Esclavagistes tropiques

Un Yuqui (dessin de S. McCall)

C’é­tait il y a quelques jours, à la médiathèque du Quai Bran­ly. Je pen­sais réu­nir tran­quille­ment les derniers élé­ments pour mon inter­ven­tion du 19 jan­vi­er, à pro­pos de l’ex­ploita­tion, des paiements et de l’esclavage, lorsque j’ai été abor­dé par quelqu’un dont le vis­age me sem­blait vague­ment fam­i­li­er. J’avais ren­con­tré cette per­son­ne une fois, il y a plus d’un an, lors d’un col­loque d’an­thro­polo­gie, et nous avions échangé quelques mots à la sor­tie. Comme nous nous informions mutuelle­ment de nos petites actu­al­ités per­son­nelles, celle-ci se sont lit­térale­ment téle­scopées : mon inter­locu­teur, qui s’ap­pelle David Jabin, vient de soutenir sa thèse, inti­t­ulée Le ser­vice éter­nel, à pro­pos d’un cas eth­nologique pour le moins peu banal. Et voilà com­ment de nou­velles ques­tions se sont invitées sans crier gare dans mon ordre du jour…

La thèse de D. Jabin, réal­isée comme il se doit après un (long) ter­rain, porte sur un peu­ple de chas­seurs-cueilleurs de l’ouest de l’A­ma­zonie, les Yuqui. Ces Indi­ens sont appar­en­tés aux Siri­ono, con­nus pour être les « nomades aux longs arcs », d’après le titre de leur ethno­gra­phie de référence. Les pre­miers d’en­tre eux n’ont été con­tac­tés qu’assez récem­ment : iden­ti­fiés dans les années 1950, ils ont pro­gres­sive­ment été rassem­blés autour d’une mis­sion au cours des cinquante dernières années. Ain­si, bien que leurs con­di­tions de vie actuelles n’aient plus grand chose à voir avec ce qu’elles étaient aupar­a­vant, il reste pos­si­ble, par des obser­va­tions comme par l’en­quête auprès des plus âgés, de recon­stituer de nom­breux traits de leur société. Or, celle-ci présente une par­tic­u­lar­ité véri­ta­ble­ment frap­pante, puisque ces chas­seurs-cueilleurs mobiles, à l’équipement tech­nique fort lim­ité et aux groupes réduits, pra­ti­quaient tra­di­tion­nelle­ment l’esclavage, jusques et y com­pris sous sa forme la plus dure, celle des morts d’ac­com­pa­g­ne­ment (que D. Jabin, au nom d’ar­gu­ments qui ne me con­va­in­quent pas vrai­ment, préfère appel­er « syn­thanasie »).

Chefs et esclaves chez les Yuqui

Avant d’en venir aux ques­tions théoriques que soulève cette éton­nante con­fig­u­ra­tion, il faut com­mencer par une rapi­de descrip­tion de la société yuqui.
Je le dis­ais à l’in­stant, les Yuqui font fig­ure de pau­vres chas­seurs-cueilleurs, et évo­quent d’autres peu­ples d’A­ma­zonie tels les Guaya­ki décrits en leur temps par Pierre Clas­tres – et qui four­nissent tra­di­tion­nelle­ment un exem­ple canon­ique de ces sociétés cen­sées incar­n­er le refus de toute iné­gal­ité et de toute struc­ture poli­tique. De manière assez éton­nante, les Yuqui affir­ment même avoir été inca­pables de pro­duire du feu (p. 26). Les ressources sauvages ne con­sti­tu­aient qu’une par­tie de leurs appro­vi­sion­nement ; pour leur sub­sis­tance, les Yuqui marau­daient allè­gre­ment, cha­pardant les récoltes de leurs voisins cul­ti­va­teurs (p. 26–27).
Même si la thèse ne s’appe­san­tit guère sur cet aspect de la société yuqui, on com­prend que celle-ci, à l’in­star de ses homo­logues ama­zoni­ennes, n’é­tait pas struc­turée par les paiements : les mariages, ain­si qu’il en va de règle dans la région, se tradui­saient par un temps de ser­vice effec­tué par le gen­dre au domi­cile de ses beaux-par­ents. En cas de meurtre ou de blessure, il n’ex­is­tait pas de com­pen­sa­tion matérielle (wergeld). Et cette société igno­rait toutes les formes d’a­mendes si fréquente sous d’autres cieux. Elle était néan­moins mar­quée par de pro­fondes iné­gal­ités poli­tiques et économiques, intime­ment liées entre elles : il s’ag­it, d’une part, des prérog­a­tives du chef et, de l’autre, de l’esclavage.
Loin des développe­ments clas­triens sur le leader sans fonc­tions ni pou­voirs, le chef yuqui appa­raît de fait, sinon de droit, comme un petit despote en puis­sance. D. Jabin ne tente pas de délim­iter pré­cisé­ment l’é­ten­due de ses attri­bu­tions. Mais de ses réc­its et des quelques por­traits qu’il retrace, se déga­gent des per­son­nages qui exer­cent sur leur petit groupe une autorité qui, pour ne pas être illim­itée, reste on ne peut plus pal­pa­ble.
Non seule­ment le chef pos­sède un réel pou­voir poli­tique, déci­dant par exem­ple des déplace­ments, des rap­ines, de la paix et de la guerre, mais il béné­fi­cie égale­ment d’au­then­tiques priv­ilèges économiques (et sur ce plan, la rup­ture avec l’im­age clas­sique du chef ama­zonien n’est pas moins pro­fonde). Le chef s’as­sure ain­si le mono­pole des rela­tions d’échange avec l’ex­térieur et, par voie de con­séquence, de tous les biens ain­si glanés (par exem­ple, ceux qui provi­en­nent des mis­sion­naires). Mais le priv­ilège le plus tan­gi­ble du chef, et qui con­stitue sans aucun doute l’élé­ment majeur de son ascen­dant, c’est la pos­ses­sion d’esclaves.

À chaque fois qu’il est ques­tion d’esclavage et d’esclaves, il est dif­fi­cile d’échap­per à une dis­cus­sion juridique pointue. La déf­i­ni­tion même de l’esclave est prob­lé­ma­tique, d’au­tant qu’il existe une infinité d’autres statuts de dépen­dance juridique (dont les serfs de notre Moyen-âge ne sont qu’un des innom­brables cas), et qu’à l’in­térieur même de la caté­gorie des esclaves, leurs droits (ou leur absence de droits, si l’on préfère) est davan­tage sus­cep­ti­ble de vari­er d’une société à l’autre qu’on ne l’imag­ine générale­ment ; autrement dit, l’esclave romain n’est qu’une pos­si­bil­ité par­mi d’autres.

Sachant que les faits que rap­por­tent David Jabin sont si directe­ment recueil­lis qu’ils ne peu­vent sérieuse­ment être mis en doute, on pour­rait néan­moins se deman­der si les dépen­dants yuquis dont il est ques­tion sont bel et bien des esclaves. Il me sem­ble que, là non plus, le doute n’est pas per­mis. Ces dépen­dants sont mar­qués et inféri­or­isés de toutes parts. Sur le plan économique, les esclaves étaient « assignés aux tâch­es les plus dégradantes et les plus rébar­ba­tives » (p. 442), et con­scien­cieuse­ment exploités. Tout ce qu’ils ramas­saient ou fab­ri­quaient apparte­nait de droit à leur maître. C’é­tait le cas même lorsqu’ils allaient chas­s­er à l’arc (ce qui était rel­a­tive­ment rare), et où le pres­tige nor­male­ment attaché à cette activ­ité leur était alors refusé. La nuit, les esclaves dor­maient à même le sol, tout près du hamac de leur maître, au cas où celui-ci ait eu besoin de quoi que ce soit durant la nuit. Ils ne mangeaient pas avec la famille, ne rece­vant de bas morceaux de viande qu’une fois celle-ci ras­sas­iée. Méprisés, mal­traités (les anciens maîtres se flat­tent encore des sévices qu’ils leur fai­saient subir), les esclaves étaient égale­ment, comme je l’ai dit, sus­cep­ti­bles d’être exé­cutés à la mort de leur maître ou d’un mem­bre de sa famille. David Jabin four­nit des élé­ments sai­sis­sants à ce pro­pos, rap­pelant le témoignage détail­lé des pre­miers mis­sion­naires qui avaient con­tac­té des Yuqui et qui en 1969, avaient été directe­ment témoins d’une mise à mort d’ac­com­pa­g­ne­ment :
Le matin suiv­ant, le 15 mai, la femme du chef était encore en tra­vail [d’ac­couche­ment]. Nous étions un peu inqui­ets à son pro­pos.
(…) Après le petit déje­uner, Lois et moi avons retra­ver­sé la riv­ière pour aller dans leur campe­ment, dans la jun­gle. Le camp prin­ci­pal était presque désert. (…) Quand j’ai vu l’épouse du chef tiss­er les grandes nattes de palmes qu’ils utilisent pour envelop­per leurs morts, ma pre­mière pen­sée fut qu’elle devait être en train de mourir. La femme était allongée sur le dos, la moitié inférieure du corps recou­verte de palmes. Sa fille était près de sa tête et ne ces­sait pas de pleur­er, elle enfonçait alter­na­tive­ment ses doigts dans la bouche de sa mère, puis dans la sienne. À côté de la défunte était couchée son esclave ado­les­cente, dont le corps était égale­ment à demi cou­vert de palmes. Elle était d’une grande pâleur. Nous savions qu’à force d’assister sa maîtresse, elle avait été très fatiguée les jours précé­dents. J’ai donc d’abord pen­sé qu’elle dor­mait. Puis j’ai remar­qué un mince filet de sang rouge qui s’écoulait au coin de sa bouche. Je me dirigeai vers elle et posai ma main sur sa poitrine. Elle aus­si, était morte ! Lois et moi avons rapi­de­ment demandé com­ment elle avait pu mourir. Était-ce d’épuisement ? Mais dans ce cas, pourquoi ce sang ? Son maître l’avait-il tuée de rage ou de fureur ? Un jour, nous l’avions vu la frap­per sur la tête à coups de pelle pour un prob­lème mineur de com­porte­ment. Peut-être l’ont-ils tuée pour qu’elle assiste sa maîtresse dans l’autre monde ? (…)
J’ai demandé à l’Indien que nous appelons ‘Cheveux raides’ qui avait tué l’esclave de la femme. Il m’a dit que c’était le chef de la tribu. Sa femme indi­qua rapi­de­ment qu’elle avait été étran­glée. J’ai demandé pourquoi et il m’a répon­du quelque chose comme ‘C’est parce qu’elle était l’esclave de cette femme, bien sûr !’. Il avait l’air de trou­ver cela tout à fait naturel ! Nous avons ramené les Indi­ens de leur côté de la riv­ière et nous avons passé le reste de la journée seuls.
La société yuqui ne se con­tentait pas de class­er les indi­vidus en libres et esclaves : comme c’est presque tou­jours le cas dans les sociétés à esclaves, entre la lib­erté et la servi­tude exis­tait une gamme d’autres statuts. Sans entr­er dans des détails com­plex­es, il s’agis­sait en par­ti­c­uli­er d’adop­tés, enfants recueil­lis et élevés en échange d’un tra­vail domes­tique, qui restaient des inférieurs, un peu comme peu­vent encore l’être dans cer­tains pays des enfants de pau­vres placés très jeunes au ser­vice de familles aisées.
Pour ter­min­er sur cette descrip­tion, il faut pré­cis­er que l’esclavagisme yuqui com­por­tait quelques traits assez orig­in­aux. Pour com­mencer, d’aus­si loin que la mémoire col­lec­tive de ce peu­ple s’en sou­vient, les esclaves étaient nés au sein de la tribu. Ils étaient donc exclu­sive­ment des enfants d’esclaves, sachant qu’autre orig­i­nal­ité, tout esclave, lorsqu’il était mar­ié, l’é­tait avec un indi­vidu libre. Selon David Jabin, divers indices (dont une par­tic­u­lar­ité physique) lais­sent sup­pos­er que les esclaves yuqui étaient des descen­dants de cap­tifs siri­ono, mais que cette orig­ine remonte suff­isam­ment loin pour avoir été oubliée. Les esclaves (très majori­taire­ment mas­culins, pour des raisons que la thèse tente d’ex­pli­quer), et tout en con­ser­vant pour maître le chef lui-même, étaient mar­iés à des femmes de sa famille, pour lesquelles ils effec­tu­aient la plu­part des tâch­es nor­male­ment con­sid­érées comme féminines – cette vio­la­tion par les esclaves des fron­tières de la divi­sion sex­uelle du tra­vail représente une des car­ac­téris­tiques les plus uni­verselles du statut servile.

Un cas intrigant

Six sociétés d’Amérique qui pra­ti­quaient l’esclavage
(extrait de Vital Enne­mies, de F. San­tos-Granero)

La pre­mière ques­tion que l’on peut se pos­er est de savoir jusqu’à quel point cet esclavage con­stitue une anom­alie dans l’ensem­ble ama­zonien. David Jabin souligne à juste titre qu’il faut faire jus­tice de l’idée selon laque­lle toute la région en aurait été exempte. Plusieurs peu­ples (dont les Coni­bo et les Tucano, tous deux eux aus­si situés dans les franges occi­den­tales de l’A­ma­zonie) sont eux aus­si con­nus pour l’avoir pra­tiqué. Les Coni­bo n’é­taient toute­fois pas de purs chas­seurs-cueilleurs, mais prin­ci­pale­ment des cul­ti­va­teurs. Peut-être stock­aient-ils ; les infor­ma­tions pré­cis­es me man­quent, mais ils fai­saient (entre autres) pouss­er du maïs. Quant aux Tukano, ils dépendaient essen­tielle­ment du man­ioc, et n’é­taient prob­a­ble­ment pas stockeurs. Cela ne les empêchait nulle­ment d’avoir secrété une hiérar­chie assez pronon­cée et de réduire leurs voisins moins moins puis­sants en servi­tude.

Mais l’esclavage yuqui sem­ble égale­ment s’être inscrit dans le pro­longe­ment de traits cul­turels régionaux sous un autre aspect. Cet esclavage est en effet conçu et pen­sé comme la pro­lon­ga­tion à vie (et, par la pra­tique de la mort d’ac­com­pa­g­ne­ment, au-delà de la vie) du ser­vice nor­male­ment tem­po­raire dû par le gen­dre à ses beaux-par­ents. L’esclave est donc, très logique­ment, un éter­nel « beau-fils », à qui échoient tous les devoirs et aucun droit, pas même celui de revendi­quer sa pro­pre progéni­ture, qui appar­tient de droit au maître.
Mais c’est sans doute sur le plan plus général des lois, donc des régu­lar­ités sociales, en par­ti­c­uli­er des rap­ports entre stock­age et dif­féren­ci­a­tion sociale, que le cas de fig­ure yuqui (auquel il faut, peut-être, ajouter les autres sociétés ama­zoni­ennes évo­quées à l’in­stant) pose un évi­dent défi.
À titre général, on sait que les sociétés de chas­seurs-cueilleurs mobiles sont glob­ale­ment des sociétés égal­i­taires sur le plan matériel, et dénuées de strat­i­fi­ca­tion poli­tique. Si l’on veut for­muler le prob­lème en des ter­mes un peu plus pré­cis, on peut s’ap­puy­er sur la clas­si­fi­ca­tion des sociétés pro­posée par Alain Tes­tart, bien plus pré­cise et poussée que la répar­ti­tion en ban­des — tribus — chef­feries — États tra­di­tion­nelle­ment util­isée dans l’an­thro­polo­gie améri­caine. On tombe alors sur un prob­lème que je sig­nalais dans ce récent bil­let. Si le critère fon­da­men­tal pour départager les sociétés sans class­es (et, selon A. Tes­tart, pour départager l’ensem­ble des sociétés) est l’ab­sence ou la présence de la richesse, il s’en­suit que les sociétés sans richesse (représen­tées par des économies non stockeuses, telles que les chas­seurs-cueilleurs mobiles ou la plu­part des cul­ti­va­teurs ama­zoniens) étaient cen­sées pos­séder un cer­tain nom­bre de traits com­muns : absence d’or­gan­i­sa­tion poli­tique for­mal­isée, absence (ou présence très lim­itée) de dif­féren­ci­a­tion socio-économique, de rela­tions d’ex­ploita­tion, etc. L’esclavage, à dou­ble titre, est donc cen­sé relever des sociétés à richesse : d’une part, parce que l’esclavage pos­sède tou­jours la dimen­sion d’une exploita­tion économique, même s’il ne s’y résume pas, d’autre part parce qu’un esclave, pou­vant être cédé, accu­mulé, don­né ou ven­du, est par déf­i­ni­tion une richesse.
D’une manière générale, les sociétés à esclaves for­ment donc un sous-ensem­ble des sociétés à richesse. Autrement dit, là où il y a richesse, il peut y avoir esclavage ; mais là où la richesse est absente, il ne saurait y avoir d’esclavage. Cette affir­ma­tion est un con­stat (je rendrai bien­tôt publique une base de don­nées qui l’é­taye) ; il faut ensuite expli­quer pourquoi il en va ain­si, et ce n’est pas si facile. Tou­jours est-il que, symétrique­ment, il faut expli­quer com­ment des sociétés (très rares) en sont venues à con­juguer absence de paiements et esclavage. Autant le dire tout de suite, à ce stade, je n’ai que quelques pistes bien vagues, et aucune réponse défini­tive.
En pareil cas, il est ten­tant d’in­vo­quer telle ou telle cir­con­stance locale et excep­tion­nelle. Or, ce mode de raison­nement est dan­gereux. Il est en effet facile, sur un seul cas, d’in­fér­er tel effet de telle cause (avérée ou même sup­posée) ; le risque est alors très grand d’ef­fectuer un raison­nement ad hoc et de forg­er une causal­ité fic­tive, séduisante intel­lectuelle­ment mais totale­ment invéri­fi­able. Encore une fois, faute de pou­voir réfléchir sur des traits généraux, on est bien obligé de se rabat­tre sur le raison­nement par­tic­u­lar­isant ; mais il faut avoir con­science qu’il s’ag­it d’un pis-aller.
À vrai dire, cet esclavage haute­ment for­mal­isé chez un peu­ple de chas­seurs-cueilleurs nomades, qui m’avait au départ totale­ment pris au dépourvu, m’a rap­pelé un loin­tain sou­venir enfoui. Dès la pre­mière rédac­tion de mon Com­mu­nisme prim­i­tif, j’é­tais en effet tombé sur une dis­cus­sion entre Alain Tes­tart et un anthro­po­logue cana­di­en, Dominique Legros, qui affir­mait avoir iden­ti­fié une strat­i­fi­ca­tion sociale très poussée chez des chas­seurs-cueilleurs nomades d’Amérique du Nord, les Tutchones. Ceux-ci vivaient dans le nord-ouest du con­ti­nent, juste au-dessous des ter­ri­toires inu­its. Ni leur faible niveau tech­nique, ni leur très faible den­sité dans un envi­ron­nement hos­tile, ni l’ab­sence de bétail, de chevaux ou de stock­age ali­men­taire, ne les empêchait vis­i­ble­ment d’avoir for­mal­isé des rap­ports de servi­tude. Les écrits de D. Legros sont très dif­fi­cile à trou­ver (la peste soit de ces revues académiques qui n’ont pas numérisé leurs archives !). Mais en fouinant un peu, on s’aperçoit que de nom­breux chercheurs y ont fait allu­sion, et le cas sem­ble solide­ment attesté.
Il faut donc com­pren­dre com­ment et pourquoi quelques sociétés (aux­quelles on pour­rait adjoin­dre les Yuk­aghir, que j’évo­quais dans ce bil­let) vio­lent ain­si les régu­lar­ités générales, et ont dévelop­pé l’esclavage sur la base d’un mode de vie qui, au moins sta­tis­tique­ment, sem­ble incom­pat­i­ble avec lui. Ne voy­ant pas de trait par­ti­c­uli­er et com­mun à ces excep­tions, mon pre­mier mou­ve­ment serait d’aller chercher du côté des tra­jec­toires par­ti­c­ulières : pour les Yuk­aghir, une déstruc­tura­tion et un enclave­ment par­mi des peu­ples qui, eux, pra­ti­quaient l’esclavage (y com­pris, au détri­ment des Yuk­aghir eux-mêmes). Pour les Tutchones, la prox­im­ité des sociétés de séden­taires de la Côte Nord-ouest, avec lesquelles ils étaient en rela­tions. Et pour les Yuqui, ain­si que me l’a sug­géré David Jabin dans une con­ver­sa­tion, en rai­son d’un loin­tain passé d’an­ciens cul­ti­va­teurs partageant des tra­di­tions esclavagistes avec d’autres peu­ples de la région ; encore faudrait-il com­pren­dre com­ment ces tra­di­tions ont pu sur­vivre durant des généra­tions au retour à une économie de chas­se-cueil­lette forte­ment mât­inée de maraudage. Autre ques­tion sans réponse : dans quelle mesure cette dimen­sion maraudeuse con­tribue-t-elle à l’ex­is­tence de la strat­i­fi­ca­tion sociale yuquie ? Four­nit-elle un « sur­plus » ou, tout au moins, une forme sociale de tra­vail sans laque­lle l’esclavage n’au­rait pu se main­tenir ? Je n’en ai pas la moin­dre idée.
Quoi qu’il en soit, et pour finir, même si ces sociétés doivent être tenues pour des excep­tions, une clas­si­fi­ca­tion qui se veut générale ne saurait les ignor­er. Or, elles ne trou­vent pas de place dans celle qu’a dévelop­pé A.Testart. Du monde sans richesse, elles parta­gent l’ab­sence de paiements ; de celui de la richesse, la présence des esclaves et d’un début de for­mal­i­sa­tion du pou­voir poli­tique. La caté­gorie (si tant est qu’il n’y en ait qu’une seule) qui devrait les accueil­lir se situe donc à mon sens dans le monde de la richesse, mais il s’a­gi­rait d’une caté­gorie aus­si étrange que peu fournie (un peu à la manière dont l’or­dre étrange des monotrèmes n’ac­cueille qu’une seule espèce de mam­mifère, l’or­nitho­rynque).
On l’au­ra com­pris, il y a des ren­con­tres qu’il vaut mieux éviter de faire quand on veut garder les idées claires et (trop) sim­ples. Et, sur un dernier clin d’œil ami­cal à David, je ne peux que faire mienne la cita­tion emprun­tée à Léoda­gan, le rus­tique beau-père du roi Arthur de la série Kaamelott : « Moi, j’ai appris à lire, eh bien je ne souhaite ça à per­son­ne ! »

4 commentaires

  1. Bon­jour Christophe,
    Sans remet­tre nulle­ment en ques­tion l’ethnographie de David Jabin, je reste sur ma faim : je vois bien ce que font les esclaves (et autres dépen­dants) dans une société hor­ti­cole ou à richesse, par exem­ple chez les Indi­ens de la Côte Nord-ouest, mais je ne vois pas à quoi ils « ser­vent » chez ces chas­seurs-cueilleurs non stockeurs. De souf­fre-douleur ? prob­a­ble­ment mais c’est un peu court pour qual­i­fi­er une société ! De mar­que dans le jeu de la strat­i­fi­ca­tion d’une tribu, indi­quant qui est le chef et qui ne l’est pas ? Dans une société aux ressources rares, nour­rir (même mal) des esclaves pour la frime n’est pas évi­dent. D’autres hypothès­es me vien­nent à l’esprit, par exem­ple que ces esclaves ser­vent de garde du corps au chef (comme chez les Indi­ens de la Côte Nord-ouest) ou même qu’ils par­ticipent aux raids comme les esclaves for­maient l’élite de l’armée dans l’Empire Ottoman ou ailleurs. Mais on n’explique rien en imag­i­nant des expli­ca­tions. Il reste, qu’en plus du fait que la société Yuqui est une société de chas­seurs-cueilleurs enclavés et que les rap­ines sont, apparem­ment, leur ressource prin­ci­pale, que ce qui m’a le plus frap­pé est qu’on a 1°) seule­ment un esclavage interne à l’exclusion (apparem­ment) de toute source externe 2°) que cet esclavage interne n’est pas dû à des dettes. Le renou­velle­ment de la pop­u­la­tion des esclaves serait alors pure­ment biologique.
    Je ne sais vrai­ment pas quoi penser… sauf qu’on a ici une « anom­alie » ! Mais, bien sûr, « anom­alie » peut être enten­du en deux sens : une « aber­ra­tion » dans un ensem­ble de don­nées ou un cas extrême de ce même ensem­ble de don­nées (qui ne remet pas en ques­tion cet ensem­ble et même qui peut en dévoil­er cer­taines pro­priétés peu vis­i­bles). Il existe en anglais un terme, « out­lier », util­isé en Sta­tis­tique, qui recou­vre plus ou moins ces deux sig­ni­fi­ca­tions ; il est traduit habituelle­ment, en général à tort, par « don­née aber­rante » mais sig­ni­fie pré­cisé­ment (tou­jours en général) : don­née « excep­tion­nelle », « mar­ginale » (donc juste­ment pas aber­rante). Les sci­ences con­nais­sent bien ce prob­lème : pour pren­dre un exem­ple fameux, à côté de nom­bre de décou­vertes illu­soires, c’est bien parce qu’on a fini par con­sid­ér­er le prob­lème du corps noir comme excep­tion­nel et non comme aber­rant, que la physique quan­tique est née. Les Yuqui sont-ils un out­lier de l’ensemble des sociétés de chas­seurs-cueilleurs ?

  2. Hel­lo Momo

    Il y a deux aspects dans ton com­men­taire.

    En ce qui con­cerne le pre­mier, je n’ai peut-être pas été assez explicite, mais le texte de D.Jabin insiste sur la dimen­sion économique de l’ex­ploita­tion de l’esclave. Voici quelques détails sup­plé­men­taires :

    « La plu­part du temps écartés des activ­ités généra­tri­ces de pres­tige, les hommes esclaves aidaient leurs maîtres dans ces tâch­es nobles. Lors des activ­ités cynégé­tiques de son maître, l’esclave était chargé de rabat­tre les proies, de porter le gibier et les immenses flèch­es qu’il devait rechercher dans la végé­ta­tion lorsqu’elles étaient égarées par le chas­seur. La chas­se ne lui était pour­tant pas pro­scrite, mais d’ordinaire, lorsque son maître le lui demandait, l’esclave se con­tentait de chas­s­er à la main des petits gibiers ter­restres tels que les tortues ou les tatous qu’on peut déloger de leur ter­ri­er armé d’un bâton et d’un peu de per­sévérance. S’ils avaient obtenu le droit et la pos­si­bil­ité de fab­ri­quer leur matériel, la chas­se à l’arc n’était pas non plus stricte­ment inter­dite aux esclaves. Ils avaient cepen­dant si peu d’occasion de la pra­ti­quer que la plu­part d’entre eux ne dévelop­paient qu’une faible apti­tude pour cette activ­ité pré­da­trice. (…)
    Dans leurs activ­ités guer­rières, les Yuqui se lim­i­taient à atta­quer des indi­vidus isolés ou à se défendre lorsqu’ils étaient attaqués en repré­sailles de leurs activ­ités de maraudage. Lors de ces affron­te­ments les esclaves jouaient le rôle d’éclaireur pour annon­cer au groupe les posi­tions advers­es, ce qu’ils fai­saient aus­si lors des incur­sions dans les jardins enne­mis pour assur­er au groupe que le champ était libre.
    Lors des activ­ités de chas­se et de col­lecte les esclaves de sexe de sexe mas­culin étaient som­més de mon­ter aux arbres pour y dénich­er les ani­maux arbori­coles, ou faire tomber les fruits au sol. Leurs maîtres les pous­saient à pren­dre des risques incon­sid­érés et la tra­di­tion orale yuqui rap­porte plusieurs cas d’hommes morts suite à de lour­des chutes. (…)
    Au sein du campe­ment, la vie de l’esclave n’était pas non plus de tout repos. Lors des retours de chas­se il était de son devoir de dress­er le gibier (de l’éviscérer, de le saign­er puis de le flam­ber ou de le plumer), de le cuisin­er, ou de le bou­caner toute la nuit durant. Lorsqu’un homme esclave était mar­ié il devait assur­er les activ­ités de cui­sine, tâche nor­male­ment dévolues aux femmes, pour son épouse [libre].
    Durant la nuit l’esclave devait, par temps froid, s’occuper du feu sous le hamac de son maître et donc l’approvisionner en com­bustible. Par temps chaud, son devoir lui impo­sait de veiller à rafraîchir et chas­s­er les mous­tiques, util­isant de larges feuilles en guise d’éventails, ce dont les anciens maîtres se rap­pel­lent avec délice. Dans tous les cas le som­meil d’une esclave était morcelé par ses oblig­a­tions noc­turnes. Le mar­quage de cette sub­or­di­na­tion noc­turne était ren­for­cé par le fait que les esclaves des deux sex­es étaient bien sou­vent privés de hamacs et dor­maient à même le sol sous celui de leur maître ou de leur maîtresse. Les raisons que les Yuqui avan­cent pour expli­quer cette habi­tude (…) est très sim­ple : il est tou­jours mieux d’avoir son esclave près de soi et il s’occupe plus facile­ment du feu auprès duquel il peut se réchauf­fer durant les froides nuits (…). » (p. 443–445)

    Sur le deux­ième aspect, je ne peux que souscrire à cha­cune de tes paroles, à cette seule nuance que l’anom­alie ne con­cerne pas les seuls Yuqui. J’ai par exem­ple men­tion­né, dans mon dernier bil­let, un autre peu­ple de l’ouest ama­zonien (les Coni­bo), l’hy­pothèse qu’il exis­terait une voie évo­lu­tive ama­zoni­enne spé­ci­fique me tit­ille, mais pour le moment, je n’ai que des prob­lèmes, et aucun élé­ment tan­gi­ble pour les résoudre…

  3. Bon­jour ,

    Ques­tion à Momo :

    En effet la société yuqui sem­ble atyp­ique au sein de l’ensem­ble des sociétés qui pra­tique (ou pra­tiquèrent) l’esclavage. Cepen­dant, plutôt que de se deman­der si le cas yuqui représente une “anom­alie” dans l’ensem­ble des chas­seurs-cueilleurs ne vaudrait-il pas mieux se pos­er la ques­tion de la per­ti­nence de l’usage de cette caté­gorie dans le cadre d’une réflex­ion sur les rela­tion sociales et l’or­gan­i­sa­tion poli­tique ?

    Cor­diale­ment

    1. Bon­jour Anonyme
      L’ensemble des chas­seurs-cueilleurs est rel­a­tive­ment bien défi­ni. Il n’en est pas moins vrai, c’est ce que je pense, que c’est une sorte de fourre-tout auquel il fau­dra bien, un jour, s’attaquer. Mais, pour l’heure, je con­sid­ère que la meilleure car­ac­téris­tique générale d’une société com­mence par ses moyens d’existence ; ce sont, ici, celles où les indi­vidus ne vivent que de la chas­se et de la cueil­lette. Et, jusqu’à présent, ces sociétés avaient quelques car­ac­téris­tiques com­munes dont la guerre et la vio­lence en général et l’absence d’esclavage. La présence d’esclaves dans une de ces sociétés peut être une des raisons générales qui pour­rait remet­tre en ques­tion cette caté­gorie (ou le Monde I de Tes­tart). Per­son­nelle­ment, je ne le pense pas mais ce n’est pas la ques­tion que je posais (directe­ment !).
      Très cor­diale­ment

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