Anthropologie, marxisme, évolutionnisme et progrès : un article dans la revue Commune

Le numéro 64 de la revue Com­mune, daté de sep­tem­bre 2012, et inti­t­ulé « Le pro­grès en ques­tion », vient de paraître. J’y ai rédigé un arti­cle sur les rap­ports entre l’an­thro­polo­gie, le marx­isme, l’évo­lu­tion­nisme et le pro­grès. Avec l’aimable autori­sa­tion de la revue, je le repro­duis ici-même :

L’évolution
des sociétés ?
Mais vous n’y pensez pas !
 
De
l’anthropologie, de l’évolutionnisme et du marx­isme
Un
spec­tre hante l’anthropologie : le spec­tre de l’évolutionnisme
 
La
pre­mière chose – et par con­séquent, par­fois, la seule – qu’apprend en France un
étu­di­ant en anthro­polo­gie est la détes­ta­tion de l’évolutionnisme, générale­ment
assim­ilé sans autre forme de procès à sa car­i­ca­ture dite
« unil­inéaire », dans laque­lle toutes les sociétés du monde sont
cen­sées avoir par­cou­ru les mêmes stades dans le même ordre. Depuis des
décen­nies, dans une una­nim­ité presque touchante tant elle est par­faite, les
spé­cial­istes de cette dis­ci­pline vouent aux gémonies une per­spec­tive cen­sée
incar­n­er tout à la fois un pro­jet sci­en­tifique inepte et dépassé, et la
légiti­ma­tion des pires turpi­des de l’Occident à l’égard des peu­ples du reste du
monde.
La
cri­tique, ou plus exacte­ment, la dis­qual­i­fi­ca­tion sys­té­ma­tique, de
« l’évolutionnisme » du xixe
siè­cle va bien au-delà de la remise en cause de tel raison­nement pro­posé par
tel auteur. Ce que les adver­saires de l’évolutionnisme con­tes­tent, c’est son
pro­jet sci­en­tifique lui-même, à savoir la recherche des lois qui ont organ­isé,
au cours de la longue his­toire de l’humanité, la suc­ces­sion des faits soci­aux.
Les
antiévo­lu­tion­nistes ne nient certes pas que les formes sociales puis­sent
chang­er ; mais ils affir­ment que ces change­ments n’obéissent à aucun ordre,
ni à aucun principe. Ain­si, on ne saurait par­ler de pro­grès à pro­pos de
l’histoire des sociétés sans être vic­time d’une illu­sion – pire, sans jus­ti­fi­er
plus ou moins involon­taire­ment la dom­i­na­tion occi­den­tale et son cortège de
mépris et de vio­lence. Si les adver­saires de l’évolutionnisme con­cè­dent à con­trecœur
l’existence du pro­grès tech­nique (il y a tout de même des réal­ités dif­fi­ciles à
évac­uer), ils nient que celui-ci soit cor­rélé en quoi que ce soit aux
dimen­sions sociales (sys­té­ma­tique­ment qual­i­fiées de « cul­tures », un
terme fourre-tout qui se prête à toutes les ambigüités).
Ain­si
n’existerait-il donc aucun pro­grès dans les sociétés, ni dans les
« cul­tures », dont aucune ne serait plus élevée qu’une autre. En
France, le plus illus­tre des défenseurs de cette posi­tion, Claude Lévi-Strauss,
expli­quait dans une con­férence demeurée célèbre [1] que si cer­tains
peu­ples se sont dis­tin­gués par leur
maîtrise des savoirs tech­niques, d’autres sont demeurés iné­galés dans leur
adap­ta­tion à cer­tains cli­mats extrêmes, d’autres encore par la com­plex­ité de
leur sys­tème de par­en­té. Seule notre myopie – pro­duit de notre eth­no­cen­trisme –
nous pousse à attribuer la préémi­nence à l’un de ces critères aux dépens des
autres et à percevoir un « pro­grès » là où n’existe qu’un mou­ve­ment
brown­ien de « cul­tures ».
Splen­deur
et mis­ère du rel­a­tivisme
 
Tout
cela appelle au moins trois remar­ques.
En
pre­mier lieu, point n’est besoin d’un sens poli­tique par­ti­c­ulière­ment aigu­isé
pour com­pren­dre que l’hostilité des sci­ences sociales offi­cielles à l’égard de l’évolutionnisme
vise en réal­ité d’abord et avant tout le marx­isme. Celui-ci incar­ne en quelque
sorte l’évolutionnisme par excel­lence ; un évo­lu­tion­nisme qui, non con­tent
de penser l’évolution passée, ambi­tionne d’utiliser cette com­préhen­sion pour con­cevoir
l’évolution future – et pire encore, pour la façon­ner active­ment. Nul hasard si
Marx et Engels avaient scruté avec avid­ité les pro­grès de la toute jeune
sci­ence anthro­pologique, entre­prenant sur le champ d’en inté­gr­er les résul­tats les
plus promet­teurs à leur con­cep­tion du monde et à les pop­u­laris­er auprès du
pub­lic mil­i­tant [2].
Nul hasard non plus si, inverse­ment, l’anthropologie – quelques décen­nies
après sa sœur aînée l’économie poli­tique – entre­prit au début du xxe siè­cle de tourn­er le dos
à ses acquis et à son ques­tion­nement sci­en­tifique, en réac­tion aux con­clu­sions
aux­quelles ce ques­tion­nement aboutis­sait infail­li­ble­ment. Le meilleur moyen de
ne plus avoir à dis­cuter de l’avenir de la société actuelle fut de nier que
celui-ci s’inscrivait au sein d’un quel­conque mou­ve­ment général. Et c’est donc autour
de la Pre­mière guerre mon­di­ale, au moment pré­cis où le marx­isme devint une
force menaçante pour l’ordre social actuel, que l’anthropologie déclara nul et
non avenu l’évolutionnisme, c’est-à-dire le pro­gramme de recherch­es qu’elle
avait unanime­ment pour­suivi jusque-là sur les sociétés du loin­tain passé [3].
La
deux­ième remar­que est qu’il y a une ironie amère – jusque dans les ter­mes
eux-mêmes – à ce que le rejet du pro­grès soit pré­cisé­ment devenu un lieu
com­mun du camp sou­vent qual­i­fié de « pro­gres­siste ». C’est au nom de
l’anti-colonialisme et de l’anti-racisme qu’ont été con­damnés, le plus sou­vent sous
les accu­sa­tions les plus absur­des, les évo­lu­tion­nistes du xixe siè­cle [4].
Et c’est en ce même nom qu’a été immolée, sur l’autel de l’éloge de la
dif­férence et de l’égale respectabil­ité de toutes les cul­tures, l’idée pour­tant
élé­men­taire qu’on ne saurait œuvr­er pour un change­ment social sans con­sid­ér­er
que cer­tains rap­ports soci­aux, cer­taines cou­tumes –cer­taines
« cul­tures » – sont préférables à d’autres.
La
troisième remar­que est que ceux-là même qui rejet­tent l’évolutionnisme et qui
prô­nent le rel­a­tivisme cul­turel sem­blent ne pas percevoir que celui-ci entre en
con­tra­dic­tion frontale avec une référence telle que la Déc­la­ra­tion des Droits
de l’homme, dont ils sont générale­ment fort friands. Or, quoi de moins
rel­a­tiviste que cette déc­la­ra­tion qui, ô hor­reur, affirme l’universalité de ses
valeurs – au mépris le plus com­plet de celles de toutes les sociétés précé­dentes ?
Les Aborigènes d’Australie, lorsqu’ils fai­saient la guerre, achevaient les
enne­mis blessés. Les Iro­quois, bien con­nu des lecteurs d’Engels pour leur
con­sti­tu­tion poli­tique non éta­tique et éminem­ment démoc­ra­tique, se livraient en
per­ma­nence à des raids afin de cap­tur­er des pris­on­niers dans les tribus
voisines. Si une par­tie de ceux-ci étaient adop­tés afin de combler les vides
que la guerre ou les mal­adies avaient creusés, les autres étaient soit réduits
en esclavage, soit répar­tis dans « divers­es bour­gades pour y estre bruslez,
boüil­lis & ros­tis. [5] »
Ces épou­vanta­bles sévices, qui pou­vaient être pro­longés durant plusieurs jours,
avaient pour objec­tif avoué d’infliger la plus grande douleur pos­si­ble ; on en
finis­sait avec les vic­times les plus résis­tantes en les dévo­rant lors de
ban­quets anthro­pophages. Au nom de quoi, dès lors, con­damn­er ne fut-ce
qu’en paroles de telles pra­tiques – sans même par­ler d’y met­tre fin –, si l’on
tient les cul­tures humaines pour toutes égale­ment respecta­bles, et si aucune
n’est con­sid­érée comme le pro­duit d’un développe­ment plus élevé – qui pré­pare à
son tour les pro­grès futurs ? Cette ques­tion n’obtient jamais de réponse
claire, tant il est vrai que les rel­a­tivistes ne pren­nent leurs pro­pres
principes au sérieux que lorsqu’il s’agit de com­bat­tre l’évolutionnisme, et
der­rière lui, la remise en cause de l’ordre social actuel. Pré­cisons, à toutes
fins utiles, que la supéri­or­ité des Droits de l’Homme sur les con­cep­tions
prim­i­tives ne tient pas à leur plus grande « moral­ité ». Il n’y a par
exem­ple rien d’év­i­dent à ce que le droit « invi­o­lable et sacré » de
s’ap­pro­prier des ressources de manière privée pro­duise des effets beau­coup plus
aimables que celui de réduire ses enne­mis en esclavage ou de les dévor­er. Si
les Droits de l’Homme furent un pro­grès, c’est du fait qu’ils cod­i­fi­aient des
rap­ports soci­aux por­teurs d’une puis­sance économique supérieure, édi­fiés sur
des échelles plus vastes, et qui rap­prochaient ain­si l’hu­man­ité de la société
de l’avenir.
On
n’arrête pas le pro­grès
N’en
déplaise aux anti-évo­lu­tion­nistes, toutes les dimen­sions des sociétés ne sont
pas équiv­a­lentes pour com­pren­dre l’histoire humaine. L’accent mis par le
marx­isme sur la crois­sance des capac­ités de pro­duc­tion comme l’élément cen­tral
de la suc­ces­sion des sociétés n’est pas le fruit de son
« eth­no­cen­trisme ». Il con­vient au pas­sage de remar­quer que cet
épithète est aus­si inap­pro­prié qu’infâmant, puisqu’il place indu­ment (mais non
inno­cem­ment) la ques­tion sur le ter­rain « eth­nique » : tout au
plus la posi­tion évo­lu­tion­niste devrait-elle être qual­i­fiée de
« socio-cen­triste ». Ce « socio-cen­trisme » des
évo­lu­tion­nistes est réel ; mais il se jus­ti­fie du fait qu’il pro­cure une
posi­tion priv­ilégiée pour com­pren­dre le mou­ve­ment d’ensemble des sociétés. C. Lévi-Strauss
dévelop­pait avec insis­tance le par­al­lèle entre son rel­a­tivisme et celui de la
physique de Galilée et d’Einstein. Mais la physique sait égale­ment que pour
com­pren­dre cer­tains phénomènes, tous les points de référence ne se valent pas,
et que si l’on veut avoir la moin­dre chance de pénétr­er les lois du mou­ve­ment
des planètes du sys­tème solaire, on n’a d’autre choix que de raison­ner de
manière « hélio­cen­triste ».
Le
choix qui con­siste à ordon­ner les struc­tures sociales (indû­ment appelées « cul­tures ») selon leur
capac­ité à maîtris­er la nature est le seul qui cor­re­sponde au cours effec­tif de
l’aventure humaine, et qui par con­séquent, per­me­tte d’en déchiffr­er les lois. L’histoire
de l’humanité n’est pas celle de l’adaptation tou­jours plus poussée à des
milieux extrêmes, ou de la com­plex­i­fi­ca­tion crois­sante de ses sys­tèmes de
par­en­té. Elle est en revanche celle de l’augmentation de la pro­duc­tiv­ité du
tra­vail.
Toutes
les dimen­sions « cul­turelles » n’entretiennent pas les mêmes rap­ports
avec ce mou­ve­ment général. Cer­taines en sont large­ment indépen­dantes. C’est le
cas du lan­gage, par exem­ple, et c’est bien pour cela qu’il serait absurde de
par­ler de pro­grès à pro­pos de la struc­ture des langues humaines [6].
Mais bien d’autres sont liées, par­fois directe­ment, par­fois de manière plus
com­plexe, à l’avancée des capac­ités matérielles. L’universalisme des Droits de
l’homme n’a pas été une révéla­tion subite due à quelque cerveau génial, mais le
fruit de l’ascension de la bour­geoisie et de l’affirmation de ses aspi­ra­tions.
De la même manière, notre con­cep­tion de l’égalité des sex­es est une idée
résol­u­ment mod­erne qui n’a jamais ger­mé dans aucune société pré­cap­i­tal­iste. Cette
con­cep­tion, qui résulte de la général­i­sa­tion des rela­tions marchan­des dans la
sphère économique [7],
con­stitue elle aus­si un acquis. En nier le car­ac­tère pro­gres­siste con­duirait à
se désarmer par avance face à toutes les ten­ta­tives de main­tenir, ou de
rétablir, des pra­tiques dis­crim­i­na­toires vis-à-vis des femmes, pra­tiques jus­ti­fiées
par des spé­ci­ficités « cul­turelles ».
Il
faut le réaf­firmer avec force : l’histoire, même si elle ne suit pas
partout le même chemin, s’oriente bel et bien selon un sens général, selon des
modal­ités que les évo­lu­tion­nistes du xixe
siè­cle voulaient décou­vrir et expli­quer. Indépen­dam­ment même de la solid­ité de
leurs con­clu­sions, leur pro­gramme de recherche était le seul qui puisse pleine­ment
mérit­er le qual­i­fi­catif de sci­en­tifique. L’immense apport de Marx fut de
mon­tr­er que le social­isme, cette société débar­rassée de l’exploitation et de
l’oppression, n’était pas unique­ment la sym­pa­thique aspi­ra­tion de quelques
nobles esprits, mais l’aboutissement poten­tiel de la dynamique de la société
cap­i­tal­iste – et plus fon­da­men­tale­ment, de toute l’évolution sociale humaine.
C’est
cette per­spec­tive qui a valu à l’évolutionnisme et à l’idée de pro­grès d’être hon­nis.
En ces temps peut-être décisifs pour l’avenir de l’humanité, où bien des
repères les plus fon­da­men­taux se sont dilués dans le reflux du courant révo­lu­tion­naire,
c’est celle-là même qui jus­ti­fie qu’on les défende avec ardeur.
Christophe Dar­mangeat
sep­tem­bre 2012


[1] C. Lévi-Strauss, Race et his­toire, 1952.
[2] Voir l’Origine de la pro­priété privée, de la
famille et de l’Etat
, écrit en 1884 par F. Engels, qui se pro­po­sait d’
« expos­er les con­clu­sions des recherch­es de L. H. Mor­gan »
[3] Si les pre­miers grands
anthro­po­logues furent tous évo­lu­tion­nistes, tels J. J. Bachofen,
L. H. Mor­gan, E. Tylor ou J. Fraz­er, leurs suc­cesseurs, avec en
par­ti­c­uli­er l’école fonc­tion­nal­iste de F. Boas, B. Mali­novs­ki ou A.
Rad­cliffe-Brown, rejetèrent avec force cette per­spec­tive. Ce retourne­ment fait
écho à celui qui, 40 ans plus tôt, avait vu le tri­om­phe de la théorie
économique néo­clas­sique et l’abandon de tous les acquis qui avaient mené de
D. Ricar­do à K. Marx.
[4] Sur ce point, nous
ren­voyons le lecteur à l’excellent arti­cle d’Alain Tes­tart, La ques­tion de l’évolutionnisme dans les
sci­ences sociales
, 1992.
[5] J.-C. Bon­nin, Voy­age au Cana­da dans le nord de l’Amérique septen­tri­onale fait depuis
l’an 1751 jusqu’en l’an 1761
, Cas­grain, Québec, 1887, p. 160.
[6] L’émergence d’une
langue com­mune, en revanche, est un acquis pré­cieux de ce mou­ve­ment glob­al.
[7] Voir mon livre Le com­mu­nisme prim­i­tif n’est plus ce qu’il
était
, 2e édi­tion, Smol­ny, 2012.

8 commentaires

  1. “S’oriente bel et bien selon un sens général” voila une belle posi­tion qui frise “l’his­tori­cisme” il s’ag­it d’une belle téléolo­gie !
    Bon, il est pos­si­ble d’ar­tic­uler une posi­tion uni­ver­sal­iste avec une dose de rel­a­tivisme.
    Que ne jus­ti­fie t‑on pas au nom de l’his­toire…

    Bien à toi

    1. Je ne suis pas bien cer­tain de com­pren­dre. Tu me cor­rig­eras si j’in­ter­prète mal ton pro­pos, mais si je dis qu’au cours de son his­toire, l’hu­man­ité a accu­mulé des savoirs tech­niques de plus en plus effi­cients et qu’elle s’est organ­isée dans des groupes de plus en plus com­plex­es et de plus en plus vastes, s’ag­it-il selon toi d’une vue de mon esprit sinon malade, du moins coupable­ment défor­mé ?

      Bien à toi

  2. Cher Christophe,

    “Malade” n’est pas mon pro­pos tu l’auras cer­taine­ment remar­qué. Dis­ons sim­ple­ment que très para­doxale­ment
    ta défense de l’évo­lu­tion­nisme sans trop de nuances à de quoi nous ren­voy­er vers l’hist-mat. (je ne dis pas que c’est le cas)

    Je pense que tu oublies dans ton pro­pos que l’His­toire est faite par des hommes…Certes dans des con­di­tions qu’ils n’ont pas choisi etc…

    Régres­sions, invo­lu­tions sont pos­si­bles.
    Sans compter cette pos­si­bil­ité pour la planète de dis­paraitre à court terme, nous irons pas jusqu’à traité cette ques­tion au niveau cos­mologique !

    Effec­tive­ment j’ai peut-être mal com­pris ton pro­pos vu cette défense de “l’his­toire” au nom de l’évo­lu­tion ?
    La com­plex­i­fi­ca­tion des groupes soci­aux n’indique pas “un sens général” (sic) si c’est le cas lequel ?

    Joyce dis­ait que l’His­toire qu’elle est un cauchemar dont il faut se réveiller.

    Je trou­ve aus­si éton­nante ton attaque sur l’an­ti-colo­nial­isme et de l’an­ti-racisme au nom de l’évo­lu­tion­nisme (surtout sous cet aspect).
    Les dis­cours de Jules Fer­ry pro­gres­siste-racistes cachaient des intérêts bien com­pris humano/​capitalistes ne peut-on pas les dénon­cer ?

    Même si je ne partage pas les derniers erre­ments de P.A Tag­gi­eff il l’ex­plique assez bien cela dans son ancien ouvrage La force du préjugé.
    L’universalisme évo­lu­tion­niste et rel­a­tivisme font jonc­tion para­doxale­ment.

    A com­par­er, faut-il com­par­er l’incomparable ?

    Ton pro­pos est alors trop rel­a­tiviste !

    Intro­duisons un peu de rel­a­tivisme alors :

    Entre les mas­sacres qual­i­tat­ifs et quan­ti­tat­ifs armés du XXeme et anthro­pophagie du 17eme suis-je som­mé de choisir par l’in­jonc­tion “l’évo­lu­tion­nisme” et l’idéolo­gie sci­en­tiste du XIX­eme (voir Karl Korsch à ce sujet)

    Dis­ons que je trou­ve étrange ton rejet du rel­a­tivisme et ta défense de l’évo­lu­tion­nisme.

    L’évo­lu­tion­nisme bien com­pris est force­ment un rel­a­tivisme. Il doit servir à décon­stru­ire le sci­en­tisme qu’il soit tech­nologique et technophile (au ser­vice con­tra­dic­toire et para­dox­al de l’ex­trac­tion de la plus-val­ue) ou celui de sci­ences dites “humaines”.
    Dialec­tis­er le réel ou un objet n’est-ce pas le rel­a­tivis­er ? Céci sans ced­er au reduc­tion­nisme pour retrou­ver de la flu­id­ité con­ceptuelle.

    Les vas­es com­mu­ni­cants du cap­i­tal, sa plas­tic­ité son a‑moralité n’in­scrivent pas par­ti­c­ulière­ment un pro­jet com­mu­niste dans son développe­ment.

    Ou alors la taupe qui creuse s’est peut-être per­due dans ses galeries !

    C’est bien con­nu l’his­toire et son sens est une “putain” tou­jours con­vo­quée pour de sor­dides déam­bu­la­tions noc­turnes dont on ne revient pas sou­vent…

    A l’his­toire et son sens je préfère la dialec­tique du réel.
    Ou comme dis­ait Georges Gurvitch la total­ité qui se défait et se recom­pose ou le mou­ve­ment de la total­ité.
    Sans en faire une dialec­tique ascen­dante, apologé­tique, méta­physique.

    Bien a toi.
    Cor­diale­ment

    Je pré­cise que je n’ai pas l’e­sprit à polémi­quer. Il est pos­si­ble aus­si que je te com­prenne mal !

  3. Vous écrivez ceci :

    « Le choix qui con­siste à ordon­ner les struc­tures sociales (indû­ment appelées « cul­tures ») selon leur capac­ité à maîtris­er la nature est le seul qui cor­re­sponde au cours effec­tif de l’aventure humaine, et qui par con­séquent, per­me­tte d’en déchiffr­er les lois. L’histoire de l’humanité n’est pas celle de l’adaptation tou­jours plus poussée à des milieux extrêmes, ou de la com­plex­i­fi­ca­tion crois­sante de ses sys­tèmes de par­en­té. Elle est en revanche celle de l’augmentation de la pro­duc­tiv­ité du tra­vail. »

    Votre for­mu­la­tion me paraît ici bien peu rigoureuse, et très ques­tionnable. L’il­lu­sion de « maîtrise de la nature », laque­lle me paraît surtout cor­re­spon­dre à un éblouisse­ment devant une capac­ité cer­taine à en obtenir une forme accrue d’ef­fi­cac­ité à court ou moyen terme – tan­dis que la frac­tion d’hu­man­ité qui retire tout ou l’essen­tiel du béné­fice de cet accroisse­ment dis­simule, nie ou évac­ue toutes les con­séquences néfastes (ailleurs, sur les pau­vres, les non blancs, les femmes, ou en reporte la per­cep­tion à plus tard) au prix desquelles a été obtenu ce gain – me sem­ble un aveu­gle­ment authen­tique­ment pro­gres­siste très com­mun reposant sur une forme de néga­tion assez grossière des con­flits et des rap­ports de dom­i­na­tion. Toute­fois, pareil déni me paraît devenu quelque peu dif­fi­cile à soutenir au début du XXIème siè­cle, et par ailleurs était déjà sérieuse­ment ébran­lé dès le milieu du Xxème par un auteur comme Gun­ther Anders (ain­si que quelques autres).

    Peut-on encore s’acharn­er à employ­er un terme aus­si pro­pre à entretenir la con­fu­sion que celui de « pro­grès », et à pré­ten­dre ordon­ner selon lui les struc­tures sociales, alors que tout donne à penser que l’am­bi­tion de « maîtris­er la nature » — une « nature » à pro­pos de quoi nous pou­vons certes per­sis­ter à nous abuser en pré­ten­dant la penser séparé­ment, mais dont nous sommes néan­moins par­tie prenante : la caté­gorie de la total­ité, cela vous rap­pelle-t-il quelque chose ? – excède les pos­si­bil­ités humaines – et qu’un début de con­nais­sance bien com­pris, de ce que nous ne pou­vons faire autrement qu’y être, exclu­rait prob­a­ble­ment de nour­rir d’aus­si dévas­ta­tri­ces chimères ?

    Pour pré­cis­er mon pro­pos, car il me sem­ble que le risque de més­in­ter­pré­ta­tion est grand, on peut attribuer aux pro­grès accom­plis dans la con­nais­sance de l’anatomie humaine, de la chimie et de la repro­duc­tion sex­uée, par exem­ple, des résul­tats cer­tains en terme de con­trôle de la pro­créa­tion, et en terme de droits des femmes. Toute­fois, le décou­plage entre sex­u­al­ité et repro­duc­tion s’est avéré et s’avère d’au­tant plus un enjeu que pèse tou­jours autant sur la pre­mière une écras­ante hégé­monie hétéro­sex­iste. Il serait, ce me sem­ble, peu rigoureux de pré­ten­dre trop rapi­de­ment que le début de remise en ques­tion de cet hétéro­sex­isme et de sa dimen­sion dom­i­na­trice, liés au mas­culin­isme, puisse être réduit ou assim­ilé à un sim­ple effet de ce que l’on a pu appel­er « pro­grès », quand bien même « notre » (ça n’est cepen­dant pas celle de tous) con­cep­tion de l’é­gal­ité (même con­sid­érée seule­ment sous l’an­gle de celle des sex­es) « est une idée résol­u­ment mod­erne qui n’a jamais ger­mé dans aucune société pré­cap­i­tal­iste » .
    Que des sauts qual­i­tat­ifs, que des pro­grès aient été accom­plis, en terme de capac­ité à réduire le monde à l’é­tat de moyen ne me paraît pas dis­cutable. Mais à tout le moins, des ter­mes comme « pro­grès » ou « nature » parais­sent désor­mais bien peu appro­priés pour pré­ten­dre penser, par exem­ple, les luttes fémin­istes, indigènes ou homo­sex­uelles pour une égal­ité qui, pour n’avoir pas tou­jours été conçue, n’en attend pas moins tou­jours une société où elle soit enfin réal­isée ; tout comme pour penser les orig­ines des formes de résis­tances sociales aux­quelles elles se heur­tent.

    1. Par­don­nez-moi tout d’abord d’avoir lais­sé trop longtemps votre com­men­taire sans réponse.

      Le pro­grès est un mot à ban­nir, dites-vous, d’une part (je résume en espérant ne pas vous trahir) parce que la maîtrise crois­sante de la nature par l’hu­man­ité est illu­soire, d’autre part parce que cette maîtrise crois­sante, réelle ou sup­posée, ne béné­fi­cie qu’à une minorité d’êtres humains, voire con­tribue dans cer­tains cas à aggraver le sort d’une par­tie de l’hu­man­ité.

      Ces deux idées étant tout à fait dif­férentes, il faut les dis­cuter séparé­ment. Or, votre texte oscille sans cesse de l’une à l’autre, se ser­vant de la sec­onde (qui est incon­testable) pour légitimer la pre­mière (qui l’est beau­coup moins). Je ne parviens d’ailleurs pas à savoir si oui ou non vous admet­tez l’ex­is­tence du pro­grès tech­nique, votre dernier para­graphe dis­ant à ce sujet très exacte­ment le con­traire du pre­mier. Quoi qu’il en soit, j’in­vite toute per­son­ne qui con­teste la réal­ité du pro­grès tech­nique à join­dre le geste à la parole, et à renon­cer tout à la fois aux béné­fices de l’élec­tric­ité, de l’in­for­ma­tique, et mieux encore, de la médecine et des anesthésiques.

      Que le pro­grès tech­nique ait jusqu’à présent servi les intérêts d’une minorité égoïste, et qu’il ait servi à aggraver le sort de toute une par­tie de l’hu­man­ité, c’est une évi­dence ; mais une évi­dence qui n’en­lève rien à sa réal­ité. Je m’é­tonne au demeu­rant que dans la liste des vic­times de la société cap­i­tal­iste, vous jugiez bon d’in­clure les femmes, les homo­sex­uels et les « indigènes » mais que vous omet­tiez les pro­lé­taires. Le cap­i­tal­isme peut fort bien s’ac­com­mod­er des reven­di­ca­tions fémin­istes, homo­sex­uelles ou nation­al­istes (il a déjà large­ment com­mencé à le mon­tr­er), beau­coup moins des intérêts fon­da­men­taux des tra­vailleurs qui seuls, pour­raient con­tester ses fonde­ments même et l’en­voy­er une bonne fois pour toutes aux oubli­ettes de l’his­toire.

      J’ig­nore qui est Gun­ther Anders ; mais je sais qui est Karl Marx, qui expli­quait déjà il y a un siè­cle et demi que l’or­gan­i­sa­tion sociale de l’hu­man­ité retar­dait con­sid­érable­ment sur son avancée tech­nique, et que pour béné­fici­er réelle­ment de celle-ci, il fal­lait ren­vers­er celle-là.

  4. Bon­jour,

    C’est très nour­ris­sant pour la réflex­ion. Mais je pense que le point prin­ci­pal à reprocher au rel­a­tivisme de Strauss ce n’est pas que la com­plex­i­fi­ca­tion du sys­tème de par­en­té serait “moins impor­tant” que les com­plex­i­fi­ca­tions des tech­niques. C’est plutôt qu’il con­sid­ère que ces domaines évolu­ent indépen­dam­ment, que des pro­grès peu­vent inter­venir dans les sys­tèmes de par­en­té ou dans les cultes sans qu’il n’y ait eu au préal­able de change­ment dans la sphère tech­nique.
    Je pense que c’est ça qui s’op­pose de front au matéri­al­isme. L’ ”esprit” et la “cul­ture” évolueraient indépen­dam­ment de tout déter­min­isme matériel. Les sys­tèmes de par­en­té peu­vent être com­plex­es mais ils sont en tous cas des adap­ta­tions aux con­traintes matérielles aux­quelles sont soumis­es les sociétés. Pour chaque forme économique cer­taines formes de par­en­té ne sont tout sim­ple­ment pas réal­is­ables. De la même manière qu’on ne peut pas avoir de cap­i­tal­isme indus­triel sans une cer­taine maîtrise tech­nique.
    Bref, j’au­rais plutôt mis l’ac­cent là-dessus.
    Mais très intéres­sant, je vous lis régulière­ment.

    1. Bon­jour

      En fait, il y a deux prob­lèmes dif­férents, qui appelleraient deux dis­cus­sions dif­férentes (et j’é­tais très con­traint par la taille de ce petit texte). J’avais essayé de faire le point sur la ques­tion que vous évo­quez dans la par­tie de mon “Com­mu­nisme prim­i­tif” qui traitait de la par­en­té. Je ne sais pas si ce que j’avais écrit alors a résisté au temps – la par­en­té est un immense domaine, d’une grande com­plex­ité, et je n’é­tais alors qu’un ama­teur débu­tant. Mais il me sem­ble que même si l’on peut affirmer, par principe, que la par­en­té n’évolue pas seule, il est en pra­tique très com­pliqué de reli­er son évo­lu­tion à celle de l’in­fra­struc­ture économique des sociétés.

      Sur Lévi-Strauss, je voulais dis­cuter ici d’un autre aspect : le fait que selon le critère choisi, ce ne sont pas les mêmes sociétés qui parais­sent mod­ernes (ou com­plex­es, ou évoluées) et prim­i­tives, doit-il nous empêch­er de choisir l’un de ces critères pour raison­ner ? Au pas­sage, c’est un point que je ne suis jamais par­venu à dévelop­per dans un texte pub­lic, mais ce mode de pen­sée qui nie la notion de « sens » ou de « ten­dances » dans l’évo­lu­tion est défendu de manière éton­nam­ment sim­i­laire par de grands penseurs de l’évo­lu­tion biologique tels que H. Le Guyad­er ou G. Lecoin­tre. Avec des for­mu­la­tions telles que (en sub­stance) : il ne faut pas dire que l’Homme est supérieur aux autres formes du vivant, car une sim­ple bac­térie con­tem­po­raine a évolué depuis autant de temps que lui par rap­port aux bac­téries prim­i­tives (je résume à la hache, mais tel est l’e­sprit de cette manière de voir qui, au nom de la lutte con­tre le final­isme religieux, refuse d’ac­corder une impor­tance par­ti­c­ulière à l’émer­gence pro­gres­sive de sys­tèmes nerveux com­plex­es, comme d’autres refusent d’en accorder une au pro­grès tech­no-économique).

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