Funérailles sanglantes à Bali

J’ai déjà abor­dé plusieurs fois sur ce blog la ques­tion des morts d’ac­com­pa­g­ne­ment (par exem­ple à pro­pos des Natchez d’Amérique du Nord, des roy­aumes des Philip­pines ou des Yuqui d’Amazonie), superbe­ment mise en lumière par Alain Tes­tart il y a un peu plus de vingt ans. Sans entr­er ici dans la dif­fi­cile dis­cus­sion des liens entre ce phénomène et la nais­sance de l’État, je voudrais ajouter un témoignage sig­nalé par cet auteur, mais qui n’est pas si facile à trou­ver dans sa ver­sion inté­grale. S’il n’a pas été rédigé par un eth­no­logue pro­fes­sion­nel – et pour cause –, il pos­sède néan­moins deux qual­ités qui lui con­fèrent un intérêt de tout pre­mier plan. La pre­mière est que la plu­part des faits qu’il relate ont été directe­ment observés par l’auteur. La sec­onde est leur anci­en­neté : le témoignage date de 1633, une époque où le roy­aume bali­nais dont il est ques­tion n’a pour ain­si dire pas encore été affec­té par le con­tact avec les Occi­den­taux.

Le roi bali­nais Dewa Agung représen­té dans
Ver­hael vande Reyse Naer Oost Indi­en (Hout­man, 1597).

À la lec­ture de ce témoignage, quelques élé­ments saut­ent aux yeux, dont cer­tains pren­nent nos intu­itions à rebours. L’accompagnement funéraire, qui con­cerne exclu­sive­ment des indi­vidus de sexe féminin, est ici un hon­neur — peut-être serait-il plus juste de dire que sur­vivre au défunt est un déshon­neur. Mais ce déshon­neur frappe man­i­feste­ment les esclaves avec beau­coup moins de rigueur que les femmes de haut rang. Si, pour les pre­mières, le car­ac­tère volon­taire de l’accompagnement funéraire pos­séde apparem­ment une cer­taine réal­ité, pour les épous­es légi­tiomes il sem­ble par­faite­ment formel. Par ailleurs, on remar­quera que cet accom­pa­g­ne­ment, si mas­sif soit-il, demeure totale­ment invis­i­ble sur le plan archéologique.

Ce long texte com­mence par une mise en con­texte qui n’est pas dépourvue d’intérêt. Toute­fois, le lecteur pressé pour­ra s’il le souhaite se ren­dre directe­ment au moment où com­mence la descrip­tion des funérailles. Pour ter­min­er cette rapi­de présen­ta­tion, j’ajoute que si le texte orig­i­nal est repro­duit dans son inté­gral­ité, je me suis per­mis d’en mod­erniser l’orthographe et par­fois la ponc­tu­a­tion afin d’améliorer sa lis­i­bil­ité.

Rapport de l’ambassade au roi de Bali pour le solliciter contre l’Empereur de Java (1633)

Après avoir passé le détroit de Bal­am­boangh, où les courants sont fort rapi­des, on s’approcha de la côte de Bali, et l’on recon­nut suc­ces­sive­ment San­fit et Panger­oukan, dont le Saban­dar étant venu à bord nous promit d’envoyer sur le champ à Gilgil, pour informer le Roi de notre arrivée et lui deman­der audi­ence, n’étant per­mis à aucun étranger de se ren­dre à la cour sans l’agrément du Prince. C’est ce qu’il ne man­qua pas d’exécuter dès le lende­main, 20 de févri­er ; et deux de nos esclaves baliens accom­pa­g­nèrent les gens à Gilgil, chargés d’une let­tre au Sr Jean Cuurten, pour le press­er de faire en sorte que nous fus­sions expédiés le plus prompte­ment qu’il serait pos­si­ble. Mais le Saban­dar nous en don­nait peu d’espérance, parce que le Roi était dans l’affliction de la mort de ses deux fils aînés, dont le dernier devait être brûlé au bout de quelques jours, avec 42 de ses femmes et con­cu­bines, suiv­ant la cou­tume du pays. Cet offici­er nous ame­na une vache, et nous fit servir des rafraichisse­ments ; atten­tion que nous recon­nûmes par d’autres présents.

En atten­dant j’allai à terre pour vis­iter Panger­oukan, et Boulel­ing, env­i­ron une lieue au-delà à l’Ouest, d’où je revins par le pre­mier de ces deux vil­lages à San­fit, qui n’en est éloigné que d’une demi-lieue à l’Est, sans y avoir rien vu de remar­quable. Le pays est plat le long du rivage devant ces trois places. San­fit et Boulel­ing sont arrosés par de belles riv­ières, où l’on peut faire de l’eau com­mod­é­ment. L’ancrage est bon à une petite portée de canon de ce dernier endroit du côté de l’Est ; mais à l’Ouest, vers le haut pays et le détroit de Bali, on ne doit pas trop s’approcher de la côte, de peur de don­ner sur les bancs de sable et les rochers.

Le 6 mars au soir, Courten arri­va à bord, de Gilgil, et fut suivi, le lende­main matin, de deux députés du grand Roi, deux de Gufty Poni­da et qua­tre de Juro Man­de­wan, ses deux prin­ci­paux min­istres, qui nous rap­portèrent que le dernier fils mort de ce prince avait été brûlé le 28 du passé, et que Sa Majesté, par un effet de l’affection qu’elle por­tait à M. le Gou­verneur Général, s’était hâtée de les envoy­er vers nous pour pren­dre copie de sa let­tre au Roi, à qui elle devait être pre­mière­ment com­mu­niquée, avant qu’on put en obtenir audi­ence, afin de voir si les titres de Sa Majesté étaient bien mis, et si le con­tenu lui en serait agréable, auquel cas elle nous accorderait d’abord audi­ence ; sinon il faudrait voir ce qu’il y aurait à faire.

Sur cette réqui­si­tion, ayant don­né copie de la let­tre du Général, les députés sont repar­tis le 8 au matin pour Gilgil, accom­pa­g­nés du sous-com­mis Charles Quina, avec le cheval per­san qui se serait engour­di en restant à bord plus longtemps ; mais à l’égard des autres présents, comme il aurait été extrême­ment pénible de les trans­porter par terre, à cause des mau­vais chemins, des mon­tagnes et des val­lons qu’on ren­con­tre sur cette route, le Roi avait ordon­né à un lama­neur javanais de con­duire notre vais­seau à Padang ou à Couter­awas, dans une bonne rade d’où l’on pou­vait se ren­dre facile­ment à la cour. Ain­si, lev­ant l’ancre la même nuit, après avoir reçu, de la part de Pan­nack­an T’jous, frère du Roi, un présent de deux vach­es, deux porcs, deux chèvres, et quelques sacs de riz, nous fîmes voile à l’Est-Nord-Est avec un vent frais du Sud-Est, et le lende­main 9, nous passâmes un grand nom­bre de vil­lages, toute cette île étant extrême­ment peu­plée. Le 10, nous entrâmes dans le détroit de Lom­boc, d’où nous eûmes bien­tôt la vue de deux autres îles, nom­mées Pulo Rous­sa et Quy­ba. Nous dirigeâmes notre cours entre la pre­mière et la côte de Bali, pour tâch­er de gag­n­er la baie de Couter­awas, que nous dépassâmes le 11, sans le savoir, et où l’on revint pour­tant mouiller le lende­main, après bien des peines, à la faveur d’une ving­taine de grandes pirogues que le Roi avait envoyées pour nous y con­duire, celle de Padang nous ayant paru trop étroite à son entrée.

Le 13, Courten vint, de Gilgil, à bord, pour nous informer que les présents devaient être trans­portés le lende­main à la Cour, d’où quelques députés du Roi étaient en chemin pour les pren­dre. A leur arrivée, le jour suiv­ant, nous les envoyâmes à terre, où nous trou­vâmes sept char­i­ots et plusieurs chevaux, qui les chargèrent avec nos bagages.

On se mit en marche, sous l’escorte de douze piquiers de la garde du Roi, pour Gilgil, et à moitié chemin ou env­i­ron, nous ren­con­trâmes un ambas­sadeur du Roi, qui après nous avoir félic­ité sur notre arrivée, descen­dit de sa voiture pour nous faire asseoir à la manière du pays, à côté de lui, dans un cer­cle de plus de mille hommes, sans compter un nom­bre infi­ni de spec­ta­teurs, que la sim­ple curiosité y avait attirés en foule. On nous y présen­ta le bétel de la part du Roi, et ayant pris quelques rafraîchisse­ments, nous mon­tâmes sur la voiture du Roi, avec l’ambassadeur, dont le cortège s’étant divisé, la moitié devant et l’autre moitié der­rière, jusqu’à la ville, y bor­da les rues en deux haies, entre lesquelles nous passâmes pour nous ren­dre au loge­ment qu’on nous avait pré­paré, où nous trou­vâmes de nou­veaux députés du Roi, qui nous y firent une récep­tion mag­nifique.

Le 15, les présents furent con­duits à la cour, et délivrés en grande céré­monie à Pan­nack­an Patiekan, fils du Roi, représen­tant son père et assisté de tous les grands officiers du roy­aume , qui s’excusèrent de ne pou­voir nous pro­cur­er audi­ence de Sa Majesté, étant elle-même indis­posée et d’ailleurs plongée dans la plus vive afflic­tion, tant à cause de la mort de ses deux fils aînés, que parce que la Reine Mère se trou­vait dan­gereuse­ment malade, et ne lais­sait même aucune espérance de vie. Cepen­dant on nous promit de pren­dre inces­sam­ment en délibéra­tion la let­tre de M. le Gou­verneur Général, qui fut lue en pleine assem­blée, et de nous faire part de la réponse de ce Prince, dès qu’on aurait pu lui com­mu­ni­quer la let­tre. Après beau­coup de com­pli­ments de cette nature, qui n’avançaient pas nos affaires, nous sommes retournés à notre loge­ment, et le soir nous avons été faire vis­ite à Gusty Poni­da, pour lui remet­tre nos préfents, et le press­er de nous expédi­er le plus tôt pos­si­ble, puisque l’affaire pour laque­lle M. le Général nous avait envoyés ne souf­frait point de délai, au cas que Sa Majesté agréât ses propo­si­tions. C’est à quoi il s’offrit de tout son cœur, en nous témoignant cepen­dant son regret de l’obstacle qu’y appor­tait la mal­adie de la Reine Mère.

Cette princesse mou­rut effec­tive­ment le lende­main, et Gusty Poni­da, que nous allâmes de nou­veau sol­liciter, nous déclara net­te­ment qu’il n’y avait encore rien à faire pour nous, et qu’il faudrait atten­dre jusqu’à après les funérailles pour obtenir audi­ence ; ajoutant néan­moins que le Roi, par pure com­plai­sance à notre égard, avait ordon­né que cette céré­monie se fit dans huit jours, con­tre leur anci­enne cou­tume, qui ne per­me­t­tait pas de brûler leurs morts qu’au bout d’un mois et sept jours, atten­tion dont tous les Grands avaient été sur­pris ; et qu’après cela Sa Majesté ne man­querait pas de pren­dre en con­sid­éra­tion l’offre de M. le Général (qu’il nom­mait requête) pour y répon­dre de la manière qu’elle le jugerait con­venir à l’amitié qui sub­sis­tait entre les deux Nations. L’après-midi nous remîmes nos présents à Pan­nack­an T’jous, frère du Roi, qui nous fit un accueil des plus gra­cieux. Nous délivrâmes aus­si, les jours suiv­ants, ceux qui étaient des­tinés pour les autres Grands, qui tous en parurent égale­ment sat­is­faits, et nous promirent leur faveur, ne doutant point du suc­cès de notre com­mis­sion auprès du Roi, qui selon eux, avait assez de monde et ne man­quait que de vais­seaux pour le trans­port ; que Madu­ra, Sourabaya, Gres­sic et Joar­tan, ne lui valaient pas la peine de les atta­quer, et qu’il pou­vait s’en ren­dre maître quand il lui plairait ; que Sa Majesté médi­tait quelque chose de plus grand con­tre le Mataram ; mais qu’Elle ne com­mencerait rien avant que d’être en état de pouss­er avec éclat l’entreprise. Nous leur apprîmes la paix que ce prince venait de faire avec les Por­tu­gais, en leur représen­tant la néces­sité de réu­nir nos efforts pour en prévenir à temps les funestes effets.

Tan­dis qu’on nous repais­sait ain­si de ces belles espérances à Gilgil, le sous-pilote de nôtre yacht le Tex­tel nous appor­ta, le 20, un bil­let du pas­teur Hornius, qui nous mar­quait qu’il était arrivé la veille à Couter­awas, à bord du yacht Zouburch, avec une let­tre de M. le Gou­verneur Général, nous pri­ant de lui pro­cur­er inces­sam­ment la per­mis­sion de nous venir join­dre pour nous com­mu­ni­quer ses nou­veaux ordres. À l’instant nous nous rendîmes auprès de Gusty Poni­da, qui ne pou­vant lui-même par­ler au Roi, s’excusa d’abord de pren­dre la chose sur soi ; mais enfin, à force de prières, il se déter­mi­na à nous accorder notre demande, seule­ment pour un cou­ple de per­son­nes tout au plus. Après lui avoir représen­té que le yacht en ques­tion était le même, dont M. le Gou­verneur Général fai­sait men­tion dans sa Let­tre au Roi, et qu’il l’envoyait expressé­ment pour savoir la réso­lu­tion de Sa Majesté, qui déciderait de l’envoi d’un plus grand nom­bre de vais­seaux des­tinés à l’expédition pro­jetée ; d’où il pou­vait aisé­ment con­clure que les inten­tions de M. le Général étaient droites et sincéres, et que l’affaire ne souf­frait point de remise. Sur quoi Gusty Poni­da nous dit que la Reine Mère serait brûlée le lende­main, et que deux ou trois jours après nous auri­ons sûre­ment réponse ; ajoutant qu’il était fâché de ces con­tretemps, mais que nous voyions nous-mêmes qu’il n’y avait au moins point de sa faute ; en quoi nous devons aus­si lui ren­dre jus­tice.

Le 21, de grand matin, nous avons envoyé le sous-com­mis Charles Quina avec qua­tre chevaux à Couter­awas, pour en amen­er le pas­teur Hornius, qui arri­va le soir à notre loge­ment et nous remit nos dépêch­es.

Ce même jour, vers le midi, le corps de la Reine Mère a été brûlé hors de la ville, avec 22 de ses femmes esclaves ; et nous croyons devoir faire un rap­port exact des céré­monies bar­bares qui se pra­tiquent ici en pareille occa­sion, dont nous avons été les témoins ocu­laires.

On tire d’abord le corps de la mai­son par un grand trou fait exprès à la muraille du côté droit de la porte, dans la ridicule opin­ion de tromper le Dia­ble, que ces insu­laires croient aux aguets sur le pas­sage ordi­naire. Les femmes esclaves, des­tinées à tenir com­pag­nie au mort, précè­dent selon leur rang, les moins dis­tin­guées les pre­mières, cha­cune soutenue d’une vieille femme par der­rière et portée dans un badi [litière], fort artis­te­ment com­posé de bam­bous et orné de fleurs de toutes parts. On met devant elles un cochon de lait rôti, du riz, du bétel, et d’autres fruits pour en faire offrande à leurs divinités ; et ces mal­heureuses vic­times de la plus hor­ri­ble idol­âtrie sont ain­si menées en grand tri­om­phe, au son de divers instru­ments, à l’endroit où elles doivent être poignardées et brûlées ensuite.

Cha­cune y trou­ve son échafaud par­ti­c­uli­er, à peu près de la forme d’une auge, élevé sur qua­tre poteaux courts et bor­dé de planch­es des deux côtés.

Après leur en avoir fait faire trois fois le tour, à mesure qu’elles arrivent, tou­jours assis­es dans leur badi, on les en tire immé­di­ate­ment l’une après l’autre, pour les met­tre dans ces auges. Aus­sitôt cinq hommes et une ou deux femmes s’en approchant, leur ôtent toutes les fleurs dont elles sont parées, tan­dis que, por­tant à divers­es repris­es leurs mains jointes au-dessus de la tête, elles élèvent les pièces de l’offrande, dont les autres femmes, portées der­rière, s’emparent de même, et qu’elles jet­tent par terre, ain­si que les fleurs. Quelques-unes lâchent ensuite un pigeon ou un poulet, pour mar­quer par-là que leur âme est sur le point de s’envoler vers le séjour des bien­heureux.

À ce dernier sig­nal, on les dépouille de leurs habits jusqu’à la cein­ture, et les qua­tre hommes, sai­sis­sant la vic­time, deux par les bras, qu’elle tient éten­dus, deux par les pieds, sur lesquels elle reste debout, le cinquième se pré­pare à l’exécution, et le tout se fait sans qu’on lui bande les yeux. Les plus courageuses deman­dent quelque­fois le poignard, qu’elles reçoivent de la main droite, le passent dans la gauche, et l’ayant baisé respectueuse­ment, s’en piquent le bras droit, sucent le sang qui découle de la plaie, s’en rougis­sent les lèvres, et en impri­ment une goutte sur le front, du bout du doigt qu’elles ont mouil­lé dans la bouche. Après quoi, ren­dant le poignard à leur meur­tri­er, elles reçoivent, au côté droit, un pre­mier coup entre les fauss­es côtes, et un sec­ond, du même côté, sous l’omoplate, le poignard enfon­cé jusqu’au manche, de biais, la pointe vers le cœur. Et dès que les frayeurs de la mort com­men­cent à se pein­dre sur leur vis­age, sans qu’il leur échappe jamais la moin­dre plainte, on les laisse douce­ment tomber sur le ven­tre, on leur tire les pieds par der­rière, et on les dépouille en même temps de leur dernier vête­ment, de sorte qu’elles restent absol­u­ment nues.

Ceux qui poignar­dent les femmes ont 250 petites pièces de cuiv­re, de la valeur de cinq sols, pour leur salaire. Les plus proches par­ents, s’ils sont présents, ou d’autres per­son­nes louées à cet effet, vien­nent ensuite laver ces corps sanglants et, les ayant bien net­toyés, ils les cou­vrent de bois, de façon qu’on n’en voie que la tête, et y met­tant le feu, ils sont ain­si réduits en cen­dres.
Toutes ces femmes sont déjà poignardées, et plusieurs même en flammes, avant que le Mort arrive, porté dans le plus superbe badi, de forme pyra­mi­dale, ayant onze degrés en hau­teur et davan­tage, lié de cordes par le haut aux qua­tre coins, et soutenu en équili­bre par un grand nom­bre de per­son­nes, pro­por­tion­né à la qual­ité du mort, et qui va quelque­fois à plusieurs cen­taines. De chaque côté du corps font assis­es deux femmes, l’une ten­ant son para­sol, et l’autre un chas­se-mouch­es de crin de cheval, pour en écarter ces insectes. Deux de leurs prêtres précè­dent de loin, dans une voiture par­ti­c­ulière, ten­ant cha­cun en main une longue corde, attachée au badi, comme pour don­ner à con­naître qu’ils mènent le mort au ciel, et son­nant de l’autre main une clo­chette, avec un tel bruit de gongs, de tam­bourins, de flûtes et d’autres instru­ments, que toute cette céré­monie a moins l’air d’une pompe funèbre que de la plus joyeuse fête de vil­lage.

Quand le mort a passé tous les bûch­ers, qui sont rangés en file sur sa route, on le pose sur le sien, qui est tout de suite allumé, et l’on brûle en même temps la chaise, le banc, etc. dont il se ser­vait pen­dant sa vie. Tous les assis­tants se met­tent alors à faire bonne chère, tan­dis que les musi­ciens ne cessent de frap­per l’oreille d’une mélodie bruyante, assez agréable, ce qui con­tin­ue jusqu’au soir, que les corps étant con­sumés les par­ents et les Grands s’en retour­nent chez eux, lais­sant seule­ment une bonne garde pen­dant la nuit auprès des os. Mais, cette fois, on ne con­ser­va que ceux de la reine mère, ceux des autres femmes ayant été ramassés et jetés le même soir, con­tre la cou­tume ; ce qu’on nous fit encore val­oir comme une atten­tion mar­quée pour nous, dans la vue de nous expédi­er plus prompte­ment, en abrégeant ces céré­monies.

Le lende­main, les os de la reine mère furent rap­portés avec une pompe égale à celle de la veille, dans son ancien loge­ment, où l’on observe encore les for­mal­ités suiv­antes. Chaque jour une troupe de musi­ciens et de piquiers y accom­pa­gne plusieurs vais­seaux d’argent, de cuiv­re et de terre, rem­plis d’eau. Ceux qui les por­tent sont précédés de deux jeunes garçons ten­ant des rameaux verts et marchant devant d’autres chargés du miroir, du bad­jou, ou vête­ment, de la boëte au bétel du mort, et de ses autres meubles ordi­naires. On lave dévote­ment les os pen­dant un mois et sept jours. Après quoi, les remet­tant dans un petit badi fort pro­pre, on les porte, sous le même cortège que le corps, en un lieu nom­mé labee, où ils sont entière­ment brûlés, les cen­dres recueil­lies soigneuse­ment dans des urnes, et jetées en Mer, à une cer­taine dis­tance du rivage, ce qui ter­mine la céré­monie.

Quand un prince ou une princesse du sang roy­al vient à décéder, ses femmes ou esclaves courent autour du corps, faisant des cris et des hurlements affreux. Toutes deman­dent avec instance de mourir pour leur maître ou maîtresse ; mais le Roi désigne le lende­main, nom par nom, celles dont il fait choix.

De ce moment jusqu’au dernier de leur vie, elles sont con­duites chaque jour, de grand matin, sur autant de char­i­ots et au son des instru­ments hors de la ville pour y faire leurs dévo­tions, ayant les pieds envelop­pés de linge blanc, parce qu’il ne leur est plus per­mis de touch­er la terre à nu, et qu’elles sont regardées comme con­sacrées. Les jeunes filles, peu au fait de ces exer­ci­ces religieux, en sont instru­ites par les vieilles femmes, qui les affer­mis­sent en même temps dans leur réso­lu­tion.

Une femme, qui a per­du son mari, vient lui offrir jour­nelle­ment de nou­veaux mets. Mais voy­ant qu’il n’y touche point, elle recom­mence chaque fois ses lamen­ta­tions ordi­naires, pous­sant l’affection à son égard jusqu’à bais­er et arroser de ses larmes les trois ou qua­tre pre­miers jours après sa mort, ce qu’elle chéris­sait le plus en lui pen­dant sa vie.

Ce deuil ne dure cepen­dant que jusqu’à la veille des funérailles, pour celles qui se font dévouées à la mort, parce qu’on leur fait pass­er toute cette journée et toute la nuit suiv­ante sans fer­mer l’œil, dans des dans­es et des réjouis­sances con­tin­uelles. On s’empresse de leur offrir tout ce qui peut flat­ter leur goût ; et dans la quan­tité de liqueurs qu’elles ava­lent, il leur reste peu d’objets capa­bles d’effrayer leur imag­i­na­tion, d’ailleurs échauf­fée par les promess­es de leurs prêtres, et le déplorable aveu­gle­ment où sont ces païens sur les délices d’une autre vie.

On n’oblige cepen­dant aucune femme ou esclave à suiv­re cette bar­bare cou­tume ; mais celles qui veu­lent s’y sous­traire, et les autres qu’on en excepte, quoique pour l’ordinaire elles s’y offrent toutes avec un égal empresse­ment, sont ren­fer­mées dans un cou­vent pour le reste de leurs jours, sans qu’on leur per­me­tte jamais la vue d’un homme. Si quelqu’une trou­ve le moyen de s’évader de sa prison et qu’on la sai­sisse, son procès est tout fait. Elle doit être poignardée, traînée dans les rues, et jetée aux chiens pour en être dévorée, ce qui est le sup­plice le plus igno­minieux dans cette île.

Aux funérailles des deux fils du Roi, morts depuis peu, il y eut 42 femmes de l’un, et 34 de l’autre, poignardées et brûlées de la façon qu’on vient de le dire. Mais les princess­es du sang roy­al saut­ent elles mêmes dans le feu, comme firent cha­cune des prin­ci­pales épous­es de ces deux princes, parce qu’elles se croiraient déshon­orées si quelqu’un por­tait la main fur elles. On pra­tique, à cet effet, au-dessus du bûch­er, une espèce de pont qu’elles mon­tent, ten­ant de la main un papi­er col­lé sur le front, leur robe retroussée sous les bras, et dès qu’elles sen­tent la chaleur des flammes, elles se pré­cip­i­tent dans le brasi­er, qui est fer­mé d’un enc­los quar­ré de palis­sades de cocoti­er. Si la fer­meté les aban­don­nait à cet aspect frémis­sant, il y a tou­jours un frère ou un des plus proches par­ents prêt à les y pouss­er et à leur ren­dre, par affec­tion, ce cru­el office.

On nous racon­ta encore que la pre­mière femme du cadet de ces deux princes, fille de la sœur du Roi, avait demandé con­seil à son père, Roi de Cou­ta, si elle devait se brûler ou non, parce que n’ayant vécu qu’environ trois mois avec son mari, elle croy­ait que cette rai­son et sa grande jeunesse l’autorisaient à choisir préférable­ment la vie ; Mais, respec­tant moins la voix du sang dans un enfant chéri que les préjugés de la nais­sance, ce père lui représen­ta avec tant de force les suites de la flétris­sure qu’elle attir­erait par-là sur elle et sur toute sa famille, que cette jeune infor­tunée, s’armant de courage, sauta gaiement dans le feu qui dévo­rait déjà le corps de son époux.

À l’égard des rois rég­nants, toutes leurs femmes ou con­cu­bines, sou­vent au nom­bre de cent à cent cinquante, se dévouent volon­taire­ment aux flammes, et c’est une dis­tinc­tion que l’usage leur accorde sur les autres, qui doivent être aupar­a­vant poignardées. Comme elles marchent ain­si sans con­trainte, il était arrivé, à la mort du feu roi de Bali, qu’une de ses femmes, prête à suiv­re l’exemple de ses com­pagnes, man­quant tout-à-coup de con­fi­ance à la vue de cet hor­ri­ble appareil, avait eu cepen­dant assez de présence d’esprit, en approchant du pont, pour deman­der à s’écarter un instant, sous pré­texte de sat­is­faire aux néces­sités naturelles ; ce qui lui ayant été accordé, sans défi­ance, elle prit la fuite à toutes jambes.

La sin­gu­lar­ité du fait, plutôt qu’aucun motif de com­pas­sion, lui val­ut depuis sa lib­erté, et l’on nous assura qu’elle venait encore tous les jours au marché, pour ven­dre ses den­rées ; mais qu’elle était regardée de tous les Grands avec le dernier mépris, quoiqu’une longue habi­tude l’eût aguer­rie à sup­port­er patiem­ment leurs plus mor­dantes rail­leries.

Un autre objet de l’indignation de ces peu­ples, et pour une cause aus­si fort sin­gulière, c’est la femme esclave, que le sort appelle à la vile fonc­tion de puri­fi­er le corps de sa maîtresse défunte pen­dant un mois et sept jours. On la croirait trop hon­orée de pou­voir l’accompagner dans l’autre monde, avec celles qui for­ment ce nom­bre ; et c’est pourquoi on lui laisse la vie, avec la lib­erté de se retir­er où elle veut à la cam­pagne, et de pour­voir elle-même à sa sub­sis­tance.

Pour prévenir l’infection des cadavres, qu’on garde si longtemps dans un pays où les chaleurs font d’ailleurs exces­sives, on est obligé de les frot­ter jour­nelle­ment de sel, de poivre et d’aromates, tant qu’ils soient exténués jusqu’à la peau et les os, après quoi on les net­toie pro­pre­ment de toutes ces drogues, qui for­ment une croûte de trois ou qua­tre doigts d’épaisseur, et c’est ain­si qu’ils sont réduits en cen­dre. Le cer­cueil qui ren­ferme le mort est troué par le fonds, pour don­ner issue aux humeurs, qu’on reçoit dans un bassin, qui est vidé chaque jour en grande céré­monie.

4 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Juliette Lancel

    Est-ce que vous pour­riez en dire un peu plus sur le réc­it en ques­tion et son con­texte d’écri­t­ure ?

    1. Vous avez rai­son, j’au­rais dû être plus pré­cis. Mais c’est un jeu de piste qui m’a occupé plusieurs heures, et dont je n’ai rassem­blé qu’une par­tie de la solu­tion. Tes­tart l’at­tribue à un cer­tain « Oost­er­wi­jck, envoyé de la Com­pag­nie Néer­landaise des Indes Ori­en­tales ». On est cen­sé en trou­ver la tra­duc­tion française dans une série de vol­umes inti­t­ulée His­toire générale des voy­ages, qui est une com­pi­la­tion de témoignages et de réc­its réu­nis et traduits par l’ab­bé Prévost – l’au­teur de Manon Lescaut. Mal­gré tous mes efforts, je n’ai pas pu localis­er le texte dans ces vol­umes ; il était cen­sé se trou­ver, selon les édi­tions, dans le tome VIII ou dans le XVII, mais j’ai fait chou blanc. Et je l’ai finale­ment trou­vé dans une autre com­pi­la­tion inti­t­ulée Vies des gou­verneurs généraux, avec l’abrégé de l’his­toire des étab­lisse­ments hol­landais aux Indes ori­en­tales, par J. P. I. du Bois, La Haye, 1763. Je n’en sais pas plus…

    2. Avatar de Inconnu
      Juliette Lancel

      Mer­ci ! D’après wikipé­dia, vous pour­riez trou­ver plus d’in­for­ma­tion dans Bali chron­i­cles : a live­ly account of the island’s his­to­ry from ear­ly times to the 1970s de Willard A. Han­na, paru en 2004. Et sinon celle vaudrait peut-être le coup de pos­er la ques­tion à des col­lègues spé­cial­istes du sujet.
      Mer­ci pour vos arti­cles en tous cas, c’est tou­jours pas­sion­nant d’en décou­vrir plus sur l’an­thro­polo­gie en tant qu’his­to­ri­enne !

    3. Je suis allé voir, cette source ne pro­cure en réal­ité pas beau­coup plus d’in­for­ma­tions : « En 1633, le gou­verneur général Hen­drick Brouw­er apprit par Jeuri­aen Courten, un bour­geois libre de Batavia [actuelle Djakar­ta], que le Dewa Agung pré­parait une grande expédi­tion mil­i­taire con­tre l’empire de Mataram à Java, avec lequel les Néer­landais étaient eux-mêmes en guerre. Brouw­er déci­da d’apporter son aide aux Bali­nais dans l’espoir d’affaiblir ain­si la puis­sance de Mataram au point que les forces néer­landais­es puis­sent rem­porter une vic­toire facile. Il envoya donc un ambas­sadeur spé­cial, Van Oost­er­wijk, pour offrir au Dewa Agung des pro­vi­sions pour ses troupes et des navires afin de les trans­porter vers l’est de Java. (…) Van Oost­er­wijk, qui ne res­ta à Bali que briève­ment, et le cap­i­taine Jochem Roloff­s­zoon van Deutecom, envoyé pour le rem­plac­er, échouèrent tous deux dans leur mis­sion. Cer­tains Néer­landais à Batavia lais­sèrent enten­dre que le gou­verneur général avait été impul­sif et cré­d­ule, et ses émis­saires mal­adroits. En réal­ité, les vis­i­teurs arrivèrent à un moment des plus inop­por­tuns, alors que le Dewa Agung et sa cour étaient entière­ment acca­parés par les pré­parat­ifs de la cré­ma­tion d’une épouse favorite et de deux princes roy­aux. »

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