Une lettre stimulante

Ce n’est pas dans mon cour­ri­er per­son­nel que je l’ai trou­vée, mais au hasard du net. Il s’ag­it d’un cour­ri­er écrit par l’é­con­o­miste Joan Robin­son, keynési­enne de gauche, à une con­nais­sance marx­iste.

Cette let­tre est intéres­sante à deux titres. D’une part, parce qu’elle mon­tre que mal­gré ses grandes qual­i­fi­ca­tions et ses vigoureuses affir­ma­tions, Joan Robin­son n’a en réal­ité pas saisi grand chose de ce qui oppo­sait Marx aux néo­clas­siques (dont Mar­shall) et aux idées qu’in­car­na plus tard Keynes (fussent-elles “de gauche”). Mais d’autre part, Robin­son dénonce, sans aucun doute avec quelques bonnes raisons, un “marx­isme” qui tient davan­tage du dogme desséché que de la pen­sée et du raison­nement vivants.

Puis­sent les marx­istes ne jamais mérit­er qu’on leur écrive pareille apos­tro­phe…

Recopié donc, depuis le blog Opti­mum, au rédac­teur duquel on doit cette (très bonne) tra­duc­tion :

Let­tre ouverte d’une keynési­enne à un marx­iste 

Je dois vous aver­tir que vous allez trou­ver cette let­tre très dif­fi­cile à suiv­re. Non pas, je l’e­spère, en rai­son de sa dif­fi­culté (je ne vais pas vous embêter avec de l’al­gèbre, ou des courbes d’in­dif­férence), mais parce que vous la trou­verez extrême­ment choquante et que vous serez trop son­né pour en accepter la teneur. 

Je voudrais com­mencer par une con­sid­éra­tion per­son­nelle. Vous êtes très poli et essayez de ne pas me le faire sen­tir, mais, comme je suis une écon­o­miste bour­geoise, votre seul intérêt pos­si­ble à m’écouter est d’en­ten­dre quelle sorte de non-sens je vais bien pou­voir débiter. Pire encore — je suis une keynési­enne de gauche. J’ai tiré des con­clu­sions plus ros­es que bleutées de la Théorie générale, bien avant sa publication.(J’étais dans la posi­tion priv­ilégiée d’être mem­bre d’un groupe d’amis qui ont tra­vail­lé avec Keynes alors qu’il était en cours d’écri­t­ure.) J’ai donc été la toute pre­mière à atter­rir dans le bocal éti­queté « de gauche keynési­enne ». Au demeu­rant, je con­stitue aujourd’hui une grande pro­por­tion du con­tenu du bocal, parce qu’une bonne par­tie du reste s’en est exfil­tré depuis. Main­tenant, vous savez le pire. 

Mais je veux que vous m’envisagiez en util­isant la méth­ode dialec­tique. Le pre­mier principe de la dialec­tique, c’est que la sig­ni­fi­ca­tion d’une propo­si­tion dépend de ce qu’elle réfute. Ain­si la même propo­si­tion a deux sig­ni­fi­ca­tions opposées selon que vous la con­sid­érez d’en haut ou d’en bas. Je sais à peu près de quel point de vue vous con­sid­érez Keynes, et j’en infère cor­recte­ment votre juge­ment. Utilisez un peu de dialec­tique, et essayez de com­pren­dre le mien.

J’ai été étu­di­ante à un moment où l’é­conomie vul­gaire était dans un état par­ti­c­ulière­ment vul­gaire. La Grande-Bre­tagne ne comp­tait pas moins d’un mil­lion de chômeurs, et j’étais là, avec mon pro­fesseur m’enseignant qu’il est logique­ment impos­si­ble d’avoir du chô­mage à cause de la loi de Say. 

C’est alors qu’arriva Keynes, qui prou­va que la loi de Say est une absur­dité (Marx en a fait autant, bien sûr, mais mon pro­fesseur n’a jamais attiré mon atten­tion sur les opin­ions de Marx à ce sujet). Par ailleurs (et c’est en cela que je suis une keynési­enne de gauche, plutôt que de l’autre genre), je com­prends en un coup d’œil que Keynes mon­tre que le chô­mage va être un écrou très dif­fi­cile à desser­rer, car il n’est pas juste un acci­dent — il a une fonc­tion. En bref, Keynes a mis dans ma tête l’idée même de l’ar­mée de réserve de tra­vailleurs que mon pro­fesseur avait été si atten­tif à garder hors d’elle. 

Si vous avez la moin­dre petite pincée de dialec­tique en vous, vous ver­rez que la phrase « Je suis une keynési­enne » a une sig­ni­fi­ca­tion totale­ment dif­férente quand je la prononce, de celle qu’elle aurait eu si vous l’aviez pronon­cée (ce que, bien sûr, vous n’au­riez jamais fait).

La seule chose que je vais dire qui va vous son­ner ou vous faire bouil­lir (selon votre tem­péra­ment) au point de vous ren­dre incom­préhen­si­ble le reste de ma let­tre est la suiv­ante : Je com­prends Marx, et de loin mieux que vous. (Je vais vous don­ner une intéres­sante expli­ca­tion his­torique dans une minute, si vous n’êtes pas com­plète­ment raide ou bouil­lant avant d’en arriv­er là.) 

Quand je dis que je com­prends mieux Marx que vous, je ne veux pas dire que je con­nais le texte mieux que vous. Si vous com­mencez à me lancer des cita­tions, vous m’aurez déroutée en peu de temps. En fait, je refuse de jouer avant même de com­mencer. 

Ce que je veux dire est que j’ai Marx dans mes os alors que vous l’avez dans la bouche. Pour pren­dre un exem­ple — l’idée que le cap­i­tal con­stant est une accu­mu­la­tion de la force de tra­vail dépen­sée dans le passé. Pour vous c’est quelque chose qui doit être prou­vé avec un tas de trucs hégéliens et de non-sens. Alors que moi, je dis (même si ma ter­mi­nolo­gie n’est pas aus­si pom­peuse que la vôtre): « Naturelle­ment — que pour­rait-il être d’autre ? » 

C’est pour cela que je suis ter­ri­ble­ment embrouil­lée. Pen­dant que vous étiez en train d’essayer de le prou­ver, je pen­sais que vous par­liez de quelque autre chose (sans que je sache exacte­ment laque­lle) qui avait besoin d’être prou­vée. 

Autre exem­ple, sup­posons que nous voulions nous remé­mor­er quelque point déli­cat dans le cap­i­tal, par exem­ple le sché­ma à la fin du tome II. Que faites-vous ? Vous ouvrez le vol­ume et y cherchez l’explication. Que fais-je ? Je prends le dos d’une enveloppe et tente de résoudre le prob­lème. 

Main­tenant, je vais vous dire quelque chose d’en­core pire. Sup­posons, unique­ment pour l’exemple, que la réponse trou­vée sur ma vieille enveloppe n’est pas celle qui fig­ure dans le livre. Que dois-je faire ? Je véri­fie mon tra­vail, et si je n’y trou­ve pas d’er­reur, je cherche une erreur dans le livre. Main­tenant, je sup­pose que je pour­rais aus­si bien arrêter d’écrire, parce que vous pensez que je suis folle à lier. Mais si vous arrivez à me lire un instant de plus, je vais essay­er de m’ex­pli­quer. 

J’ai été élevée à Cam­bridge, comme je vous l’ai dit, dans une péri­ode où l’é­conomie vul­gaire avait atteint les plus grandes pro­fondeurs de la vul­gar­ité. Mais tout de même, à côté d’un tas d’inepties, avait été con­servé un pat­ri­moine pré­cieux – la façon de penser de Ricar­do.

Ce n’est pas une chose que vous pou­vez appren­dre dans les livres. Si vous vouliez appren­dre à rouler à bicy­clette, pren­driez-vous un cours par cor­re­spon­dance sur la bicy­clette ? Non, vous emprun­teriez un vieux vélo, vous sauteriez en scelle, tomberiez, vous écorcheriez, avanceriez en trem­blotant, et puis tout d’un coup, hop ! Vous feriez du vélo. C’est à cela que ressem­blait le cours d’é­conomie à Cam­bridge. Et c’est comme pour une bicy­clette : une fois que vous savez en faire, ça devient une sec­onde nature. 

Lorsque je lis un pas­sage dans le cap­i­tal je dois d’abord com­pren­dre ce que Marx entend par « c » à ce moment-là, s’il s’agit bien du stock total de tra­vail accu­mulé (il n’aide pas sou­vent en pré­cisant de quoi il par­le — ça doit être déduit du con­texte), et ensuite je me sens aus­si à l’aise que sur ma bicy­clette. 

Un marx­iste est très dif­férent. Il sait que ce que Marx dit doit être juste dans tous les cas, alors pourquoi gaspiller sa pro­pre capac­ité men­tale à savoir si « c » est un stock ou un flux ?

Puis j’en arrive à un endroit où Marx dit qu’il s’agit d’un flux, alors qu’il est assez clair dans le con­texte qu’il devait s’agir d’un stock. Sauriez-vous ce que je fais dans ce cas ? Je descends de mon vélo, et je cor­rige l’erreur, et puis je me remets en scelle et me voilà. 

Main­tenant, sup­posons que je dise à un marx­iste : « Regardez un peu — veut-il dire le stock ou le flux ? » Le marx­iste dit : « « c » sig­ni­fie le cap­i­tal con­stant », et il me donne une petite leçon sur le sens philosophique du cap­i­tal con­stant. Je dis : « Tant pis pour le cap­i­tal con­stant, n’a-t-il pas con­fon­du le stock et le flux ? » Le marx­iste me répond : « Com­ment aurait-il pu faire une erreur ? Ne sais-tu pas qu’il était un génie ? » Et il me donne une petite leçon sur le génie de Marx. Je me dis : « Cet homme peut être un marx­iste, mais il ne com­prend pas grand-chose au génie ». Votre esprit laborieux avance étape par étape, prend le temps d’être pru­dent et évite les déra­pages. Votre génie porte des bottes de sept lieues, et va arpen­tant, en lais­sant un jeu de piste de petites erreurs der­rière lui (et qui s’en soucie ?). Je dis : « peu importe​le génie de Marx. Est-ce un stock ou un flux ? » C’est alors que le marx­iste se froisse et change de sujet. Et je me dis « Cet homme peut être un marx­iste, mais il ne risque pas d’aller loin en bicy­clette. » 

La chose qui est intéres­sante et curieuse dans tout cela, est que le brouil­lard idéologique qui entourait mon vélo quand j’ai débuté n’avait rien en com­mun avec l’idéolo­gie de Marx, et pour­tant mon vélo devrait être le même que le sien, avec quelques amélio­ra­tions mod­ernes et quelques altéra­tions mod­ernes. A par­tir d’ici, ce que je vais dire est plus dans votre ligne, donc vous pou­vez vous déten­dre une minute. 

Ricar­do a existé à un tour­nant si fort de l’his­toire anglaise que les posi­tions pro­gres­sistes et les posi­tions réac­tion­naires se sont totale­ment déplacées en une généra­tion. Il écrivait juste au moment où les cap­i­tal­istes étaient sur le point de rem­plac­er l’an­ci­enne aris­to­cratie fon­cière en tant que classe dirigeante. Ricar­do était dans le camp pro­gres­siste. Sa prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion était de mon­tr­er que les pro­prié­taires étaient des par­a­sites pour la société. Ce faisant, il a été dans une cer­taine mesure le cham­pi­on des cap­i­tal­istes. Ils fai­saient par­tie des forces pro­duc­tives con­tre les par­a­sites. Il a été pro-cap­i­tal­istes con­tre les pro­prié­taires plus qu’il n’a été pro-tra­vailleurs con­tre les cap­i­tal­istes (avec la loi d’airain des salaires, c’était sim­ple­ment pas de chance pour les tra­vailleurs, quoi qu’il arrive). 

Ricar­do a été suivi par deux élèves doués et bien for­més — Marx et Mar­shall. En atten­dant, l’his­toire anglaise avait dépassé son tour­nant, et les pro­prié­taires n’é­taient plus la ques­tion depuis longtemps. Main­tenant c’était les cap­i­tal­istes. Marx retour­na l’ar­gu­ment de Ricar­do de cette façon : les cap­i­tal­istes sont très sem­blables à des pro­prié­taires. Et Mar­shall le retour­na dans l’autre sens : Les pro­prié­taires sont très sem­blables à des cap­i­tal­istes. Du tour­nant de l’his­toire anglaise, par­tirent deux bicy­clettes de la même fab­ri­ca­tion — l’une roulant vers la gauche et l’autre vers la droite. 

Mar­shall a fait bien plus que de chang­er la réponse. Il a changé la ques­tion. Pour Ricar­do, la théorie de la valeur a été un moyen d’é­tudi­er la répar­ti­tion de la pro­duc­tion totale entre les salaires, la rente et le prof­it, con­sid­érés cha­cun comme un tout. C’est une grande ques­tion. Mar­shall fait de la sig­ni­fi­ca­tion de la valeur une petite ques­tion : Pourquoi un œuf coûte plus cher qu’une tasse de thé ? C’est peut-être une petite ques­tion, mais il est très dif­fi­cile et com­pliqué d’y répon­dre. Cela prend beau­coup de temps et d’al­gèbre à théoris­er. Ça a donc occupé tous les élèves de Mar­shall pen­dant cinquante ans. Ils n’avaient pas le temps de penser à la grande ques­tion, ou même de se rap­pel­er qu’il y avait une grande ques­tion, parce qu’ils devaient garder le nez dans le guidon pour éla­bor­er la théorie du prix d’une tasse de thé.

Keynes a retourné la ques­tion à nou­veau. Il a com­mencé à penser en ter­mes ricar­di­ens : la pro­duc­tion comme un tout, et pourquoi se souci­er d’une tasse de thé ? Lorsque vous pensez à la pro­duc­tion comme un tout, les prix relat­ifs par­tent au lavage — y com­pris le prix relatif de l’ar­gent et du tra­vail. Le niveau des prix s’invite au débat, mais il s’invite en tant que com­pli­ca­tion, et non comme ques­tion prin­ci­pale. Si vous avez un tant soit peu pédalé sur les vélos de Ricar­do, vous n’avez pas besoin de vous arrêter et de vous deman­der ce qu’il faut faire dans un cas comme ça, vous vous con­tentez d’avancer. Vous écartez par hypothèse la com­pli­ca­tion jusqu’à ce que vous ayez clar­i­fié le point prin­ci­pal. Ain­si, Keynes a com­mencé en se débar­ras­sant des prix exprimés en mon­naie. La tasse de thé de Mar­shall s’est éva­porée dans le néant. Mais si vous ne pou­vez pas utilis­er l’ar­gent, quelle unité de valeur prenez-vous ? Une heure de temps de tra­vail d’un homme. C’est la mesure la plus utile et judi­cieuse de la valeur, donc, naturelle­ment, vous la prenez. Vous n’avez pas à prou­ver quoi que ce soit, vous le faites, tout sim­ple­ment. 

Et voilà où nous en sommes — nous sommes revenus aux grandes ques­tions de Ricar­do, et nous util­isons l’u­nité marx­i­enne de la valeur. De quoi vous plaignez-vous ? 

Et pour l’amour du ciel, lais­sez Hegel en dehors de ça. Pourquoi Hegel vient-il met­tre son nez entre moi et Ricar­do ?


4 commentaires

    1. Un élé­ment de réponse pos­si­ble dans ce pas­sage d’un bouquin écrit par G. Duménil en 1975 (“La posi­tion de classe des cadres et des employés”, en libre télécharge­ment sur le site de l’au­teur). Comme tous les bons ouvrages, on n’est pas obligé d’être d’ac­cord avec tout ce qui est écrit, loin de là, mais on est obligé d’y réfléchir sérieuse­ment. Et ça tombe bien, j’en reli­sais des pas­sages pas plus tard qu’hi­er soir.

      Je lis à la page 16–17 :

      Pour saisir la véri­ta­ble nature du profit et par­venir à l’expression de son taux, il faut avoir exposé les deux “sous-struc­tures” dont l’unité con­stitue le con­cept de cap­i­tal. C’est pourquoi la prise en con­sid­éra­tion du profit n’intervient qu’au livre III alors que l’exposé du con­cept de cap­i­tal pro­pre­ment dit a été mené à son terme — du moins, en serait-il ain­si si Marx avait achevé le livre II.

      Il faut savoir que l’ordre de pub­li­ca­tion des “Livres” du Cap­i­tal ne cor­re­spond pas à celui de leur rédac­tion. En sim­plifiant quelque peu les choses, on peut affirmer que Marx avait rédigé les man­u­scrits du Livre III en pre­mier lieu. Il pré­para ensuite le Livre I qui fut pub­lié en alle­mand et traduit en français sous le con­trôle de Marx lui-même. Dans la dernière par­tie de son exis­tence, l’auteur ten­ta huit rédac­tions du Livre II. Ce fut Engels qui, après la mort de Marx pub­lia une ver­sion des Livres II et III. Le fait que les man­u­scrits du Livre II aient été rédigés très tar­di­ve­ment est d’une impor­tance con­sid­érable vis-à-vis de la com­préhen­sion de l’œuvre de Marx. Le Livre III souffre ter­ri­ble­ment de la non-clar­ifi­ca­tion des analy­ses du Livre II con­cer­nant le “cycle du cap­i­tal”. Cela explique que Marx note au Livre III le profit selon la for­mule pl/(c + v) qui fait évidem­ment abstrac­tion de la struc­ture de cir­cu­la­tion du cap­i­tal.

      La somme c + v ne désigne pas une avance, mais un flux. Il faut lui sub­stituer l’agrégat que nous avons noté /​P/​+ /​M/​+ /​A/​.

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