Note de lecture :
Warless societies and the origins of war (Les sociétés sans guerre et l’origine de la guerre), de Raymond C. Kelly.

La ques­tion des orig­ines de la guerre est un sujet pas­sion­nant, qui con­naît depuis une trentaine d’années un fort regain d’intérêt
de la part des milieux sci­en­tifiques. De très nom­breux (et sou­vent, fort épais) ouvrages ont été pub­liés, au croise­ment des con­nais­sances sur l’ethnologie, la paléon­tolo­gie et la socio(bio)logie. Ayant déjà eu l’occasion de me famil­iaris­er avec ce prob­lème, j’avais été intrigué (à vrai dire, avec quelques préven­tions) par le compte-ren­du écrit par Daniel Tanuro sur l’ouvrage de Ray­mond C. Kel­ly, War­less soci­eties and the ori­gins of war (les sociétés sans guer­res
et l’origine de la guerre). Je m’étais donc promis de lire l’ouvrage en ques­tion… ce qui est main­tenant chose faite. Et cette lec­ture a con­fir­mé les réserves que m’avaient inspiré les lignes écrites par D. Tanuro.
Avec ses 180 (grandes) pages, le livre est d’un vol­ume solide, mais on est loin des pavés mon­u­men­taux que ce genre de thème sus­cite par­fois. Il s’appuie sur des don­nées eth­nologiques sérieuses, même s’il exploitant d’une manière qui me paraît par­fois dis­cutable. La seule dis­cus­sion cir­con­stan­ciée con­cerne les îles Andaman. Les autres cas abor­dés ne le sont qu’à titre de représen­tants de tel ou tel « type », avec des argu­ments d’ordre quan­ti­tatif et sta­tis­tiques.
Même s’il n’est pas le point le plus prob­lé­ma­tique, le faible échan­til­lon sta­tis­tique sur lequel s’appuient les raison­nements soulève néan­moins quelques réserves (les sociétés classées « sans guerre » sont moins d’une dizaine, et leur dis­cus­sion est sou­vent réduite à la por­tion con­grue). Surtout, cette dizaine de sociétés est con­sid­érée comme appar­tenant à la caté­gorie glob­ale des « chas­seurs-cueilleurs » quand bien même cer­taines d’entre elles sont en réal­ité des éleveurs (les Abipon ou les Comanche) ou des stockeurs iné­gal­i­taires (sociétés de la Côte Nord-Ouest).
À titre plus général, les prob­lèmes de typolo­gie con­stituent le talon d’Achille de la thèse défendue dans le livre.
En ce qui con­cerne la guerre, R. Kel­ly écrit, à juste titre, que toute forme de vio­lence (fut-elle armée) n’est pas une guerre. Et il souligne tout aus­si juste­ment que les sociétés sans guer­res ne sont pas néces­saire­ment des sociétés sans vio­lence. Mais là où le bât blesse, c’est lorsque la guerre se trou­ve définie comme « un con­flit armé […] entre­pris de manière col­lec­tive » (p. 3), con­flit cen­sé dif­fér­er des formes précé­dentes par le fait que les par­tic­i­pants emploient « des armes mortelles, de manière à tuer » (p. 4). La guerre est ain­si une activ­ité organ­isée et plan­i­fiée, con­sid­érée comme légitime par la col­lec­tiv­ité (p. 4). Surtout, au cœur de la guerre, se trou­ve selon Kel­ly le principe de « sub­sti­tu­a­bil­ité sociale » : un mem­bre d’un groupe peut être tenu pour respon­s­able du crime com­mis par un autre mem­bre, et attir­er ain­si sur lui la vio­lence des répara­teurs de torts. Kel­ly con­sid­ère ain­si que la cou­tume large­ment répan­due dans les sociétés prim­i­tives et con­nue sous le nom de feud con­stitue une forme de guerre à part entière. Inverse­ment, lorsque la vengeance d’un meurtre s’applique exclu­sive­ment au meur­tri­er, à l’exclusion de l’un de ses par­ents, on n’est selon Kel­ly pas devant une guerre, mais devant une « peine
cap­i­tale ».
Or, cette dou­ble déf­i­ni­tion soulève au moins qua­tre prob­lèmes.
  1. Les expédi­tions puni­tives menées con­tre un
    meur­tri­er réel ou sup­posé (ces sociétés sont sou­vent réti­centes à admet­tre le
    con­cept de mort naturelle, et attribuent volon­tiers la respon­s­abil­ité d’un
    décès à un acte de sor­cel­lerie) ne sont pas moins vio­lentes, préméditées, et
    menées dans l’intention de tuer lorsque elles visent le meur­tri­er lui-même que
    lorsque elles visent un mem­bre de son groupe de par­en­té.
  2. Kel­ly laisse totale­ment de côté la ques­tion de
    savoir si un acte de vio­lence est com­mis à titre privé (fut-ce par un groupe
    d’individu) ou s’il l’est au nom de la col­lec­tiv­ité (fut-ce par un seul indi­vidu). En
    qual­i­fi­ant toute exé­cu­tion d’un meur­tri­er de « peine cap­i­tale », il sup­pose
    que cette exé­cu­tion est néces­saire­ment le fruit de la volon­té col­lec­tive – nous
    diri­ons en ter­mes mod­ernes, une déci­sion publique. Or rien n’est moins vrai. Les
    sociétés prim­i­tives, y com­pris les moins strat­i­fiées, con­nais­sent par­faite­ment
    la dif­férence entre une exé­cu­tion accom­plie à titre col­lec­tif et une exé­cu­tion
    rel­e­vant de la vengeance privée. Qu’il s’agisse des Inu­its ou des Aus­traliens,
    un meur­tri­er (ou celui qui a enfreint un inter­dit religieux) pour­ra être mis à
    mort suite à une déci­sion de la col­lec­tiv­ité. Dans ce cas, le bras armé sera
    sou­vent celui d’un par­ent du coupable, pré­cisé­ment pour affirmer claire­ment que cette exé­cu­tion, étant accom­plie au nom de tous, ne peut
    appel­er de vengeance. Mais dans bien d’autres sit­u­a­tions, les meur­tri­ers, réels
    ou sup­posés, sont exé­cutés par les par­ents de leur vic­time. Il s’agit là d’une
    procé­dure de vengeance, menée à titre privé. Elle appelle ou non une
    con­tre-vengeance, selon que les par­ents de l’exécuté recon­nais­sent ou non comme
    légitime l’exécution. Par­ler donc indif­férem­ment de « peine cap­i­tale » dans les deux cas,
    c’est gom­mer cette dis­tinc­tion essen­tielle.
  3. On retrou­ve le même prob­lème quand il s’agit de
    définir la guerre. Celle-ci est totale­ment assim­ilée au feud, sus­cep­ti­ble de
    frap­per à la place du meur­tri­er, n’importe quel mem­bre de son groupe de par­en­té
    tenu pour égale­ment respon­s­able. Bien sûr, R. Kel­ly use à plusieurs repris­es de for­mu­la­tions qui lais­sent
    enten­dre que le feud n’est qu’un cas par­ti­c­uli­er de guerre. Mais cette con­ces­sion
    reste pure­ment ver­bale : tout le raison­nement est fondée sur l’identité
    entre guerre et feud. Or, si l’on peut soutenir l’idée d’une cer­taine
    con­ti­nu­ité entre les deux phénomènes, tout feud n’est pas une guerre et toute
    guerre n’est pas un feud. La deux­ième propo­si­tion est évi­dente : elle ne
    con­cerne pas seule­ment les guer­res mod­ernes, menées entre Etats, mais nom­bre de
    guer­res prim­i­tives où l’objectif était la rap­ine, en esclaves, en richess­es ou
    en têtes humaines. De manière symétrique, tout feud ne dégénère pas en
    guerre : dans une société qui admet ce type de cou­tumes, si un groupe de
    par­ents abat le frère d’un meur­tri­er, la suite des évène­ments dépen­dra de la
    légitim­ité de cette vengeance aux yeux du groupe visé. En clair, le feud n’est une
    con­di­tion ni néces­saire, ni suff­isante, de l’existence des guer­res.
  4. Ce n’est pas unique­ment sur les guer­res que
    les déf­i­ni­tions util­isées par Kel­ly posent prob­lème, mais aus­si lorsqu’elles
    trait­ent des sociétés. Celles-ci sont en effet divisées en deux grands groupes,
    les « seg­men­taires » et les « non-seg­men­taires ». Or, si le
    terme de « seg­men­taire » a couram­ment été util­isé en anthro­polo­gie
    pour désign­er un cer­tain type de sociétés (dites aus­si lig­nagères), Kel­ly en étend
    implicite­ment la portée à toutes les sociétés com­por­tant des organ­i­sa­tions qui
    dépassent le groupe famil­ial. La « seg­men­ta­tion » est assez net­te­ment
    assim­ilée à un pro­grès évo­lu­tif : les sociétés seg­men­tées sont cen­sées
    avoir suc­cédé aux sociétés non seg­men­tées, avec en par­ti­c­uli­er, l’argument que
    toutes les sociétés ayant franchi l’étape tech­nique du stock­age seraient
    seg­men­tées. Or, il existe des sociétés « seg­men­tées » quoique égal­i­taires
    et non stockeuses (l’Australie aborigène, que la dis­cus­sion menée Kel­ly nég­lige presque totale­ment) de même qu’en sens inverse, cer­taines
    sociétés stockeuses, certes minori­taires, ne sont pas seg­men­tées, mal­gré les
    affir­ma­tions de Kel­ly (les Ifu­gao des Philip­pines et, sous réserve de véri­fi­ca­tion,
    les Inu­its de l’Alaska).
Au final, la clas­si­fi­ca­tion des sociétés opérée
par Kel­ly (l’existence de groupes con­sti­tués) recoupe de si près sa clas­si­fi­ca­tion
des guer­res (une guerre oppose des groupes, et non de sim­ples indi­vidus) que la
démon­stra­tion frôle tout du long la sim­ple tau­tolo­gie : les affron­te­ments
entre groupes exis­tent… là où exis­tent
des groupes con­sti­tués, et ils sont absents là où de tels groupes n’existent
pas.
Alors, on peut certes lire War­less soci­eties
and the ori­gins of war
pour les infor­ma­tions ethno­graphiques qu’il con­tient et
l’in­térêt des ques­tions qu’il soulève. Mais on y cherchera en vain une théorie glob­ale et
con­va­in­cante du phénomène guer­ri­er.

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