Questions sur la démographie des chasseurs-cueilleurs

Dans une précé­dente dis­cus­sion inau­gurée par un dessin humoris­tique quelque peu provo­ca­teur, l’a­mi Jean-Marc Pétil­lon indi­quait un arti­cle qu’à ma grande honte, je n’avais alors pas lu avec l’at­ten­tion qu’il mérite : M. Gur­ven et H. Kaplan, « Longevi­ty Among Hunter-Gath­er­ers : A Cross-Cul­tur­al Exam­i­na­tion », Pop­u­la­tion and Devel­op­ment Review, Vol. 33, Issue 2, pages 321–365, juin 2007 (disponible en ligne).
Le grand intérêt de cet arti­cle est de s’ap­puy­er sur des don­nées rel­a­tive­ment larges con­cer­nant des pop­u­la­tions (actuelles) de chas­seurs-cueilleurs « vrais », c’est-à-dire faible­ment influ­encés, pour le meilleur ou pour le pire, par la moder­nité (ne serait-ce que par ses vac­cins et ses bac­téries). Ces chas­seurs-cueilleurs « authen­tiques » sont com­parés à divers­es autres pop­u­la­tions (chas­seurs-cueilleurs accul­turés, petits cul­ti­va­teurs, etc.) L’ar­ti­cle con­tient de nom­breux chiffres et graphiques, dont je repro­duis ici les plus infor­mat­ifs.

Quelques éléments démographiques

Graphique 1
Le graphique 1 rassem­ble les effec­tifs de dif­férentes pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs en fonc­tion de l’âge. La pre­mière con­stata­tion est que mal­gré les dif­férences d’en­vi­ron­nements (cer­tains vivent dans les forêts équa­to­ri­ales, d’autres dans des zones plus ou moins arides) le pro­fil démo­graphique est remar­quable­ment sim­i­laire. La mor­tal­ité infan­tile, pour com­mencer, est ter­ri­ble : env­i­ron un tiers des indi­vidus n’at­teignent pas 15 ans (beau­coup meurent durant la pre­mière année). Ensuite, la pente ralen­tit, mais con­tin­ue d’ex­is­ter : glob­ale­ment, moins de la moitié des gens atteignent 40 ans (ce qui sig­ni­fie que par­mi ceux qui atteignent 15 ans, un quart meurt avant d’at­tein­dre 40 ans). Après 40 ans, le taux de décès s’ac­célère : à 60 ans, il reste en moyenne env­i­ron un quart d’une classe d’âge, et il est très rare de dépass­er 80 ans.

Graphique 2
La com­para­i­son de ces pop­u­la­tions avec les autres caté­gories retenues par les auteurs (graphique 2) est égale­ment riche d’en­seigne­ments. Le pro­fil de la mor­tal­ité est en effet très proche de celui des cul­ti­va­teurs, ou même des chas­seurs-cueilleurs accul­turés (pour lesquels, quand on entre dans le détail, de fortes dis­par­ités locales appa­rais­sent). Cette simil­i­tude se retrou­ve même avec les don­nées de la Suède du XVI­I­Ie siè­cle. Cela con­firme ce qu’écrivait Jean-Marc dans la dis­cus­sion citée plus haut, à savoir que du point de vue de la mor­tal­ité, seuls les récents pro­grès de la médecine et de l’al­i­men­ta­tion ont pro­duit un réel change­ment. Aupar­a­vant, aucune des évo­lu­tion sociales et tech­niques – en par­ti­c­uli­er, l’a­gri­cul­ture elle-même – ne sem­ble pas avoir sérieuse­ment changé la donne (si elle l’a fait, c’est plutôt dans le mau­vais sens, de nom­breux indices archéologiques déno­tant une détéri­o­ra­tion glob­ale de l’al­i­men­ta­tion après la néolithi­sa­tion, un para­doxe sur lequel je reviendrai plus loin).
L’ar­ti­cle détaille égale­ment les caus­es de mor­tal­ité, lorsqu’elles sont disponibles, tout en insis­tant sur la fragilité des don­nées. Sans sur­prise, les mal­adies de dif­férentes sortes domi­nent ; mais sans sur­prise égale­ment pour qui con­naît les réal­ités ethno­graphiques, les morts vio­lentes représen­tent une frac­tion non nég­lige­able (quoique très vari­able d’un peu­ple à l’autre) des décès. Si le chiffre de ces morts vio­lente est nég­lige­able chez les Hadza, il s’élève par exem­ple à un six­ième des décès adultes chez les « inof­fen­sifs » bush­men !kung, et à presque la moitié chez les Ache-Guaya­ki !
Graphique 3
Les développe­ments autour de l’âge dit « modal » du décès me parais­sent par­fois un peu moins con­va­in­cants. Cet âge est, en théorie, celui où la pro­por­tion de morts est la plus forte : étant don­né les chiffres con­sid­érables de la mor­tal­ité infan­tile, c’est évidem­ment dans les pre­mières années de la vie que se situe en réal­ité cet âge modal, et c’est pourquoi l’ar­ti­cle les met de côté, pour ne pren­dre en compte que les décès après 15 ans.
L’âge modal est ain­si situé à 72 ans pour les chas­seurs-cueilleurs (75 lorsqu’ils sont accul­turés), con­tre par exem­ple 85 ans aux Etats-Unis en 2002 (cf. graphique 3). L’âge modal (jeunes excep­tés, rap­pelons-le) sem­ble donc plaider pour un assez faible impact de la moder­nité, puisque celle-ci ne l’a aug­men­té que d’une douzaine d’an­nées. Cette con­clu­sion serait cepen­dant très trompeuse, car la forme des courbes, elle aus­si (et surtout) a changé. Le pic de mor­tal­ité à 72 ans des chas­seurs-cueilleurs ne s’élève que très faible­ment au-dessus des autres années, ce qui sig­ni­fie qu’on meurt presque autant à 60, 40 ou 20 ans qu’à 72. Par com­para­i­son, dans les États-Unis actuels, la mor­tal­ité est extrême­ment réduite avant 35 ans, s’élève un peu jusqu’à 50 et très forte­ment jusqu’à 85. Là encore, les pro­fils des dif­férentes courbes (dont la Suède du XVI­I­Ie siè­cle) sont assez sim­i­laires, et seul le pro­fil de la courbe « mod­erne » tranche résol­u­ment.
Le texte s’at­tache égale­ment à com­par­er ces don­nées à celles issues des travaux archéologiques. Or, il existe sem­ble-t-il une forte diver­gence entre les longévités observées sur les chas­seurs-cueilleurs con­tem­po­rains et les chiffres recon­sti­tués pour la préhis­toire (récente). Ceux-ci font état d’une mor­tal­ité beau­coup plus faible durant les deux pre­mières années, mais en revanche, beau­coup plus forte ensuite, jusqu’à 45 ans. Les auteurs de l’ar­ti­cle, tout en admet­tant que cer­taines cir­con­stances par­ti­c­ulières (en par­ti­c­uli­er, des con­flits armés) puis­sent expli­quer cet écart, plaident pour une révi­sion des méth­odes et des esti­ma­tions archéologiques en se fon­dant sur le fait que le pat­ri­moine géné­tique des pop­u­la­tions n’a pas var­ié en quelques mil­liers (ni même dizaines de mil­liers) d’an­nées.
L’ar­ti­cle n’en­tre pas dans les détails tech­niques, sur lesquels je serais bien inca­pable d’avoir une opin­ion ; il en ressort néan­moins que les déduc­tions sur la démo­gra­phie des chas­seurs-cueilleurs du paléolithique restent un exer­ci­ce déli­cat, dépen­dant d’une série d’hy­pothès­es dif­fi­ciles à véri­fi­er. Le texte avance ain­si deux grandes pos­si­bil­ités : selon la pre­mière, par dif­férents mécan­ismes, ces pop­u­la­tions étaient glob­ale­ment main­tenues en équili­bre au niveau des ressources disponibles (voire, au-dessous de celui-ci) et affichaient donc une grande sta­bil­ité. Dans l’autre scé­nario, le nom­bre d’in­di­vidus suiv­ait une ligne en dents de scie, avec des péri­odes de forte crois­sance entre­coupées de crises et de pénuries qui en fauchaient une bonne par­tie. Rien ne sem­ble per­me­t­tre de déter­min­er lequel de ces deux mod­èles cor­re­spond le plus à la réal­ité.

De la démographie aux structures sociales

Un campe­ment aborigène (gravure du XIXe siè­cle)

Cette ques­tion n’est pas un sim­ple objet de curiosité. Elle pos­sède des impli­ca­tions directes sur notre com­préhen­sion de l’évo­lu­tion sociale. Sur le long terme, la cor­réla­tion entre les den­sités de pop­u­la­tion, la taille des ensem­bles humains, le niveau tech­nique, et les formes sociales est tou­jours apparu comme une évi­dence : on sait depuis tou­jours que l’a­gri­cul­ture, tout comme le stock­age, sont allés de pair avec un accroisse­ment con­sid­érable de la taille et de la den­sité des groupes humains. En revanche, les spé­cial­istes s’op­posent depuis longtemps sur le sens de la causal­ité : est-ce l’ac­croisse­ment de la pop­u­la­tion, en par­ti­c­uli­er via la pres­sion sur les ressources, qui explique les change­ments tech­niques et soci­aux, ou sont-ce ces change­ments tech­niques et soci­aux qui expliquent l’ac­croisse­ment de la pop­u­la­tion ?

Un arti­cle de 1988 de L. Kee­ley apporte un cer­tain nom­bre d’élé­ments d’un grand intérêt. Kee­ley est un par­ti­san con­va­in­cu de l’ex­pli­ca­tion par la pres­sion sur les ressources. Son arti­cle vise à étay­er cette expli­ca­tion par une vaste étude empirique mon­trant que cette pres­sion est cor­rélée à la com­plex­ité sociale — Kee­ley insiste, à juste titre, sur le fait de ne pas con­sid­ér­er en soi la den­sité de pop­u­la­tion, mais de ramen­er celle-ci, via un cer­tain nom­bre d’es­ti­ma­tions, aux ressources disponibles. On peut sans doute trou­ver ça et là à redire sur la méthodolo­gie avec laque­lle les don­nées sont con­stru­ites, mais il me sem­ble que glob­ale­ment, celle-ci s’avère solide. Les résul­tats mon­trent donc un très fort lien entre pres­sion sur les ressources et com­plex­ité sociale ; Kee­ley l’avoue lui-même hon­nête­ment, cela ne démon­tre pas la causal­ité, et encore moins le sens dans lequel elle est cen­sée s’ex­er­cée. Mais cela établit une forte pré­somp­tion en faveur de l’ex­is­tence d’un tel lien, direct ou indi­rect.
L’ar­ti­cle souligne au pas­sage deux autres traits. L’un est une con­fir­ma­tion, l’autre appa­raît comme un para­doxe.
La con­fir­ma­tion est la grande dif­férence entre d’une part les chas­seurs-cueilleurs séden­taires et stockeurs, et d’autre part ceux qui sont mobiles et ne stock­ent pas. Surtout, Kee­ley remar­que l’ab­sence qua­si totale de sit­u­a­tions inter­mé­di­aires. Il en con­clut que le pas­sage à la séden­tar­ité et au stock­age con­stitue un bas­cule­ment brusque, un tour­nant qui s’est sans doute effec­tué très rapi­de­ment pour les pop­u­la­tions con­cernées – ce en quoi il s’op­pose man­i­feste­ment aux pra­tiques agri­coles, qui ont sem­ble-t-il été adop­tées peu à peu, au terme d’un très long proces­sus gradu­el.
Le para­doxe, qui fait tout le sel de l’ar­ti­cle, c’est que con­traire­ment à ce que sug­gère l’in­tu­ition, la pres­sion de la pop­u­la­tion sur les ressources sem­ble n’in­ter­venir que dans les envi­ron­nements rel­a­tive­ment rich­es ; dans les envi­ron­nements plus hos­tiles, en revanche, cette pres­sion paraît bien moin­dre — cor­réla­tive­ment, la tra­jec­toire stock­age /​séden­tar­ité n’est donc observée que dans ces envi­ron­nements rel­a­tive­ment rich­es. Kee­ley pro­pose de ce para­doxe une expli­ca­tion qui rejoint la pre­mière par­tie de ce bil­let : les pop­u­la­tions de chas­seurs-cueilleurs vivant dans les envi­ron­nements dif­fi­ciles sont celles qui sont régulière­ment frap­pées par des aléas qui déci­ment leurs rangs, et suiv­ent ain­si un rythme démo­graphique « en zig-zag ». Par con­séquent, elles sont peu exposées au phénomène des ren­de­ments décrois­sants, typ­ique des pop­u­la­tions en sit­u­a­tion de pres­sion sur les ressources. Kee­ley, pour com­pléter son hypothèse de la pres­sion démo­graphique comme cause des change­ments soci­aux, intro­duit donc l’idée que la causal­ité s’ex­erce unique­ment dans le cas d’une pres­sion lente de la pop­u­la­tion sur les ressources, qui se traduit par des ren­de­ments décrois­sants (et donc, sans doute, par une aug­men­ta­tion du temps de tra­vail indi­vidu­el).
Je ne suis pas du tout cer­tain d’avoir envie de le suiv­re sur ce ter­rain – lui-même est d’ailleurs obligé d’in­tro­duire, comme fac­teur sup­plé­men­taire de la séden­tar­ité, la présence d’une ressource stock­able. Mais indépen­dam­ment de la chaîne des causal­ités entre pop­u­la­tion, tech­niques et struc­tures sociales, il me sem­ble que sa typolo­gie entre pop­u­la­tions péri­odique­ment décimées du fait d’un envi­ron­nement sujet à de fortes vari­a­tions, et pop­u­la­tions vivant dans des envi­ron­nements plus sta­bles et donc par­venant plus volon­tiers dans la zone des ren­de­ments décrois­sants soit un bon point d’en­trée pour recon­sid­ér­er les idées de Sahlins sur l’abon­dance prim­i­tive. Le temps de tra­vail rel­a­tive­ment faible men­tion­né par Âge de pierre, âge d’abon­dance (une fois les biais sur les chiffres cor­rigés) pour­rait bien être la face dorée d’une réal­ité plus ambiva­lente, à savoir les déci­ma­tions opérées péri­odique­ment sur ces pop­u­la­tions par les aléas envi­ron­nemen­taux. Et si Kee­ley a rai­son, en inven­tant le stock­age et la séden­tar­ité, les pop­u­la­tions se seraient large­ment affranchies d’une con­trainte pour se heurter rapi­de­ment à une autre – celle des ren­de­ments décrois­sants con­sé­cu­tifs à la sta­bil­i­sa­tion des l’aug­men­ta­tion de la den­sité et à la sta­bil­i­sa­tion de la pop­u­la­tion.
À suiv­re (et à com­menter)…

7 commentaires

  1. Mer­ci Christophe c’est très intéres­sant (les com­men­taires de Jean Marc Pétil­lon égale­ment) !

    Aucune idée si il y a eu un syn­thèse mais la ques­tions des ren­de­ments décrois­sants et un sujet ancien et pas mal étudié (Bertrand dans son intro à l’his­toire rurale en france en par­le déjà pas mal). J’ai tou­jours pen­sé (pe naïve­ment) que les cul­tures sur brulis étaient une réponse, à un moment don­né, à cette diminu­tion des ren­de­ments et que cela pou­vait entrain­er d’ailleurs un mode de vie nomade. C’est peut être une piste à explor­er.
    A+

    1. Le nomadisme c’est com­pliqué, parce qu’il y a plusieurs manières de bouger. Je ne crois pas qu’on puisse qual­i­fi­er de “nomades” les gens qui font de la cul­ture sur brûlis (même s’ils ne sont pas séden­taires à la manière de ceux qui cul­tivent des champs per­ma­nents). Ils bâtis­sent un vil­lage, et l’oc­cu­pent quelques années (dis­ons, cinq, dix ou quy­inze ans) puis lorsque la fer­til­ité des ter­res est tombée trop bas, où que les par­celles cul­tivées devi­en­nent trop loin du vil­lage, ils dépla­cent celui-ci et vont le recon­stru­ire un peu plus loin. C’est dif­férent du nomadisme des pas­teurs, ou des chas­seurs-cueilleurs tra­di­tion­nels, qui bougent plusieurs fois dans l’an­née.

  2. Doit on du coup les “ranger” dans les séden­taires ?
    Ils sont, bien sur, agricul­teurs mais qu’en est il de leurs “stocks” ? ou de leur “com­plex­ité” sociale ?

  3. Oui, en général on les con­sid­ère plutôt comme séden­taires… jusqu’à un cer­tain point. 🙂

    En ce qui con­cerne les stocks et la com­plex­ité sociale, tout dépend de ce qui est cul­tivé. Si ce sont des tuber­cules (man­ioc) ou des pseu­do-stocks “sur pied” (sagouti­er), ce sont des sociétés sans richesse et sans dif­féren­ci­a­tion socio-économique. Si, en revanche, il s’ag­it de céréales ou d’ig­names, il y a stocks, paiements et iné­gal­ités socio-économiques plus ou moins pronon­cées.

    1. Pour être tout à fait com­plet, je me dois de rap­pel­er qu’il existe de rares cas de sociétés non stockeuses mais ayant toute­fois secrété richesse et iné­gal­ité sociales (et donc l’ex­em­ple le plus clair est celui des Asmats de Nou­velle-Guinée). J’ai abor­dé la ques­tion à deux ou trois repris­es dans ce blog… et dans un arti­cle actuelle­ment soumis à une revue académique.

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