Funérailles sanglantes à Bali
J’ai déjà abordé plusieurs fois sur ce blog la question des morts d'accompagnement (par exemple à propos des Natchez d’Amérique du Nord, des royaumes des Philippines ou des Yuqui d’Amazonie), superbement mise en lumière par Alain Testart il y a un peu plus de vingt ans. Sans entrer ici dans la difficile discussion des liens entre ce phénomène et la naissance de l’État, je voudrais ajouter un témoignage signalé par cet auteur, mais qui n’est pas si facile à trouver dans sa version intégrale. S’il n'a pas été rédigé par un ethnologue professionnel – et pour cause –, il possède néanmoins deux qualités qui lui confèrent un intérêt de tout premier plan. La première est que la plupart des faits qu’il relate ont été directement observés par l’auteur. La seconde est leur ancienneté : le témoignage date de 1633, une époque où le royaume balinais dont il est question n’a pour ainsi dire pas encore été affecté par le contact avec les Occidentaux.
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| Le roi balinais Dewa Agung représenté dans Verhael vande Reyse Naer Oost Indien (Houtman, 1597). |
À la lecture de ce témoignage, quelques éléments sautent aux yeux, dont certains prennent nos intuitions à rebours. L’accompagnement funéraire, qui concerne exclusivement des individus de sexe féminin, est ici un honneur - peut-être serait-il plus juste de dire que survivre au défunt est un déshonneur. Mais ce déshonneur frappe manifestement les esclaves avec beaucoup moins de rigueur que les femmes de haut rang. Si, pour les premières, le caractère volontaire de l’accompagnement funéraire posséde apparemment une certaine réalité, pour les épouses légitiomes il semble parfaitement formel. Par ailleurs, on remarquera que cet accompagnement, si massif soit-il, demeure totalement invisible sur le plan archéologique.
Ce long texte commence par une mise en contexte qui n’est pas dépourvue d’intérêt. Toutefois, le lecteur pressé pourra s’il le souhaite se rendre directement au moment où commence la description des funérailles. Pour terminer cette rapide présentation, j’ajoute que si le texte original est reproduit dans son intégralité, je me suis permis d’en moderniser l’orthographe et parfois la ponctuation afin d’améliorer sa lisibilité.
Rapport de l’ambassade au roi de Bali pour le solliciter contre l’Empereur de Java (1633)
Après avoir passé le détroit de Balamboangh, où les courants sont fort rapides, on s’approcha de la côte de Bali, et l’on reconnut successivement Sanfit et Pangeroukan, dont le Sabandar étant venu à bord nous promit d’envoyer sur le champ à Gilgil, pour informer le Roi de notre arrivée et lui demander audience, n’étant permis à aucun étranger de se rendre à la cour sans l’agrément du Prince. C’est ce qu’il ne manqua pas d’exécuter dès le lendemain, 20 de février ; et deux de nos esclaves baliens accompagnèrent les gens à Gilgil, chargés d’une lettre au Sr Jean Cuurten, pour le presser de faire en sorte que nous fussions expédiés le plus promptement qu’il serait possible. Mais le Sabandar nous en donnait peu d’espérance, parce que le Roi était dans l’affliction de la mort de ses deux fils aînés, dont le dernier devait être brûlé au bout de quelques jours, avec 42 de ses femmes et concubines, suivant la coutume du pays. Cet officier nous amena une vache, et nous fit servir des rafraichissements ; attention que nous reconnûmes par d’autres présents.
En attendant j’allai à terre pour visiter Pangeroukan, et Bouleling, environ une lieue au-delà à l’Ouest, d’où je revins par le premier de ces deux villages à Sanfit, qui n’en est éloigné que d’une demi-lieue à l’Est, sans y avoir rien vu de remarquable. Le pays est plat le long du rivage devant ces trois places. Sanfit et Bouleling sont arrosés par de belles rivières, où l’on peut faire de l’eau commodément. L’ancrage est bon à une petite portée de canon de ce dernier endroit du côté de l’Est ; mais à l’Ouest, vers le haut pays et le détroit de Bali, on ne doit pas trop s’approcher de la côte, de peur de donner sur les bancs de sable et les rochers.
Le 6 mars au soir, Courten arriva à bord, de Gilgil, et fut suivi, le lendemain matin, de deux députés du grand Roi, deux de Gufty Ponida et quatre de Juro Mandewan, ses deux principaux ministres, qui nous rapportèrent que le dernier fils mort de ce prince avait été brûlé le 28 du passé, et que Sa Majesté, par un effet de l’affection qu’elle portait à M. le Gouverneur Général, s’était hâtée de les envoyer vers nous pour prendre copie de sa lettre au Roi, à qui elle devait être premièrement communiquée, avant qu’on put en obtenir audience, afin de voir si les titres de Sa Majesté étaient bien mis, et si le contenu lui en serait agréable, auquel cas elle nous accorderait d’abord audience ; sinon il faudrait voir ce qu’il y aurait à faire.
Sur cette réquisition, ayant donné copie de la lettre du Général, les députés sont repartis le 8 au matin pour Gilgil, accompagnés du sous-commis Charles Quina, avec le cheval persan qui se serait engourdi en restant à bord plus longtemps ; mais à l’égard des autres présents, comme il aurait été extrêmement pénible de les transporter par terre, à cause des mauvais chemins, des montagnes et des vallons qu’on rencontre sur cette route, le Roi avait ordonné à un lamaneur javanais de conduire notre vaisseau à Padang ou à Couterawas, dans une bonne rade d’où l’on pouvait se rendre facilement à la cour. Ainsi, levant l’ancre la même nuit, après avoir reçu, de la part de Pannackan T’jous, frère du Roi, un présent de deux vaches, deux porcs, deux chèvres, et quelques sacs de riz, nous fîmes voile à l’Est-Nord-Est avec un vent frais du Sud-Est, et le lendemain 9, nous passâmes un grand nombre de villages, toute cette île étant extrêmement peuplée. Le 10, nous entrâmes dans le détroit de Lomboc, d’où nous eûmes bientôt la vue de deux autres îles, nommées Pulo Roussa et Quyba. Nous dirigeâmes notre cours entre la première et la côte de Bali, pour tâcher de gagner la baie de Couterawas, que nous dépassâmes le 11, sans le savoir, et où l’on revint pourtant mouiller le lendemain, après bien des peines, à la faveur d’une vingtaine de grandes pirogues que le Roi avait envoyées pour nous y conduire, celle de Padang nous ayant paru trop étroite à son entrée.
Le 13, Courten vint, de Gilgil, à bord, pour nous informer que les présents devaient être transportés le lendemain à la Cour, d’où quelques députés du Roi étaient en chemin pour les prendre. A leur arrivée, le jour suivant, nous les envoyâmes à terre, où nous trouvâmes sept chariots et plusieurs chevaux, qui les chargèrent avec nos bagages.
On se mit en marche, sous l’escorte de douze piquiers de la garde du Roi, pour Gilgil, et à moitié chemin ou environ, nous rencontrâmes un ambassadeur du Roi, qui après nous avoir félicité sur notre arrivée, descendit de sa voiture pour nous faire asseoir à la manière du pays, à côté de lui, dans un cercle de plus de mille hommes, sans compter un nombre infini de spectateurs, que la simple curiosité y avait attirés en foule. On nous y présenta le bétel de la part du Roi, et ayant pris quelques rafraîchissements, nous montâmes sur la voiture du Roi, avec l’ambassadeur, dont le cortège s’étant divisé, la moitié devant et l’autre moitié derrière, jusqu’à la ville, y borda les rues en deux haies, entre lesquelles nous passâmes pour nous rendre au logement qu’on nous avait préparé, où nous trouvâmes de nouveaux députés du Roi, qui nous y firent une réception magnifique.
Le 15, les présents furent conduits à la cour, et délivrés en grande cérémonie à Pannackan Patiekan, fils du Roi, représentant son père et assisté de tous les grands officiers du royaume , qui s’excusèrent de ne pouvoir nous procurer audience de Sa Majesté, étant elle-même indisposée et d’ailleurs plongée dans la plus vive affliction, tant à cause de la mort de ses deux fils aînés, que parce que la Reine Mère se trouvait dangereusement malade, et ne laissait même aucune espérance de vie. Cependant on nous promit de prendre incessamment en délibération la lettre de M. le Gouverneur Général, qui fut lue en pleine assemblée, et de nous faire part de la réponse de ce Prince, dès qu’on aurait pu lui communiquer la lettre. Après beaucoup de compliments de cette nature, qui n’avançaient pas nos affaires, nous sommes retournés à notre logement, et le soir nous avons été faire visite à Gusty Ponida, pour lui remettre nos préfents, et le presser de nous expédier le plus tôt possible, puisque l’affaire pour laquelle M. le Général nous avait envoyés ne souffrait point de délai, au cas que Sa Majesté agréât ses propositions. C’est à quoi il s’offrit de tout son cœur, en nous témoignant cependant son regret de l’obstacle qu’y apportait la maladie de la Reine Mère.
Cette princesse mourut effectivement le lendemain, et Gusty Ponida, que nous allâmes de nouveau solliciter, nous déclara nettement qu’il n’y avait encore rien à faire pour nous, et qu’il faudrait attendre jusqu’à après les funérailles pour obtenir audience ; ajoutant néanmoins que le Roi, par pure complaisance à notre égard, avait ordonné que cette cérémonie se fit dans huit jours, contre leur ancienne coutume, qui ne permettait pas de brûler leurs morts qu’au bout d’un mois et sept jours, attention dont tous les Grands avaient été surpris ; et qu’après cela Sa Majesté ne manquerait pas de prendre en considération l’offre de M. le Général (qu’il nommait requête) pour y répondre de la manière qu’elle le jugerait convenir à l’amitié qui subsistait entre les deux Nations. L’après-midi nous remîmes nos présents à Pannackan T’jous, frère du Roi, qui nous fit un accueil des plus gracieux. Nous délivrâmes aussi, les jours suivants, ceux qui étaient destinés pour les autres Grands, qui tous en parurent également satisfaits, et nous promirent leur faveur, ne doutant point du succès de notre commission auprès du Roi, qui selon eux, avait assez de monde et ne manquait que de vaisseaux pour le transport ; que Madura, Sourabaya, Gressic et Joartan, ne lui valaient pas la peine de les attaquer, et qu’il pouvait s’en rendre maître quand il lui plairait ; que Sa Majesté méditait quelque chose de plus grand contre le Mataram ; mais qu’Elle ne commencerait rien avant que d’être en état de pousser avec éclat l’entreprise. Nous leur apprîmes la paix que ce prince venait de faire avec les Portugais, en leur représentant la nécessité de réunir nos efforts pour en prévenir à temps les funestes effets.
Tandis qu’on nous repaissait ainsi de ces belles espérances à Gilgil, le sous-pilote de nôtre yacht le Textel nous apporta, le 20, un billet du pasteur Hornius, qui nous marquait qu’il était arrivé la veille à Couterawas, à bord du yacht Zouburch, avec une lettre de M. le Gouverneur Général, nous priant de lui procurer incessamment la permission de nous venir joindre pour nous communiquer ses nouveaux ordres. À l’instant nous nous rendîmes auprès de Gusty Ponida, qui ne pouvant lui-même parler au Roi, s’excusa d’abord de prendre la chose sur soi ; mais enfin, à force de prières, il se détermina à nous accorder notre demande, seulement pour un couple de personnes tout au plus. Après lui avoir représenté que le yacht en question était le même, dont M. le Gouverneur Général faisait mention dans sa Lettre au Roi, et qu’il l’envoyait expressément pour savoir la résolution de Sa Majesté, qui déciderait de l’envoi d’un plus grand nombre de vaisseaux destinés à l’expédition projetée ; d’où il pouvait aisément conclure que les intentions de M. le Général étaient droites et sincéres, et que l’affaire ne souffrait point de remise. Sur quoi Gusty Ponida nous dit que la Reine Mère serait brûlée le lendemain, et que deux ou trois jours après nous aurions sûrement réponse ; ajoutant qu’il était fâché de ces contretemps, mais que nous voyions nous-mêmes qu’il n’y avait au moins point de sa faute ; en quoi nous devons aussi lui rendre justice.
Le 21, de grand matin, nous avons envoyé le sous-commis Charles Quina avec quatre chevaux à Couterawas, pour en amener le pasteur Hornius, qui arriva le soir à notre logement et nous remit nos dépêches.
Ce même jour, vers le midi, le corps de la Reine Mère a été brûlé hors de la ville, avec 22 de ses femmes esclaves ; et nous croyons devoir faire un rapport exact des cérémonies barbares qui se pratiquent ici en pareille occasion, dont nous avons été les témoins oculaires.
On tire d’abord le corps de la maison par un grand trou fait exprès à la muraille du côté droit de la porte, dans la ridicule opinion de tromper le Diable, que ces insulaires croient aux aguets sur le passage ordinaire. Les femmes esclaves, destinées à tenir compagnie au mort, précèdent selon leur rang, les moins distinguées les premières, chacune soutenue d’une vieille femme par derrière et portée dans un badi [litière], fort artistement composé de bambous et orné de fleurs de toutes parts. On met devant elles un cochon de lait rôti, du riz, du bétel, et d’autres fruits pour en faire offrande à leurs divinités ; et ces malheureuses victimes de la plus horrible idolâtrie sont ainsi menées en grand triomphe, au son de divers instruments, à l’endroit où elles doivent être poignardées et brûlées ensuite.
Chacune y trouve son échafaud particulier, à peu près de la forme d’une auge, élevé sur quatre poteaux courts et bordé de planches des deux côtés.
Après leur en avoir fait faire trois fois le tour, à mesure qu’elles arrivent, toujours assises dans leur badi, on les en tire immédiatement l’une après l’autre, pour les mettre dans ces auges. Aussitôt cinq hommes et une ou deux femmes s’en approchant, leur ôtent toutes les fleurs dont elles sont parées, tandis que, portant à diverses reprises leurs mains jointes au-dessus de la tête, elles élèvent les pièces de l’offrande, dont les autres femmes, portées derrière, s’emparent de même, et qu’elles jettent par terre, ainsi que les fleurs. Quelques-unes lâchent ensuite un pigeon ou un poulet, pour marquer par-là que leur âme est sur le point de s’envoler vers le séjour des bienheureux.
À ce dernier signal, on les dépouille de leurs habits jusqu’à la ceinture, et les quatre hommes, saisissant la victime, deux par les bras, qu’elle tient étendus, deux par les pieds, sur lesquels elle reste debout, le cinquième se prépare à l’exécution, et le tout se fait sans qu’on lui bande les yeux. Les plus courageuses demandent quelquefois le poignard, qu’elles reçoivent de la main droite, le passent dans la gauche, et l’ayant baisé respectueusement, s’en piquent le bras droit, sucent le sang qui découle de la plaie, s’en rougissent les lèvres, et en impriment une goutte sur le front, du bout du doigt qu’elles ont mouillé dans la bouche. Après quoi, rendant le poignard à leur meurtrier, elles reçoivent, au côté droit, un premier coup entre les fausses côtes, et un second, du même côté, sous l’omoplate, le poignard enfoncé jusqu’au manche, de biais, la pointe vers le cœur. Et dès que les frayeurs de la mort commencent à se peindre sur leur visage, sans qu’il leur échappe jamais la moindre plainte, on les laisse doucement tomber sur le ventre, on leur tire les pieds par derrière, et on les dépouille en même temps de leur dernier vêtement, de sorte qu’elles restent absolument nues.
Ceux qui poignardent les femmes ont 250 petites pièces de cuivre, de la valeur de cinq sols, pour leur salaire. Les plus proches parents, s’ils sont présents, ou d’autres personnes louées à cet effet, viennent ensuite laver ces corps sanglants et, les ayant bien nettoyés, ils les couvrent de bois, de façon qu’on n’en voie que la tête, et y mettant le feu, ils sont ainsi réduits en cendres. Toutes ces femmes sont déjà poignardées, et plusieurs même en flammes, avant que le Mort arrive, porté dans le plus superbe badi, de forme pyramidale, ayant onze degrés en hauteur et davantage, lié de cordes par le haut aux quatre coins, et soutenu en équilibre par un grand nombre de personnes, proportionné à la qualité du mort, et qui va quelquefois à plusieurs centaines. De chaque côté du corps font assises deux femmes, l’une tenant son parasol, et l’autre un chasse-mouches de crin de cheval, pour en écarter ces insectes. Deux de leurs prêtres précèdent de loin, dans une voiture particulière, tenant chacun en main une longue corde, attachée au badi, comme pour donner à connaître qu’ils mènent le mort au ciel, et sonnant de l’autre main une clochette, avec un tel bruit de gongs, de tambourins, de flûtes et d’autres instruments, que toute cette cérémonie a moins l’air d’une pompe funèbre que de la plus joyeuse fête de village.
Quand le mort a passé tous les bûchers, qui sont rangés en file sur sa route, on le pose sur le sien, qui est tout de suite allumé, et l’on brûle en même temps la chaise, le banc, etc. dont il se servait pendant sa vie. Tous les assistants se mettent alors à faire bonne chère, tandis que les musiciens ne cessent de frapper l’oreille d’une mélodie bruyante, assez agréable, ce qui continue jusqu’au soir, que les corps étant consumés les parents et les Grands s’en retournent chez eux, laissant seulement une bonne garde pendant la nuit auprès des os. Mais, cette fois, on ne conserva que ceux de la reine mère, ceux des autres femmes ayant été ramassés et jetés le même soir, contre la coutume ; ce qu’on nous fit encore valoir comme une attention marquée pour nous, dans la vue de nous expédier plus promptement, en abrégeant ces cérémonies.
Le lendemain, les os de la reine mère furent rapportés avec une pompe égale à celle de la veille, dans son ancien logement, où l’on observe encore les formalités suivantes. Chaque jour une troupe de musiciens et de piquiers y accompagne plusieurs vaisseaux d’argent, de cuivre et de terre, remplis d’eau. Ceux qui les portent sont précédés de deux jeunes garçons tenant des rameaux verts et marchant devant d’autres chargés du miroir, du badjou, ou vêtement, de la boëte au bétel du mort, et de ses autres meubles ordinaires. On lave dévotement les os pendant un mois et sept jours. Après quoi, les remettant dans un petit badi fort propre, on les porte, sous le même cortège que le corps, en un lieu nommé labee, où ils sont entièrement brûlés, les cendres recueillies soigneusement dans des urnes, et jetées en Mer, à une certaine distance du rivage, ce qui termine la cérémonie.
Quand un prince ou une princesse du sang royal vient à décéder, ses femmes ou esclaves courent autour du corps, faisant des cris et des hurlements affreux. Toutes demandent avec instance de mourir pour leur maître ou maîtresse ; mais le Roi désigne le lendemain, nom par nom, celles dont il fait choix.
De ce moment jusqu’au dernier de leur vie, elles sont conduites chaque jour, de grand matin, sur autant de chariots et au son des instruments hors de la ville pour y faire leurs dévotions, ayant les pieds enveloppés de linge blanc, parce qu’il ne leur est plus permis de toucher la terre à nu, et qu’elles sont regardées comme consacrées. Les jeunes filles, peu au fait de ces exercices religieux, en sont instruites par les vieilles femmes, qui les affermissent en même temps dans leur résolution.
Une femme, qui a perdu son mari, vient lui offrir journellement de nouveaux mets. Mais voyant qu’il n’y touche point, elle recommence chaque fois ses lamentations ordinaires, poussant l’affection à son égard jusqu’à baiser et arroser de ses larmes les trois ou quatre premiers jours après sa mort, ce qu’elle chérissait le plus en lui pendant sa vie.
Ce deuil ne dure cependant que jusqu’à la veille des funérailles, pour celles qui se font dévouées à la mort, parce qu’on leur fait passer toute cette journée et toute la nuit suivante sans fermer l’œil, dans des danses et des réjouissances continuelles. On s’empresse de leur offrir tout ce qui peut flatter leur goût ; et dans la quantité de liqueurs qu’elles avalent, il leur reste peu d’objets capables d’effrayer leur imagination, d’ailleurs échauffée par les promesses de leurs prêtres, et le déplorable aveuglement où sont ces païens sur les délices d’une autre vie.
On n’oblige cependant aucune femme ou esclave à suivre cette barbare coutume ; mais celles qui veulent s’y soustraire, et les autres qu’on en excepte, quoique pour l’ordinaire elles s’y offrent toutes avec un égal empressement, sont renfermées dans un couvent pour le reste de leurs jours, sans qu’on leur permette jamais la vue d’un homme. Si quelqu’une trouve le moyen de s’évader de sa prison et qu’on la saisisse, son procès est tout fait. Elle doit être poignardée, traînée dans les rues, et jetée aux chiens pour en être dévorée, ce qui est le supplice le plus ignominieux dans cette île.
Aux funérailles des deux fils du Roi, morts depuis peu, il y eut 42 femmes de l’un, et 34 de l’autre, poignardées et brûlées de la façon qu’on vient de le dire. Mais les princesses du sang royal sautent elles mêmes dans le feu, comme firent chacune des principales épouses de ces deux princes, parce qu’elles se croiraient déshonorées si quelqu’un portait la main fur elles. On pratique, à cet effet, au-dessus du bûcher, une espèce de pont qu’elles montent, tenant de la main un papier collé sur le front, leur robe retroussée sous les bras, et dès qu’elles sentent la chaleur des flammes, elles se précipitent dans le brasier, qui est fermé d’un enclos quarré de palissades de cocotier. Si la fermeté les abandonnait à cet aspect frémissant, il y a toujours un frère ou un des plus proches parents prêt à les y pousser et à leur rendre, par affection, ce cruel office.
On nous raconta encore que la première femme du cadet de ces deux princes, fille de la sœur du Roi, avait demandé conseil à son père, Roi de Couta, si elle devait se brûler ou non, parce que n’ayant vécu qu’environ trois mois avec son mari, elle croyait que cette raison et sa grande jeunesse l’autorisaient à choisir préférablement la vie ; Mais, respectant moins la voix du sang dans un enfant chéri que les préjugés de la naissance, ce père lui représenta avec tant de force les suites de la flétrissure qu’elle attirerait par-là sur elle et sur toute sa famille, que cette jeune infortunée, s’armant de courage, sauta gaiement dans le feu qui dévorait déjà le corps de son époux.
À l’égard des rois régnants, toutes leurs femmes ou concubines, souvent au nombre de cent à cent cinquante, se dévouent volontairement aux flammes, et c’est une distinction que l’usage leur accorde sur les autres, qui doivent être auparavant poignardées. Comme elles marchent ainsi sans contrainte, il était arrivé, à la mort du feu roi de Bali, qu’une de ses femmes, prête à suivre l’exemple de ses compagnes, manquant tout-à-coup de confiance à la vue de cet horrible appareil, avait eu cependant assez de présence d’esprit, en approchant du pont, pour demander à s’écarter un instant, sous prétexte de satisfaire aux nécessités naturelles ; ce qui lui ayant été accordé, sans défiance, elle prit la fuite à toutes jambes.
La singularité du fait, plutôt qu’aucun motif de compassion, lui valut depuis sa liberté, et l’on nous assura qu’elle venait encore tous les jours au marché, pour vendre ses denrées ; mais qu’elle était regardée de tous les Grands avec le dernier mépris, quoiqu’une longue habitude l’eût aguerrie à supporter patiemment leurs plus mordantes railleries.
Un autre objet de l’indignation de ces peuples, et pour une cause aussi fort singulière, c’est la femme esclave, que le sort appelle à la vile fonction de purifier le corps de sa maîtresse défunte pendant un mois et sept jours. On la croirait trop honorée de pouvoir l’accompagner dans l’autre monde, avec celles qui forment ce nombre ; et c’est pourquoi on lui laisse la vie, avec la liberté de se retirer où elle veut à la campagne, et de pourvoir elle-même à sa subsistance.
Pour prévenir l’infection des cadavres, qu’on garde si longtemps dans un pays où les chaleurs font d’ailleurs excessives, on est obligé de les frotter journellement de sel, de poivre et d’aromates, tant qu’ils soient exténués jusqu’à la peau et les os, après quoi on les nettoie proprement de toutes ces drogues, qui forment une croûte de trois ou quatre doigts d’épaisseur, et c’est ainsi qu’ils sont réduits en cendre. Le cercueil qui renferme le mort est troué par le fonds, pour donner issue aux humeurs, qu’on reçoit dans un bassin, qui est vidé chaque jour en grande cérémonie.




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