un « régime imi­tatif (ou représen­tatif ) » à un « régime esthé­tique » de l’art 27. En réal­ité, ces notions ne sont pas incom­pat­i­bles : une imi­ta­tion peut être aus­si belle28, c’est-à-dire que la vision de celle-ci peut être agréable, encore que cela ne soit pas néces­saire. Cepen­dant , le plaisir qui accom­pa­gne la recon­nais­sance de l’ob­jet de l’im­i­ta­tion n’est pas cet éventuel plaisir d’or­dre per­cep­tif, mais plutôt un plaisir d’or­dre intel­lec­tif, même si la recon­nais­sance se fait néces­saire­ment via per­cep­tion. Et les imi­ta­tions prê­tent à un usage osten­ta­toire bien moins en tant que telles qu’en tant que belles, con­traire­ment à ce que sug­gère Guy (p. 17 ; 64 ; 167 ; 220–221). Que ce soit dans le cas de la recon­nais­sance de l’ob­jet de l’im­i­ta­tion que dans celui de la beauté, on a pour­tant affaire à un plaisir pour une activ­ité cog­ni­tive qui ne vise ni une action ni une pro­duc­tion et que de ce fait on pour­rait qual­i­fi­er de con­tem­pla­tive, ce qui pour­rait effec­tive­ment servir à une déf­i­ni­tion com­plète de l’art.
Bien enten­du, une même chose peut être des­tinée, non seule­ment à la fois à la recon­nais­sance et à une appré­ci­a­tion esthé­tique, mais aus­si à une fonc­tion « util­i­taire ». Un arte­fact peut avoir en effet plusieurs fonc­tions, même si le plus sou­vent ce n’est pas en rai­son des mêmes pro­priétés qu’il sera en mesure de les assur­er.

Imitation et symbole

Au sens pro­pre du terme, qui ne cor­re­spond pas à l’emploi qu’on trou­ve couram­ment dans la lit­téra­ture sur la préhis­toire (où « le sym­bol­ique » est sou­vent une caté­gorie fourre-tout), un sym­bole est un signe ou un sub­sti­tut con­ven­tion­nel – con­ven­tion­nel, non pas au sens de tra­di­tion­nel 29, mais au sens d’ insti­tu­tion­nel. En gros, c’est l’ac­cord col­lec­tif de s’en servir comme d’un signe ou d’un sub­sti­tut de quelque chose d’autre qui le rend tel, et ce indépen­dam­ment de ses pro­priétés physiques. Deux exem­ples clas­siques en sont les mots, sym­bol­es de nos états men­taux inten­tion­nels en général (au sens d’in­ten­tion­nal­ité, et non pas unique­ment d’in­ten­tion : états cog­ni­tifs, affec­tifs et désidérat­ifs), et la mon­naie, sym­bole de la valeur 30.
Au con­traire, ce qui est imi­tatif l’est pré­cisé­ment en rai­son de ses pro­priétés physiques. Un pro­duit humain inten­tion­nelle­ment imi­tatif n’est donc pas sym­bol­ique en lui-même, de sorte qu’il ne con­stitue pas un lan­gage, oral ou écrit 31. Par con­séquent, la pein­ture imi­ta­tive n’est pas elle-même, en tant que telle, un pic­togramme 32, pas plus qu’elle n’est un mythogramme 33. Par exem­ple, on est tout à fait capa­ble de recon­naître cer­tains ani­maux dans les repro­duc­tions de dessins de la grotte Chau­vet, même si on ignore tout des mœurs, des con­ven­tions, des croy­ances et des inten­tions des êtres humains qui les ont réal­isées il y a plus de trente mille ans ; on peut même ignor­er s’ils ont voulu exprimer quelque chose par ces pein­tures, et encore plus ce qu’ils auraient voulu exprimer 34. Certes, on peut ne pas recon­naître un cou­ple de lions des cav­ernes dans la paroi gauche de la Salle du Fond si on ne sait pas que les mâles n’avaient pas de crinière, mais on y recon­naî­tra cer­taine­ment des félins.
Cepen­dant, quelque chose peut être haute­ment mimé­tique et être tout de même util­isé comme un sym­bole, de sorte qu’il est inex­act de dire que « plus un art est mimé­tique, moins il est, en quelque sorte, sym­bol­ique », comme le fait Guy (p. 14 ; cf. p. 286 ; 291 ; sed p. 278). C’est le cas de l’écri­t­ure pic­tographique. Dans ce cas, la pein­ture qui fonc­tionne comme nom est le sub­sti­tut con­ven­tion­nel d’un acte de sig­ni­fi­ca­tion ou de référence qui se réalise en pre­mière instance à l’intérieur de l’émetteur ; et dans le cas d’un mythogramme, on aurait quelque chose comme le titre d’un réc­it, qui est un autre type d’acte de lan­gage 35. C’est par le seul biais de cette référence « interne » que le nom se réfère à la chose. En revanche, même quand elle est le fruit d’une pro­duc­tion inten­tion­nelle, l’imitation per­met la recon­nais­sance directe de la « chose », bien que la con­sti­tu­tion du pro­duit imi­tatif dépende des idées que le pro­duc­teur se fait de l’objet imité. L’intention d’un pro­duc­teur d’œuvres imi­ta­tives – des­tinées à être util­isées en tant que telles, c’est-à-dire en vue de la recon­nais­sance – n’est pas l’ex­pres­sion de ses pro­pres états men­taux, mais elle est plutôt la suiv­ante : qu’on recon­naisse le con­tenu imi­tatif de ses œuvres comme on le fait en ren­con­trant les choses qu’elles imi­tent 36. Ce qui compte, ce n’est pas la référence du pro­duc­teur à l’objet imité, mais l’objet lui-même 37. Quoique les imi­ta­tions inten­tion­nelle­ment pro­duites dépen­dent de la vision de monde de son pro­duc­teur et puis­sent en être aus­si des indices, elles ne sont pas, en tant que telles, l’expression d’une vision de monde 38. Ain­si, l’imitation ne demande pas d’interprétation (au sens pro­pre) des inten­tions de son pro­duc­teur inten­tion­nel, même si, comme toute autre pro­duc­tion inten­tion­nelle, la pro­duc­tion d’imitations est soumise à des choix, indi­vidu­els et col­lec­tifs, et que beau­coup d’actions humaines volon­taires, sinon toutes, ont une dimen­sion com­mu­ni­ca­tion­nelle. Certes, c’est le fait de savoir préal­able­ment qu’on a affaire à des imi­ta­tions qui bloque d’avance toute action sus­cep­ti­ble de découler de cette recon­nais­sance – mais qui serait inap­pro­priée en l’occurrence. Et pour­tant, il ne s’agit pas néces­saire­ment de con­ven­tions.

Imitation et emblème

Une imi­ta­tion peut être util­isée comme sym­bole aus­si d’une autre manière, selon un sens plus courant du terme. Prenons encore un dessin qui imite un lion. On peut dire que, en plus d’être une imi­ta­tion de lion, il est aus­si un sym­bole de courage, dans la mesure où on attribue – à tort ou à rai­son, peu importe – cette ver­tu aux lions, et ce même si le dessin ne con­tient rien de spé­ci­fique qui fasse penser à un acte de courage. On peut aller jusqu’à le pren­dre pour le sym­bole d’une cer­taine per­son­ne cen­sée être courageuse. Toute­fois, dans ces deux cas, le sym­bole est, à pro­pre­ment par­ler, non pas le dessin, mais, dans le pre­mier cas, ce qu’on y recon­naît, à savoir le lion, et, dans le sec­ond, le courage. Mais le dessin pour­rait être util­isé comme un emblème de cette per­son­ne – c’est le cas, par exem­ple, d’un bla­son.
En même temps que Guy insiste sur le car­ac­tère mimé­tique de l’art paléolithique, il lui assigne une fonc­tion héraldique (p. 169–205 ; 292) 39. Explique-t-elle l’art paléolithique ? Mes con­nais­sances fort lim­itées aus­si bien en art paléolithique qu’en héraldique ne me per­me­t­tent pas d’y apporter une réponse tranchée, mais juste quelques réflex­ions. Jusqu’où j’ar­rive à voir, on ne peut exclure l’ex­is­tence d’une fonc­tion emblé­ma­tique (par­mi d’autres), ni une autre fonc­tion sig­nalé­tique quel­conque. Mais si sa fonc­tion exclu­sive ou dom­i­nante était emblé­ma­tique, on devrait s’at­ten­dre, me sem­ble-t-il, à des pro­duc­tions plus sché­ma­tiques – et ce surtout à ses débuts, alors qu’avec les dessins de la grotte Chau­vet (36 000 BP) et les gravures en plein air de Foz Côa (22 000 BP) 40 on a plutôt l’in­verse 41. D’ailleurs, est peu con­va­in­cante la ten­ta­tive d’ex­pli­quer le ren­du de l’an­i­ma­tion – qu’on con­state de manière évi­dente dans les répéti­tions du con­tour d’un rhinocéros de la Salle du Fond de Chau­vet, mais qu’on trou­ve même à Foz Côa 42 – par la dif­férence, en héraldique, entre par exem­ple un lion « pas­sant » et un lion « ram­pant » (Guy, p. 173–174). De toute façon, con­traire­ment à ce que sou­tient Guy (p. 294), l’hy­pothèse héraldique n’ex­plique, à elle seule, ni le choix des ani­maux (et d’un bes­ti­aire déter­miné) ni l’ab­sence de con­texte dans l’art rupestre, car, si je ne me trompe, en héraldique on peut utilis­er tout type d’être vivant, voire tout type d’être (y com­pris des arte­facts), et le faire fig­ur­er dans un con­texte, ne fût-ce que min­i­mal 43. L’héraldique n’ex­pli­querait même pas l’im­i­ta­tion, car un sys­tème héraldique peut être aus­si abstrait ou géométrique – en admet­tant qu’il y a une dis­tinc­tion rad­i­cale entre imi­tatif et abstrait ou géométrique.

Imitation et abstraction

Guy con­sid­ère en effet comme une évi­dence l’op­po­si­tion entre fig­u­ra­tion et abstrac­tion, où « fig­u­ra­tion » appa­raît comme un autre nom pour l’im­i­ta­tion (p. 32 ; 257). Toute­fois, cette oppo­si­tion est large­ment un leurre. Par exem­ple, le sim­ple fait qu’on puisse dire qu’une fig­ure se trou­ve devant une autre, alors qu’on est dans la bidi­men­sion, dénote une imi­ta­tion 44. La pein­ture dite abstraite ou géométrique n’est pas une pein­ture non imi­ta­tive, mais, à la rigueur, une pein­ture imi­ta­tive à objet mul­ti­ple ou indéter­miné ou davan­tage indéter­miné. Prenons, par exem­ple, ces frag­ments de bouteilles en coquilles d’ œufs aux décors dits géométriques qui ont été retrou­vés dans l’abri-sous-roche de Diep­kloof (Afrique du Sud), qui dat­eraient d’au moins 60 000 ans : qui peut garan­tir que ces décors ne sont pas en réal­ité l’im­i­ta­tion de quelque chose qu’on n’est pas ou plus en mesure de recon­naître 45 ? De toute manière, les fron­tières entre fig­u­ra­tion et abstrac­tion sont beau­coup moins nettes qu’on ne l’admet d’habitude, et aujourd’hui les images du nanoart les brouil­lent encore plus.

Imitation et style 

L’im­i­ta­tion ne con­stitue pas une modal­ité styl­is­tique. L’im­i­ta­tion est com­pat­i­ble avec une plu­ral­ité de styles 46. D’abord, une pro­duc­tion inten­tion­nelle d’im­i­ta­tions, plus pré­cisé­ment de choses qui se trou­vent dans une rela­tion d’im­i­ta­tion avec d’autres choses, peut avoir dif­férentes final­ités ultérieures (jeu, édu­ca­tion, passe-temps intel­lectuel, etc.), ce qui peut avoir une inci­dence sur leurs pro­priétés. Ensuite, de mul­ti­ples pro­priétés per­cep­ti­bles dif­férentes per­me­t­tent, générale­ment, la recon­nais­sance de quelque chose, même si on se lim­ite à un seul de nos cinq sens. Enfin, s’il est vrai que, comme le sou­tient Aris­tote, la néces­sité con­di­tion­nelle régit toute pro­duc­tion tech­nique, dans la mesure où c’est l’usage, pré­sup­posé dès le départ du raison­nement visant la pro­duc­tion, qui déter­mine les pro­priétés du pro­duit final ain­si que les étapes de sa pro­duc­tion, il y a tout de même un cer­tain marge de choix : « puisqu’il faut fendre avec la hache, il est néces­saire qu’elle soit dure, et que si elle doit être dure, elle doit être faite d’airain ou de fer » 47. (C’est pourquoi d’ailleurs, dans la pro­duc­tion d’un out­il, on peut choisir une cer­taine matière plutôt qu’une autre sur la base d’une final­ité esthé­tique, comme c’est sou­vent le cas déjà dans la préhis­toire 48.) De même, la pro­duc­tion d’une imi­ta­tion en vue de la recon­nais­sance laisse un cer­tain marge de choix styl­is­tiques. De toute manière, dans une pro­duc­tion imi­ta­tive tout n’est pas for­cé­ment imi­tatif.

Imitation et excellence 

On l’a vu , l ‘imi­ta­tion n’est pas elle-même une pro­duc­tion. Et pour­tant, il peut y avoir une pro­duc­tion inten­tion­nelle d’im­i­ta­tions (et avec dif­férentes final­ités ultérieures), de sorte qu’il peut y avoir aus­si une tech­nique de la pro­duc­tion d’im­i­ta­tions, c’est-à-dire une excel­lence pro­duc­tive d’im­i­ta­tions, la tech­nique étant pré­cisé­ment le bon état habituel de la capac­ité de pro­duire selon un raison­nement fondé sur la néces­sité con­di­tion­nelle. Le prob­lème est que Guy (p. 13 ; 257 ; 317) fait de l’im­i­ta­tion elle-même une excel­lence, ce qui est tout à fait injus­ti­fié, et Guy lui-même par­le ailleurs (p. 257) d’ex­cel­lence dans l’im­i­ta­tion, ce qui est bien dif­férent.
En pre­mier lieu, con­traire­ment à ce que sem­ble croire Guy 49, l’ex­cel­lence dans la pro­duc­tion d’im­i­ta­tions (à utilis­er comme telles) ne se mesure pas par la « fidél­ité à l’ob­ser­va­tion » (ici, il con­fond peut-être les accep­tions de sim­u­la­tion et d’é­mu­la­tion, où l’ob­jet est un mod­èle) ou la « préoc­cu­pa­tion descrip­tive » (comme si c’é­tait un acte de lan­gage) de la nature ou de la réal­ité de la part du pro­duc­teur, mais par la recon­nais­sance de son con­tenu qu’il rend pos­si­ble chez le spec­ta­teur. À ce pro­pos, est intéres­sant un pas­sage de la Poé­tique d’Aris­tote sur les erreurs « acci­den­telles » dans les tech­niques imi­ta­tives, par exem­ple, un dessin de cheval avec les deux pattes droites en avant ou de biche avec les cornes : Aris­tote trou­ve moins grave de ne pas savoir que la biche n’a pas de cornes que de la dessin­er « de manière non imi­ta­tive » ( en fait, peu imi­ta­tive ), en sous-enten­dant que la majorité du pub­lic partage cette même opin­ion fausse 50.
En deux­ième lieu, la pro­duc­tion inten­tion­nelle d’im­i­ta­tions, même très mau­vais­es, est, en toute évi­dence, à la portée de tout le monde, y com­pris des enfants, et ce par de mul­ti­ples moyens, qui ne lais­sent d’ailleurs pas de traces nor­male­ment repérables par l’archéolo­gie : par exem­ple, un dessin fait sur le sol en plein air avec le doigt. D’ailleurs, tous les jeux sont imi­tat­ifs de la vie humaine 51, ce qui n’im­plique nulle­ment que toute imi­ta­tion ait une final­ité ludique.
En troisième lieu, les pro­duc­tions dites abstraites ou géométriques admet­tent, elles aus­si, une excel­lence. L’idée que l’art abstrait ou géométrique soit plus acces­si­ble que l’art fig­u­ratif ou imi­tatif (p. 256–257) me paraît en effet dis­cutable. Il est sans doute plus dif­fi­cile de réalis­er cer­taines pein­tures abstraites géométriques, comme celles de l’op art, que d’en faire une banale­ment fig­u­ra­tive.
Suf­fi­rait-il de refor­muler la thèse de Guy pour qu’elle soit valide ? Autrement dit, pour­rait-on soutenir que l’art préhis­torique témoigne tout de même, sinon de l’im­i­ta­tion, au moins d’une tech­nique ou d’une excel­lence pro­duc­tive d’im­i­ta­tions ? Ain­si refor­mulée, la thèse de Guy serait effec­tive­ment plus recev­able, mais même le lien entre excel­lence pro­duc­tive et société iné­gal­i­taire me paraît con­testable. Certes, on ne peut attein­dre une excel­lence pro­duc­tive sans une préal­able for­ma­tion, même si un tal­ent naturel existe bien chez cer­tains indi­vidus. Mais est-ce que cela implique une spé­cial­i­sa­tion, donc une divi­sion sociale du tra­vail, et de ce fait l’iné­gal­ité économique et la dom­i­na­tion poli­tique ? Je n’en suis pas sûr.
D’abord, Christophe Dar­mangeat fait remar­quer que la spé­cial­i­sa­tion que sug­gère Guy pour le Paléolithique européen ne sem­ble pas exis­ter chez les pop­u­la­tions de la Côte Nord-Ouest du con­ti­nent améri­cain, qui con­stituent pour­tant son par­al­lèle ethno­graphique priv­ilégié 52.
Ensuite , à pro­pos de la sup­posée spé­cial­i­sa­tion des artistes paléolithiques , il y a, me sem­ble-t-il, un con­tre­sens chez Guy :

Car la capac­ité à imiter ne néces­site pas unique­ment l’ac­qui­si­tion d’un impor­tant savoir tech­nique, elle dépend aus­si des apti­tudes per­son­nelles de l’au­teur. Alors que les styles les plus con­ven­tion­nels relèvent essen­tielle­ment de l’ap­pli­ca­tion de mod­èles appris, l’im­i­ta­tion du réel repose plus directe­ment sur le tal­ent per­son­nel. C’est-à-dire sur les capac­ités pro­pres à chaque indi­vidu à percevoir et à restituer ce qui est vu par le dessin. De telles capac­ités exi­gent des prédis­po­si­tions. Tout le monde n’a pas la même apti­tude pour le chant ou le vio­lon. C’est la même chose pour le dessin. Par son haut degré d’ex­i­gence nat­u­ral­iste, l’art par­ié­tal per­met pour la pre­mière fois de pos­er de façon tan­gi­ble la ques­tion de la place de l’in­di­vidu par rap­port au reste du groupe. […] C’est donc la dis­crim­i­na­tion par le tal­ent indi­vidu­el qui donne au nat­u­ral­isme artis­tique sa valeur fon­cière­ment iné­gal­i­taire. (p. 18)

Je ne pense pas que l’im­i­ta­tion demande plus de tal­ent naturel que « les styles plus con­ven­tion­nels », mais je trou­ve incon­gru d’in­sis­ter sur la néces­sité de for­ma­tion et de spé­cial­i­sa­tion pour l’artiste imi­tatif, qui serait à l’o­rig­ine de la divi­sion sociale du tra­vail, et d’at­tribuer à l’art imi­tatif une part plus impor­tante de tal­ent naturel, qui serait d’ailleurs, de manière quelque peu obscure, à l’o­rig­ine d’un statut social priv­ilégié, presque divin (p. 19) 53, – l’artiste serait lui-même mem­bre de la classe dom­i­nante ou tra­vaillerait pour celle-ci 54. Vraisem­blable­ment, plus on est naturelle­ment doué, moins on aura besoin d’en­traîne­ment 55.
Last but not least, Guy sem­ble con­cevoir les sociétés égal­i­taires comme des sociétés ne visant que leur survie (p. 13 ; 257). Tout ce qui n’au­rait pas de rela­tion directe avec la survie relèverait, au con­traire, du luxe, du pres­tige, de l’os­ten­ta­tion, donc de l’iné­gal­ité sociale (p. 16–17). L’ap­pren­tis­sage du dessin serait « en pure perte », si on ne béné­fi­ci­ait pas d’un statut social supérieur à celui du com­mun des mor­tels (p. 257). Il va jusqu’à affirmer que « la pro­duc­tion d’im­ages ne sert aucune fonc­tion vitale » (p. 19). Christophe Dar­mangeat réplique déjà que « le com­para­tisme ethno­graphique sug­gère que des tribus de chas­seurs nomades rel­a­tive­ment dému­nies sur le plan matériel peu­vent aisé­ment con­sacr­er des forces impor­tantes à des tâch­es impro­duc­tives sans com­pro­met­tre leur survie, ni pro­duire par là-même des dif­féren­ci­a­tions sociales » 56. Juste une réserve : la pro­duc­tion d’im­i­ta­tions ou de choses dotées de valeur esthé­tique n’est pas nulle­ment « impro­duc­tive », car elle est des­tinée à sat­is­faire des besoins ou des désirs pré­cis. En effet, les fonc­tions vitales humaines ou même homini­ennes ne se réduisent pas à l’au­to­con­ser­va­tion, à l’au­todéveloppe­ment et à la repro­duc­tion. Nous avons aus­si des besoins ou des désirs qui sont déter­minés, non pas par notre sim­ple survie, mais par notre bon­heur, et il n’y a aucune rai­son de penser que ce n’é­tait pas le cas pour les hommes du Paléolithique 57.
La pro­duc­tion inten­tion­nelle et tech­nique d’im­i­ta­tions pré­sup­pose certes un plaisir quel­conque pour l’im­i­ta­tion, comme le remar­que déjà Aris­tote (Poét. 4). Ce plaisir n’est pour­tant pas une inven­tion des puis­sants des sociétés iné­gal­i­taires : c’est sans doute quelque chose de naturel. D’ailleurs, s’il n’en était pas ain­si, il n’y aurait aucun usage osten­ta­toire des imi­ta­tions, de même qu’il n’ex­is­terait pas de ban­quets osten­ta­toires, si on n’avait pas un besoin ou un désir naturel de nour­ri­t­ure. Une preuve de l’ex­is­tence d’un tel plaisir est « la fas­ci­na­tion que les fos­siles ont de tout temps exer­cé sur les humains », pour utilis­er les mots de Michel Lor­blanchet 58. Ce plaisir ne serait même pas pro­pre à notre espèce, comme le mon­tre le biface acheuléen moyen, datant d’en­v­i­ron 300 000 ans, trou­vé à Swanscombe (Angleterre), qui porte un fos­sile d’oursin du Cré­tacé 59. Comme le cadavre en général 60, un fos­sile con­stitue bien un sim­u­lacre naturel. C’est le cas égale­ment une pierre-fig­ure telle que le galet de Maka­pans­gat (Afrique du Sud), en jaspillite rouge, datant de 3 mil­lions d’an­nées 61. Trou­vé près des osse­ments d’un aus­tralo­p­ithèque, mais à des kilo­mètres de tout lieu naturel d’o­rig­ine pos­si­ble, ce galet présente claire­ment la con­fig­u­ra­tion d’un vis­age. Cette pra­tique de col­lecte-trans­port (du ready made paléolithique) est d’ailleurs com­pa­ra­ble à celle de la pré­da­tion (chas­se-cueil­lette-pêche) qui, il faut le pré­cis­er, est bien un type de pro­duc­tion, con­traire­ment à ce que sug­gère par­fois Guy (p. 86 ; 263 ; 304). Par con­séquent, même si Guy avait rai­son quand il dit que « la nais­sance de la fig­u­ra­tion est plus tar­dive » (p. 32 : autour de 40 000 BP), le goût pour les imi­ta­tions, lui, remon­terait, pour ain­si dire, à la nuit des temps.

Imitation et domination

Car qu’est-ce que l’im­i­ta­tion de la nature, si ce n’est la volon­té de la pos­séder ? Représen­ter, c’est cap­tur­er. C’est pré­cisé­ment cette capac­ité à représen­ter le réel, et donc à se l’ap­pro­prier sym­bol­ique­ment, qui rend l’im­i­ta­tion si envi­able (et pres­tigieuse). (p. 312)

Cette réflex­ion de Guy, qui suit les pas de Claude Lévi-Strauss 62, m’é­tonne, même s’il y a sans doute la con­fu­sion habituelle entre les accep­tions de sim­u­la­tion et d’é­mu­la­tion du verbe « imiter » (cf. p. 15 : « con­cur­rencer la nature »). On pour­rait répli­quer qu’il n’y a rien de plus naturel pour une pop­u­la­tion de chas­seurs-cueilleurs-pêcheurs que de vouloir cap­tur­er la nature. Ce ne sera pour­tant pas ma piste ; d’ailleurs, que sig­ni­fie « sym­bol­ique­ment », ici, sinon qu’il s’ag­it d’un sim­u­lacre d’ap­pro­pri­a­tion ? Comme le remar­que Guy dans cette même page, dans cet intérêt pour l’im­i­ta­tion il y a bien un « regard d’en­to­mol­o­giste », un « goût du savoir » ; Guy rap­pelle ailleurs l’in­térêt clas­si­fi­ca­toire qui s’y man­i­feste (« le rôle cen­tral de la notion d’e­spèce dans le dis­posi­tif par­ié­tal », p. 193). Mais Guy croit y voir non pas une man­i­fes­ta­tion de la nature intel­lectuelle humaine mais une pré­fig­u­ra­tion du « ratio­nal­isme de la pen­sée occi­den­tale ». Qui plus est, Guy sem­ble sous-enten­dre que cela implique l’iné­gal­ité sociale. Or le « goût du savoir » n’est pas une « car­ac­téris­tique de la pen­sée occi­den­tale », pas plus qu’il n’im­plique une volon­té de dom­i­na­tion et d’ex­ploita­tion 63. Le goût pour l’im­i­ta­tion en tant que telle cor­re­spond au con­traire au goût d’une atti­tude, dis­ons, con­tem­pla­tive, plus pré­cisé­ment au goût de la pen­sée con­tem­pla­tive. Un goût qui appar­tient sans doute à tous les humains, bien que la volon­té de dom­i­na­tion et d’ex­ploita­tion qui ani­me cer­tains l’in­hibe chez les autres. « Tous les humains désirent par nature savoir », comme le dit l’incip­it de la Méta­physique, même si son auteur, Aris­tote, exclu­ait de l’hu­man­ité la majorité de celle-ci 64 . Ce goût n’ap­par­tiendrait même pas en pro­pre à l’au­to­proclamé Homo sapi­ens.

Conclusion

La pro­duc­tion inten­tion­nelle d’im­i­ta­tions et le plaisir pour les imi­ta­tions vont cer­taine­ment bien au-delà des sociétés iné­gal­i­taires ou hiérar­chisées ; ils peu­vent même cou­vrir l’ensem­ble de l’his­toire humaine, voire du genre homo. Les sociétés humaines ne se dis­tinguent pas en mimé­tiques et non mimé­tiques, mais plutôt selon les modal­ités de l’im­i­ta­tion, notam­ment les moyens employés et les objets imités ; tout au plus, on pour­rait dis­tinguer entre sociétés plus ou moins mimé­tiques. Cela dit, il se peut que Guy ait rai­son sur le car­ac­tère iné­gal­i­taire ou hiérar­chisé des sociétés eurasi­a­tiques du Paléolithique supérieur ; à ce que je peux en juger, Guy four­nit nom­bre d’ar­gu­ments qui mon­trent la néces­sité d’en­vis­ager sérieuse­ment son hypothèse. Sim­ple­ment, ce n’est pas sur la base du car­ac­tère imi­tatif de leur pein­ture et de leur mobili­er qu’on pour­rait l’af­firmer.

Caen, juil­let 2018

Notes

L’esclave, la dette et le pou­voir. Études de soci­olo­gie com­par­a­tive , Paris, Errance, 2001, p. 8.
2 Éléments de clas­si­fi­ca­tion des sociétés , Paris, Errance, 2005.
Dans son ouvrage précé­dent, Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique. L’in­ven­tion du style, il y a 20.000 ans, Dijon, Les press­es du réel, 2015 (2010), Emmanuel Guy accepte, p. 19, l’idée d’ « une répar­ti­tion des activ­ités entre les hommes et les femmes », « la chas­se étant sans doute réservée aux hommes ».
Cf. G. Char­bon­nier, Entre­tiens avec Claude Lévi-Strauss, Paris, Juliard, 1961, p. 74, cité par Guy, Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 143 : Lévi-Strauss est pour­tant plus pru­dent : « son car­ac­tère de plus en plus fig­u­ratif ou représen­tatif » (p. 70). L’idée d’un lien entre imi­ta­tion et luxe est anci­enne. Dans la République de Pla­ton, les imi­ta­teurs (pro­fes­sion­nels) sont absents de la « cité véri­ta­ble » et n’ap­pa­rais­sent que dans la « cité lux­ueuse » (II 373b 5), mais, étant par déf­i­ni­tion des hommes « dou­bles », voire « mul­ti­ples » (III 397e), ils vio­lent le « principe de spé­cial­i­sa­tion » qui régit la pre­mière cité ; voir mon arti­cle « A ver­dadeira cidade de Plat ã o », Kritéri­on 107 (2003), p. 72- 85 ; p. 82–83.
C. Dar­mangeat, Le com­mu­nisme prim­i­tif n’est plus ce qu’il était. Aux orig­ines de l’op­pres­sion des femmes, suivi de Une his­toire de famille, Toulouse, Smol­ny, 2012, p. 105 ; cf. 154–157 ; 284–286.
Pour me lim­iter aux arti­cles parus en français, voir « Phan­ta­sia et mimè­sis chez Aris­tote », Revue des Études Anci­ennes, n° 106/​2, 2004, p. 455–476 ; « Note sur le par­ticipe par­fait memimè­menon dans Aris­tote, Rhét. I 11, 1371b 4–10 », Ken­tron, 22, 2006, p. 163–175 ; « Quelques réflex­ions sur la rela­tion entre mimè­sis et his­to­ri­ogra­phie chez Aris­tote et chez les his­to­riens des épo­ques hel­lénis­tique et impéri­ale », dans M. Simon-Mahé & V. Naas (éd.), De Samos à Rome : per­son­nal­ité et influence de Douris, Nan­terre, Press­es Uni­ver­si­taires de Paris-Ouest Nan­terre, 2015, p. 191–207 ; « La valeur de l’ob­jet de mimeisthai et ses enjeux », Lit­téra­ture, 182, 2016, p. 53–59. Voir aus­si mon livre Pourquoi la Poé­tique d’Aristote ? DIAGOGE, Paris, Vrin, sous presse .
Quant à la tra­duc­tion de mimeisthai, il vaut mieux garder la tra­duc­tion tra­di­tion­nelle par « imiter », dans la mesure où ce terme est plus apte à cou­vrir l’ensemble des trois accep­tions prin­ci­pales du verbe grec. En effet, « représen­ter » pour­rait con­venir aux accep­tions d’identité-reproduction et de sim­u­la­tion, mais il ne con­vient pas à l’acception d’émulation. D’ailleurs, en traduisant mimeisthai par « imiter », nous ne sommes pas oblig­és de choisir entre les dif­férentes accep­tions à chaque fois ; par exem­ple, dans la Poé­tique d’Aris­tote, il y a au moins un pas­sage (4, 1445b 5 sq.) où un choix pré­cis est vrai­ment diffi­cile. En out­re, « représen­ter » sem­ble moins apte que « simuler » à mar­quer la dif­férence avec l’acception d’identité-reproduction. À ces pre­mières réserves con­cer­nant l’emploi de « représen­ter » s’ajoutent d’autres incon­vénients, liés au domaine théâ­tral et surtout à l’usage mul­ti­ple que la philoso­phie mod­erne fait de « représen­ta­tion ». Cela dit, la ques­tion du choix entre « représen­ta­tion » et « sim­u­la­tion », pour car­ac­téris­er l’acception spé­cifique qui nous intéresse, n’a pas finale­ment beau­coup d’importance : ce qui compte est de bien com­pren­dre la valeur de l’objet du verbe mimeisthai.
Voir aus­si Guy, Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique , p. 131 ; 143 . De même Lévi-Strauss dans Char­bon­nier, op. cit ., p. 72–73.
9 Voir Poétique 1 et 4, ain­si que d’autres pas­sages aris­totéli­ciens, notam­ment sur l’homonymie, qui don­nent comme exem­ple des choses qui sont assuré­ment des imi­ta­tions, comme Les par­ties des ani­maux I 1, 640b 29–641a 5.
10 Notam­ment C. Sartwell, « Nat­ur­al gen­er­a­tiv­i­ty and imi­ta­tion », British Jour­nal of Aes­thet­ics 31/​1 (1991), p. 58–67 ; p. 60.
11 Sur l’âme II 6.
12 La ressem­blance n’est tran­si­tive que si la pro­priété com­mune reste con­stante.
13 N. Good­man, Lan­gages de l’art : une approche de la théorie des sym­bol­es , trad. par J. Mori­zot, Nîmes, Cham­bon, 1990, chap. I 1 ; Lan­guages of Art : an Approach to a The­o­ry of Sym­bols , Indi­anapo­lis-New York, Bobbs-Mer­rill, 1968 .
14 Cette ressem­blance qual­i­fiée implique une cer­taine pri­va­tion , chez le com­plexe imi­tant, par rap­port au com­plexe imité ; C. W. Veloso, « Définir la fic­tion sans la mimè­sis  ? Lec­ture cri­tique d’O­livi­er Caïra, Définir la fic­tion. Du roman au jeu d’échecs , Paris, Édi­tions EHESS, 2011 », Acta Fab­u­la , L’aven­ture « Poé­tique » (2012), URL : http://www.fabula.org/revue/document7406.php
15 Par exem­ple Sartwell, art. cit., à pro­pos de F. Schi­er, Deep­er into pic­tures. An essay on pic­to­r­i­al rep­re­sen­ta­tion , Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press 1986 (1983) , notam­ment p. 2–9 et chap. 9.
16 Con­tre l’idée d’une dis­pari­tion totale, S. Hal­li­well, The Aes­thet­ics of Mime­sis. Ancient texts and mod­ern prob­lems , Prince­ton Uni­ver­si­ty Press, 2002, p. 1–33.
17 Good­man, op. cit., cap. I 1.
18 La con­fu­sion appa­raît pour­tant chez Guy (p. 278 ; 315 ; Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 138–139), notam­ment à pro­pos de le la notion de por­trait. Loin de coïn­cider avec l’im­i­ta­tion pic­turale, le por­trait en est un cas bien spé­ci­fique, qu’on peut définir comme :une pein­ture qui non seule­ment imite un être humain, spé­ciale­ment un vis­age, et per­met ain­si la recon­nais­sance d’un être humain, mais une pein­ture qui est aus­si capa­ble de rap­pel­er visuelle­ment l’être humain par­ti­c­uli­er, vivant ou mort, dont les traits ont en quelque sorte déter­miné cette pein­ture telle qu’elle est, à quiconque en a un sou­venir visuel per­son­nel, ce qui n’empêche pas que cette même pein­ture puisse rap­pel­er visuelle­ment un autre indi­vidu par­ti­c­uli­er, vivant ou mort, qui partage les mêmes traits que cette pein­ture repro­duit, à quiconque a un sou­venir visuel per­son­nel de cet autre indi­vidu, ce qui peut amen­er à attribuer de façon erronée le sujet du por­trait à cette autre per­son­ne. Cf. Schi­er , op. cit. , p. 89 sq.
19 Par R. Woll­heim, « On Pic­to­r­i­al Rep­re­sen­ta­tion », The Jour­nal of Aes­thet­ics and Art Crit­i­cism 56/​3 (1998), p. 217–226 ; § 4, qui s’appuie sur Wittgen­stein, Recherch­es Philosophiques, part II, § 11.
20 Pace E. H. Gom­brich, « Med­i­ta­tions on a Hob­by Horse or the Roots of Artis­tic Form », dans Med­i­ta­tions on a Hob­by Horse and oth­er essays on the the­o­ry of art , Lon­don, Phaidon, 1965 (1963), p. 1–11 ; § 2.
21 A. Dan­to, La trans­fig­u­ra­tion du banal. Une philoso­phie de l’art , trad. fr. par C. Hary-Scha­ef­fer, Paris, Seuil, 1989, p. 205 ; The Trans­fig­u­ra­tion of the Com­mon­place : a Phi­los­o­phy of Art , Cam­bridge (Mass.), Har­vard Uni­ver­si­ty Press, 1981 .
22 Gom­brich, « Med­i­ta­tions on a Hob­by Horse » , § IV, p. 4. Gom­brich n’a pas rai­son d’opposer la forme à la fonc­tion, car, comme il le recon­naît (§ V, p. 7), le fait qu’un « cheval de bois » puisse être « chevauché » dépend des pro­priétés matérielles du morceau de bois dont il est fait ; or, quelque chose peut rem­plac­er une autre chose juste­ment en ver­tu de sa forme extérieure, comme il sem­ble le recon­naître égale­ment (§ 2–3, p. 3 ; cf. L’art et l’il­lu­sion. Psy­cholo­gie de la représen­ta­tion pic­turale , trad. de G. Durand, Paris, Gal­li­mard, 1987 (1971), ch ap. III, § 5 ; Art and Illu­sion. A Study in the Psy­chol­o­gy of Pic­to­r­i­al Rep­re­sen­ta­tion , Lon­don, Phaidon, 1995 (1959) . En out­re, Gom­brich paraît ne pas s’apercevoir du fait qu’il y a une homonymie en rela­tion à ces choses-là : n’étant pas un cheval, un « cheval de bois » n’est pas un moyen de trans­port, ni n’est vrai­ment chevauché.
23 Cf. Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 156.
24 Cf. par exem­ple Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 143, n. 2, et Gom­brich, L’art et l’illu­sion. Le titre du sec­ond ouvrage de Guy reprend d’ailleurs celui d’E. Gombrich‑D. É ribon , Ce que l’im­age nous dit. Entre­tiens sur l’art et la sci­ence, Paris, Car­touche, 2009 (1991).
25 On pour­rait en effet con­sid­ér­er l’il­lu­sion comme une auto-tromperie , qui se dis­tingue de l’er­reur par fait d’avoir une com­posante de désir, en plus de la croy­ance, voir S. Freud, L’avenir d’une illu­sion , trad. par A. Bal­seinte, J.-G. Delar­bre et Daniel Hart­mann, Paris, Quadrige/​Puf, 1995, p. 30–32 ; Die Zukun­ft ein­er Illu­sion , Leizig-Wien-Zürick, Inter­na­tionaler Psy­cho­an­a­lystis­ch­er Ver­lag, 1927 . Bien sûr, cela n’a rien à voir avec les (impro­pre­ment) dites « illu­sions d’op­tique ».
26 Kant, Cri­tique de la fac­ulté de juger, Ana­ly­tique du beau, § 8, AK, V, 214.
27 J. Ran­cière, Le partage du sen­si­ble. Esthé­tique et poli­tique , Paris, La fab­rique, 2000.
28 Ain­si Kant, Cri­tique de la fac­ulté de juger, Ana­ly­tique du sub­lime, § 48, AK, V, 311.
29 C’est plutôt dans ce sens que l’emploie Guy le plus sou­vent ; voir p. 271–272 ; 277. Voir aus­si Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 25 ; 53 ; sed p. 131.
30 Il faudrait aus­si éclair­cir la rela­tion entre imi­ta­tion et signe ; cf. Guy, p. 314. Un signe est quelque chose dont la per­cep­tion ou la com­préhen­sion ren­voient à autre chose ; à la lim­ite, on pour­rait dire qu’un sym­bole rem­place un signe. Bien que comme tel le signe ne soit pas une imi­ta­tion, il peut être imi­tatif. Par exem­ple, une « main pos­i­tive » sur la paroi d’une grotte est à la fois un signe d’un geste d’un être humain et une imi­ta­tion d’une main, de même qu’une empreinte sur le sol est un signe d’un pas­sage et une imi­ta­tion d’un pied.
31 Con­traire­ment à ce qu’écrit Guy ailleurs : « Une re-présen­ta­tion est tou­jours le pro­duit d’un lan­gage (comme l’est déjà la per­cep­tion visuelle). Soit la mise en œuvre, con­sciente ou non, d’un sys­tème de signes con­ven­tion­nels qui ren­voie, par déf­i­ni­tion, à une cer­taine sym­bol­ique col­lec­tive » (Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 11). Les recherch­es récentes en sci­ences cog­ni­tives ne sem­blent pas cor­ro­bor­er ce qu’il affirme à pro­pos de la per­cep­tion visuelle , voir S. Thor­pe, « Com­ment notre cerveau voit », dans S. Dehaene (éd.) , C3RV34U , Paris, Cité des sci­ences- La Mar­tinière, 2014, p. 130–145.
32 Con­traire­ment à ce que sou­ti­en­nent, Dan­to, op. cit., notam­ment p. 124, et H. Put­nam, H., Rai­son, vérité et his­toire , trad. fr. A. Ger­schen­feld , Paris, Minu­it, 1984 , p. 23–24 ; Rea­son, Truth and His­to­ry, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1981.
33 C f . Guy (p. 173 ; Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique , p. 132 ), dans le sil­lage d’An­dré Leroi-Gourhan ; voir par exem­ple Le fil du temps. Eth­nolo­gie et préhis­toire , Paris, Fayard, 1983, p. 281.
34 À pro­pos de la Chute d’Icare de Bruegel, Dan­to, op. cit. , p. 189 sq., sug­gère que l’ignorance du titre du tableau com­pro­met­trait notre inter­pré­ta­tion jusqu’à nous empêch­er d’y recon­naître, en bas, à droite, les jambes de quelqu’un qui tombe du ciel et non, par exem­ple, celles de quelqu’un qui s’amuse dans l’eau. Cepen­dant, une pein­ture imi­ta­tive réussie (en tant que telle) n’aurait besoin d’aucune inscrip­tion pour qu’advienne la recon­nais­sance souhaitée.
35 Au sens de J. Sear­le, Les Actes du lan­gage. Essai de philoso­phie du lan­gage, trad. d’O. Ducrot, Paris, Her­mann, 2009 (1972) ; Speech Acts. An Essay in the Phi­los­o­phy of Lan­guage , Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1969 .
36 Comme le sug­gère J. Hyman, « Pic­to­r­i­al art and visu­al expe­ri­ence », British Jour­nal of Aes­thet­ics 40/​1 (2000), p. 21–45 ; p. 34, à pro­pos de la notion de « voir dans » de R. Woll­heim, « See­ing-as, see­ing-in, and pic­to­r­i­al rep­re­sen­ta­tion », dans Art and its objects , Sec­ond Edi­tion with Six Sup­ple­men­tary Essays, Essay V, Cam­bridge Uni­ver­si­ty Press, 1980 , l’expérience de voir un tau­reau dans quelque chose qui n’est pas un tau­reau doit être reliée à l’expérience de voir un tau­reau dans un tau­reau, ce que, selon l’avis de Hyman, Woll­heim juste­ment n’expliquerait pas.
37 Quoi que, par exem­ple, Mar­cel Duchamp ait voulu dire avec sa Fontaine et Andy Warhol, avec ses Bril­lo Box­es, il fal­lait d’abord que le spec­ta­teur y recon­naisse un uri­noir et l’emballage. Pour ce, le spec­ta­teur doit certes con­naître ces pro­duits de l’ère indus­trielle, mais il les y recon­naît indépen­dam­ment de toute con­nais­sance théorique du débat sur le statut de l’œuvre d’art ; en l’occurrence, nous avons bien affaire à des imi­ta­tions, car une pièce en porce­laine ain­si posi­tion­née et détachée de toute tuyau­terie et une boîte en con­tre-plaqué ne sauraient réalis­er respec­tive­ment la fonc­tion d’urinoir et d’emballage .
38 Con­traire­ment à ce qu’af­firme Guy, p. 11.
39 Voir notam­mant p. 174–176, à pro­pos de la recon­nais­sance des espèces représen­tées dans l’art par­ié­tal. Il y a peut-être un change­ment entre ses deux ouvrages. Dans la Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique , p. 138–139, l’ « hérald­isme » est invo­qué pour car­ac­téris­er les gravures de Foz Côa (dont se démar­queraient les « représen­ta­tions » de la grotte de Las­caux), tan­dis que dans Ce que l’art préhis­torique dit de nos orig­ines , si je l’ai bien com­pris, la fonc­tion héraldique s’ap­plique à l’ensem­ble de l’art paléolithique européen.
40 Guy, Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 155, admet la pos­si­bil­ité que le début du « style Côa », cen­sé être sché­ma­tique et non ou peu imi­tatif (p. 25–51 ; Ce que dit l’art préhis­torique de nos orig­ines, p. 176 sq.), à la dif­férence de celui de Chau­vet et de celui de Las­caux (17 000 BP), remonte à 25 000 BP. Dans ce cas, con­traire­ment à ce que l’au­teur sug­gère ailleurs (p. 56–57), le début de ce style ne coïn­ciderait pas avec le refroidisse­ment d’Hein­rich 2 (23.000 BP), cen­sé à son tour avoir ren­du pos­si­ble une atténu­a­tion des iné­gal­ités sociales (Ce que dit…, p. 207 sq.).
41 Cf. C. Dar­mangeat, « Note de lec­ture : Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique (Emmanuel Guy) », URL : cdarmangeat.blogspot.fr/2017/03/note-de-lecture-prehistoire-du.html
42 Voir le bou­quetin mâle à deux têtes de la roche 3 de Quin­ta da Bar­ca.
43 Michel Pas­toureau, L’art héraldique au Moyen Âge, Paris, Seuil, 2009 : « Si le nom­bre des couleurs en usage dans les armoiries est fixé et lim­ité à six [i.e. le rouge, le blanc, le jaune, le noir, le bleu, le vert] (puis à sept après l’ap­pari­tion du pour­pre), celui des fig­ures ne l’est pas. Dès des débuts de l’héraldique, c’est un réper­toire ouvert, du moins en théorie : n’im­porte quel ani­mal, végé­tal, objet ou forme géométrique peut devenir fig­ure du bla­son. Au fil des siè­cles, de nou­velles fig­ures ne cessent de venir s’a­jouter à une liste de plus en plus longue » (p. 92).
44 Sur le car­ac­tère représen­tatif de la pein­ture abstraite, voir R. Woll­heim, « On draw­ing an Object » (1965) , dans On Art and the Mind. Essays and Lec­tures , Lon­don, Allen Lane, 1973, p. 3–30 ; notam­ment § 25.
45 À pro­pos de l’idée selon laque­lle le biface imite la main , Michel Lor­blanchet, qui croit à une orig­ine abstraite de l’art, écrit : « À vrai dire, la ressem­blance est impar­faite puisque celle-ci est asymétrique, alors que le biface, lui, est symétrique » (Les orig­ines de l’art, Paris, Le Pom­mi­er-Cités des sci­ences, 2017, p. 115 ; cf. p. 117). Or l’ab­strac­tion ne serait, ici, qu’une imi­ta­tion très sim­pli­fiée.
46 Je conçois le style dans les ter­mes de G. Genette, « Style et sig­ni­fi­ca­tion » (1991), dans Fic­tion et dic­tion (précédé de « Intro­duc­tion à l’architexte » ) , Paris, Seuil, 2004 (1979), p. 169–221, c’est-à-dire comme étant, dans le lan­gage, de l’or­dre de la con­no­ta­tion du locu­teur, et non pas de l’or­dre de la déno­ta­tion (ou désig­na­tion) de la chose. Dans le cas de la pro­duc­tion d’im­i­ta­tions, le style four­nit des indices relat­ifs au pro­duc­teur, et non pas à l’ob­jet de l’im­i­ta­tion.
47 Aris­tote, Les par­ties des ani­maux I 1, 642a 9 ‑1 1 ; c’est moi qui souligne.
48 Lor­blanchet, op. cit., p. 86 ; 90.
49 Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 25 ; 28 ; 32 ; 35 ; 44 ; 82 ; 85 ; 88 ; 90 ; 109 ; 137–143 ; 150–151.
50 Poét. 25, 1460b 15–32.
51 Voir S. Chau­vi­er, Qu’est-ce qu’un jeu ?, Paris, Vrin, 2004, p. 52 ; 85 ; 11.
52 Dar­mangeat, art. cit., cite H. Hawthorn, The Artist in Trib­al Soci­ety, New York, Glen­coe, 1961, chapitre « The North­west Coast », p. 61–62 ; non vidi. Cf . Guy, Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique , p. 146.
53 Guy sug­gère que les sociétés iné­gal­i­taires du Paléolithique sont « indi­vid­u­al­istes », comme la société cap­i­tal­iste (p. 16 ; 310 ; 316). Or, ce sys­tème mod­erne n’est pas « indi­vid­u­al­iste » ; voir ATTAC, Le cap­i­tal­isme con­tre les indi­vidus. Repères alter­mon­di­al­istes , Paris, Textuel, 2010. Ce sont pré­cisé­ment les sociétés iné­gal­i­taires ou divisées en class­es, toutes éta­tiques, qui sont tou­jours prêtes à deman­der le « sac­ri­fice » de ses mem­bres au nom de l’u­nité et des intérêts supérieurs de la société, en fait de la minorité qui les domine. C’est d’ailleurs, me sem­ble-t-il, une idée qu’on retrou­ve dans plusieurs con­cep­tions libérales du bon­heur et de la jus­tice . Par con­traste, le pas­sage final du chapitre 2 du Man­i­feste du par­ti com­mu­niste de Marx et Engels car­ac­térise le com­mu­nisme comme une société « où le libre développe­ment de cha­cun est la con­di­tion du libre développe­ment de tous », et non pas l’in­verse.
54 Cf. Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 156.
55 J’ai l’im­pres­sion que cela cloche aus­si avec un argu­ment très intéres­sant qu’ avance Guy, p. 188, afin de mon­tr­er l’ex­is­tence de véri­ta­bles écoles artis­tiques paléolithiques : les pla­que­ttes en pierre retrou­vées par cen­taines, par­fois par mil­liers, dans d es grottes ou des campe­ments , con­tenant des fig­u­ra­tions par­tielles mal­adroite­ment gravées, seraient des exer­ci­ces de débu­tants. À pro­pos de la grotte de Parpal­ló (Espagne), Guy, p. 189, souligne le fait qu’elles provi­en­nent « des dif­férents niveaux d’oc­cu­pa­tion de la cav­ité (du Gravet­tien au Mag­dalénien) », « soit une pro­duc­tion qui s’é­tale sur env­i­ron 13.000 ans », de sorte qu’e lles indi­queraient une « mal­adresse trans­généra­tionnelle » ; cf. Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique , p. 50 . Or, si la grotte était un lieu d’ap­pren­tis­sage , on devrait con­stater, dans chaque couche, une vari­a­tion du niveau de mal­adresse, indice de leur pro­grès, même dans l’hy­pothèse d’un tal­ent naturel homogène ; cf. Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique , p. 135–136, à pro­pos des pla­que­ttes de la grotte d’En­lène. Ces pla­que­ttes ne pour­raient-elles pas témoign­er plutôt d’une pra­tique générale du dessin ? Tout le monde artiste ?
56 Dar­mangeat, art. cit.
57 Même sans souscrire à cer­taines thès­es de M. Sahlins, Âge de pierre, âge d’abon­dance. L’é­conomie des sociétés prim­i­tives, trad. de l’anglais (États-Unis) par T. Jolas, pré­face de P. Clas­tres, Paris, Gal­li­mard, 1976, chapitre 1 ; Stone Age Eco­nom­ics, New York, de Gruyter, 1972. Voir les cri­tiques de Christophe Dar­mangeat, notam­ment sa « Note de lec­ture » : http://cdarmangeat.blogspot.com/2013/10/note-de-lecture-age-de-pierre-age_26.html
58 Lor­blanchet, op. cit., p. 64.
59 Lor­blanchet, op. cit., p. 65.
60 On a ten­dance à voir dans le soin des morts une atti­tude religieuse, mais on peut y voir aus­si un intérêt pour les imi­ta­tions ; cf. Leroi-Gourhan, op. cit., p. 294 ; 297–299.
61 Lor­blanchet, op. cit., p. 70.
62 Dans Char­bon­nier, op. cit., p. 76–77, cité par Guy, Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique, p. 143.
63 Le lien entre aug­men­ta­tion d’in­vestisse­ment dans l’art et aug­men­ta­tion de ressources ali­men­taires ne s’ex­plique pas néces­saire­ment par l’ex­is­tence de la dom­i­na­tion-exploita­tion dans la société , con­traire­ment à ce que pré­tend Guy (p. 221 sq.) . Sim­ple­ment, si on dis­pose de plus de ressources, on peut con­sacr­er plus de temps à des activ­ités autres que la recherche de nour­ri­t­ure.

64 À ce pro­pos, je ren­voie à mon arti­cle « Aris­tote, ses com­men­ta­teurs et les défi­ciences délibéra­tives de l’esclave et de la femme », Les Études philosophiques 104/​3 (2013), p. 513–534.

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Olivier MONTULET

    Imiter c’est appren­dre. Il n’y a pas de trans­mis­sion de savoir sans imi­ta­tion. L’œuvre artis­tique sur­git quand elle crée du neuf, une nou­velle vision.
    La représen­ta­tion est aus­si un moyen de trans­mis­sion qu’on ne peut réduire à une appro­pri­a­tion même sym­bol­ique. C’est aus­si un moyen de mémori­sa­tion.
    La représen­ta­tion est aus­si un moyen d’ex­pres­sion pour soi-même et pour les autre. C’est un partage.
    La représen­ta­tion est aus­si un moyen de struc­tur­er sa pen­sée, son imag­i­naire, d’in­ve­stir l’u­nivers.
    Évi­tons les inter­pré­ta­tions réduc­tri­ces comme l’an­thro­polo­gie réduc­trice à la dom­i­na­tion et de l’ap­pro­pri­a­tion (valeur ‑néo-libérale).

  2. Je serais presque admi­ratif des efforts déployés plus haut pour con­tester mes dires. Pour autant, je ne ressens pas l’en­vie d’y répon­dre tant cette lec­ture me parait mar­quée par les rac­cour­cis, par­fois même, une cer­taine mau­vaise foi, bref, par le désir man­i­feste de ne pas com­pren­dre. Je me con­tenterai de rap­pel­er le point de départ du livre : l’art qua­ter­naire se dif­féren­cie de l’art de toutes les autres sociétés de chas­seurs-cueilleurs par son nat­u­ral­isme, pour le dire sim­ple­ment, par son réal­isme. Je pré­cise que ce con­stat n’a rien d’ex­tra­or­di­naire et qu’il est très large­ment partagé dans la pro­fes­sion (et au-delà) même s’il n’avait pas fait jusqu’i­ci l’ob­jet d’in­ves­ti­ga­tions par­ti­c­ulières. Il me sem­ble que cette sin­gu­lar­ité esthé­tique inter­roge le social paléolithique à dou­ble titre. D’abord parce qu’elle exige un investisse­ment tech­nique con­sid­érable qui pré­sup­pose une forme de spé­cial­i­sa­tion nor­male­ment absente des sociétés dites égal­i­taires, ensuite parce que, dans l’his­toire, la per­for­mance mimé­tique a tou­jours été l’a­panage de sociétés à élite pour lesquelles elle est une source de jouis­sance et donc de pres­tige. Bien sûr, il est tou­jours pos­si­ble de con­tester ces sup­po­si­tions en invo­quant avec force références philosophiques et sub­til­ités séman­tiques la rel­a­tiv­ité de la notion de réal­isme. Sauf que les lois de l’op­tique ça existe et, que cela plaise ou non, cer­taines sociétés s’y sont intéressées plus que d’autres. Ce choix n’est pas pour rien dans le niveau de con­nais­sances tech­niques des artistes. De fait, la prodigieuse vir­tu­osité des pein­tres de Chau­vet, d’Al­tami­ra ou de Las­caux mon­tre bien que le nat­u­ral­isme paléolithique n’est pas du tout aus­si uni­versel que cette tri­bune voudrait le faire croire.

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