Un échange sur le travail productif avec Jean-Paul Petit

La lettre de Jean-Paul Petit

Suite à la pub­li­ca­tion de ce bil­let, j’ai reçu un cour­ri­er de Jean-Paul Petit qui pour­suit la dis­cus­sion. Je le repro­duis ici avec son autori­sa­tion, en y joignant une courte réponse.

Bon­jour,
J’ai pris con­nais­sance de vos remar­ques, sur votre blog, à pro­pos de l’article de la revue L’An­t­i­cap­i­tal­iste con­cer­nant votre livre Le prof­it déchiffré. Trois essais d’économie marx­iste.Vous exprimez un regret et un éton­nement.
Pour ce dernier point, je vous envoie l’article orig­i­nal qui a dû être dimin­ué pour des raisons de maque­t­tage de la revue (pour faire con­naître votre livre aux lecteurs, la pho­to de la 1ère de cou­ver­ture est utile et les choix sont bien sou­vent dif­fi­ciles). La référence à J.-M. Har­ribey aurait cer­taine­ment dû dis­paraître en absence de développe­ment com­plé­men­taire, mais cela a été main­tenu pour éventuelle­ment indi­quer au lecteur d’autres sources.

En ce qui con­cerne le regret de ne pas avoir pré­cisé dans votre livre que la cir­cu­la­tion (des marchan­dis­es) n’est pas le trans­port et récipro­que­ment, je vous donne acte que j’ai eu tort de laiss­er croire qu’il en est ain­si. L’évocation du trans­port n’était ici que comme exem­ple, cas par­ti­c­uli­er et comme bien sou­vent un exem­ple peut éclair­cir ou au con­traire réduire un con­cept. La cir­cu­la­tion des marchan­dis­es con­cerne le pas­sage de marchan­dise de son état par­ti­c­uli­er à son équiv­a­lent général et récipro­que­ment (M vers A, con­som­ma­tion et A vers M’, investisse­ment pour un nou­veau cycle de pro­duc­tion). C’est le domaine cou­vert par le terme général d’activité com­mer­ciale, secteur qui cou­vre les com­merces de gros ou de détail, grands ou petits, pro­pre­ment dits et le secteur ban­caire pour par­tie. Ces secteurs emploient un grand nom­bre de salariés, le terme est impor­tant. Ces tra­vailleurs (euses) salariés (ées) sont-ils (elles) pro­duc­tifs (ves) de plus-val­ue ou impro­duc­tifs (ves) ? Des salariés ayant une fonc­tion com­mer­ciale (ser­vice « com­mer­cial », bureau « des achats ») dans une entre­prise pro­duc­tive de plus-val­ue (PSA, Air­bus par ex) pro­duisent de la plus-val­ue comme mem­bre d’un col­lec­tif pro­duc­tif, et impro­duc­tif de plus-val­ue s’ils sont salariés d’une entre­prise com­mer­ciale (Auchan, Car­refour par ex) ? Man­i­feste­ment la marchan­dise qui entre est iden­tique à celle qui sort dans le com­merce ! Man­i­feste­ment le tra­vail des salariés (de la cir­cu­la­tion) de l’un ou de l’autre type, com­mer­cial ou indus­triel, d’entreprise est le même. Le car­ac­tère pro­duc­tif ou impro­duc­tif (de plus-val­ue) n’est pas lié au type de tra­vail du (de la) salarié(e), mais au fait qu’il (elle) exerce dans une entre­prise dont le but est le prof­it, une entre­prise cap­i­tal­iste autrement dit, au béné­fice exclusif des propriétaires/​actionnaires, ou dans un autre type d’entreprise (vraie coopéra­tive, ser­vice pub­lic…). La dif­férence entre un ser­vice pub­lic et une entre­prise cap­i­tal­iste (du même secteur) est que le pre­mier ne fait pas de prof­it, la sec­onde cherche le prof­it. Cette dis­tinc­tion implique que le pre­mier est impro­duc­tif au sens cap­i­tal­iste du terme, le sec­ond est pro­duc­tif. Ici est le lien avec J.M Har­ribey et d’autres (Friot…) : de larges secteurs publics sont pro­duc­tifs, Edu­ca­tion nationale, Hopi­taux Publics, etc… , pro­duc­tifs de valeurs d’usage ; mais pas au sens cap­i­tal­iste du terme qui ne s’intéresse qu’à la mis­érable valeur d’échange. C’est pour cela que cal­culer un taux de prof­it « marx­ien » en ajoutant aux revenus du cap­i­tal les revenus des impro­duc­tifs est, en ce qui me con­cerne, prob­lé­ma­tique. Les valeurs d’usage du secteur pub­lic sont partagées par un large pub­lic, enfants, malades… qui ne sont pas des cap­i­tal­istes béné­fi­ciant de ser­vices domes­tiques.
Il faut com­bat­tre avec les mots : productif/​improductif n’a pas le même sens pour le com­mun des mor­tels que pour un théoricien marx­iste, au détri­ment du sec­ond. Pour de nom­breuses per­son­nes, entre autres les mil­i­tants qui s’activent pour chang­er ce monde, de nom­breux fonc­tion­naires font un « vrai tra­vail », sont pro­duc­tifs, et pour ceux, infime minorité, qui prof­i­tent réelle­ment de ce monde injuste, ces mêmes fonc­tion­naires sont des inutiles paresseux. Mal­heureuse­ment ce sen­ti­ment est partagé par de nom­breux dom­inés. Ren­verse­ment des mon­des !
Pour ter­min­er, la cir­cu­la­tion de la marchan­dise n’ajoute pas de valeur à celle-ci, mais tous les tra­vailleurs (euses) salariés (ées) sont, par-delà la tâche réal­isée, pro­duc­teurs (rices) de valeur ajoutée. Il est de l’intérêt pour le com­bat en vue de l’émancipation des opprimés, pour un vrai social­isme, un vrai com­mu­nisme (ce qui impli­quera la dis­pari­tion prob­a­ble de tâch­es spé­ci­fiques au cap­i­tal­isme), de tout faire pour regrouper ces tra­vailleurs (euses).
Je vous remer­cie, M. Dar­mangeat, de m’avoir obligé à pré­cis­er mes pro­pos et il sera tou­jours un plaisir de vous lire, c’est dans le but de faire con­naître votre livre que la revue a pub­lié cet arti­cle impar­fait.
Cor­diale­ment.
JP Petit

L’article original in extenso

A pro­pos du livre « Le prof­it déchiffré. Trois essais d’économie marx­iste » (Christophe Dar­mangeat)
Sans aucun détour, il faut lire cet ouvrage qui expose en trois par­ties les con­cepts et proces­sus de l’économie marchande cap­i­tal­iste. L’exposé est tou­jours clair, péd­a­gogique au sens noble du terme, cher­chant à expli­quer sans sim­pli­fi­er et ren­dre com­préhen­si­ble les proces­sus économiques que bon nom­bre d’auteurs, sans le vouloir peut-être, obscur­cis­sent. Il est tou­jours souhaitable d’appréhender le plus sci­en­tifique­ment pos­si­ble la réal­ité, et même si ce n’est pas tou­jours suff­isant pour faire évoluer pos­i­tive­ment, dans l’intérêt de la grande majorité, les réal­ités sociales et économiques, cela per­met à tout le moins de marcher lucide­ment.
La pre­mière par­tie présente les prin­ci­pales étapes de la pen­sée économique et lève l’énigme du prof­it. L’exposé sur la théorie économique clas­sique, actuelle­ment l’alpha et l’oméga de la pen­sée dom­i­nante et de l’action de nos gou­ver­nants est per­cu­tant et mon­tre en quoi cette théorie n’est que pure idéolo­gie. Les deux par­ties suiv­antes sont plus ardues, sur tra­vail pro­duc­tif et impro­duc­tif et sur la rente.
Tra­vail pro­duc­tif et tra­vail impro­duc­tif : le tra­vail de la sphère de la cir­cu­la­tion est-il pro­duc­tif ?
Clas­sique­ment la pro­duc­tion de valeur n’est que le résul­tat de l’action de la force de tra­vail humaine qui a comme source la dif­férence entre la valeur de cette force et la valeur crée par celle-ci dans un temps d’activité don­né. Sans une dif­férence notable aucun accroisse­ment de valeur n’est pos­si­ble en terme économique.
En économie cap­i­tal­iste, il faut dis­tinguer le moment de la pro­duc­tion et le moment de la cir­cu­la­tion et seul le pre­mier serait créa­teur de la plus-val­ue réelle, donc pro­duc­tif.
« Plus pro­fondé­ment, con­sid­ér­er que le tra­vail de cir­cu­la­tion serait pro­duc­tif de plus-val­ue remet en ques­tion les fonde­ments mêmes de la théorie marx­iste de la valeur. Celle-ci pos­tule en effet que l’échange tend par nature, en économie marchande, à être un échange d’équivalents : or pour qu’une telle affir­ma­tion ait un sens, il faut que l’équivalence préex­iste à l’échange. Par con­séquent celui-ci pour cha­cun des échangistes, mod­i­fie la forme de la valeur, non sa grandeur. Admet­tre que ce change­ment de forme soit sus­cep­ti­ble de créer une nou­velle valeur oblig­erait à recon­stru­ire entière­ment le raison­nement de K. Marx depuis la pre­mière pierre. (…) Il n’existe aucune rai­son con­va­in­cante de rejeter la dis­tinc­tion opérée par K. Marx au sein du secteur cap­i­tal­iste entre le tra­vail de pro­duc­tion et celui de cir­cu­la­tion. Ain­si qu’il l’avait établi en cohérence avec le reste de la théorie, seul le pre­mier est pro­duc­tif au sens strict. Le tra­vail de cir­cu­la­tion – insis­tons à nou­veau pour dire que ce terme doit être enten­du de manière étroite — est pour sa part bel et bien impro­duc­tif de plus-val­ue » p 138
Ce para­graphe affir­matif pose ques­tion. La sphère de la cir­cu­la­tion com­porte elle-même divers domaines, la cir­cu­la­tion moné­taire, la banque, d’une part et la cir­cu­la­tion physique des marchan­dis­es (le secteur du com­merce). Si il est de bon sens de dire qu’un pro­duit (une marchan­dise en terme cap­i­tal­iste) ne change pas de valeur entre la sor­tie du lieu de pro­duc­tion et le lieu où il est vendu/​acheté, quid des bateaux, trains, camions, avions et des salariés qui con­duisent ces appareils. La valeur de ces matériels est-elle trans­mise aux marchan­dis­es trans­portées, les salariés aux ordres de cap­i­tal­istes des sociétés de trans­port pro­duisent-ils de la plus-val­ue ? Il y a deux répons­es à la ques­tion : la valeur est trans­mise et le pro­duit est finale­ment pro­duit en fin de « chaine », lors de la vente et sa réal­i­sa­tion dans son équiv­a­lent moné­taire. Car une marchan­dise qui reste sur son lieu de pro­duc­tion pri­maire sans être ven­due n’est tout sim­ple­ment pas une marchan­dise au sens cap­i­tal­iste. La sec­onde solu­tion est de dire que les coûts de trans­port des marchan­dis­es est à la charge soit du pro­duc­teur, dimin­u­ant d’autant la masse de plus-val­ue revenant dans la poche de ce dernier ; soit de l’acheteur de la pre­mière marchan­dise, ce qui fait qu’au total il en achète deux sans le savoir, l’une matérielle, l’autre immatérielle, un ser­vice : le trans­port.
La ques­tion n’est pas pour autant résolue. En effet quelle dis­tinc­tion établir entre le routi­er qui trans­porte une auto­mo­bile d’Aulnay ou de Flins aux suc­cur­sales ou la vente est réal­isée et le cariste de ces mêmes usines qui déplace les dif­férentes pièces des dif­férents lieux de pro­duc­tions vers la chaîne de mon­tage (à moins qu’ils ne soit rem­placé par une chaîne d’alimentation automa­tisée) : le pre­mier ne pro­duit pas de plus-val­ue, le sec­ond si, comme tous les tra­vailleurs qui par­ticipent à la con­struc­tion du véhicule, de l’ingénieur au mon­teur en pas­sant par les agents des méth­odes, les acheteurs des dif­férents pro­duits néces­saires à la pro­duc­tion, le per­son­nel d’entretien, comme il est dit quelques pages précé­dentes « Sur un autre plan, en revanche, l’économie cap­i­tal­iste impose d’élargir le con­cept de tra­vail pro­duc­tif (..), la pro­duc­tion dans la mesure où elle repose sur une divi­sion poussée du tra­vail, englobe doré­na­vant des tra­vailleurs qui n’y sont pas impliqués de manière directe. Pour raison­ner sur le tra­vail pro­duc­tif, (..) il suf­fit de dire pour le moment que, selon K. Marx, tout mem­bre de ce tra­vailleur col­lec­tif qui pro­duit des marchan­dis­es doit être lui-même con­sid­éré comme pro­duc­tif, quand bien même il ne par­ticipe pas directe­ment au tra­vail de pro­duc­tion. (…) Il s’agit néan­moins d’une con­di­tion néces­saire, mais non suff­isante (..) encore faut-il qu’ils pro­duisent de sur­croît cette sub­stance par­ti­c­ulière qu’est la plus-val­ue. » (p.114) La pro­duc­tion de plus-val­ue sup­pose un tra­vail salarié, un rap­port de sub­or­di­na­tion per­me­t­tant au pos­sesseur du cap­i­tal de s’approprier le sur­tra­vail, con­traire­ment au tra­vailleur indépen­dant pos­sesseur de ses out­ils et qui vends sa pro­duc­tion. Un(e) salarié(e) par­tic­i­pant à la cir­cu­la­tion de la marchan­dise comme tra­vailleur col­lec­tif dans la pro­duc­tion est productif(ve), comme salarié(e) d’une entre­prise de trans­port est improductif(ve) (pas de plus-val­ue). Le cap­i­tal­iste qui achète des moyens de trans­port et qui embauche les salariés qui vont les met­tre en œuvre reçoit en con­tre par­tie des ser­vices de trans­port qu’il réalise de quoi amor­tir son cap­i­tal con­stant et de récupér­er la valeur des salaires engagés assor­tie d’un com­plé­ment qui représente le taux moyen de prof­it du cap­i­tal total engagé, en ver­tu de la loi de péréqua­tion du taux de prof­it, sans quoi il n’y aurait pas d’entrepreneur de trans­port, ce com­plé­ment ne représente pas la vente d’une plus-val­ue pro­duite par les salariés de cette entre­prise.
Ce qui est vrai pour la cir­cu­la­tion physique des marchan­dis­es est vrai pour la cir­cu­la­tion de l’équivalent général des marchan­dis­es, l’argent. Les trans­ac­tions finan­cières peu­vent se faire à la vitesse de la lumière des mil­lions de fois, aucune valeur nou­velle n’est créé. Mais là comme ailleurs il ne faut pas con­fon­dre le ban­quier et l’employé de banque !
Quel est l’enjeu du débat ?
Y aurait-il donc des tra­vailleurs vrai­ment pro­duc­tifs, pro­duisant de la plus-val­ue, exploités et d’autres impro­duc­tifs, les sec­onds en quelque sorte « par­a­sites » comme la bour­geoisie des pre­miers ? « Lorsqu’il abor­de la ques­tion de leur posi­tion de classe, loin d’insister sur ce qui sépar­erait les deux caté­gories de salariés, K. Marx souligne au con­traire ce qui les réu­nit. Occu­pant une posi­tion dif­férente au sein du sys­tème de pro­duc­tion cap­i­tal­iste du point de vue de la créa­tion de valeur, tra­vailleurs pro­duc­tifs et impro­duc­tifs ont en com­mun d’être des fac­teurs directs de l’enrichissement de leur employeur, en perce­vant sous forme de salaire moins que ce qu’ils rap­por­tent. Tous sont des exploités, pos­sè­dent le même enne­mi et le même intérêt de classe. » (p. 143)
Les pro­duc­tifs pro­duisent la plus-val­ue, les impro­duc­tifs dimin­u­ent les frais de cir­cu­la­tion des marchan­dis­es.
L’enjeu fon­da­men­tal se trou­ve ailleurs.
Dans le cadre de la théorie de l’économie clas­sique, actuelle­ment dom­i­nante, il n’y a pas de dis­tinc­tion entre tra­vail pro­duc­tif et tra­vail impro­duc­tif. Le pos­sesseur de cap­i­taux employ­ant un domes­tique pour son ser­vice per­son­nel ou de sa famille ou un ouvri­er tra­vail­lant dans son usine ne fait pas de dif­férence entre le salaire de l’un et de l’autre, il achète « l’utilité de la force de tra­vail » payée à son juste prix. Le domes­tique pro­duit une valeur d’usage, un ser­vice directe­ment con­som­mé par le cap­i­tal­iste, l’ouvrier pro­duit des marchan­dis­es dont la valeur marchande est accrue du sur­tra­vail non payé. La dis­tinc­tion tra­vail pro­duc­tif, tra­vail impro­duc­tif fait appa­raître l’origine de l’augmentation de richesse du cap­i­tal­iste dans le tra­vail de « l’ouvrier » alors que dans la théorie clas­sique il y a comme une généra­tion spon­tanée de valeur, ver­tu de l’argent agis­sant comme cap­i­tal, con­traire­ment à l’argent comme revenu. Cette dis­tinc­tion per­met de ramen­er à sa juste place la théorie économique clas­sique à une pure jus­ti­fi­ca­tion idéologique de la dom­i­na­tion bour­geoise. A quoi bon se coalis­er, exiger un code du tra­vail pro­tecteur des tra­vailleurs (euses), un meilleur salaire ne peut être que le résul­tat d’une plus grande « util­ité ». Dans le mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste il n’y aurait que des échanges justes, l’accroissement de richesse est mys­térieuse, ou « l’œuvre de Dieu » ( ce qui revient au même ).
Les salariés « impro­duc­tifs » au sens qu’ils ne pro­duisent pas de plus-val­ue, pro­duisent des valeurs d’usage qui sont bien sou­vent néces­saires au fonc­tion­nement glob­al de la société cap­i­tal­iste, qui ne prend en compte que les valeurs d’échange. Cette remar­que amène l’auteur à écrire : « Lorsqu’on cherche à pren­dre en compte l’opposition entre tra­vail pro­duc­tif et impro­duc­tif dans les études empiriques à par­tir de la compt­abil­ité nationale, on en vient néces­saire­ment à recon­stituer un taux de plus-val­ue et un taux de prof­it « marx­iens » en ajoutant aux revenus du cap­i­tal les revenus des impro­duc­tifs. Une telle opéra­tion pose deux red­outa­bles prob­lèmes de méth­ode. (…) A sup­pos­er qu’il soit pos­si­ble de recon­stituer ces taux « marx­iens » (supérieurs aux taux observés), il resterait à expli­quer par quelles voies ceux-ci influ­en­cent la réal­ité. » (p.149). Cette posi­tion est red­outable car plaçant de fait les salariés impro­duc­tifs (de plus-val­ue) dans le camp « objec­tif » des cap­i­tal­istes.
Est évo­qué J.M Har­ribey qui a replacé le con­cept de tra­vail pro­duc­tif au cen­tre de l’attention. « Il s’agit fon­da­men­tale­ment de forg­er une nou­velle approche théorique des ser­vices publics, (…) la théorie libérale et l’approche marx­iste parta­gent l’erreur de con­sid­ér­er que les ser­vices non marchands sont impro­duc­tifs et financés, via l’impôt, par une richesse créée ailleurs, dans l’économie privée. Il s’agit de ren­vers­er cette per­spec­tive et qu’en réal­ité les tra­vailleurs des ser­vices publics créent de la richesse. » (p.156). Il con­viendrait de cor­riger K. Marx par J.M Keynes. Il sem­ble de bon sens de dire que les ser­vices des ponts et chaussées qui met­tent à la dis­po­si­tion des routes pro­duisent une richesse à l’image des con­ces­sion­naires d’autoroutes qui exi­gent un péage. L’Education Nationale met à dis­po­si­tion des entre­pre­neurs une force de tra­vail dont la for­ma­tion aurait incom­bé à cha­cun d’entre eux, renchéris­sant le coût direct de la force de tra­vail. Si l’éducation est assurée par des entre­pris­es cap­i­tal­istes, les cap­i­taux investis devront rap­porter le taux moyen de prof­it, sous peine de déser­tion des investis­seurs. Même si il n’y a pas de pro­duc­tion de plus-val­ue, finale­ment pour l’économie cap­i­tal­iste (comme ensem­ble) les ser­vices publics sont prob­a­ble­ment plus rationnels qu’une pri­vati­sa­tion général­isée, bien que les Parte­nar­i­ats Pub­lic Privée (PPP) soient pour des secteurs par­ti­c­uliers du cap­i­tal­isme des fro­mages par­ti­c­ulière­ment gou­teux.
En con­clu­sion par­tielle, si la dis­tinc­tion entre tra­vail pro­duc­tif (de plus-val­ue) et tra­vail impro­duc­tif est impor­tante pour met­tre à jour la créa­tion de richesse et invalid­er la théorie clas­sique de la créa­tion de valeur imma­nente du cap­i­tal, cette dis­tinc­tion enracine dans l’économie réelle la lutte des class­es. Du point de vue de l’émancipation des tra­vailleurs, la dis­tinc­tion productif/​impro­duc­tif est pra­tique­ment sans impor­tance. Un bémol cepen­dant en ce qui con­cerne les salariés des organ­ismes de main­tien de l’ordre, police, armée … Comme par hasard ce sont les seuls secteurs qui recru­tent actuelle­ment.
La rente
Le cadre con­ceptuel de la rente est par­ti­c­uli­er. En effet selon la loi de péréqua­tion du taux de prof­it, il faut dis­tinguer la valeur et le prix de pro­duc­tion. Ce dernier per­met de fournir au cap­i­tal­iste pos­sesseur des cap­i­taux d’acheter les intrants et de pay­er les salaires des tra­vailleurs qui vont pro­duire, un taux de prof­it (retour sur investisse­ment) moyen, nor­mal, sans tenir compte de la com­po­si­tion organique du secteur d’activité. Le secteur employ­ant beau­coup de pro­duc­teurs salariés ne reçoit pas la total­ité de la valeur de la plus-val­ue pro­duite, le secteur automa­tisé rece­vant plus que la plus-val­ue pro­duite directe­ment, les cap­i­tal­istes ne sont pas attachés à une activ­ité par­ti­c­ulière, ils cherchent la meilleure rentabil­ité pos­si­ble, ou au moins un même niveau. La rente appa­raît dans des secteurs d’activités ou un moyen de pro­duc­tion est lim­ité, n’est pas exten­si­ble, comme la terre, les ressources minières (rente fon­cière). Dans ces secteurs les prix de pro­duc­tion ne sont pas déter­minés unique­ment par un taux de prof­it moyen, mais par le coût de pro­duc­tion mar­gin­al de la dernière unité du pro­duit sat­is­faisant le marché, pro­duite dans les con­di­tions les plus défa­vor­ables en ten­ant compte que le cap­i­tal­iste dans ces con­di­tions souhaite obtenir au moins le taux de prof­it moyen. Il en résulte que les cap­i­tal­istes pro­duisant dans des con­di­tions plus favor­ables (meilleures ter­res, mieux situées, meilleurs mines, meilleurs puits de pét­role …) pour­raient obtenir des sur­prof­its. Il devra les partager avec le pro­prié­taire du sol ou du sous-sol qui veut sa part du gâteau, à moins que le cap­i­tal­iste et le pro­prié­taire ne soient con­fon­dus en une seule entité.
Ces dif­férences de « fer­til­ité » expliquent la rente dif­féren­tielle, le sur­prof­it est théorique­ment des­tiné au pro­prié­taire de la ressource (terre, mine …), mais le pro­prié­taire du plus « mau­vais sol », dans la mesure où il est néces­saire veut aus­si une rente, dite absolue.
La rente est con­comi­tante de la pro­priété pri­v­a­tive. Elle résulte d’un con­trat.
Toutes les notions évo­quées sont explic­itées dans l’ouvrage de Christophe Dar­mangeat qui con­stitue une excel­lente propédeu­tique pour la sci­ence économique.

Ma réponse

Bon­jour
Il n’est pas tou­jours facile de se com­pren­dre, a for­tiori lorsque le sujet (comme c’est le cas ici) est dif­fi­cile, que chaque prise de posi­tion ren­voie (ou sem­ble ren­voy­er) à des pris­es de posi­tions antérieures, et que les con­traintes édi­to­ri­ales oblig­ent à des choix qui peu­vent com­pro­met­tre la clarté. Mais, comme c’est le cas ici, le dia­logue per­met de dis­siper les malen­ten­dus… quitte à mieux met­tre en lumière les diver­gences.
En l’oc­cur­rence, nous sommes donc d’ac­cord sur ce qu’est le tra­vail impro­duc­tif que j’ai appelé « au sens strict » : celui qui n’est pas rémunéré par du cap­i­tal, mais par une dépense de con­som­ma­tion, et dont le domes­tique est l’arché­type. Nous sommes égale­ment d’ac­cord sur le fait que tous les salariés du secteur cap­i­tal­iste, quelle que soit la nature de leur occu­pa­tion, con­courent aux béné­fices de leur employeur et que dans ce sens (mais dans ce sens seule­ment) ils peu­vent être dits pro­duc­tifs.
Là où nos routes se sépar­ent, c’est sur les travaux qui relèvent de la cir­cu­la­tion (la vente et l’achat, le prêt, l’as­sur­ance, etc.). Il n’y a que deux pos­si­bil­ités : soit ces travaux ne sont pas créa­teurs de valeur ajoutée, et donc de plus-val­ue. Il faut par con­séquent dis­tinguer les salariés qui les accom­plis­sent, à titre sec­ondaire, de ceux qui pro­duisent des marchan­dis­es (matérielles ou non) — ceux que j’ap­pelle les tra­vailleurs pro­duc­tifs au sens strict. Soit les travaux de cir­cu­la­tion sont créa­teurs de valeur au même titre que ceux qui con­courent à la pro­duc­tion des marchan­dis­es, et la dis­tinc­tion n’a pas lieu d’être. La pre­mière solu­tion est celle de Marx. La sec­onde est celle d’un cer­tain nom­bre de marx­istes (dont J.Gouverneur, D.Houston, D.Laibman, etc.).
Je suis tout prêt à recon­naître qu’on touche là à un des points les plus déli­cats de la théorie de la valeur, et qu’on ne saurait écarter l’une ou l’autre posi­tion d’un revers de main ; c’est d’au­tant plus vrai que rien, dans la réal­ité, ne per­met de les départager et qu’on ne peut avoir recours qu’au seul raison­nement. Il me sem­ble néan­moins que vous exprimez une con­tra­dic­tion insol­u­ble lorsque vous écrivez que « la cir­cu­la­tion de la marchan­dise n’ajoute pas de valeur à celle-ci, mais tous les tra­vailleurs (euses) salariés (ées) sont, par-delà la tâche réal­isée, pro­duc­teurs (rices) de valeur ajoutée. » Je ne vois pas com­ment, sur le plan logique, il serait pos­si­ble de faire coex­is­ter ces deux propo­si­tions. Soit, comme Marx, vous aban­don­nez la sec­onde ; soit vous la con­servez, mais alors il faut renon­cer à la pre­mière et, par con­séquent, con­sid­ér­er que l’échange est créa­teur de valeur et rebâtir toute la théorie de la valeur-tra­vail ; mais là, à rester au milieu du gué vous ne pou­vez qu’avoir les pieds mouil­lés.
J’in­siste par ailleurs sur le fait qu’il faut soigneuse­ment dis­tinguer les tâch­es de cir­cu­la­tion et les tâch­es aux fins de cir­cu­la­tion, et qu’une bonne par­tie des con­tra­dic­tions que l’on a cru décel­er dans la posi­tion de Marx provient de cette con­fu­sion — dans le bouquin, je prends l’ex­em­ple d’un film pub­lic­i­taire. La vente qui en résulte ne crée aucune valeur ajoutée ; mais le film, lui, est bel est bien une valeur d’usage dont la réal­i­sa­tion représente un tra­vail pro­duc­tif (qu’il ait été réal­isé par une entre­prise spé­cial­isée ou en interne ne change rien à l’af­faire). Plus générale­ment, il faut pré­cisé­ment dis­tinguer dans le com­merce tout ce qui con­tribue à met­tre la marchan­dise à dis­po­si­tion du con­som­ma­teur (dont le trans­port), qui fait par­tie inté­grante du tra­vail col­lec­tif de pro­duc­tion, des tâch­es con­sis­tant à régler les ventes, qui sont les tâch­es com­mer­ciales (et impro­duc­tives de valeur) stric­to sen­su.
Pour ter­min­er, il y a man­i­feste­ment un autre malen­ten­du. Lorsque vous écrivez que mes remar­ques sur le taux de prof­it seraient une posi­tion « red­outable car plaçant de fait les salariés impro­duc­tifs (de plus-val­ue) dans le camp “objec­tif” des cap­i­tal­istes. » Il me sem­ble que tout ce que j’écris par ailleurs mon­tre qu’à la suite de Marx, je récuse totale­ment cette manière de voir les choses.
C’est en tout cas à mon tour de vous remerci­er pour cet échange.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut