Un débat ensorcelant

Le suc­cès de librairie du récent livre de Mona Chol­let, Sor­cières : la puis­sance invain­cue des femmes, qui s’ap­puie en par­tie sur le célèbre Cal­iban et la sor­cière de S. Fed­eri­ci, a poussé Médi­a­part à organ­is­er un débat sous la houlette de Jade Lindgaard. Out­re l’au­teure, étaient invitées Cather­ine Kikuchi, une his­to­ri­enne médiéviste, et Camille Ducel­li­er, qui revendique la qual­i­fi­ca­tion de « sor­cière » et qui vient de pub­li­er rien moins qu’un Guide pra­tique du fémin­isme div­ina­toire (sic).
Nous recom­man­dons bien sûr la réjouis­sante inter­ven­tion de Cather­ine Kikuchi, qui déploie plusieurs excel­lents argu­ments con­tre l’ou­vrage de S. Fed­eri­ci. Foin de fausse mod­estie, nous prenons acte des com­pli­ments qu’elle adresse à la cri­tique que Yann Kin­do et moi-même en avions écrite, et que Mona Chol­let avait bal­ayée de quelques attaques ad hominem.
D’une manière plus sur­réal­iste (mais, hélas, sig­ni­fica­tive), on relèvera égale­ment le respect et la grav­ité avec lesquels sont traitées les élu­cubra­tions de la « sor­cière » invitée. Cela, à soi seul, illus­tre le type de délires aux­quels les développe­ments de S. Fed­eri­ci et de M. Chol­let ouvrent com­plaisam­ment la porte, et l’im­périeuse néces­sité de la défense de la sci­ence et de la rai­son qui ani­mait notre cri­tique. Répé­tons-le donc : nous avons la faib­lesse de penser que la cause fémin­iste mérite mieux que la pro­mo­tion du dia­logue intérieur avec les arbres, des voy­ages astraux et des incan­ta­tions cabal­is­tiques.
 

9 commentaires

  1. à part le délire ésotérique, comme imag­i­naire je préfér­erais (si j’é­tais femme ou fémin­iste) la sor­cière à la fée ou la princesse. Pour le rôle qu’elles ont joué en faveur des soins aux femmes — avorte­ment, con­tra­cep­tion, médecine som­maire, etc). Ceci dit, jeter un sort au cap­i­tal­isme ou même au patri­ar­cat, c’est char­mant, et à la veille de Hal­loween, c’est du bon théâtre mais pas plus.

  2. Est-ce que le phénomène his­torique ne mérite pas d’être con­sid­érable­ment rel­a­tivisé ? Les inter­venantes de l’émis­sion sem­blent accréditer l’idée d’un nom­bre de morts énorme, mais c’est sur l’ensem­ble du con­ti­nent européen sur une durée très longue. D’après Wikipé­dia, il s’ag­it d’« en moyenne quelques indi­vidus par an, dans un pays comme la France », dans une société par ailleurs très vio­lente. Finale­ment, la chas­se aux sor­cières est impor­tante en tant que phénomène social et révéla­trice des men­tal­ités, mais sur le plan démo­graphique elle paraît anec­do­tique.

    1. C’est vrai que la ques­tion mérite d’être posée. J’ai la flemme de revéri­fi­er, mais de tête, la chas­se aux sor­cières, c’est 100 000 procès dans l’es­ti­ma­tion la plus haute, soit env­i­ron 75 000 exé­cu­tions, sur toute l’Eu­rope, et sur au moins un siè­cle. C’est en même temps énorme et pas tant que cela, à une époque où la vie humaine ne coû­tait sou­vent pas cher – j’ai lu que ce nom­bre cor­re­spondait par exem­ple aux exé­cu­tions judi­ci­aires en Angleterre, sous le règne du seul Hen­ri VIII ! Alors, que la chas­se aux sor­cières ait cor­re­spon­du à un cli­mat de répres­sion, voire de ter­reur (et sans doute, avec des pics con­cen­trés dans cer­tains régions et cer­taines épo­ques), c’est cer­tain. Mais il faudrait en effet être capa­ble de pren­dre la mesure de ces événe­ments, et de les rap­porter au con­texte général. Une nuance pour finir : ce n’est pas parce qu’un événe­ment est anec­do­tique à l’échelle démo­graphique qu’il n’a pas pu avoir un impact pro­fond sur le plan poli­tique ou social… (le pre­mier exem­ple qui me vient est la répres­sion de la Com­mune de Paris).

  3. Et sinon, à pro­pos du dia­logue intérieur et des incan­ta­tions cabal­is­tiques (« jeter un sort » au cap­i­tal­isme ou au patri­ar­cat), j’ai l’im­pres­sion que cela procède d’un phénomène plus général de déréal­i­sa­tion des con­flits poli­tiques à gauche, qui donne des slo­gans du style « rêve général » ou « je lutte des class­es ». L’in­ter­view elle-même évoque une porosité entre fémin­isme, spir­i­tu­al­isme et développe­ment per­son­nel (phénomène que Mona Chol­let trou­ve « intéres­sant », sans pré­cis­er si c’est sur le plan soci­ologique ou si elle pense qu’il s’ag­it d’une évo­lu­tion promet­teuse).

    1. Tout à fait. A défaut de se sen­tir capa­ble de vain­cre dans les faits, on s’in­vente un monde imag­i­naire où l’on ter­rassera l’ad­ver­saire. Et défense de le faire remar­quer, cela ferait trop de peine à ceux (ou celles) qui y croient et y trou­vent une con­so­la­tion.

  4. J’ai vu aujour­d’hui que l’his­to­ri­enne Michelle Zan­car­i­ni-Four­nel a elle aus­si écrit un essai his­torique, ‘Sor­cières et sor­ciers, his­toire et mythes — Let­tre aux jeunes fémin­istes’ (Édi­tions Lib­er­tal­i­aen 2024), en réponse au livre de Mona Chol­let. L’ob­jet du livre sem­ble être là aus­si de rétablir les faits his­toriques sur les procès de sor­cel­lerie et d’ex­plor­er com­ment le mythe s’est con­stru­it.

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