Une recension… et une réponse

La revue Clio a pub­lié dans son dernier numéro un dou­ble compte-ren­du, con­sacré à la fois au livre d’Alain Tes­tart, L’A­ma­zone et la cuisinière (auquel j’avais moi-même con­sacré ce bil­let) et mon Com­mu­nisme prim­i­tif. Agnès Fine, qui en est l’au­teur, se réclame man­i­feste­ment de la pen­sée struc­tural­iste de C. Lévi-Strauss et de F. Héri­ti­er ; si le bilan qu’elle tire du livre n’est pas négatif, elle émet tout de même plusieurs réserves, dont cer­taines aux­quelles j’aimerais répon­dre. Mais tout d’abord, voici le copi­er-coller le la sec­onde par­tie du compte-ren­du, qui traite spé­ci­fique­ment de mon livre :

Le livre de Christophe Dar­mangeat, écon­o­miste marx­iste, s’intéresse aux acquis de l’anthropologie sociale actuelle, en par­ti­c­uli­er aux travaux de Tes­tart, dans un but dif­férent de ce dernier. Il se pro­pose en effet de révis­er de manière cri­tique le livre fon­da­teur d’Engels paru en 1884, L’Origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État, sous-titré À pro­pos des recherch­es de L.H. Mor­gan ». Il souligne en effet que les marx­istes d’un côté, la majorité des anthro­po­logues de l’autre, pour des raisons idéologiques opposées, n’ont pas réelle­ment dis­cuté les thès­es d’Engels pour les actu­alis­er, si l’on excepte quelques ten­ta­tives rapi­des de la part d’anthropologues marx­istes (Gode­lier, Meil­las­soux, Lea­cock) dans les années 1960–1980. C’est donc ce qu’il cherche à faire cent trente ans après Engels. Son livre com­prend deux par­ties indépen­dantes. La deux­ième par­tie, sur laque­lle je ne m’étendrai pas, inti­t­ulée « Une his­toire de famille », s’attache essen­tielle­ment à présen­ter et cri­ti­quer les thès­es de Mor­gan sur la par­en­té, en par­ti­c­uli­er son évo­lu­tion­nisme et de manière plus large tout évo­lu­tion­nisme quant aux formes de par­en­té. Elle forme un ensem­ble assez homogène, isolé du corps de l’ouvrage dans la deux­ième édi­tion, sans doute pour son car­ac­tère un peu trop « tech­nique », mais surtout parce qu’il n’entrait pas directe­ment dans les préoc­cu­pa­tions cen­trales de l’auteur exposées dans la pre­mière par­tie.

Comme l’indique son sous-titre, Aux orig­ines de l’oppression des femmes, celle-ci s’attache à for­muler des hypothès­es sur l’origine de l’oppression des femmes dans les sociétés prim­i­tives, thème sur lequel, selon l’auteur, « les ten­ta­tives pour refor­muler la théorie marx­iste en fonc­tion du matériel eth­nologique et archéologique accu­mulé depuis un siè­cle font le plus cru­elle­ment défaut » (p. 22). Le texte, agréable à lire pour sa clarté, expose les points prin­ci­paux sur lesquels les recherch­es eth­nologiques per­me­t­tent de réfuter les analy­ses d’Engels sur la ques­tion. On se sou­vient que pour ce dernier, la trans­for­ma­tion des rap­ports de pro­duc­tion par le cap­i­tal­isme aurait suc­cédé à une organ­i­sa­tion économique et de par­en­té de type « com­mu­niste domes­tique », dans laque­lle hommes et femmes auraient occupé des posi­tions égal­i­taires. C’est donc la société de class­es qui aurait engen­dré l’oppression des femmes et il en con­clu­ait que seule sa sup­pres­sion serait sus­cep­ti­ble de les émanciper. Dans les pre­miers chapitres, C. Dar­mangeat cri­tique la croy­ance en un com­mu­nisme prim­i­tif, a for­tiori en un matri­ar­cat dont il rap­pelle, s’il en était besoin, qu’il n’a
jamais existé ; puis, en mobil­isant de nom­breuses lec­tures sur des sociétés prim­i­tives, il mon­tre que ces sociétés sans class­es ni État ont très sou­vent édi­fié une dom­i­na­tion mas­cu­line pronon­cée. Ce qu’a démon­tré par exem­ple de manière écla­tante la mono­gra­phie de Mau­rice Gode­lier sur les Baruya de Nou­velle Guinée pub­liée en 1982. Aucune propo­si­tion nou­velle pour les anthro­po­logues dans cette pre­mière par­tie de l’ouvrage. Mais man­i­feste­ment l’auteur s’adresse à un lec­torat marx­iste dont il sup­pose, sans doute à rai­son, qu’il ignore les acquis de l’anthropologie depuis plus d’un siè­cle et il les leur présente de manière péd­a­gogique.
Par la suite, l’auteur cherche à répon­dre à la ques­tion posée par Engels sur l’origine de l’oppression des femmes et il s’attelle, comme son illus­tre prédécesseur, à exam­in­er en marx­iste les recherch­es des anthro­po­logues pour renou­vel­er une théorie large­ment périmée. Il recherche bien sûr du côté des struc­tures économiques et la clé de l’énigme lui paraît résider dans la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Son chapitre VI, inti­t­ulé « Des lances et des bâtons », traite donc de cette thé­ma­tique en se fon­dant en par­ti­c­uli­er sur l’Essai d’Alain Tes­tart paru en 1986, l’ouvrage posthume de ce dernier, présen­té plus haut, n’étant pas encore paru au moment de la pub­li­ca­tion de son livre.
Tout en recon­nais­sant l’importance des apports de l’anthropologue, C. Dar­mangeat cri­tique l’idéalisme de Tes­tart qui fait des croy­ances (ce qu’il appelle « l’idéologie du sang » et que Tes­tart for­mule plutôt comme le refus de la con­jonc­tion des iden­tiques) le socle de la divi­sion sex­uée du tra­vail, ce qui l’amène à pos­er trois ques­tions (p. 214). Je
les cite :
« 1 — Quelles sont les raisons objec­tives – car il y en a néces­saire­ment – qui peu­vent jus­ti­fi­er l’existence d’une divi­sion du tra­vail, si élé­men­taire soit-elle, dans les sociétés prim­i­tives ?
2 — Pourquoi cette divi­sion s’est-elle effec­tuée prin­ci­pale­ment, voire unique­ment, sur le critère du sexe ?
3 — Pourquoi cette divi­sion sex­uelle du tra­vail a‑t-elle pris une forme mythi­fiée, celle d’interdits religieux dont la portée s’est éten­due bien au-delà des éventuelles néces­sités objec­tives ini­tiales ? »
Pour l’auteur, l’histoire de l’humanité a mis en évi­dence en quoi l’approfondissement con­tinu de la divi­sion du tra­vail appa­raît comme la clé de la pro­gres­sion fan­tas­tique de la pro­duc­tiv­ité. Ce qui l’amène à ne pas écarter a pri­ori l’idée que la pre­mière spé­cial­i­sa­tion ait été une « avancée déci­sive » sur le plan de la pro­duc­tion (p. 215). La divi­sion sex­uelle du tra­vail per­met une meilleure pro­duc­tiv­ité, c’est donc une néces­sité sociale qui s’est imposée. Telle est sa réponse à la pre­mière ques­tion.
Il répond à la deux­ième en soulig­nant que la pre­mière des divi­sions humaines observ­ables étant la dif­férence physique entre homme et femme, il est tout à fait logique que la divi­sion sex­uelle du tra­vail se soit faite selon ce critère.
Enfin, il répond à la troisième ques­tion en soulig­nant « qu’il n’y a rien de sur­prenant qu’une néces­sité sociale (la divi­sion du tra­vail) se soit man­i­festée en tant qu’idéologie magi­co-religieuse ».
S’agissant de sa réponse à la pre­mière ques­tion, on peut se deman­der pourquoi faire de l’augmentation de la pro­duc­tiv­ité une cause de la divi­sion sex­uée du tra­vail et non une con­séquence. Éter­nel prob­lème de la poule et de l’œuf. En out­re, on peut s’interroger sur le principe qui con­duit l’auteur à dis­tinguer les deux pre­mières ques­tions l’une de l’autre. Ne procède-t-il pas d’une représen­ta­tion anachronique des sociétés prim­i­tives ? En les liant l’une à l’autre, l’analyse de Lévi-Strauss que
j’ai évo­quée plus haut, me sem­ble une inter­pré­ta­tion plus solide et non moins matéri­al­iste que celle de l’auteur. Elle présente l’avantage de ne pas faire de dis­tinc­tion entre pro­duc­tion et repro­duc­tion, l’importance de cette dernière étant sin­gulière­ment absente des analy­ses de C. Dar­mangeat comme de celles de Tes­tart. Or, on s’en sou­vient, les inter­dits mul­ti­ples con­cer­nent surtout et par­fois seule­ment les femmes en âge de pro­créer.
Quant à la troisième ques­tion, elle est for­mulée dans les ter­mes du marx­isme clas­sique qui dis­tingue infra­struc­ture économique et super­struc­ture, les croy­ances et « la pen­sée sauvage » appar­tenant à cette dernière sous la rubrique con­testable « d’idéologie magi­co-religieuse ». Il me sem­ble que l’auteur ne se déprend pas suff­isam­ment des con­cepts de l’analyse
marx­iste des sociétés cap­i­tal­istes dans lesquelles les caté­gories de l’économique, du poli­tique, du religieux, de l’idéologique sont dis­tinctes alors qu’elles ne le sont pas dans les sociétés prim­i­tives. On perçoit cepen­dant ses hési­ta­tions dans la for­mu­la­tion suiv­ante : « On peut sug­gér­er que le rôle cen­tral joué par l’idéologie et les croy­ances dans la divi­sion sex­uelle du tra­vail n’exclut nulle­ment que cer­taines néces­sités objec­tives aient fourni le ter­reau sur lequel ces
croy­ances se sont épanouies » (p. 218).
Pour C. Dar­mangeat, l’origine de l’oppression des femmes est irré­solue aus­si bien chez Lévi- Strauss, qui ne s’interroge guère sur la ques­tion, que chez Gode­lier. Il cri­tique la posi­tion de ce dernier selon qui « la divi­sion du tra­vail chez les Baruya ne peut expli­quer la dom­i­na­tion sociale des hommes sur les femmes puisqu’elle la pré­sup­pose » (p. 231). Pour notre auteur, l’oppression des femmes réside dans la divi­sion sex­uée du tra­vail. Mais com­ment expli­quer cette dernière ? L’auteur n’a dès lors d’autres recours que la très clas­sique expli­ca­tion nat­u­ral­iste (p. 219) qui fait des con­traintes biologiques, vraisem­blable­ment liées à la grossesse et à l’allaitement », le « sub­strat phys­i­ologique » de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et de l’exclusion des femmes de la chas­se. Or elle a été réfutée à maintes repris­es par les anthro­po­logues qui se sont réelle­ment intéressés à la ques­tion, d’abord de manière magis­trale par Pao­la Tabet puis par Alain Tes­tart dont l’auteur con­naît pour­tant très bien les travaux. On n’est donc pas plus avancé finale­ment
sur la ques­tion de l’origine de l’oppression des femmes qui reste large­ment mys­térieuse.
Le chapitre suiv­ant, « Évo­lu­tions, pou­voirs et con­tre-pou­voirs », se situe sur le ter­rain plus solide et bien doc­u­men­té des analy­ses, nom­breuses en anthro­polo­gie dans les quar­ante dernières années, sur les effets des fac­teurs économiques (rôle de l’intensification agri­cole) et du sys­tème de par­en­té (fil­i­a­tion patril­inéaire et fil­i­a­tion matril­inéaire) sur
l’oppression des femmes, sur la répar­ti­tion des pou­voirs mas­culins et féminins, poli­tiques et économiques, dans les dif­férentes sociétés. Le lecteur y trou­vera son miel.
La con­clu­sion générale résume les analy­ses précé­dentes pour aboutir à un con­stat impor­tant. L’auteur insiste sur les car­ac­téris­tiques du cap­i­tal­isme, un sys­tème économique dans lequel « non seule­ment les pro­duits du tra­vail mais la force de tra­vail elle-même pren­nent la forme de marchan­dis­es ; c’est-à-dire qu’ils n’existent qu’au tra­vers de l’échange con­tre un équiv­a­lent unique, la mon­naie. Celle-ci, comme l’a mon­tré Marx, représente le tra­vail humain, mais un tra­vail humain abstrait, c’est-à-dire indif­féren­cié. Cela sig­ni­fie que l’identité et les car­ac­téris­tiques des pro­duc­teurs sont en quelque sorte en per­ma­nence dis­sous, fon­dus dans un gigan­tesque creuset » (p. 309). Dans un tel sys­tème, rien ne dis­tingue un tra­vail d’homme et un tra­vail de femme (sinon le prix inférieur qui est don­né à la sec­onde). Le cap­i­tal­isme créerait donc les con­di­tions de la dis­pari­tion de la divi­sion sex­uée du tra­vail. Selon l’auteur, « c’est unique­ment la révo­lu­tion sociale de l’avenir qui pour­ra don­ner corps à ce qui n’est aujourd’hui qu’une poten­tial­ité his­torique » (p. 313) et qui pour­ra réalis­er l’égalité totale des hommes et des femmes avec la dis­pari­tion de la divi­sion sex­uée du tra­vail. Lais­sons à l’auteur sa foi dans l’avenir et con­tentons-nous de con­stater avec lui qu’effectivement les con­di­tions his­toriques pour une mise en cause de la divi­sion sex­uée du tra­vail sont réu­nies. Ce que démon­trent les luttes pour revendi­quer « À tra­vail égal, salaire égal » et l’ouverture aux femmes de tous les métiers.
Sa con­clu­sion paraît logique avec ses analy­ses précé­dentes, mais affaib­lie par le fait que la ques­tion de la repro­duc­tion n’est qua­si­ment jamais abor­dée. Or elle est indis­so­cia­ble de celle de la pro­duc­tion. L’auteur sous-estime man­i­feste­ment son impor­tance dans l’organisation sociale et, par exem­ple, il ne dit rien du poids déter­mi­nant des change­ments apportés par les tech­niques de lim­i­ta­tion des nais­sances dans les rap­ports entre les sex­es de nos sociétés. On en voit pour­tant les effets dans la frag­ili­sa­tion du mariage qui, dans notre sys­tème économique ayant aboli l’interdépendance des sex­es, n’est plus une con­di­tion sine qua non de survie des indi­vidus. Le céli­bat et le divorce aug­mentent, l’hétérosexualité oblig­a­toire dimin­ue, en même temps que la divi­sion sex­uée du tra­vail s’estompe sous l’effet du cap­i­tal­isme indus­triel, de l’urbanisation et des luttes fémin­istes. Les qua­tre piliers des sociétés décrits par Françoise Héri­ti­er (inter­dit de l’inceste, divi­sion sex­uée du tra­vail, mariage ou union sta­ble, dom­i­na­tion mas­cu­line) me parais­sent étroite­ment inter­dépen­dants, on les voit d’ailleurs tous ébran­lés dans les sociétés cap­i­tal­istes avancées. Dès lors, il con­vient, me sem­ble-t-il, de ne pas les isol­er les uns des autres dans l’analyse. Avec les lim­ites des con­nais­sances de son époque sur la par­en­té, Engels avait eu la juste intu­ition de reli­er l’oppression des femmes non seule­ment aux sys­tèmes de pro­duc­tion mais aus­si à l’organisation famil­iale. Or, pas plus qu’Alain Tes­tart, C. Dar­mangeat ne le fait, comme le mon­tre la deux­ième par­tie de son livre, totale­ment indépen­dante
de la pre­mière. Il reste que la lec­ture de ce livre est agréable et stim­u­lante, en rai­son de la clarté avec laque­lle l’auteur expose les acquis de l’anthropologie, de la rigueur de son argu­men­ta­tion et de son hon­nêteté intel­lectuelle.

Quelques commentaires

Je tiens d’abord à remerci­er Agnès Fine (que je ne con­nais pas per­son­nelle­ment) pour sa recen­sion scrupuleuse et rel­a­tive­ment bien­veil­lante, mal­gré les diver­gences et, par­fois, les incom­préhen­sions qui nous sépar­ent. Je ne reviendrai ici que sur cer­tains points de cette cri­tique, d’autres ayant été abor­dés à de nom­breuses repris­es dans dif­férents échanges ou bil­lets de ce blog.
Pour com­mencer, il me sem­ble que l’idée attribuée à Engels d’un cap­i­tal­isme qui aurait directe­ment suc­cédé au com­mu­nisme prim­i­tif relève du lap­sus. De même, le fait que je réfuterais moi-même l’ex­is­tence du com­mu­nisme prim­i­tif au même titre que celle du matri­ar­cat procède d’un malen­ten­du. Tout indique en effet que quelle que soit leur diver­sité, les pre­mières organ­i­sa­tions sociales, qui ont car­ac­térisé l’hu­man­ité durant des dizaines de mil­liers d’an­nées, pos­sé­daient toutes la car­ac­téris­tique de laiss­er peu de place aux dif­féren­ci­a­tions socio-économiques et d’être fondées sur une forme ou une autre d’ac­cès libre aux moyens de pro­duc­tion, con­sid­érés comme un bien col­lec­tif. Que ces organ­i­sa­tions, con­traire­ment à ce que croy­ait Engels, ne soient pas néces­saire­ment allé de pair avec l’é­gal­ité entre hommes et femmes — et, très vraisem­blable­ment, qu’elles aient le plus sou­vent secrété des formes plus ou moins organ­isées de dom­i­na­tion mas­cu­line, c’est tout à fait vrai ; mais cela n’en­lève rien à leur com­mu­nisme économique.
J’en arrive au chapitre sur lequel Agnès Fine con­cen­tre le feu de sa cri­tique : celui qui touche aux orig­ines de la divi­sion sex­uelle du tra­vail. Il y a quelque chose de para­dox­al à se voir attaqué pré­cisé­ment sur le point où l’on explique qu’il n’ex­iste aucune réponse sat­is­faisante (en tout cas, aucune réponse assurée par autre chose qu’un raison­nement spécu­latif) ; mais il s’ag­it d’un fait récur­rent (notam­ment sur ce blog) et sans doute d’au­tant plus légitime que j’ai moi-même sous-titré mon bouquin Aux orig­ines de l’op­pres­sion des femmes
Cepen­dant, par­ler de mon idée du rap­port entre l’aug­men­ta­tion de la pro­duc­tiv­ité et la divi­sion sex­uelle du tra­vail comme celui de la poule et de l’œuf c’est, me sem­ble-t-il, pass­er à côté du raison­nement que je pro­pose. Je n’ai jamais eu la naïveté de croire que des groupes humains avaient insti­tué la divi­sion du tra­vail dans l’in­ten­tion con­sciente d’aug­menter leur pro­duc­tiv­ité. Je dis sim­ple­ment (mais cela me sem­ble déjà un pas en avant) que quelle que soit l’époque à laque­lle cette divi­sion s’est insti­tuée, et quels que soient les mécan­ismes qui ont présidé à cette insti­tu­tion, celle-ci représen­tait un avan­tage pro­duc­tif, et que là réside sans doute la clé de son suc­cès. On peut ensuite, sur cette base, échafaud­er dif­férents scé­nar­ios : celui d’une divi­sion sex­uelle du tra­vail très anci­enne, apparue par des muta­tions géné­tiques et s’in­té­grant dans le pat­ri­moine com­porte­men­tal de toute la lignée des homo ultérieurs. On peut au con­traire penser que la divi­sion sex­uelle s’est imposée beau­coup plus tard, comme une inno­va­tion pure­ment cul­turelle (par exem­ple au paléolithique supérieur). Les groupes humains qui l’au­raient instau­ré auraient alors peu à peu élim­iné les autres, par affron­te­ments directs ou, plus paci­fique­ment, en résis­tant mieux aux péri­odes de pénurie. Mon intu­ition (que rien de solide ne per­met d’é­tay­er) est que la vérité se situe sans doute quelque part entre les deux, tout comme il en va vraisem­blable­ment de la pro­hi­bi­tion de l’inces­te.
J’en viens à la cri­tique, qui s’adresse tout autant à A.Testart qu’à moi-même, selon laque­lle, dans la nais­sance de la divi­sion sex­uelle du tra­vail, nous auri­ons nég­ligé la dimen­sion essen­tielle de la repro­duc­tion. Agnès Fine nous ren­voie à Claude Lévi-Strauss, dont la thèse « sem­ble une inter­pré­ta­tion plus solide et non moins matéri­al­iste ». J’avoue bien hum­ble­ment ne pas voir étudié l’ar­ti­cle de C. Lévi-Strauss dont il est ques­tion, et je me trou­ve actuelle­ment trop loin de Paris pour pou­voir le con­sul­ter. Aus­si dois-je, pour le moment, me fier à ce qu’en écrit A.Fine elle-même :
Pour lui, la divi­sion sex­uée du tra­vail revient à inter­dire à cha­cun des sex­es de se suf­fire à lui-même et organ­ise leur inter­dépen­dance. En ren­dant un sexe dépen­dant de l’autre pour sa pro­pre survie, il rend le mariage oblig­a­toire, ce qui per­met d’assurer la con­ti­nu­ité de la société.
Or, il me sem­ble qu’il y a là bien davan­tage une péti­tion de principe qu’une démon­stra­tion. Que la divi­sion sex­uelle du tra­vail crée l’in­ter­dépen­dance des sex­es, c’est incon­testable. Que, ce faisant, elle rende le mariage oblig­a­toire, c’est déjà plus dou­teux : sans même par­ler de notre pro­pre société, il existe cer­tains cas de sociétés prim­i­tives (en par­ti­c­uli­er, les sociétés matrilo­cales avec maris dits vis­i­teurs) où le mariage appa­raît comme un lien assez sec­ondaire, l’in­ter­dépen­dance économique des sex­es inter­venant bien davan­tage entre frères et sœurs. Et dans un cas au moins, celui des Na, le mariage n’ex­iste tout sim­ple­ment pas, ce qui n’empêche nulle­ment la société de per­dur­er. Enfin, faut-il rap­pel­er que la divi­sion sex­uelle du tra­vail est le pro­pre des sociétés humaines, et que nos cousins pri­mates l’ig­norent ? Je ne dis­cuterai pas pour savoir s’il est légitime de par­ler ou non de cul­ture à pro­pos de cer­tains groupes de pri­mates. Le point cru­cial pour mon argu­ment est que ces groupes de pri­mates per­durent, pour cer­tains depuis des cen­taines de mil­lé­naires, sans con­naître ni divi­sion sex­uelle du tra­vail, ni mariage (en tout cas, pas dans le sens que lui ont don­né les sociétés humaines). Il faut donc en déduire que la divi­sion sex­uelle du tra­vail, pour les groupes de pri­mates, est une pos­si­bil­ité, nulle­ment une néces­sité.
Olympe de Gouges qui, par­mi bien d’autres, mili­ta pour l’é­gal­ité
des sex­es bien avant que la pilule ne fût inven­tée… 

Cette ques­tion de la repro­duc­tion revient d’ailleurs en miroir à pro­pos de l’époque mod­erne. Là aus­si, ma cri­tique me reproche d’avoir nég­ligé l’im­pact des inno­va­tions con­tra­cep­tives et abortives dans l’es­sor de l’aspi­ra­tion à l’é­gal­ité des sex­es. Il est vrai que je n’abor­de pas ce thème dans mon livre — celui-ci est déjà bien trop épais, et je ne peux pas par­ler de tout. Je ne sais pas jusqu’à quel point ces inno­va­tions tech­niques ont effec­tive­ment pesé — la pru­dence me dicte de con­sid­ér­er que si, d’un côté, elles ont représen­té un fac­teur évi­dent d’é­man­ci­pa­tion pour les femmes, de l’autre, leur usage reste com­bat­tu avec vigueur par les ten­ants du con­ser­vatisme, au pre­mier rang desquels, comme tou­jours, les religieux. Mais là encore, le point essen­tiel est ailleurs : même si tout est lié, et même si tout réag­it sur tout, l’im­pul­sion pre­mière se trou­ve incon­testable­ment du côté de l’évo­lu­tion des rap­ports économiques, et d’eux seuls. A l’ap­pui de cette idée, je ne vois qu’un seul argu­ment, mais il me sem­ble décisif : c’est que l’idée de l’é­gal­ité des sex­es dans son sens mod­erne, ain­si que les luttes pour y accéder, sont antérieures de plusieurs décen­nies, si ce n’est de plusieurs siè­cles, aux pro­grès de la sci­ence et de la tech­nique en matière de pro­créa­tion. Ceux-ci ont donc, tout au plus, pu accélér­er une évo­lu­tion qui a pris nais­sance en-dehors d’eux, et à laque­lle ils sont au départ tout à fait étrangers.

Sur ce point, comme sur bien d’autres, il me sem­ble donc, à la dif­férence d’A.Fine, que le marx­isme, même s’il ne pré­tend pas don­ner une réponse sat­is­faisante à toutes nos ques­tions, con­stitue une clé de com­préhen­sion des réal­ités et des évo­lu­tions sociales bien plus effi­ciente que le struc­tural­isme. En tout cas, il indique dans quelle direc­tion il con­vient de chercher les répons­es qui nous font encore défaut.

4 commentaires

  1. Mais il reste une cri­tique non répon­due, celle de la ten­dance “nat­u­ral­iste” au sujet de l’o­rig­ine de l’op­pres­sion (qui bien sur, comme vous dites, n’est qu’une hypothèse, la cita­tion d’Agnes Fine : “Pour notre auteur, l’oppression des femmes réside dans la divi­sion sex­uée du tra­vail. Mais com­ment expli­quer cette dernière ? L’auteur n’a dès lors d’autres recours que la très clas­sique expli­ca­tion nat­u­ral­iste (p. 219) qui fait des « con­traintes biologiques, vraisem­blable­ment liées à la grossesse et à l’allaitement », le « sub­strat phys­i­ologique » de la divi­sion sex­uelle du tra­vail et de l’exclusion des femmes de la chas­se. Or elle a été réfutée à maintes repris­es par les anthro­po­logues qui se sont réelle­ment intéressés à la ques­tion, d’abord de manière magis­trale par Pao­la Tabet puis par Alain Tes­tart dont l’auteur con­naît pour­tant très bien les travaux. On n’est donc pas plus avancé finale­ment sur la ques­tion de l’origine de l’oppression des femmes qui reste large­ment mys­térieuse.” Est-ce qu’il n’y aurait pas une expli­ca­tion plus “matéri­al­iste” de la divi­sion sex­uelle du tra­vail ?

    1. Je ne suis pas bien sûr de com­pren­dre la ques­tion. Plus « matéri­al­iste »… que quoi ? Mon raison­nement (avec toute la pru­dence que ce sujet appelle) est que certes, l’ex­pli­ca­tion nat­u­ral­iste, à elle seule, n’ex­plique pas tout, mais que les expli­ca­tions pure­ment idéologiques sont encore moins sat­is­faisantes. Et qu’il faut donc bien admet­tre qu’il existe une com­posante biologique à la divi­sion sex­uée du tra­vail. Je suis le pre­mier à recon­naître l’in­suff­i­sance d’une telle affir­ma­tion, mais la ques­tion est : qui dit mieux ?

      Peut-être y aurait-il des choses à appren­dre du côté de l’étholo­gie. C’est en tout cas ce que pense Christophe Lemardelé, dont on m’a récem­ment indiqué un bil­let de blog sur cette ques­tion. Il y con­seille deux lec­tures apparem­ment éclairantes. Je vais tâch­er d’y jeter un oeil atten­tif dès que pos­si­ble, mais là en ce moment, je suis plutôt sur d’autres thèmes…

    2. Plus matéri­al­iste que nat­u­ral­iste, et bien sur en dehors de la cul­ture. Je vous soumets pour com­men­taire le tra­vail de Chan­tal Kirsch, anthro­po­logue : https://www.erudit.org/fr/revues/as/1977-v1-n3-as483/000862ar/
      qui se veut une approche matéri­al­iste his­torique de l’o­rig­ine de l’op­pres­sion des femmes. Elle dira que la mat­u­ra­tion de plus en plus lente de la progéni­ture humaine com­binée à l’ap­pren­tis­sage spé­cial­isé et long de la chas­se au gros gibier a pro­duit de nou­veaux rap­ports soci­aux iné­gal­i­taires.

    3. Mer­ci pour ce texte, que je ne con­nais­sais pas, et c’é­tait une lacune. Son grand mérite est son hon­nêteté intel­lectuelle : il ne tord pas le bras aux faits, il sig­nale ce qui est con­nu, ce qui peut être pré­sumé et ce qui n’est que pure hypothèse.

      Je ne l’ai lu qu’en diag­o­nale, mais je reste cepen­dant scep­tique. D’abord, parce que le raison­nement est presque entière­ment con­sti­tué de spécu­la­tions (certes non déraisonnables, mais des spécu­la­tions tout de même). Ensuite, parce que, sauf erreur (mais j’ai peut-être lu trop vite), le proces­sus (sup­posé) de la divi­sion sex­uelle du tra­vail est bien plus décrit que véri­ta­ble­ment expliqué – elle ne dit pas, me sem­ble-t-il, en quoi il était néces­saire, et l’a emporté sur d’autres formes d’or­gan­i­sa­tion sociale. Enfin (et surtout ?) l’idée d’un prob­lème de la sécuri­sa­tion d’ap­pro­vi­sion­nement en main d’oeu­vre pour la chas­se col­lec­tive mas­cu­line me paraît totale­ment sor­ti du cha­peau et plaqué sur les don­nées eth­nologiques qui ne révè­lent rien de tel — à ce qu’il me sem­ble, la chas­se est rarement col­lec­tive, et quand elle l’est, elle est rarement pure­ment mas­cu­line.

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