L’étrange cas Tutchone

« Savi­ah, chef des Kutcha-Kutchin », dessin de J. Richard­son, 1851
Les Kutchin étaient les voisins des Tutchone et partageaient l’essen­tiel
de leur cul­ture et de leurs struc­tures sociales
J’ai sou­vent con­sacré des bil­lets aux sociétés qui, au regard des régu­lar­ités générales, parais­sent mar­ginales ou excep­tion­nelles, celles dont on est obligé de se deman­der si elles ne sont que des acci­dents de l’his­toire, ou si elles révè­lent que quelque chose de plus pro­fond a échap­pé à notre com­préhen­sion.
J’avais repéré les Tutchone depuis assez longtemps : dès la pre­mière édi­tion de mon Com­mu­nisme prim­i­tif, je sig­nalais que l’an­thro­po­logue cana­di­en Dominique Legros con­sid­érait que ces chas­seurs-cueilleurs nomades du Grand Nord améri­cain, qui étaient assez forte­ment strat­i­fiés et pra­ti­quaient l’esclavage, vio­laient le théorème selon lequel c’est le stock­age qui provoque la nais­sance des iné­gal­ités socio-économiques. Je n’avais mal­heureuse­ment pas pu creuser le sujet car il est très dif­fi­cile de se pro­cur­er les textes de D. Legros. Ceux-ci, en par­ti­c­uli­er son prin­ci­pal arti­cle (« Réflex­ions sur l’o­rig­ine des iné­gal­ités sociales à par­tir du cas de Atha­paskans tutchone », Cul­ture II‑3, 1982), ont été pub­liés dans des revues académiques qui n’ont jamais été numérisées et qui sont très dif­fi­ciles à trou­ver en France, et je ne dois qu’à un Mau­rice prov­i­den­tiel d’avoir pu met­tre la main sur l’ar­ti­cle où il menait cette dis­cus­sion. Quelques semaines après qu’il m’a trans­mis ce texte, je trou­ve enfin le temps de me pencher dessus et de le dis­cuter.

Des chasseurs-cueilleurs nomades inégalitaires

Les Tutchone sont une pop­u­la­tion de langue atha­pas­cane qui vivait dans le plateau du Yukon, au nord de la Colom­bie Bri­tan­nique. Ce plateau est encadré au nord et au sud par deux chaînes mon­tag­neuses, et l’ac­cès à l’Océan est donc coupé. Il y règne un cli­mat très rigoureux (l’hiv­er, les tem­péra­tures pou­vaient descen­dre en dessous de ‑50°) et la vie s’y dis­per­sait sur des sur­faces con­sid­érables. Les Tutchone, qui comp­taient sans doute à peine plus de mille indi­vidus avant le con­tact, occu­paient ain­si un paysage de taiga et de toundra, sur un ter­ri­toire aus­si vaste que l’An­gleterre (leur den­sité n’at­teignait pas un habi­tant pour 100 km²). La majorité des groupes comp­taient une, éventuelle­ment deux familles nucléaires, et rassem­blaient donc 5 ou 10 mem­bres – les âmes les plus proches se trou­vaient générale­ment à plusieurs dizaines de kilo­mètres. Quelques groupes plus nom­breux, d’une cinquan­taine d’in­di­vidus, résidaient dans des campe­ments semi-per­ma­nents, en par­ti­c­uli­er là où un lac se prê­tait à une fructueuse pêche au filet.
Sur le plan de l’é­conomie et de la cul­ture matérielle, les Tutchone étaient représen­tat­ifs des chas­seurs- col­lecteurs de cette zone sub­arc­tique. Ils ne dis­po­saient pas d’an­i­maux de bât ou de trait, hormis du chien (mais l’ar­ti­cle de D. Legros n’est que très allusif à ce sujet). Ils avaient accès au métal : le cuiv­re, qu’ils extrayaient eux-mêmes de quelques car­rières, et des out­ils de fer qu’ils se procu­raient par le com­merce avec leurs rich­es voisins de la Côte Nord-Ouest, les Tlin­git.
Leur ali­men­ta­tion repo­sait large­ment sur la chas­se et la pêche, moin­drement sur la cueil­lette. Les ani­maux étaient attrapés par piégeage, un tra­vail qui s’ac­com­plis­sait générale­ment indi­vidu­elle­ment. L’été, puis l’au­tomne, dégageaient des sur­plus de nour­ri­t­ure qui étaient con­servés au prix d’un impor­tant tra­vail – les vian­des et les pois­sons étaient séchés et con­servés dans des caches en prévi­sion de l’hiv­er ; ces pro­vi­sions s’avéraient toute­fois insuff­isantes pour tenir jusqu’au print­emps. En rai­son de la faib­lesse des moyens de trans­port, les caches étaient dis­per­sées, séparées les unes des autres d’une ving­taine de kilo­mètres.
En matière d’ap­pro­vi­sion­nement, cer­tains lieux jouaient un rôle cru­cial : il s’ag­it de ces quelques lacs dont la con­fig­u­ra­tion per­me­t­tait une pêche rel­a­tive­ment effi­cace et sûre. Ces lacs étaient con­trôlés par un nom­bre restreint de familles, celles-là même autour desquelles se rassem­blaient les groupes les plus larges. Quant aux autres Tutchone, ils étaient con­traints de nomadis­er par petits groupes sans pou­voir échap­per à de fréquentes dis­ettes.
La car­ac­téris­tique a pri­ori sur­prenante de la société tutchone était sa strat­i­fi­ca­tion mar­quée. De manière clas­sique chez des chas­seurs-cueilleurs nomades, il exis­tait ce qu’il est con­venu d’ap­pel­er des lead­ers (dan nozi, « homme-gros ») aux prérog­a­tives poli­tiques lim­itées. Mais, cer­tains de ces lead­ers étaient aus­si des dan nozi – c’est-à-dire des rich­es. À l’autre extrémité de la société, on comp­tait env­i­ron 10% d’au­then­tiques esclaves, essen­tielle­ment des pris­on­niers de guerre.
Selon D. Legros, les dan nozi avaient comme priv­ilèges de porter des vête­ments d’ap­pa­rat et de détenir la mon­naie de den­tale et de bijoux de cuiv­re – la lec­ture de son texte ne per­met toute­fois pas de savoir s’il s’agis­sait d’un réel priv­ilège juridique ou d’une sim­ple sit­u­a­tion de fait, les rich­es pos­sé­dant de manière fort banale… les richess­es. Ces mêmes dan nozi con­trôlaient l’ac­cès aux bons sites de pêche et aux car­rières. Ils util­i­saient la force pour main­tenir ce qu’on ne peut appel­er autrement que le mono­pole du com­merce extérieur avec les Tlin­git – un Tutchone ordi­naire qui désir­ait ven­dre ou acheter aux car­a­vanes Tlin­git qui pas­saient une ou deux fois par an se voy­ait inter­dit de men­er lui-même les trans­ac­tions. Les rich­es, s’ils n’é­taient peut-être pas les seuls à pou­voir le faire, étaient polygames – selon D. Legros, un dan nozi par­ti­c­ulière­ment opu­lent pos­sé­dait, out­re ses six esclaves, une ving­taine de femmes. Tou­jours d’après cet auteur, ils ne se pri­vaient pas de com­met­tre un cer­tain nom­bre de bru­tal­ités et de rack­ets, volant les épous­es ou les biens des plus faibles.

Quelques réflexions

« Un chas­seur Kutchin et sa femme », dessin de J. Richard­son, 1851
L’é­trange cas tutchone pose bien des ques­tions, mais j’aimerais le situer, selon la prob­lé­ma­tique déjà élaborée dans ce bil­let, par rap­port à deux phénomènes majeurs : d’une part, celui des paiements, d’autre part, celui du stock­age (ou, plus générale­ment, des biens que j’ai appelés W).
La pre­mière ques­tion est donc la suiv­ante : la société tutchone, qui con­nais­sait l’esclavage, était-elle une société à richesse au sens qu’Alain Tes­tart don­nait à ce terme ? Les biens matériels y inter­ve­naient-ils dans le règle­ment des oblig­a­tions sociales, à com­mencer par le mariage et la com­pen­sa­tion des meurtres ?
L’ar­ti­cle de D. Legros ne con­tenant pas d’in­for­ma­tions à ce sujet, il faut se tourn­er vers l’ou­vrage inti­t­ulé My Old Peo­ple Say, écrit par une autre eth­no­logue spé­cial­iste de la région, Catharine McClel­lan. Pré­cisons que celle-ci dis­tingue les Tutchone du nord de ceux du sud, une dis­tinc­tion que n’opère pas D. Legros. Mon intu­ition me laisse enten­dre que c’est bien des Tutchone du sud dont traite celui-ci, à l’in­star de C. McClel­lan, mais je n’en ai pas la cer­ti­tude.
Tou­jours est-il que C. McClel­lan établit sans aucune ambiguïté le rôle de la richesse chez ce peu­ple. Le prix de la fiancée, dans cette société matrilo­cale, était rel­a­tive­ment faible : le mariage impli­quait surtout deux ans de rési­dence du gen­dre chez ses beaux-par­ents. Il devait néan­moins leur fournir préal­able­ment 5 à 10 cou­ver­tures ou peaux. Quant au prix du sang, non seule­ment il était attesté, mais son mon­tant était mod­ulé selon le rang social de la vic­time.
Un pre­mier point est donc établi : les Tutchones, esclavagistes, étaient bel et bien une société à paiements ; sur ce plan, ils obéis­saient donc à la loi soci­ologique générale.
La sec­onde ques­tion – à laque­lle D. Legros apporte une réponse néga­tive qui con­di­tionne tout son raison­nement ultérieur –, con­siste à se deman­der si les Tutchone pra­ti­quaient le stock­age ali­men­taire. Ain­si que sa pro­pre descrip­tion le sug­gère, la réponse est plus mit­igée qu’il ne veut bien l’ad­met­tre : les caches con­sti­tuées durant l’été et l’au­tomne représen­taient sans aucun doute pos­si­ble une forme rel­a­tive­ment dévelop­pée de stock­age. Quant à C. McClel­lan, elle écrit dans un autre texte que l’hiv­er, l’ap­pro­vi­sion­nement repo­sait « prin­ci­pale­ment » sur la nour­ri­t­ure stock­ée (Hand­boook of North Amer­i­can Indi­ans, 7 : 496). Mais, plutôt qu’une dis­cus­sion arith­mé­tique un peu dénuée de sens sur la part ali­men­taire provenant du stock­age, il me sem­ble qu’il con­vient de soulign­er l’im­por­tance, dans cette économie, de ce que j’ai appelé les biens W – que ceux-ci soient pro­duits locale­ment ou importés. D. Legros livre une indi­ca­tion pré­cieuse à ce sujet :
La pro­duc­tion pri­maire et sec­ondaire peu­vent paraître sim­ples (sic). Cepen­dant, aux yeux des Tutchones, cer­tains de leurs pro­duits étaient d’une très grande valeur. C’é­tait le cas des morceaux de pyrite, du cuiv­re, du bouleau (bois d’oeu­vre), des bijoux, des peaux d’orig­naux chamoisées, des four­rures et car­ca­jou, de cas­tor, de bébé cas­tor et surtout de martre, des toges et des tuniques d’ap­pa­rat. En effet, ces objets étaient soit rares dans la nature (pyrite, cuiv­re, bouleau), soit obtenus au détri­ment de la pro­duc­tion ali­men­taire (bébé cas­tor, martre) ou au prix d’un temps de tra­vail con­sid­érable (peaux chamoisées, toges de petites four­rures de martres ou de bébés cas­tors, tuniques brodées). Le chamois­age d’une peau d’orig­nal demandait par exem­ple de dix à quinze jours de tra­vail à une femme. Celui qui déte­nait une cinquan­taine de ces peaux pos­sé­dait donc le pro­duit d’un an de tra­vail d’une per­son­ne ; une richesse réelle et tan­gi­ble. (p. 69)
Ain­si, ce qui pou­vait peut-être appa­raître comme une excep­tion réin­tè­gre la règle une fois celle-ci refor­mulée ; les Tutchone obéis­sent bel et bien à la dou­ble loi sociale selon laque­lle les sociétés à esclavage sont néces­saire­ment des sociétés à paiements, et que celles-ci sont aus­si des sociétés à biens W (voir notam­ment ce bil­let pour une expli­ca­tion sur ce point). Leur orig­i­nal­ité vient du fait qu’il s’ag­it de chas­seurs-cueilleurs nomades, et qu’une telle con­fig­u­ra­tion sem­ble rare. Bien que je ne puisse m’a­vancer trop sur ce point, il sem­ble tout de même que la prox­im­ité d’une société (celle des Tlin­git) forte­ment strat­i­fiée, avec laque­lle les Tutchone étaient en rela­tions cul­turelles et com­mer­ciales assez étroites, n’est pas étranger à leur bas­cule­ment vers la richesse (il est égale­ment très prob­a­ble que le rôle sociale de celle-ci était, large­ment ou totale­ment, le fruit de l’es­sor du com­merce des four­rures ini­tié par les Occi­den­taux).
Un autre point : D. Legros, ayant rejeté (d’une cer­taine façon, à tort croyons-nous) le stock­age comme cause de l’iné­gal­ité dans cette société, tente de dégager son orig­ine, en con­clut qu’il s’ag­it de la con­jonc­tion d’un sys­tème de par­en­té qui per­met de nouer des alliances étroites for­mant des groupes sol­idaires et aptes à l’ac­tion vio­lente con­certée, et de l’ex­is­tence de ressources monop­o­lis­ables. Je n’ai pas la com­pé­tence pour juger de la solid­ité de l’ar­gu­ment en ce qui con­cerne la par­en­té. Spon­tané­ment, je ne suis qu’à moitié con­va­in­cu – je suis ten­té de penser qu’en Aus­tralie, il devait exis­ter à la fois de tels groupes, et de telles ressources monop­o­lis­ables sans qu’on y ait jamais observé une strat­i­fi­ca­tion sociale com­pa­ra­ble.
Mais indépen­dam­ment de cela, je crois qu’il y a plusieurs niveaux de causal­ité à l’oeu­vre dans un phénomène tel que les iné­gal­ités sociales, et que la for­mu­la­tion de lois sociales générales telle que celle sur les biens W, si per­ti­nente soit-elle, est loin d’épuis­er le sujet. J’écris ces lignes à titre d’esquisse, sans qu’elles résul­tent d’une réflex­ion aboutie, Mais il me sem­ble qu’en étu­di­ant la cause des iné­gal­ités dans une société don­née, on tombe vite dans un raison­nement cir­cu­laire du type « l’œuf et la poule ». En car­i­cat­u­rant un peu (mais pas tant que cela), si les rich­es tutchone étaient rich­es, c’est parce qu’ils pou­vaient exercer la vio­lence afin de monop­o­lis­er des ressources. Mais s’ils pou­vaient exercer cette vio­lence, c’est parce qu’ils pos­sé­daient une influ­ence sociale. Or, cette influ­ence prove­nait elle-même de leur richesse… et la boucle est bouclée. On peut ensuite pren­dre n’im­porte quel élé­ment et le con­sid­ér­er comme pre­mier, avant d’en­tamer un dia­logue de sourds avec quiconque tien­dra un raison­nement symétrique en défen­dant l’idée que c’est un autre mail­lon de la chaine qui serait fon­da­men­tal. Je me demande par exem­ple si l’ob­jec­tion de Tes­tart à Marx, accu­sant celui-ci d’avouer l’in­co­hérence du matéri­al­isme his­torique en affir­mant que dans le mode de pro­duc­tion féo­dal, l’ex­ploita­tion s’ef­fectue sur la base d’une force extra-économique, ne relève pas de la même prob­lé­ma­tique. Tout cela nous entraîne certes un peu loin des Tutchones, mais n’est-ce pas le charme de la dis­ci­pline que de ne pas en rester à des études de cas ?

4 commentaires

  1. Très intéres­sant, ain­si on pour­rait appli­quer aux Tutchone l’ex­pres­sion « l’ex­cep­tion con­firme la règle », dont l’évo­lu­tion­niste Stephen Jay Gould avait souligné la pro­fondeur dialec­tique, en mon­trant qu’une excep­tion ren­forçait une règle quand cette règle mieux com­prise et élargie finis­sait par englober l’ex­cep­tion. Alors que pour le math­é­mati­cien une seule excep­tion suf­fit à infirmer une règle générale, ce n’est plus le cas quand on cesse de raison­ner de manière syl­lo­gis­tique. l’ex­cep­tion des Tutchone, si j’ai bien com­pris, sem­ble ren­forcer la « dou­ble loi sociale » car­ac­térisant les sociétés à esclavage, à con­di­tion de pré­cis­er cette loi grâce à la notion de biens W.

    1. Hel­lo Antoine

      Je suis loin d’être un expert en épisté­molo­gie, mais il me sem­ble que ce qui dif­féren­cie les math­é­mati­ciens de tous les autres sci­en­tifiques, c’est qu’ils ont à affron­ter le seul prob­lème de la cohérence logique, et pas celui de la cohérence au réel – je ne suis pas en train de dire que les math­é­mati­ciens ont la vie plus facile que les autres, sim­ple­ment qu’elle est dif­férente. Tou­jours est-il que là, en effet, on doit chercher, en sci­ences sociales comme ailleurs, les règles générales qui englobent au mieux les faits, c’est-à-dire qui dimin­u­ent le nom­bre d’ex­cep­tions et aug­mentent la portée de la règle générale. Tes­tart avait accom­pli un immense pas en avant en sug­gérant de rem­plac­er, comme fac­teur des iné­gal­ités économiques, l’a­gri­cul­ture par le stock­age. Il me sem­ble qu’on peut faire un petit pas sup­plé­men­taire en pas­sant du stock­age aux biens W.

      Pour l’esclavage, c’est autre chose ; les sociétés à esclavage, à de très rares excep­tions près, for­ment un sous-ensem­ble des sociétés à richesse, pour des raisons qui ne sont pas si faciles à déter­min­er (pourquoi ne fait-on pas d’esclaves dans les guer­res Aborigènes, par exem­ple, n’est pas une ques­tion qui pos­sède une réponse évi­dente). Quant à savoir pourquoi l’esclavage existe dans telle société à richesse et pas dans telle autre, je ne con­nais pas d’ex­pli­ca­tion con­va­in­cante… ni même d’ex­pli­ca­tion tout court, hormis des raison­nement « cul­turels » qui me parais­sent un tan­ti­net cir­cu­laires.

  2. Bon­jour Christophe,
    J’ai été un peu sur­pris des prob­lèmes « étranges » posés par les Tutchones. Après tout, il s’agit d’un groupe vivant dans des con­di­tions extrêmes avec des ressources assez rares. L’existence de lacs pois­son­neux est une car­ac­téris­tique écologique impor­tante de l’environnement de ce peu­ple. Une autre car­ac­téris­tique sem­ble être l’existence de groupes de par­en­té forte­ment organ­isés pour monop­o­lis­er (manu mil­i­tari ?) ces lacs. Les esclaves (apparem­ment des pris­es de guerre mais vu les den­sités démo­graphiques, ils ne devaient pas être bien nom­breux), en dehors de tâch­es pro­duc­tives, devaient prob­a­ble­ment servir à faire le coup de main pour leurs maîtres. Bref, tout cela n’est pas très dif­férent de ce qui se passe plus à l’ouest, chez les Indi­ens de la Côte nord-ouest. Là-bas aus­si une hiérar­chie sociale et des iné­gal­ités impor­tantes exis­taient, des chefs puis­sants et la monop­o­li­sa­tion des sites pois­son­neux ou autres et des esclaves. D’ailleurs, n’existe-t-il pas chez les Tutchone, quelque chose qui ressem­ble au pot­latch ? La grande dif­férence était la richesse de la faune (et, peut-être, de la flo­re) et, peut-être aus­si, la monop­o­li­sa­tion du com­merce avec des car­a­vanes étrangères (tlin­git). Je pari­erai pour l’existence de groupes de dépen­dants (clients, rub­bish men, etc.) par­mi les groupes n’ayant pas accès aux lacs et crevant de faim au milieu de l’hiver glacial. (N’y a‑t-il aucune men­tion d’un esclavage pour dette ?) Toute la ques­tion de la hiérar­chie vient de la monop­o­li­sa­tion des ressources rares, donc des rap­ports de puis­sance (au moins physique) entre groupes ; ils s’appuient man­i­feste­ment sur la par­en­té mais aus­si sur la cohé­sion interne, sur la capac­ité physique (résul­tat d’une meilleure nour­ri­t­ure mais pas seule­ment), sur les ressources humaines mobil­is­ables. L’origine de cette dif­féren­ci­a­tion n’est pas plus déter­minée que celle des seigneurs qui au haut Moyen âge s’emparaient du pou­voir dans une local­ité. Cer­tains groupes prospèrent, d’autres dis­parais­sent : rien de bien dif­férent des autres groupes eth­niques ou des autres civil­i­sa­tions. Quelque chose de bien par­ti­c­uli­er m’a prob­a­ble­ment échap­pé.

    1. Momo, je crois que tu noies le pois­son séché. La ques­tion que posent les Tutchone est : « peut-il y avoir richesse (et iné­gal­ités socio-économiques) sans stock­age ? ». Tes­tart dit que non, Legros dit que oui, sur la base du cas Tutchone. C’est donc cela le prob­lème dont il faut dis­cuter, et c’est ce que j’es­saye de faire dans ce bil­let, avec deux répons­es com­plé­men­taires : 1) les Tutchone stock­ent tout de même davan­tage que ce que Legros veut bien l’avouer 2) indépen­dam­ment de cela, ils pro­duisent et manip­u­lent des biens W.

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