Maxime Rodinson, Claude Lévi-Strauss et l’évolution sociale

Il y a quelques mois de cela, j’ai pub­lié dans La Pen­sée un texte qui esquis­sait un rap­proche­ment entre évo­lu­tion sociale et évo­lu­tion biologique. J’y rel­e­vais notam­ment le par­al­lélisme entre deux visions qui, au nom du rejet ici de l’ethnocentrisme, là de l’anthropocentrisme, aboutis­saient au bout du compte à rejeter l’idée de ten­dances évo­lu­tives glob­ales, en par­ti­c­uli­er celle qui aboutit à l’émergence de struc­tures (sociales ou biologiques) de plus en plus aptes à sur­vivre aux vari­a­tions de l’environnement. En ce qui con­cerne l’évolution sociale, je pre­nais comme cible prin­ci­pale le texte inti­t­ulé Race et his­toire, de Claude Lévi-Strauss, qui pos­sède deux grandes qual­ités : la pre­mière est d’être remar­quable­ment clair, écrit dans une langue très acces­si­ble et sans aucun vocab­u­laire tech­nique inutile. La sec­onde est que tout l’argument part d’un point de vue human­iste et antiraciste – mais l’enfer rel­a­tiviste peut être pavé de bonnes inten­tions.

J’ai récem­ment décou­vert que ce texte (et, plus générale­ment, les posi­tions rel­a­tivistes) avait égale­ment fait l’objet, à sa pub­li­ca­tion, d’une dis­cus­sion fournie de la part de l’orientaliste marx­iste Maxime Rodin­son, sous la forme de deux arti­cles pub­liés dans la revue La nou­velle cri­tique. J’ai eu le plaisir de retrou­ver sous sa plume cer­tains des argu­ments que j’avais avancés (et qui n’avaient aucune pré­ten­tion à l’originalité)… avec sou­vent de remar­quables for­mu­la­tions, dont j’avoue être quelque peu jaloux. Pour faire bonne mesure, ajou­tons que ce débat fait écho aux thèmes soulevés plus récem­ment par D. Grae­ber et D. Wen­grow, et aux­quels j’ai déjà con­sacré plusieurs bil­lets sur ce blog. J’invite donc toute per­son­ne intéressée par ces thèmes à ne pas en rester aux morceaux choi­sis qui suiv­ent, à lire dans leur inté­gral­ité les deux arti­cles télécharge­ables en ligne :

Racisme et civilisation

Cet arti­cle, qui traite du racisme en général, con­sacre une par­tie aux récentes pub­li­ca­tions de l’UNESCO, dont Race et his­toire.

Il est intéres­sant de not­er que ce sont deux eth­no­logues français qui se sont chargés de dis­cuter la ques­tion du rap­port des races avec la civil­i­sa­tion et avec l’histoire. Ce sont respec­tive­ment Michel Leiris et Claude Lévi-Strauss, tous deux spé­cial­istes réputés, dont on ne peut nier l’attitude sincère­ment antiraciste et dont les pris­es de posi­tion démoc­ra­tiques ont été nom­breuses. Dans leurs brochures, ils écar­tent de façon déter­minée et doc­u­men­tée toute influ­ence biologique sur la des­tinée des peu­ples. Cepen­dant, par­tant de l’idée juste que les hommes sont (moyen­nement) égaux en pos­si­bil­ités, ils en déduisent que les civil­i­sa­tions, que les sociétés sont égales. C’est nier l’existence d’une évo­lu­tion sociale. (129)

L’agnosticisme sur le rôle des fonc­tions sociales, la déci­sion de met­tre sur le même plan (con­traire­ment à toute vraisem­blance sci­en­tifique) la struc­ture sociale, l’idéologie religieuse, l’activité tech­nique ou l’expression esthé­tique entraî­nent évidem­ment à plac­er à égal­ité toutes les sociétés, car cha­cune a dévelop­pé l’une ou l’autre de ces fonc­tions. Les Européens ont cul­tivé la tech­nique, mais les Aus­traliens prim­i­tifs ont mer­veilleuse­ment dévelop­pé les com­plex­ités, les raf­fine­ments de leur sys­tème de par­en­té. (130)

L’utilisation de la notion équiv­oque et agnos­tique de « cul­ture » au lieu de la notion struc­turale de « société », dans la ligne de l’ethnologie améri­caine, per­met à C. Lévi-Strauss d’essayer de dés­in­té­gr­er la notion de pro­grès. (131)

La société cap­i­tal­iste est supérieure à bien des égards aux sociétés pré-cap­i­tal­istes (c’est à des­sein, en évo­lu­tion­niste con­scient, que j’emploie ce pré­fixe tem­porel). Elle leur est supérieure par la net­teté des rap­ports soci­aux qu’elle établit entre les class­es, par le développe­ment sci­en­tifi­co-tech­nique que ses con­di­tions de fonc­tion­nement imposent (excep­tion faite de son stade de pour­risse­ment), par la fac­ulté que sa struc­ture donne à la lutte de class­es de pos­er (et de résoudre) la ques­tion fon­da­men­tale de l’abolition défini­tive du régime des class­es et de l’exploitation de l’homme par l’homme, du pas­sage au social­isme. C’est en cela que réside sa supéri­or­ité, supéri­or­ité écla­tante, prou­vée par les faits, par son exten­sion irré­sistible à tra­vers le monde entier. Supéri­or­ité qui n’est nulle­ment due aux qual­ités eth­niques des Européens occi­den­taux et qui ne démon­tre aucune­ment de telles qual­ités. Elle prou­ve sim­ple­ment que l’Europe occi­den­tale offrait du XII­Ie au XVI­I­Ie siè­cles les con­di­tions sociales qui per­me­t­taient le sur­gisse­ment de cette forme supérieure de société. Ceci ne per­met nulle­ment de nier l’apport incom­pa­ra­ble des autres sociétés dans des mul­ti­tudes de domaines au tré­sor com­mun de la cul­ture humaine. Ceci ne per­met nulle­ment de nier les qual­ités humaines dévelop­pées par chaque peu­ple. (131–132)

Il fal­lait donc rejeter l’agnosticisme de l’ethnographie bour­geoise, seule manière d’échapper au sub­jec­tivisme. Il fal­lait recon­naître avec le matéri­al­isme his­torique que des « traits cul­turels » sont plus impor­tants et d’autres moins impor­tants, que les rap­ports de pro­duc­tion sont infin­i­ment plus impor­tants pour déter­min­er le dynamisme d’une société que le car­ac­tère de son art ou la com­plex­ité de son sys­tème de par­en­té. Dès lors, la supéri­or­ité de la société cap­i­tal­iste (et donc, dans un sens, de la civil­i­sa­tion occi­den­tale) sur celles qui l’ont précédée et sur celles qui sont restées au stade où étaient ses prédécesseurs, est objec­tive­ment fondée. La notion de pro­grès est solide­ment établie. Et, en même temps, est sauve­g­ardée la valeur émi­nente des réal­i­sa­tions cul­turelles créées par chaque peu­ple, à quelque stade de pro­grès qu’en soit sa société. Oui, la société des paléolithiques aus­traliens, celle des néolithiques mélanésiens, celle des esclavagistes de Mem­phis ou d’Athènes, celle des féo­daux du moyen âge européen étaient et sont inférieurs à la société cap­i­tal­iste. Mais il est vrai que le sys­tème de par­en­té aus­tralien man­i­feste chez ses util­isa­teurs et ses théoriciens indigènes des dons intel­lectuels remar­quables, tout comme la savante élab­o­ra­tion du har­pon esquimau, que les arts mélanésien, égyp­tien ou grec sont, dans des sens divers, des réus­sites incom­pa­ra­bles, que le Parthénon, le por­tail de Chartres, cher égale­ment à Cail­lois et à Lévi-Strauss, n’ont peut-être pas été dépassés par l’art de la société supérieure qui a suivi. Donc il est vrai que les hommes de ces sociétés inférieures ont moyen­nement une valeur humaine égale à celle des hommes des sociétés supérieures. (134)

Au pas­sage, on notera une dis­cus­sion inci­dente sur la notion de race, où Maxime Rodin­son sou­tient une posi­tion qui tranche avec les opin­ions con­tem­po­raines :

L’utilisation par le fas­cisme de la notion de race a causé chez un cer­tain nom­bre de pro­gres­sistes une défi­ance totale vis-à-vis des études por­tant sur les car­ac­tères biologiques eth­niques de l’homme. Cette défi­ance est exagérée. Il est cer­tain que les groupes soci­aux humains cohérents, d’origine plus ou moins com­mune, sont car­ac­térisés par une cer­taine pro­por­tion de traits physiques com­muns trans­mis­si­bles par l’hérédité avec plus, ou moins de vari­a­tions suiv­ant les cas. L’étude de ces car­ac­téris­tiques physiques, his­torique­ment si faire se peut, est sus­cep­ti­ble d’avoir un cer­tain intérêt pour l’éclaircissement des prob­lèmes des migra­tions et orig­ines des pop­u­la­tions (…). Il paraît donc légitime de réu­nir les groupes humains de car­ac­tères physiques ana­logues sous le nom tra­di­tion­nel (et d’origine obscure) de race. (…) Quoi qu’il en soit, il existe assuré­ment des races humaines, biologiques, physiques, encore que mal déter­minées. Mais, en pre­mier lieu et con­traire­ment aux asser­tions racistes les plus courantes, les dif­férences biologiques qu’entraînent l’appartenance à des races dif­férentes n’ont pas pour con­séquence des dif­férences psy­chologiques. La psy­cholo­gie de l’individu est déter­minée par des con­di­tions biologiques pro­pres à l’espèce humaine en général et par des con­di­tions sociales, mais non par des fac­teurs biologiques eth­niques. Toutes les recherch­es faites sci­en­tifique­ment pour lier une car­ac­téris­tique psy­chologique déter­minée à un fac­teur biologique eth­nique ou à un groupe de ces fac­teurs ont échoué. (125–127)

Il me sem­ble toute­fois percevoir une cer­taine con­tra­dic­tion avec ce que le même auteur écrit quelques pages plus loin :

En fait, la race est une créa­tion sociale, non un don­né biologique. Si l’on a fait une grande race des noirs, c’est parce qu’ils four­nis­saient la masse des esclaves util­is­ables en Amérique, non l’inverse. C’est parce que la couleur de la peau était un critère com­mode pour les dis­tinguer qu’elle a acquis une telle impor­tance sociale. Sci­en­tifique­ment bien d’autres car­ac­tères per­me­t­traient de toutes autres clas­si­fi­ca­tions. (136)

Ethnographie et relativisme

L’article se focalise entière­ment sur la ques­tion de l’évolution sociale, fustigeant « le rel­a­tivisme cul­turel, tare majeure de l’ethnographie bour­geoise con­tem­po­raine » (46) à par­tir d’un chapitre du livre Tristes tropiques.

Si les cul­tures sont pour lui irrémé­di­a­ble­ment rel­a­tives, c’est que M. Lévi-Strauss, comme la majorité des ethno­graphes con­tem­po­rains, ne dis­pose d’aucun critère qui per­me­tte d’établir la supéri­or­ité de l’une sur l’autre. Il con­sid­ère, en effet, l’ensemble d’une civil­i­sa­tion comme un amal­game d’éléments de civil­i­sa­tion, liés peut-être par une néces­sité interne, mais entre lesquels il est impos­si­ble d’établir une hiérar­chie. (47)

À pro­pos des travaux sta­tis­tiques recher­chant des sim­i­lar­ités entre les divers­es sociétés sur la base de leurs traits cul­turels, relevés en l’occurrence chez les Amérin­di­ens du Nord :

Est-ce que Kroe­ber et Gif­ford pensent sérieuse­ment que les 19 points de ressem­blance ou de dif­férence obtenus en com­para­nt les détails d’une sorte de foot­ball (n° 1912 à 1930) comptent pour les 19/​22 des 22 points de ressem­blance ou de dif­férence étab­lis pour la pro­priété du sol (n° 656 à 2677) ? (50)

Maxime Rodin­son abor­de le prob­lème de l’explication des trans­for­ma­tions sociales, rel­e­vant notam­ment l’importance que les rel­a­tivistes prê­taient (déjà !) à la notion de « choix » :

[L’ethnographe mod­erne] invoque (…) un principe qui ressem­ble fort à la ver­tu dor­mi­tive de Molière, le principe de sélec­tiv­ité auquel fait ain­si écho Cl. Lévi-Strauss : « Je suis per­suadé… que les sociétés humaines… ne créent jamais de façon absolue, mais se bor­nent à choisir cer­taines com­bi­naisons dans un réper­toire idéal qu’il serait pos­si­ble de recon­stituer. » Chaque société a donc fait un choix. Et un choix (l’un dans l’autre) en vaut un autre. Qu’est-ce qui per­met d’affirmer, hormis notre orgueil, que la belote vaut mieux que les jeux de ficelle, que notre sys­tème de par­en­té est supérieur à celui des clans matril­inéaires, que les hommes de chez nous sont plus beaux en ne s’épilant pas les sour­cils ? Il est vrai que la mitrailleuse est sans con­teste bien plus effi­cace que le boomerang, mais on répond que le boomerang est un instru­ment très remar­quable (ce qui est vrai), que son inven­tion a exigé la man­i­fes­ta­tion d’un cer­tain génie (c’est encore vrai) et qu’il n’y a pas à se glo­ri­fi­er d’inventions meur­trières (nous seri­ons mal venus à le con­tester, mais ces inven­tions sont liées étroite­ment à d’autres dont on peut cer­taine­ment se glo­ri­fi­er). (51)

Et [Lévi-Strauss] finit sur un morceau qui me paraît, je l’avoue, assez énig­ma­tique par endroits, mais dont le thème cen­tral, découlant logique­ment de l’exposé qui précède, est que tout est pos­si­ble. Si « depuis des mil­lé­naires, l’homme n’est par­venu qu’à se répéter », il en résulte que « rien n’est joué ; nous pou­vons tout repren­dre ; ce qui fut fait et man­qué peut être refait ». Cela peut ressem­bler à des paroles d’espoir. Il n’en est mal­heureuse­ment rien. En effet, si chaque société fait son choix par­mi l’infinité des élé­ments cul­turels pos­si­bles et si ce choix n’est imposé par aucune loi, s’il s’agit là de cal­cul des prob­a­bil­ités comme à la roulette (c’est ce qu’a avancé ailleurs C. Lévi-Strauss), le choix de demain sera sans doute, en effet, inat­ten­du, éton­nant, peut-être dés­espérant et peut-être savoureux. (52)

Un pas­sage par­ti­c­ulière­ment bien ajusté :

L’égalité des cul­tures entre elles implique logique­ment le refus de l’évolution. Dès lors, à notre société basée sur la tech­nique, qui sait ce qui suc­cédera ? Peut-être une société qui, de nou­veau, attachera une prix par­ti­c­uli­er à la reli­gion. Et dont les con­di­tions sociales seront imprévis­i­ble­ment dif­férentes. Pourquoi ne retourne­r­i­ons-nous pas à l’esclavage ? Ce n’est qu’un élé­ment cul­turel comme un autre. Tous les jeux sont pos­si­bles. C’est bien ce que dis­ent nos ethno­graphes mod­ernes quand ils con­sen­tent à penser à l’avenir. (59)

Quelques con­sid­éra­tions de méth­ode, aux­quelles fer­ont écho des décen­nies plus tard presque mot pour mot les développe­ments d’Alain Tes­tart :

Dès lors, nous pou­vons dire avec sécu­rité que les Aran­da ont une struc­ture sociale qui les classe sur le même plan, au même stade, que nos ancêtres paléolithiques européens, même si leur sys­tème de par­en­té est plus savant que le nôtre et s’ils ont autant de généra­tions que nous der­rière eux. Nous pou­vons dire avec sécu­rité (ce que dis­ait aus­si Mauss avec quelque incon­séquence d’ailleurs) que les sociétés de l’Afrique noire au moment de la con­quête européenne en étaient, du point de vue de la struc­ture sociale, au même stade que les Celtes et les Ger­mains. Ce qui ne veut pas dire, je me suis expliqué là-dessus suff­isam­ment dans un précé­dent arti­cle, que les Noirs d’Afrique aient été de quelque manière que ce soit inférieurs en qual­ité humaine aux Européens
de l’époque vic­to­ri­enne. Et ce qui explique bien des faits qui avaient frap­pé les ethno­graphes clas­siques, les fon­da­teurs de la sci­ence, ceux de l’époque évo­lu­tion­niste. Les faits mêmes qui les avaient provo­qués à fonder cette sci­ence. Des faits qui demeurent inex­plic­a­bles dans la per­spec­tive de nos ethno­graphes mod­ernes. (60)

L’ethnographe rel­a­tiviste peut bien dire avec M. Lévi-Strauss : « Tel Africain, Indi­en ou Océanien serait tout aus­si fondé à juger sévère­ment l’ignorance de la plu­part d’entre nous en fait de généalo­gie que nous sa mécon­nais­sance des lois de l’hérédité ou du principe d’Archimède ». Qu’il juge ! Il est déjà jugé. Non par nous, mais par l’histoire : le maniement des lois de l’hérédité et du principe d’Archimède a créé un monde qui a objec­tive­ment dépassé le sien. Et dépassé en un triple sens. Dépassé parce qu’il s’inscrit dans l’histoire de l’humanité comme un stade social ultérieur d’une évo­lu­tion irréversible. Dépassé parce que ce stade
(aujourd’hui et ici cap­i­tal­iste) a aug­men­té les pos­si­bil­ités humaines de l’homme, essen­tielle­ment par la dis­tance qu’il a con­quise à l’égard des forces con­traig­nantes de la nature, la sci­ence qu’il a acquise de les maîtris­er dans une mesure con­sid­érable. Dépassé enfin parce que, à moins d’arrêter l’évolution au stade actuel (cap­i­tal­iste) de l’Europe occi­den­tale, celui-ci même pose, pour la pre­mière fois depuis l’apparition des class­es avant l’aube de l’histoire, la ques­tion non plus du rem­place­ment d’une classe oppres­sive par une autre, mais de la sup­pres­sion de toute classe oppres­sive, de la sup­pres­sion du fait même de l’oppression. (61)

Et en con­clu­sion de ces extraits, un splen­dide bou­quet final :

L’ethnographe peut bien se com­plaire dans la nos­tal­gie rousseauiste de l’époque néolithique. Nous le com­prenons : une société sans class­es… il en rêve, nous y aspirons. Réfu­gions-nous même au paléolithique où les rap­ports entre les hommes étaient de libre col­lab­o­ra­tion. Un Semang de Malaisie qui mène cette vie pou­vait bien dire au R.P. Schebesta : « Oui, la vie des Urang-Out­an (hommes de la forêt) est dure ; mais c’est une vie ! ». Nous pour­rions nous éten­dre indéfin­i­ment sur les avan­tages et les incon­vénients de ce mode d’existence, sa mis­ère matérielle et sa mis­ère spir­ituelle, la dom­i­na­tion de l’homme par la nature et par sa représen­ta­tion de la nature, la joie du tra­vail en com­mun. A quoi bon ? Ce n’est ni Marx, ni Lénine, ni le marx­iste d’aujourd’hui qui ont pronon­cé la dis­so­lu­tion de cette société sur une grande par­tie du globe, ce sont les forces sociales qu’elle por­tait en elle, les rap­ports de pro­duc­tion qu’elle créait et qui l’ont détru­ite, qui ont engagé l’humanité dans les voies cru­elles, mais pro­gres­sives, de la société de class­es. Main­tenant seule­ment, nous pou­vons, sur les bases établies par celle-ci, (re)venir aux temps de la société sans class­es, mais sans la mis­ère. Dans l’abondance matérielle et la lucid­ité spir­ituelle. « Oui, la vie des hommes est douce, et c’est une vie ! » pour­ra-t-on répon­dre à l’homme de la forêt. (62)

11 commentaires

  1. Je me demande si l’opposition entre rel­a­tivisme et évo­lu­tion­nisme ne mérit­erait pas d’être pré­cisée, selon divers­es formes de rel­a­tivisme ou d’évolutionnisme.
    Dans le chapitre VI de Race et his­toire, « His­toire sta­tion­naire et his­toire cumu­la­tive », L‑S avance que, si une société nous sem­ble immo­bile, c’est parce que nous la jugeons d’après nos critères d’évolution, liés à nos intérêts (ex : le développe­ment tech­nique) : puisqu’elle s’est engagée dans d’autres voies, en rai­son d’autres intérêts (ex : les rap­ports famil­i­aux), elle est effec­tive­ment immo­bile suiv­ant nos critères (elle n’évolue pas tech­nique­ment), mais effec­tive­ment en mou­ve­ment et en pro­grès selon les siens (elle raf­fine ses rap­ports famil­i­aux). C’est là qu’il ajoute que, si la civil­i­sa­tion européenne est supérieure aux autres en développe­ment tech­nique, elle est arriérée par rap­port aux Aus­traliens en matière de sys­tèmes famil­i­aux, aux Eski­mos et aux Bédouins en matière de survie dans des con­di­tions hos­tiles, etc.
    Il me sem­ble recon­naître ici l’existence d’un pro­grès et la pos­si­bil­ité de hiérar­chis­er les civil­i­sa­tions : les Aus­traliens ne pro­gressent pas tech­nique­ment, mais pro­gressent quant aux sys­tèmes famil­i­aux ; la civil­i­sa­tion occi­den­tale est tech­nique­ment supérieure aux autres, et il y a donc un pro­grès tech­nique ; etc. Seule­ment, il refuse toute supéri­or­ité et tout pro­grès *abso­lus*, n’admet qu’une supéri­or­ité ou un pro­grès *dans un domaine déter­miné*, *selon un critère déter­miné* : l’Occident n’est pas supérieur tout court aux autres civil­i­sa­tions ; il leur est tech­nique­ment supérieur, et inférieur dans d’autres domaines, où valent d’autres critères. On peut arbi­traire­ment choisir un domaine (tech­nique, morale, poli­tique, sci­ences, sport, etc.) et un critère, mais là s’ar­rête l’ar­bi­traire : une fois tel critère posés, il y a objec­tive­ment telle supéri­or­ité, égal­ité ou inféri­or­ité, tel pro­grès, stag­na­tion ou régres­sion. Et L‑S refuse d’ériger l’un de ces critères comme critère dom­i­nant d’évaluation : on n’a pas le droit de dire que, bien qu’inférieure à d’autres dans tels domaines, la civil­i­sa­tion occi­den­tale est glob­ale­ment supérieure aux autres parce qu’elle leur est tech­nique­ment supérieure – Pas­cal appellerait cela tyran­nie : je suis beau, donc on doit me crain­dre ; je suis un grand réal­isa­teur de ciné­ma, donc je suis morale­ment impec­ca­ble ; etc.
    Donc :
    1) L‑S a une forme de rel­a­tivisme com­pat­i­ble avec une cer­taine forme d’évolutionnisme, admet une cer­taine idée de pro­grès : local­isée, sec­torisé.
    2) Maxime Rodin­son, inverse­ment, n’a-t-il pas un évo­lu­tion­nisme absolu ou général, et non seule­ment local­isé ou sec­torisé ? Ne pose-t-il pas un pro­grès et une supéri­or­ité absolues, générales, et non seule­ment local­isées à un domaine ? Ne pri­orise-t-il pas cer­tains critères d’évaluations sur d’autres (ex : le cap­i­tal­isme est dans l’ensemble supérieur aux sociétés pré-cap­i­tal­istes, parce qu’il leur est supérieur sur tels et tels points, dans tels domaines, tout en leur étant inférieur sur d’autres) ? Si oui, alors il faudrait jus­ti­fi­er la légitim­ité de cette pri­or­i­sa­tion.

    1. Vous avez par­faite­ment résumé le débat. Et la réponse de Maxime Rodin­son (comme celle de tout le matéri­al­isme his­torique) con­siste à dire que le critère tech­ni­co-économique a une excel­lente rai­son d’être con­sid­éré comme plus per­ti­nent que les autres : c’est le seul qui per­met de percevoir la direc­tion générale de l’évo­lu­tion humaine. Je me per­me­ts de m’au­to-citer (cf. arti­cle pour La Pen­sée évo­qué au début) : « L’histoire (…) des sociétés vue sous celui des sys­tèmes de par­en­té [NB : ou de la plu­part des autres critères évo­qués par Lévi-Strauss] ne s’organise pas en une séquence logique et cohérente – en par­ti­c­uli­er, elle perd tout car­ac­tère cumu­latif. »

    2. Je n’ai pas de com­pé­tence pour en juger, mais je me demande ce que l’on attend de l’i­den­ti­fi­ca­tion d’un tel critère : dans quel but cherche-t-on a iden­ti­fi­er un critère qui primerait sur tous les autres ?, pour dire ou faire quoi ?

    3. Pour lire de l’or­dre dans le désor­dre, autrement dit pour dis­pos­er d’une théorie sci­en­tifique de l’évo­lu­tion sociale, qui y voie autre chose qu’une suc­ces­sion de hasards…

    4. Je ne suis pas bien : je ne vois pas pourquoi il y aurait une alter­na­tive entre une suc­ces­sion de hasards et un pro­grès avec un unique fac­teur dom­i­nant.
      1) Pourquoi une évo­lu­tion ne pour­rait-elle pas résul­ter d’une con­ver­gence de mul­ti­ples fac­teurs (tech­niques, économiques, idéologiques, cli­ma­tiques, poli­tiques, etc.) égale­ment req­uis (ou, du moins, avec la dom­i­na­tion de plusieurs, et non seule­ment d’un), selon un proces­sus déter­min­iste for­mu­la­ble sous forme de lois ?
      2) Et pourquoi une évo­lu­tion ordon­née et intel­li­gi­ble serait-elle néces­saire­ment un pro­grès ? Il me sem­ble que, pour ne pas tomber dans une théorie indéter­min­iste per­me­t­tant sur le papi­er de sauter des fourneaux romains aux usines Adi­das, des pein­tures de Las­caux aux tableaux de Soulages, de Dém­ocrite à Marx, de la chef­ferie à l’É­tat mod­erne, il suf­fit que chaque phase de l’évo­lu­tion soit con­di­tion néces­saire de la précé­dente : on obtient une suc­ces­sion ordon­née, mais qui n’est pas néces­saire­ment un pro­grès (encore qu’il faille s’en­ten­dre sur ce mot).
      Je sais que ces ques­tions sont trop mas­sives, je m’en excuse.

    5. Avatar de Inconnu
      Marc Guillaumie

      Bon­jour, Christophe.
      Mer­ci pour cet arti­cle, qui pose claire­ment le prob­lème. Mer­ci aus­si pour le lien que tu nous pro­pos­es avec l’ar­ti­cle si intéres­sant de Pierre Lemon­nier, et mer­ci à Valentin pour ses remar­ques, aux­quelles je souscris.
      Une ques­tion : est-ce que tu ne serais pas dans un raison­nement cir­cu­laire ? Ayant posé a pri­ori qu’il y a évo­lu­tion, et voulant le mon­tr­er, tu choi­sis pour cela “le seul [critère] qui per­met de percevoir la direc­tion générale de l’évo­lu­tion humaine [que tu as pos­tulée]”. Tu rétor­queras peut-être que choisir un ther­momètre pour met­tre en évi­dence la tem­péra­ture (plutôt qu’un marteau ou une clef de 12, par exem­ple) ce n’est pas être dans un raison­nement cir­cu­laire, c’est choisir le seul instru­ment utile en l’occurrence… Sauf que dans cet exem­ple, la tem­péra­ture est un fait admis par ton inter­locu­teur et qu’il s’ag­it de mesur­er, non pas une hypothèse générale qu’il s’ag­it de véri­fi­er. La bonne com­para­i­son serait plutôt : “le nucléaire est indis­pens­able, pour mon­tr­er cela je priv­ilégie le seul critère qui met en évi­dence son intérêt (énorme source d’én­ergie sans émis­sion de CO2), je con­sid­ère comme moins per­ti­nents les autres critères (prob­lème des déchets, dépen­dance à l’u­ra­ni­um, acci­dents, coûts de con­struc­tion et d’en­tre­tien tou­jours au-delà des prévi­sions, sur­veil­lance poli­cière oblig­a­toire, usage mil­i­taire tou­jours pos­si­ble, etc.) et je con­clus que le nucléaire est indis­pens­able.”
      Que dirais-tu du raison­nement suiv­ant, tout aus­si cir­cu­laire, mais inverse du tien : “je ne crois pas qu’il y ait évo­lu­tion, et je vais le mon­tr­er en choi­sis­sant mes exem­ples par­mi les pro­duc­tions artis­tiques, ou les sys­tèmes de par­en­té, ou les mytholo­gies” ?
      Je ne suis pas dans le plaisir de rati­ocin­er. Ça me paraît très impor­tant, du point de vue logique d’abord, mais aus­si en ce qui con­cerne notre idée du “pro­grès”. Je com­prends qu’es­say­er de trou­ver un peu d’or­dre dans le chaos appar­ent, c’est la con­di­tion même d’une approche sci­en­tifique. Mais je suis d’ac­cord avec les remar­ques de Valentin : pourquoi faudrait-il qu’il y ait for­cé­ment un “fac­teur dom­i­nant”, un seul, tou­jours le même ? (On en revient tou­jours à Engels !..) N’y a‑t-il que le pro­grès tech­nique, ou bien le hasard ?
      Ne t’embête pas à me répon­dre : c’est déjà très généreux de ta part, de per­me­t­tre ces échanges sur ce blog. Bien à toi.
      M.G.

    6. Ma réponse sera tou­jours la même : en quoi l’his­toire des sociétés humaines s’or­gan­ise-t-elle (de manière cumu­la­tive, ou direc­tion­nelle) autour des change­ments de sys­tèmes de par­en­té ?

    7. Avatar de Inconnu
      Marc Guillaumie

      Mer­ci, Christophe.
      Ma remar­que aus­si, reste la même : en quoi le fait de priv­ilégi­er le seul aspect qui soit (modo très grosso) cumu­latif ou direc­tion­nel, c’est-à-dire les tech­niques, est-il légitime pour mon­tr­er que l’his­toire des sociétés humaines est direc­tion­nelle dans son ensem­ble ?
      La réponse est dans la ques­tion, c’est pourquoi je par­le de raison­nement cir­cu­laire. Par le choix d’un critère “ad hoc”, on mon­tre ce qu’on veut. Si on priv­ilégie les tech­niques, on finit for­cé­ment par dire non seule­ment que l’his­toire est direc­tion­nelle comme les tech­niques, mais aus­si que les change­ments tech­niques sont qua­si-moteurs, dans l’his­toire.
      Je relis Engels, “L’o­rig­ine de la famille…” et j’ai un peu la même impres­sion, dans un autre domaine. Je suis frap­pé par le par­al­lèle fréquent qu’il fait entre évo­lu­tion his­torique et évo­lu­tion biologique. Je crois que l’époque voulait cela : la lec­ture de Dar­win par Marx et Engels (et le malen­ten­du par­tiel, sig­nalé par Patrick Tort), la volon­té de trou­ver une base biologique au matéri­al­isme his­torique, le pres­tige du dar­win­isme, etc. Pres­tige bien mérité, évidem­ment. Mais il y a tou­jours quelque chose de prob­lé­ma­tique, à trans­pos­er Dar­win dans d’autres domaines que la biolo­gie.
      En dis­ant cela, je ne pré­tends pas être plus malin qu’En­gels, qui en 1884 n’avait pas encore pu assis­ter à toutes les dérives aux­quelles ces trans­po­si­tions ont don­né lieu. En out­re, je ne suis pas du tout cer­tain de la valid­ité de ma cri­tique, et (ça me coûte, de le dire ! :)) tu as peut-être rai­son. Mais ça ne me sem­ble pas aller de soi.
      M.G.

  2. Salut, cama­rade !

    J’ap­pré­cie beau­coup les écrits de Maxime Rodin­son, surtout ces sur l’Is­lam et sur les juifs. Je n’a pas con­nait ces arti­cles, je vais les traduire !

  3. Intéres­sants arti­cles, que je ne con­nais­sais pas ! La polémique avec Cail­lois est plus célèbre : je soupçonne que c’est parce qu’il est plus facile de faire un homme de paille de Cail­lois que de Rodin­son. En tout cas, ces arti­cles de Rodin­son éclairent sin­gulière­ment ma récente lec­ture de son livre « Islam et Cap­i­tal­isme », et je pense qu’en retour le livre peut aus­si éclair­er les arti­cles.

    C’est une éval­u­a­tion de l’in­flu­ence des croy­ances religieuses sur le développe­ment économique, dans le cas spé­ci­fique du monde musul­man. L’é­tude se divise en trois temps. D’abord, une étude philologique : Rodin­son étudie les pre­scrip­tions qu’on pour­rait tir­er du Coran en matière d’é­conomie, et prou­ve qu’elles ne favorisent ni n’in­ter­dis­ent aucun sys­tème économique. Puis, une étude his­torique du secteur financier et com­mer­cial du Moyen Âge islamique met en évi­dence des pra­tiques cer­taine­ment cap­i­tal­istes, et en tout point sem­blables avec les pra­tiques de ce secteur dans le monde chré­tien occi­den­tal à la même époque (et même dans d’autres aires cul­turelles). Bref, la reli­gion n’est pas un fac­teur d’ex­pli­ca­tion per­ti­nent pour com­pren­dre l’his­toire : il n’ex­plique pas en par­ti­c­uli­er que des sys­tèmes économiques ana­logues jusqu’au XIVe siè­cle diver­gent ensuite, en l’ab­sence de tout change­ment religieux — l’avène­ment du protes­tantisme. Troisième temps : com­ment expli­quer alors leur diver­gence ultérieure ? Pour Rodin­son, c’est une dif­férence de con­jonc­ture démo­graphique et insti­tu­tion­nelle, con­juguée à des con­tin­gences his­toriques, telles que les inva­sions venues d’Asie cen­trale, qui affec­tèrent bien plus les cen­tres névral­giques du monde islamique (prise de Badgad, sac d’Alep, etc.) que la chré­tien­té occi­den­tale. Rodin­son ne tombe pas dans le piège d’une expli­ca­tion par un seul fac­teur. Je le trou­ve cepen­dant trop rapi­de sur ce point, et notam­ment assez peu con­va­in­cant quand il sem­ble essay­er de con­firmer ses vues par une étude de l’im­plan­ta­tion du cap­i­tal­isme occi­den­tal dans le monde musul­man con­tem­po­rain. Enfin, Rodin­son, social­iste con­va­in­cu, cer­tain que l’abo­li­tion des priv­ilèges, l’élar­gisse­ment des droits poli­tiques et l’étab­lisse­ment d’in­sti­tu­tions qui sanc­tion­nent ces droits est un pro­grès (ce n’est pas moi qui le con­tredi­rais sur ce point), en vient à exam­in­er les con­séquences de son étude sur la pos­si­bil­ité d’une révo­lu­tion social­iste dans les pays arabes — je dois dire que j’ai sur­volé ces pages.

    Je trou­ve que les con­clu­sions du livre s’é­clairent plus à la con­fronta­tion avec Lévi-Strauss qu’à la con­fronta­tion avec Weber. Face à Weber, ce livre sem­ble une réfu­ta­tion d’un point de « détail » (avec de gros guillemets) : le protes­tantisme a‑t-il précédé le cap­i­tal­isme ou l’a-t-il suivi ? Schum­peter ou Braudel ont aus­si pointé ce prob­lème chronologique, aus­si le livre de Rodin­son ne m’a-t-il paru orig­i­nal que par son détour par l’Is­lam médié­val pour atta­quer Weber. Mais face à Lévi-Strauss, le livre est replacé dans une ques­tion épisté­mologique plus vaste : les croy­ances religieuses con­stituent-elles une causal­ité val­able en his­toire, un fac­teur d’évo­lu­tion sociale ? (Après, je dois dire que, n’ayant pas lu Marx, je suis sûre­ment passé à côté de cet enjeu du livre sim­ple­ment parce que, abor­dé dans des pas­sages où abon­dent les ter­mes tels que « structures/​infrastructures/​superstructures », je me suis dit qu’il s’agis­sait là de querelles de chapelles entre inter­pré­ta­tions du marx­isme qui ne m’in­téres­saient pas vrai­ment.)

    Bref, amu­sante mais intéres­sante coïn­ci­dence que celle entre ce bil­let et ma lec­ture d’« Islam et Cap­i­tal­isme », qu’Agone vient juste­ment de repub­li­er cet été (j’ai d’ailleurs eu la curiosité de lire ce bouquin en suiv­ant les paru­tions de cette mai­son d’édi­tion, que j’ai con­nue grâce à cer­tain texte fort intéres­sant sur la nais­sance des iné­gal­ités ;D).

  4. Dimanche 02 Août 2026 à 19 : 42

    Quid des pas­toral­ismes éthiopi­en et africain antécé­dents à la dif­fu­sion du chris­tian­isme “ori­en­tal” ?

    Les tribus et les castel­lae, les nomades, le statut des chep­tels sur les souks carthagi­nois dans la notion de puis­sance et de butin, sont absents de cette dis­ser­ta­tion philosophique (c.f. : lien ci-dessous-tout-en-bas )…

    Une “source” (+Saint Augustin 354–430 ) du IV°-V° siè­cle après‑J.C. l’insin­ue pour s’y adoss­er…

    https://archive.wikiwix.com/cache/?url=http%3A%2F%2Fbooks.openedition.org%2Fausonius%2F8088

    ” L’opposition entre les régions roman­isées et les autres se con­state d’abord entre la Mau­ré­tanie Césari­enne et les autres provinces. Augustin a écrit dans une let­tre que “la Mau­ré­tanie Césari­enne, qui est plus proche de l’Occident que du Midi, ne veut pas même être appelée Afrique50”, ce qui sup­pose un sen­ti­ment iden­ti­taire mau­ré­tanien, s’opposant à l’Africa (laque­lle inclu­ait la Numi­die). L’auteur de l’Expositio totius mun­di, qui véhicule beau­coup d’idées reçues, affirme que “les hommes qui l’habitent [la Mau­ré­tanie] ont une vie et des mœurs de bar­bares, bien qu’ils soient soumis aux Romains51”.
    … [… ]… ” Pour Augustin et ses con­tem­po­rains, deux blocs s’opposaient. À l’Est, les provinces de Pro­con­sulaire, de Byza­cène et de Numi­die con­sti­tu­aient la véri­ta­ble Afrique romaine, l’authentique Africa (qui allait devenir l’Ifriqiia), s’étendant de la mer au Sahara. Son par­tic­u­lar­isme dans l’Empire était évi­dent ; ain­si on pou­vait con­sid­ér­er comme peu roman­isés les paysans puni­coph­o­nes vivant dans leurs castel­la, soit des bourgs semi-autonomes ; pour­tant, ils étaient inté­grés dans le sys­tème com­mun, poli­tique, munic­i­pal (ils rel­e­vaient d’une cité), juridique (ils ne pos­sé­daient pas de ius gen­tis). Il en était ain­si, on l’a vu, pour les habi­tants des Hautes Plaines de la Numi­die, qu’Augustin s’obstinait pour­tant à appel­er Gétules. On ne con­naît pas par­mi eux de struc­tures trib­ales, bien qu’il y en ait prob­a­ble­ment existé dans le sud de la Byza­cène et de la Numi­die, en tout cas au sud de l’Aurès. … [… ]… En revanche, en Mau­ré­tanie Césari­enne (et en Tin­gi­tane évidem­ment), la roman­i­sa­tion se lim­i­tait à des secteurs lim­ités, entourés par un monde trib­al qui lui restait étranger, ce dont Augustin et Aure­lius avaient une claire con­science. L’autorité romaine ne s’exerçait que sur le Tell, et les Hautes Plaines restaient extérieures à l’Empire : le bar­bar­icum était donc tou­jours proche, comme le con­statait Aure­lius de Carthage. …[… ]… Il ne faut donc pas con­fon­dre la réal­ité avec la vision entachée de préjugés et d’idées reçues qu’on avait à Carthage ou à Hip­pone d’une Mau­ré­tanie presque entière­ment bar­bare. Il reste que les inva­sions “mau­res” du VIe siè­cle (dont celle de tribus syr­tiques restées païennes, qui allaient se con­ver­tir à l’Islam dès le VII e siè­cle et par­ticiper à la con­quête arabe) allaient man­i­fester que la sécu­rité dans laque­lle avaient vécu les habi­tants des rich­es provinces de l’Est était pré­caire, davan­tage même qu’Augustin ne l’avait pen­sé, et que le faible souci, de la part des évêques, de la chris­tian­i­sa­tion de ces peu­ples extérieurs avait eu de graves con­séquences. ”

    https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/deleuze-retrouve-16-lecons-de-philosophie/le-pouvoir-pastoral-8091124

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