Une lettre à propos de questions de méthode

Je reçois un cour­ri­er qui pose d’in­téres­santes ques­tions de méth­ode, et auquel je réponds ici avec l’ac­cord de son auteur :

Cher Christophe,

Ayant décou­vert récem­ment votre blog par le biais d’un cama­rade, je me suis plongé dans quelques arti­cles avant de m’at­ta­quer à votre brochure sur l’his­toire de la dom­i­na­tion mas­cu­line.

Deux ques­tions me tit­il­lent que je ne saurais résoudre seul n’ayant que peu de con­nais­sances dans ces domaines. Peut être pour­riez-vous m’indiquez des pistes de com­préhen­sion et/​ou de lec­ture.

1- con­sid­érant le peu de sources matérielles, com­ment parvient on à con­clure dans une société don­née que la chas­se était une activ­ité exclu­sive­ment mas­cu­line ain­si que le maniement des armes ?

2- vous écrivez que nous ne con­nais­sons pas de sociétés pré-cap­i­tal­istes où les femmes auraient ten­tées de s’or­gan­is­er col­lec­tive­ment pour obtenir des droits iden­tiques aux hommes. Or, compte tenu de l’ab­sence de sources matérielles ou de l’emprise des hommes sur la parole et la représen­ta­tion vers l’ex­térieur, pour­rait-on imag­in­er que le sou­venir de ces ten­ta­tives, par exem­ple, aient été méthodique­ment étouf­fé ?

Cela dit, j’en prof­ite pour vous remerci­er pour la rigueur de vos travaux et votre style, à la fois péd­a­gogue et ludique (par moments), qui me per­met de rep­longer avec bon­heur dans ces dis­ci­plines
sou­vent dures d’ac­cès.

Au plaisir de vous lire,

Ben­jamin

En ce qui con­cerne la pre­mière ques­tion, il faut dis­tinguer deux cas. Le plus triv­ial est celui de l’eth­nolo­gie por­tant, par déf­i­ni­tion, sur des sociétés d’un niveau tech­nique pré-indus­triel. Dans ce cas, la divi­sion du tra­vail n’est pas un raison­nement, mais une obser­va­tion. Sur les sociétés dis­parues, c’est l’archéolo­gie qui entre en scène. Là, les indices sont de trois sortes :

  1. les représen­ta­tions, lorsqu’elles sont suff­isam­ment infor­ma­tives 
  2. les biens lais­sés dans les tombes, avec toutes les réserves néces­saires à ce sujet 
  3. des traces lais­sées par des activ­ités dif­féren­ciées sur les cadavres.

Vous trou­verez un résumé de ce que peut racon­ter l’archéolo­gie à pro­pos de la divi­sion sex­uelle du tra­vail dans le dernier chapitre de mon Com­mu­nisme prim­i­tif ou, mieux encore, en écoutant l’ex­posé de Jean-Marc Pétil­lon dans une con­férence que nous avions don­née il y a quelques temps à Toulouse (env­i­ron 30 mn à par­tir de 38′). Sinon, j’ai aus­si écrit quelques bil­lets sur le sujet dans ce blog, comme celui-là.

Pour votre deux­ième ques­tion, je dirais bien que votre hypothèse est formelle­ment accept­able, mais en pra­tique, extrême­ment peu prob­a­ble. Même si bien des aspects nous en demeurent à jamais fer­més, les sociétés prim­i­tives sont beau­coup moins mal con­nues qu’on ne l’imag­ine générale­ment. Même dans le cas de sociétés destruc­turées par le con­tact, les eth­no­logues ont longue­ment inter­rogé des anciens (et des anci­ennes). Et puis, un peu partout dans le monde, on dis­pose de témoignages de pre­mière qual­ité, récoltés par des Occi­den­taux s’é­tant retrou­vés isolés, par­fois durant des décen­nies, dans des tribus qui n’avaient aucune rela­tion avec les Blancs. La plu­part de ces tribus exhibaient une dom­i­na­tion mas­cu­line nette, par­fois extrême. Si les femmes avaient aspiré à l’é­gal­ité des sex­es dans son sens mod­erne, il me sem­ble impos­si­ble que nous n’en ayons aucun écho – alors que nous con­nais­sons des cen­taines de résis­tance sous forme de plaintes, de révolte indi­vidu­elle, de fuites ou de vengeance. Mais si, avant le con­tact, cette résis­tance avait dans un cer­tain nom­bre d’en­droits débouché sur des aspi­ra­tions égal­i­taristes, je ne vois pas com­ment nous n’en sauri­ons rien. Je crois donc beau­coup plus raisonnable de sup­pos­er que le silence des sources n’est pas dû à leur faib­lesse, mais à un trait car­ac­téris­tique de ces sociétés elles-mêmes. 

Pour ter­min­er par un par­al­lèle un peu osé, mais que je crois fon­cière­ment juste, à ce que je sache on ne con­naît pas non plus un seul auteur de l’An­tiq­ui­té qui ait été abo­li­tion­niste en matière d’esclavage. On pour­rait, là aus­si, imag­in­er que les intel­lectuels abo­li­tion­nistes exis­taient, mais qu’ils ont été réduits au silence. Cepen­dant, pour les mêmes raisons, je crois plus sage de con­clure que ces intel­lectuels abo­li­tion­nistes n’ex­is­taient pas, parce que les struc­tures sociales de cette époque ne pou­vaient pas les pro­duire.

N’hésitez pas à revenir vers moi si cette réponse ne vous sat­is­fait pas…

1 commentaire

  1. Il n’y a chez les Grecs anciens aucun abo­li­tion­nisme, à ma con­nais­sance. Mais il est intéres­sant de not­er qu’il n’y a pas non plus la moin­dre jus­ti­fi­ca­tion, autre que le pur état de fait : “esclave”, c’est l’é­tat de celui qui a per­du une guerre ; le fait, c’est la seule force… “Quia nomi­nor leo”, dis­ait Phè­dre. Per­son­ne chez les Grecs anciens ne cherche de jus­ti­fi­ca­tions morales, juridiques, religieuses ou autre. Il n’y a qu’une excep­tion, à ma con­nais­sance : Aris­tote, qui explique que les esclaves sont esclaves car il ne peu­vent se gou­vern­er eux-mêmes (et je crois que c’est juste­ment une con­séquence de la con­cep­tion athéni­enne de la démoc­ra­tie). Mais le plus intéres­sant dans ce que racon­te Aris­tote, et d’ailleurs Marx en par­le quelquepart je crois (et là je rejoins l’idée des “struc­tures sociales qui ne pou­vaient pas pro­duire” l’abo­li­tion­nisme) c’est quand il explique, grosso-modo, qu’il n’y aurait aucune­ment besoin de l’esclavage s’il y avait des machines pour faire le tra­vail. Ce n’est pas de l’abo­li­tion­nisme, mais c’est déjà une porte pos­si­ble : la recon­nais­sance que “l’esclavage” n’est pas une insti­tu­tion néces­saire, immuable. Pour abat­tre (en par­tie…) l’esclavage et ses jus­ti­fi­ca­tions idéologiques, il fal­lait un cap­i­tal­isme et une bour­geoisie jeunes et con­quérents (l’esclavage, quelles que soient les lois, se per­pétue dans bien des par­ties du monde, en Mau­ri­tanie ou Séné­gal, par exem­ple). “Je saute du coq à l’âne”, mais on peut penser égale­ment que la per­spec­tive d’a­bat­tre l’op­pres­sion sex­iste est une porte ouverte seule­ment par le cap­i­tal­isme, qui dans ce domaine a per­mis des pro­grès immenses… (quelles que soient les lim­ites et la néces­sité de les dépass­er, c’est-à-dire d’en finir avec le cap­i­tal­isme).

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