La sédentarité sans agriculture ni stockage (2) : retour sur les Asmats

Je pour­su­is ici le ques­tion­nement amor­cé avec ce bil­let, dans lequel j’ex­am­i­nai la caté­gorie pro­posée par A.Testart de « séden­tar­ité pour con­di­tions écologiques favor­ables ». Celle-ci pose deux prob­lèmes de nature très dif­férente ; le pre­mier est d’or­dre empirique, et con­siste à savoir si cette pos­si­bil­ité, qui n’est pas absurde sur le plan logique, s’est effec­tive­ment incar­née dans des cas con­crets. Le sec­ond est d’or­dre théorique : si de telles sociétés exis­tent et se car­ac­térisent, comme l’af­firme A.Testart, par la présence de paiements et d’iné­gal­ités économiques, alors com­ment les artic­uler à la propo­si­tion générale de cet auteur selon laque­lle c’est le stock­age qui est au fonde­ment de la richesse ?

Des trois sociétés sus­cep­ti­bles de représen­ter ce cas de fig­ure, l’une d’elles (les Warao du delta de l’Orénoque) a été élim­inée d’emblée par A.Testart lui-même, pour pra­ti­quer le stock­age ali­men­taire – en l’oc­cur­rence, celui du sagou – sur une échelle non nég­lige­able. La sec­onde can­di­date, les Calusa de Floride, est trop mal con­nue pour qu’on puisse la car­ac­téris­er avec cer­ti­tude (si la strat­i­fi­ca­tion sociale n’y fait guère de doute, l’ab­sence du stock­age y est beau­coup moins cer­taine). Restent donc les Asmats de la côte mérid­ionale de la Nou­velle-Guinée, observés par plusieurs témoins dans les années 1950–1960, et sur lesquels on dis­pose d’in­for­ma­tions plus fiables.

Une société à richesse

Il n’est pas évi­dent, lorsqu’on lit les descrip­tions lais­sées par les pre­miers ethno­graphes des Asmats (en par­ti­c­uli­er, les mis­sion­naires G. Zeg­waard et F. Trenken­shuh), de devin­er que cette société était struc­turée par des paiements, et donc mar­quée par des iné­gal­ités de richesse. Cet aspect des rap­ports soci­aux asmat est totale­ment occulté chez le pre­mier, et à peine moins chez le sec­ond. Plusieurs élé­ments décisifs sont en revanche apportés sur ce point par la thèse de doc­tor­at de David Eyde, rédigée à par­tir d’ob­ser­va­tions effec­tuées en 1961–1962.
Un mât gravé, dont la fab­ri­ca­tion et l’in­au­gu­ra­tion
s’in­sérait dans les cycles céré­moniels… et économiques.

L’ex­is­tence de paiements de mariage est ain­si claire­ment attestée. D.Eyde men­tionne des « haches, et autres objets de valeur » qui sont ver­sés en son nom par la famille du mar­ié – qui est cen­sé, de sur­croît, offrir des cadeaux à sa belle-famille « tout au long de sa vie » (p. 200). Sur ce point, F.Trenkenshuh est plus pré­cis. Cor­rigeant le silence de G. Zeg­waard, il détaille les paiements de mariage effec­tués en deux occa­sions. Pour l’une, rap­portée par un autre mis­sion­naire, le verse­ment était con­sti­tué d’une hache de pierre pour chaque per­son­ne ayant par­ticipé à l’é­d­u­ca­tion de la fille (soit huit à dix indi­vidus), deux col­liers de dents de chien, un grand coquil­lage tri­ton, qua­tre arcs, un mil­li­er de lances et de flèch­es, cinq ou six dagues d’os, deux oiseaux de par­adis, ain­si que quelques capes de peau de cous­cous et autres parures. Le sec­ond paiement, dont F. Trenken­shuh avait été per­son­nelle­ment témoin en 1969, com­pre­nait 15 haches de pierre, 5 têtes de haches d’acier, une hachette neuve, deux col­liers de dents de chien, dix ban­des de plumes de casoar, cinq capes de peau de cous­cous, un grand tri­ton, six arcs, ain­si qu’un ensem­ble de flèch­es et de lances qu’il estime respec­tive­ment entre 500 et 1000 et entre 100 et 300. F.Trenkenshuh, de manière con­va­in­cante, attribue la lour­deur de ces paiements au fait que chez les Asmats, ce ne sont pas seule­ment cer­tains droits sur la per­son­ne de l’épouse que le mari achète ain­si, mais égale­ment le trans­fert de ses pro­priétés ter­ri­to­ri­ales, en par­ti­c­uli­er des zones de pêche et de récolte des palmi­er sagoutiers.

L’autre grande caté­gorie de paiements, clas­sique­ment, con­cerne les com­pen­sa­tions pour blessures et pour meurtre : le prix du sang ou wergeld. Sur ce point, nos infor­ma­tions sont plus par­cel­laires, mais vont dans le même sens. D.Eyde écrit ain­si qu’en cas de dis­pute : « On n’ef­fectue pas de paiements, à moins que le sang ait été ver­sé. De tels paiements sont con­sid­érés comme des indem­nités pour les blessures infligées, plutôt que pour la trans­gres­sion orig­inelle qui a entraîné la dis­pute. » (p. 332) On note avec intérêt que « l’im­por­tance rel­a­tive dans le vil­lage des deux indi­vidus impliqués au départ dans la dis­pute, ain­si que de leurs par­ents, entre égale­ment en con­sid­éra­tion. Un homme impor­tant peut exiger une forte indem­nité et faire en sorte de l’obtenir. » (p. 333)
L’im­por­tance de la richesse dans la société asmat se man­i­feste tout naturelle­ment dans l’ex­er­ci­ce du lead­er­ship, cette posi­tion d’in­flu­ence plus ou moins formelle. Tout leader était par déf­i­ni­tion le mem­bre le plus pagé d’un « noy­au de par­en­tèle conique », selon le terme pro­posé par D.Eyde, à savoir l’ensem­ble for­mé par les descen­dants d’un cou­ple de grands-par­ents. Ce « noy­au » regroupait donc les frères et les sœurs de la pre­mière généra­tion, et les cousins et cousines au pre­mier degré de la deux­ième (il n’est pas très clair pour moi si les rela­tions pas­sant par les hommes étaient priv­ilégiées, ou si l’on tenait compte au même titre de celles qui pas­saient par les femmes ; je n’ai pas eu le courage de me plonger dans les détails de cette ques­tion, qui n’est pas essen­tielle pour l’ob­jet de la dis­cus­sion). Or, si tous les grand-pères sont donc, de droit, les lead­ers de ces groupes coniques, d’autres fac­teurs inter­ve­naient pour que cette fonc­tion se con­cré­tise voire, qu’elle s’é­tende au-delà de ce groupe. Il fal­lait en effet ajouter à cela une dou­ble con­di­tion : « Seul le leader d’une par­en­tèle conique ayant démon­tré son courage et son habileté à la guerre et à la chas­se, qui a épousé plus d’une femme, et qui est capa­ble de dis­tribuer généreuse­ment du poi­son et du sagou peut compter sur les mem­bres de sa par­en­tèle conique pour agir en tant que groupe lorsqu’il les sol­licite. » (p. 233). Les lead­ers poten­tiels qui ne pos­sé­daient pas le pres­tige guer­ri­er, ou à qui cette assise économique fai­sait défaut, restaient donc les dirigeants d’un groupe virtuel, qui en pra­tique n’agis­sait pas en tant que tel, et dont les mem­bres étaient amenés à se gref­fer à des groupes menés par des indi­vidus plus puis­sants.
On retrou­ve donc les ingré­di­ents clas­siques de ce qu’A.Testart appelait des plouto­craties osten­ta­toires : l’in­flu­ence poli­tique, faible­ment for­mal­isée, était con­di­tion­née par la déten­tion de la richesse (elle-même sou­vent forte­ment dépen­dante du suc­cès mat­ri­mo­ni­al, les épous­es con­sti­tu­ant une ressource priv­ilégiée en tra­vail et, en l’oc­cur­rence, en ter­res). Bruce Knauft, dans sa très belle étude com­par­a­tive sur les sociétés de la région (South Coast New Guinea Cul­tures. His­to­ry, com­par­i­son, dialec­tic, 1993), affirme de sur­croît que la richesse se man­i­fes­tait dans la con­fec­tion des bijs pole, ces mâts gravés emblé­ma­tiques des Asmats. Selon lui, la fab­ri­ca­tion d’un de ces mâts sup­po­sait que le com­man­di­taire ait les moyens de nour­rir les graveurs durant tout le temps de leur office, soit deux ou trois mois. Tou­jours selon B.Knauft, l’in­au­gu­ra­tion du bijs pole don­nait lieu à une fête où étaient régalés non seule­ment les mem­bres du vil­lage, mais des invités de vil­lages voisins, si bien que le nom­bre de con­vives pou­vait attein­dre 2 000 per­son­nes ! Je n’ai pas été capa­ble d’i­den­ti­fi­er cette infor­ma­tion dans la thèse de D.Eyde, et il faudrait que je con­sulte à nou­veau l’ou­vrage de B.Knauft pour en trou­ver la source. Tou­jours est-il que s’il est avérée, elle per­met de pren­dre la mesure des capac­ités économiques néces­saires pour jouer un tel rôle, et de com­pren­dre qu’elles n’é­taient pas à la dis­po­si­tion du pre­mier venu.

Le sagou et le stockage

Si l’ex­is­tence de la richesse dans la société asmat ne fait donc aucun doute, l’ab­sence de pra­tiques de stock­age ali­men­taire est en revanche plus dif­fi­cile à établir. La prin­ci­pale ressource de nour­ri­t­ure est le palmi­er sagouti­er (Metrox­y­lon sagu). Les troncs de cette plante atteignent une hau­teur de 10 à 17 mètres, pour un diamètre de 50 à 80 cen­timètres. Chaque tronc four­nit entre 125 et 175 kg de farine (ces chiffres sont pure­ment indi­cat­ifs, étant sus­cep­ti­bles de vari­er con­sid­érable­ment selon les zones et les var­iétés de plantes). Le sagou met une quin­zaine d’an­nées à par­venir à matu­rité, et doit être abat­tu dans un laps de temps assez court, durant lequel sa pro­duc­tion de farine est max­i­male.
En ce qui con­cerne les ren­de­ments, on trou­ve selon les sources des éval­u­a­tions pass­able­ment diver­gentes. D.Eyde estime qu’une par­celle d’un hectare four­nit en moyenne chaque année une soix­an­taine d’ar­bres exploita­bles, pro­duisant un peu plus de 9 tonnes de farine brute, soit une grosse ving­taine de mil­lions de calo­ries – de quoi nour­rir quo­ti­di­en­nement 20 à 25 adultes (ce cal­cul met de côté le fait que la farine de sagou est loin de fournir la ration de pro­téines et de vit­a­mines néces­saires, et qu’une pop­u­la­tion ne saurait donc sur­vivre sur la base de ce seul ali­ment). Roscoe (1982), citant Rud­dle (1978) donne pour sa part des chiffres six à huit fois inférieurs ! En l’é­tat actuel de mes lec­tures, je n’ai aucun moyen de savoir qui est le plus près de la vérité, la lit­téra­ture sur le sujet sem­blant très restreinte.
La récolte et le traite­ment de la farine de sagou

Les sources diver­gent sur un autre point impor­tant ; l’ensem­ble des témoins – en par­ti­c­uli­er G. Zeg­waard, chronologique­ment le pre­mier d’en­tre eux – assurent en effet que les Asmats se bor­nent à récolter le sagouti­er qui pousse à l’é­tat sauvage, sans pra­ti­quer aucune forme de cul­ture (ni pour cette plante, ni pour d’autres), D.Eyde assure pour sa part que s’ils ne plantent pas les palmiers dans la forêt – tout au plus déga­gent-ils les herbes autour d’un arbre par­ti­c­ulière­ment imposant –, ils le font dans l’en­ceinte du vil­lage. De même cul­tivent-ils quelques « jardins rudi­men­taires » où la plu­part des végé­taux appa­rais­sent cepen­dant avoir été intro­duits par les Européens (p.23). Quelle que soit la fia­bil­ité de cette infor­ma­tion, il sem­ble que les con­séquences en soient nég­lige­ables, l’essen­tiel de la nour­ri­t­ure (et de très loin) provenant des palmiers sauvages. Roscoe (1982), dans un bel arti­cle de syn­thèse, sig­nale que cette incer­ti­tude con­cerne beau­coup de tribus de la région, qui procé­daient à une cul­ture occa­sion­nelle de cette plante, qui demandait très peu de pré­pa­ra­tion et de soins. Cet auteur ajoute toute­fois que la ques­tion ne pos­sède qu’un enjeu relatif ; dans l’ensem­ble de la Nou­velle-Guinée, « ce qui est par­ti­c­ulière­ment frap­pant dans ces dif­férences de com­plex­ité cul­turelle, c’est l’ab­sence appar­ente de toute cor­réla­tion sig­ni­fica­tive avec le degré de dépen­dance vis-à-vis de l’a­gri­cul­ture. » (p. 157). Roscoe sig­nale ain­si que les Asmats, avec leur ali­men­ta­tion exclu­sive­ment (ou presque exclu­sive­ment) sauvage, pos­sè­dent des struc­tures sociales net­te­ment plus dif­féren­ciées que cer­taines tribus pra­ti­quant, au moins à un cer­tain degré, l’a­gri­cul­ture.

J’en arrive à la dif­fi­cile ques­tion des stocks. Il est clair qu’à la dif­férence du palmi­er moriche, exploité par les Warau de l’Orénoque, la pro­duc­tion du sagouti­er néo-guinéen n’est pas saison­nière. Les Asmats n’ont donc a pri­ori aucune rai­son de se livr­er au stock­age ali­men­taire. Pour­tant, on lit que la farine, une fois pré­parée, se con­serve plusieurs semaines (Eyde, p. 38) voire plusieurs mois (Rud­dle, p. 27 – la remar­que est toute­fois faite à titre général, et ne con­cerne pas par­ti­c­ulière­ment les Asmats).
Plusieurs pas­sages lais­sent penser que pour des raisons pure­ment sociales, la récolte de sagou ne suit pas un rythme réguli­er au cours de l’an­née. Les cycles céré­moniels, en par­ti­c­uli­er, qui peu­vent dur­er plusieurs semaines ou plusieurs moins, don­nent lieu à des dis­tri­b­u­tions régulières de nour­ri­t­ure dans la mai­son des hommes et, lors de leur con­clu­sion, à une « dis­tri­b­u­tion mas­sive » (Eyde, p. 337). En amont de ces dis­tri­b­u­tions, ont lieu des récoltes col­lec­tives. Des lead­ers invi­tent l’ensem­ble du groupe de la mai­son des hommes à se ren­dre dans leurs zones de palmiers afin d’y abat­tre des arbres.
On pour­rait donc être ten­té de penser que des réserves, par­fois impor­tantes, se con­sti­tu­aient et se con­som­maient au cours de ces cycles céré­moniels. Cepen­dant, je ne crois pas qu’il en était ain­si et qu’on puisse se hasarder à affirmer que l’é­conomie asmat repo­sait sur un large stock­age ali­men­taire, pour une rai­son sim­ple : aucun témoin n’a fait état d’une telle pra­tique, ni des dis­posi­tifs matériels qui l’au­raient per­mise. Cette preuve par la néga­tive peut sem­bler frag­ile, mais je la pense au con­traire rel­a­tive­ment robuste. Le stock­age, s’il est un élé­ment déter­mi­nant de l’é­conomie, rythme celle-ci de manière mar­quante. Il exige de plus des moyens matériels spé­ci­fiques. Dans ces con­di­tions, je ne vois aucune rai­son pour laque­lle pas un seul ethno­graphe n’au­rait men­tion­né son exis­tence. Il faut donc con­clure que selon toute vraisem­blance, la société asmat ne pra­ti­quait le stock­age ali­men­taire que sur échelle mar­ginale.

Le lieu du problème… et une solution possible

Dans ces con­di­tions, il est clair que les Asmats – qui exem­pli­fient la caté­gorie de « séden­tar­ité pour raisons écologiques » – con­stituent une excep­tion à la loi for­mulée par A.Testart, selon laque­lle le développe­ment de la richesse accom­pa­gne celui du stock­age ali­men­taire. On ne peut, d’ailleurs, que regret­ter le fait qu’A.Testart n’ait pas traité ce prob­lème dont il avait pour­tant lui-même iden­ti­fié les ter­mes.
Tou­jours est-il qu’une pre­mière réponse serait de con­sid­ér­er les Asmats comme une excep­tion sans sig­ni­fi­ca­tion par­ti­c­ulière. Après tout, les phénomènes soci­aux ne sont pas oblig­és d’obéir à des lois aus­si strictes que celles de la physique, et il paraît pos­si­ble d’ad­met­tre que les plus assurées des régu­lar­ités sociales ne fonc­tion­nent pas à 100%. Il faudrait ain­si traiter les Asmats comme une sin­gu­lar­ité, voire renon­cer à expli­quer celle-ci faute d’élé­ments suff­isam­ment pré­cis. Si une telle posi­tion n’est pas absurde par principe, on ne saurait néan­moins renon­cer à toute pos­si­bil­ité d’ex­pli­ca­tion avant d’avoir fait quelques ten­ta­tives. Or, dans le cas présent, je ne crois pas que celles-ci soient sans espoir.
Un col­lier de dents de chien,
de ceux qui fig­u­raient dans le prix de la fiancée

Une posi­tion encore plus rad­i­cale serait de déclar­er nulle et non avenue la cor­réla­tion entre stock­age ali­men­taire et développe­ment des iné­gal­ités ; mais le remède serait alors pire que le mal. Cette cor­réla­tion est éprou­vée dans des cen­taines, si ce n’est des mil­liers de cas. Elle est opéra­toire, et ne con­naît guère d’ex­cep­tions – les Asmats en sont pré­cisé­ment une des seules. Nier la règle générale au nom de ces excep­tions n’abouti­rait donc pas, tout au con­traire, à une meilleure com­préhen­sion des phénomènes soci­aux.

Le prob­lème con­siste donc à affin­er la rela­tion entre richesse et stock­age ali­men­taire d’une manière com­pat­i­ble avec l’ex­cep­tion asmat. Il me sem­ble que la chose est d’au­tant plus néces­saire qu’Alain Tes­tart n’avait nulle part dans son œuvre réelle­ment explic­ité la causal­ité cen­sée opér­er entre les deux phénomènes. À ma con­nais­sance, il n’a jamais dit pour quelles raisons le stock­age ali­men­taire avait pour effet d’en­gen­dr­er le pas­sage de presta­tions mat­ri­mo­ni­ales ou de com­pen­sa­tions pour dom­mages cor­porels en nature vers des verse­ments en biens. Con­fron­té à mon tour à ce prob­lème dans ma Con­ver­sa­tion…, j’émet­tais l’hy­pothèse que l’ex­pli­ca­tion tenait au fait qu’avec le stock­age ali­men­taire, une grande quan­tité de tra­vail humain se met­tait, sur une échelle rel­a­tive­ment large et régulière, à s’in­car­n­er dans cer­tains biens. Ain­si, une longue durée de presta­tions en tra­vail pou­vait-elle, pour la pre­mière fois, être tenue pour équiv­a­lente à un cer­tain nom­bre de ces biens.
Or, si le stock­age ali­men­taire répond à cette déf­i­ni­tion, il n’est pas néces­saire­ment le seul dans ce cas. Si mon hypothèse est juste, même en l’ab­sence de stock­age ali­men­taire, toute société qui pro­duirait de manière impor­tante cer­tains biens néces­si­tant de nom­breuses heures de tra­vail serait sus­cep­ti­ble, pour les mêmes raisons, de bas­culer vers les paiements et donc, vers la richesse et les iné­gal­ités. Or, je crois qu’on peut défendre l’idée que tel était le cas de la société asmat, où l’un des biens essen­tiels était le canoë. Celui-ci était de taille très vari­able : celui des enfants mesurait deux mètres ; le canoë d’usage courant, pour la pêche et la récolte du sagou dans les marais, entre 7 et 14 mètres. Quant aux vais­seaux de guerre, ils pou­vaient attein­dre 20 mètres. D.Eyde ne donne pas de détails très pré­cis sur le temps passé à la fab­ri­ca­tion (réal­isée sem­ble-t-il, à son époque, au moins par­tielle­ment à l’aide de haches de métal). Toute­fois, il indique que la réal­i­sa­tion d’un grand canoë pou­vait exiger deux mois de tra­vail, voire davan­tage (p. 45).
On pour­rait avancer que l’ab­sence du canoë, par­mi les biens qui for­ment le prix de la fiancée cités plus haut, con­stitue une objec­tion majeure à ce raison­nement. Ce n’est pas le cas. D’abord, parce que rien n’oblige la com­po­si­tion actuelle du prix de la fiancée à être la même que celle qui exis­tait lorsqu’il fut insti­tué. Ensuite, et surtout, parce que le canoë fait, sem­ble-t-il, en réal­ité par­tie du prix de la fiancée. C’est en tout cas ce que l’on peut déduire de l’in­for­ma­tion fournie par D.Eyde, selon laque­lle « Un homme fab­rique d’or­di­naire un canoë pour lui-même ou pour les frères ou le père de sa fiancée, ou de sa femme. Il s’ag­it d’un des prin­ci­paux devoirs d’un homme envers les frères et le père de sa femme, et un homme doit fournir un canoë aux frères ou au père de sa fiancée avant le mariage. » (p. 43).
L’hy­pothèse selon laque­lle c’est la pro­duc­tion de biens représen­tant une grande quan­tité de tra­vail indi­vidu­el, et non en soi le stock­age ali­men­taire, est donc un élar­gisse­ment de la loi for­mulée par A.Testart. Cet élar­gisse­ment per­met de ren­dre compte du cas par­ti­c­uli­er de la « séden­tar­ité pour raisons écologiques ». Mais il per­met aus­si d’é­clair­er, me sem­ble-t-il, celui de sociétés en tran­si­tion comme celle des Jivaros dont je traitais dans ce bil­let ; là, les biens à forte quan­tité de tra­vail ne provi­en­nent pas d’une évo­lu­tion sociale et tech­nique interne ; ce sont des biens apportés de l’ex­térieur – prin­ci­pale­ment, les cara­bines des Blancs.
Pour finir, quelques mots sur la robustesse de cette hypothèse. Pour la réfuter, il con­viendrait de trou­ver soit des exem­ples de peu­ples pro­duisant de tels biens sans avoir pour autant engen­dré les paiements et les iné­gal­ités de richesse ; soit des peu­ples chez qui les paiements exis­tent, et qui ne pro­duisent pas de tels types de biens. La sec­onde caté­gorie, sup­posant l’ab­sence de stock­age ali­men­taire, est prob­a­ble­ment très peu représen­tée. En ce qui con­cerne la pre­mière, je ne con­nais pas suff­isam­ment bien la Nou­velle-Guinée pour savoir si elle en fourni­rait des exem­ples ; peut-être l’Aus­tralie du Cap York, avec ses filets de pêche longs de plusieurs dizaines de mètres, en fait-elle par­tie…

8 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Je vois que tu as finale­ment réus­si à remarxis­er la théorie de Tes­tart. Toutes mes félic­i­ta­tions 😉

    1. Je n’avais pas envis­agé les choses sous cet angle, mais c’est loin d’être absurde. Mer­ci de cet éclairage inat­ten­du. Cela dit, cela reste un point rel­a­tive­ment sec­ondaire. À un autre niveau, plus fon­da­men­tal, la théorie de Tes­tart est tout-à-fait (et explicite­ment) réfrac­taire au marx­isme, et je ne crois pas qu’on puisse con­cili­er les deux (ce qui n’empêche pas d’avoir une lec­ture marx­iste des résul­tats soci­ologiques et archéologiques de Tes­tart, ce qui est tout dif­férent).

  2. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Seule­ment je me demande : Y a‑t-il de la richesse partout où l’on fab­rique des objets qui deman­dent une impor­tante quan­tité de tra­vail ?

    Pour rester sur l’ex­em­ple des canoës — je crois savoir qu’il y en a en Aus­tralie — quid de leur fab­ri­ca­tion. Est-ce le tra­vail d’un seul homme, ou de plusieurs ?

    Car dans ce cas il faudrait envis­ager, en plus du temps de con­fec­tion, l’ensem­ble des per­son­nes qui en sont pro­prié­taire une fois le tra­vail achevé. Y a‑t-il là encore une appro­pri­a­tion col­lec­tive du long tra­vail d’un seul homme ? Ou bien encore est-ce la pro­priété d’un homme seul, mais avec l’oblig­a­tion de prêter à qui lui for­mule la demande.

    En tout cas mer­ci beau­coup pour ce bil­let cap­ti­vant et très stim­u­lant.

    1. C’est pré­cisé­ment la ques­tion que je pose à la fin du bil­let. Pour les Aus­traliens, je ne crois pas que les canoës soient un bon exem­ple. Dans mon sou­venir, ils sont rel­a­tive­ment grossiers, faits à par­tir d’é­corce, et ne deman­dent pas un tra­vail con­sid­érable ; c’est pourquoi, quitte à con­sid­ér­er les Aborigènes comme un con­tre-exem­ple pos­si­ble, les filets me sem­blaient une meilleure piste. Mais claire­ment, je n’ai pas (encore ?) les moyens de répon­dre de manière pré­cise à ces ques­tions, et cela néces­sit­era de boss­er sur le sujet.

      Quant à la ques­tion du car­ac­tère plus ou moins indi­vidu­el du tra­vail et de l’ap­pro­pri­a­tion de son résul­tat, je me la suis un peu posée… sans avoir été capa­ble d’aller plus loin.

  3. À pro­pos du cas des Calusa, un papi­er récent :
    http://dx.doi.org/10.1016/j.jaa.2015.10.004

    C’est une étude de la com­po­si­tion chim­ique des os d’une quar­an­taine de squelettes calusa, qui mon­tre une ali­men­ta­tion essen­tielle­ment basée sur la faune marine, et aucun indice de con­som­ma­tion de maïs (la ques­tion “les Calusa pra­ti­quaient-ils la cul­ture du maïs ?” étant apparem­ment débattue depuis longtemps par les spé­cial­istes). Les auteurs con­clu­ent à un régime de chas­seur-col­lecteur lit­toral strict. Si on s’en tient aux don­nées de cette étude, on est amené à penser que, s’il y avait du stock­age chez les Calusa, ça devrait donc être un stock­age de pois­son, parce que les ressources végé­tales sem­blent avoir été peu impor­tantes dans leur ali­men­ta­tion…

    1. Un grand mer­ci pour cette référence. D’après ce que je sais, en Floride, le pois­son est présent tout au long de l’an­née et il n’y a pas de rai­son majeure qui aurait pu pouss­er les Calusa à le stock­er de manière sig­ni­fica­tive – c’est toute la dif­férence avec la Côte Nord-ouest, où le saumon n’abondait qu’à cer­tains moments de l’an­née. Cela aug­mente la prob­a­bil­ité que les Calusa se rap­prochent des Asmats.

    2. Oui, d’au­tant que, si j’ai bien com­pris l’ar­ti­cle, les ressources marines dans ce coin-là sont très diver­si­fiées — ils par­lent de pois­sons mais aus­si de requins, d’in­vertébrés, etc. On imag­ine mal com­ment stock­er à grande échelle des ressources aus­si hétéro­clites, en tout cas je ne crois pas qu’on ait d’ex­em­ple d’une sit­u­a­tion de ce genre.

    3. Il y a le prob­lème du com­ment, mais il y a aus­si (surtout ?) le prob­lème du pourquoi. Et la ques­tion est sans doute moins celle de la diver­sité des ressources que celle de leur per­ma­nence tout au long de l’an­née. La ressource de base des Asmats se lim­ite au palmi­er sagouti­er ; mais l’ab­sence de saison­nal­ité con­duit à la non-néces­sité du stock­age. Il sem­blerait que le mécan­isme soit le même chez les Calusa : diver­si­fiées ou non, les ressources marines abondaient en toute sai­son.

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