Batailles rangées en Australie

Tom­my McRae (vers 1890) : sans titre, sil­hou­ettes com­bat­tantes

Plusieurs idées tenaces courent à pro­pos des affron­te­ments armés chez les chas­seurs-cueilleurs. Pour com­mencer, ces affron­te­ments seraient rares, sinon excep­tion­nels (pourquoi diantre se bat­trait-on dans une société sans État et sans richess­es à piller ?) ; ensuite, ils ne met­traient aux pris­es que des effec­tifs très restreints (la faible den­sité des chas­seurs-cueilleurs ne lim­ite-t-elle pas la taille des groupes de manière dras­tique ?) ; enfin, les « guer­res », s’il faut les appel­er ain­si, ne seraient que des sim­u­lacres plus ou moins poussés, au cours desquels on inflig­erait tout au plus quelques con­tu­sions ou blessures bénignes, ne tuant, pour ain­si dire, que par acci­dent.

L’ethno­gra­phie aus­trali­enne réfute pour­tant de manière rad­i­cale ces idées reçues. 

Savoir ce qui, dans des sociétés de chas­seurs-cueilleurs, mérite ou non d’être qual­i­fié de « guerre » pose de red­outa­bles prob­lèmes de déf­i­ni­tion. Il est cer­tain, en revanche, que chez tous les peu­ples de chas­seurs-cueilleurs, même ceux réputés comme les plus « inof­fen­sifs », le niveau glob­al de vio­lence armée était tout à fait con­sid­érable.

En ce qui con­cerne l’Aus­tralie, aucun des témoins qui ont pu observ­er ses habi­tants avant que le colonisa­teur n’im­pose sa loi ne les a qual­i­fiés de paci­fiques. Les sociétés Aborigènes étaient le théâtre d’af­fron­te­ments fréquents, qu’ils soient d’or­dre privé, impli­quant quelques indi­vidus, ou publics, met­tant aux pris­es des groupes entiers — en l’ab­sence d’É­tat, la lim­ite entre les deux demeure floue.

Occu­pant sou­vent des envi­ron­nements plus favor­ables que les Inu­its ou les Bush­men, les Aborigènes atteignaient des den­sités de pop­u­la­tion sou­vent bien supérieures. Aus­si pou­vaient-ils s’assem­bler en grand nom­bre, que ce soit pour accom­plir des céré­monies religieuses ou pour entretenir des rela­tions de voisi­nage, bonnes ou mau­vais­es. Très fréquem­ment, une ren­con­tre entre deux groupes com­mencée sous des aus­pices paci­fiques finis­sait en affron­te­ments… et récipro­que­ment. Les querelles, au sujet d’actes de sor­cel­lerie, de morts à venger ou de droits sur les femmes, pou­vaient s’étein­dre et se ral­lumer aisé­ment, et les témoins s’ac­cor­dent à décrire des rassem­ble­ments dans lesquels affron­te­ments armés et entente cor­diale se suc­cè­dent de la manière la plus imprévis­i­ble.

Milwerangel et gaingar : la classification de W. Warner

William Lloyd Warn­er (1898–1970)

Il existe cepen­dant des sit­u­a­tions où l’af­fron­te­ment col­lec­tif entre deux groupes était plan­i­fié, accep­té de part et d’autre, et con­sti­tu­ait le motif explicite de la ren­con­tre. Dans la clas­si­fi­ca­tion des con­flits aborigènes établie par Lloyd Warn­er (1937), deux types dif­férents répon­dent à cette déf­i­ni­tion :

  • Le mil­w­erangel, qui est « un affron­te­ment général entre les mem­bres de plusieurs clans. Il ne com­porte pas d’élé­ment de sur­prise. Les par­tic­i­pants savent qu’il se tien­dra en un lieu déter­miné, générale­ment dans une plaine ouverte bor­dée de jun­gle. Après quelques min­utes de com­bat, celui-ci ressem­ble à une foire d’empoigne. On utilise des sagaies et des mas­sues, mais ces dernières ne jouent qu’un rôle mineur. »
  • Le gain­gar, qui est un « com­bat à l’échelle régionale, impli­quant un grand nom­bre de clans ». « Il suit tou­jours une longue série d’as­sas­si­nats por­tant chaque camp à une exci­ta­tion presque hys­térique. (…) Les gens dis­ent tou­jours que c’est un com­bat de sagaies pour cess­er les com­bats de sagaies, et restau­r­er la paix pour tous les clans et toutes les tribus. » Lors de l’af­fron­te­ment, deux lignes de guer­ri­ers se tien­nent à dix-huit mètres l’une de l’autre, armées de sagaies cour­tes, plus mani­ables et plus dif­fi­ciles à par­er. La ruse est util­isée dans la mesure du pos­si­ble (Warn­er rap­porte un cas d’embuscade ten­due par des forces dis­simulées dans les four­rés).

D’après les élé­ments four­nis par Warn­er, la dif­férence entre mil­w­erangel et gain­gar (out­re la fréquence large­ment plus élevée du pre­mier) tient donc à trois choses.

  1. le nom­bre de par­tic­i­pants, en ter­mes d’in­di­vidus comme de groupes impliqués. Ce critère reste néan­moins flou — où finit l’un, et où com­mence l’autre ?
  2. le for­mal­isme qui les précède. Inex­is­tant pour le mil­w­erangel, il se déploie dans le gain­gar sous la forme de la pré­pa­ra­tion de deux sagaies spé­ciales, entourées de plumes céré­monielles. Ces sagaies sont ensuite visées par les guer­ri­ers, et une portée div­ina­toire est attachée au résul­tat de leur tir. Elles sont enfin portées aux groupes enne­mis qui, s’ils relèvent le défio, procè­dent à une céré­monie sim­i­laire.
  3. la déter­mi­na­tion à faire couler le sang, beau­coup plus forte dans le gain­gar. Dans sa région d’é­tude (la terre d’Arn­hem), Warn­er avait recen­sé 94 morts vio­lentes dans les vingt dernières années. Sur ces 94 décès, trois seule­ment étaient dues aux dif­férents mil­w­erangel. Les deux gain­gar, en revanche, avaient respec­tive­ment coûté 14 et 15 vies, un nom­bre con­sid­érable par rap­port aux effec­tifs des pop­u­la­tions con­cernées.

La lit­téra­ture du XIXe siè­cle con­tient plusieurs réc­its de tels affron­te­ments mas­sifs (à l’échelle de ces sociétés), même si sou­vent les détails man­quent… ou sont trop pré­cis pour ne pas être sus­pects. Mais il sem­ble cer­tain que les Aborigènes pou­vaient, dans cer­taines cir­con­stances, réu­nir des effec­tifs tout à fait nota­bles dans le but d’en découdre. Et il est tout aus­si cer­tain que si la plu­part de ces ren­con­tres se sol­daient par un nom­bre de vic­times rel­a­tive­ment faible, et rel­e­vaient donc sans doute du mil­w­erangel, d’autres étaient beau­coup plus meur­trières.

Quelques milwerangel (?)

Plusieurs réc­its ont pu con­forter l’idée que les con­flits aborigènes tenaient en réal­ité du sim­u­lacre, ou du qusai-sim­u­lacre, dans lesquel on ne man­i­fes­tait des inten­tions belliqueuses que pour éviter d’en venir réelle­ment aux choses sérieuses. Richard Howitt (Impres­sions of Aus­tralia Felix) racon­te ain­si en 1845 :

« Un jour, nous vîmes depuis nos tentes des gens de toutes class­es venir de Mel­bourne (…) qui se dirigeaient tous dans la même direc­tion. Nous nous joignîmes à la foule ; et rapi­de­ment, arrivâmes par­mi les arbres, à un demi-mile de là, jusqu’à un rassem­ble­ment de guer­ri­ers et de spec­ta­teurs. Les sauvages étaient d’ap­parence farouche et hideuse, peints en rouge et blanc, nus, avec leurs longues sagaies, leurs boomerangs et leurs casse-tête ; et avec eux, les femmes et les enfants de chaque tribu, répar­tis en deux groupes, cha­cun sous un arbre. Il y avait beau­coup de bruit et d’ag­i­ta­tion des deux côtés. Un guer­ri­er se détachait soudain du groupe de ses cama­rades et, se pré­cip­i­tant seul au-devant des mem­bres de la pre­mière ligne enne­mie, allait les défi­er, les provo­quer, dévers­er sur eux son mépris le plus absolu ; et eux, pen­dant qu’il mul­ti­pli­ait les gestes out­rageants et qu’il par­lait avec véhé­mence, étaient accroupis alignés, mar­mon­nant et jetant de la pous­sière en direc­tion de celui qui les défi­ait. L’autre camp se livrait ensuite à la même provo­ca­tion. Il y eut tout à la fois une agi­ta­tion et un cri (…) un boomerang vola, suivi par beau­coup d’autres — ain­si que des sagaies — on util­isa avec autant d’ardeur les boucliers pour se défendre que les armes pour bless­er. Pour assis­ter à ce sem­blant de guerre, il y avait presque un mil­li­er d’habi­tants de Mel­bourne, tan­dis que les indigènes ne pou­vaient être plus de trois cent. Plaise au ciel que les guer­res chré­ti­ennes fussent aus­si inof­fen­sives ! Pour avoir enten­du les hurlements ini­ti­aux et les cris de vic­toire, et pour avoir vu l’arse­nal de ter­ri­bles mis­siles, d’hor­ri­bles pro­jec­tiles vol­er, on pou­vait être cer­tain que tous allaient être anéan­tis. Aucun mort ; un blessé ; un homme eut la jambe transper­cée. »

Howitt ajoute alors :

« Si je n’avais pas vu ensuite d’autres batailles, j’au­rais con­clu à une pure sima­grée. Ain­si, ils ne se tuent pas lors de com­bats ouverts, mais secrète­ment et par traîtrise. »

Cette phrase con­firme les remar­ques de Warn­er, selon qui la grande majorité des vic­times étaient tuées dans des opéra­tions de vengeance menées en effec­tifs lim­ités, nuita­m­ment et par sur­prise.

Tom­my McRae : « Aborigènes de la Nou­velle-Galle du Sud
s’en­traî­nant au com­bat avant de par­tir à la guerre
 » (vers 1890)

On notera le chiffre fourni par Howitt de trois cent com­bat­tants, bien supérieur à ce qu’on imag­ine d’or­di­naire pour ce type de peu­ples. D’autres témoins con­fir­ment un tel ordre de grandeur. Philip Chauncy (dans R. Brough Smyth, The Abo­rig­ines of Vic­to­ria, 1878) déclare avoir assisté à un choc opposant 200 ou 300 par­tic­i­pants, près de Perth, sur la côte ouest. George Angas, qui lais­sa de mag­nifiques illus­tra­tions décrivant la vie aborigène, men­tionne lui aus­si ces larges batailles qui ces­saient au pre­mier tué, « bien que beau­coup d’autres reçoivent de sérieuses blessures infligées par les sagaies et les casse-tête. » (Sav­age Life and Scenes, 1847). Un colon cité par Charles White (The Sto­ry of
the Blacks
, 1904) dit avoir assisté en 1837, sur la riv­ière Lach­lan
(dans les Nou­velles Galles du Sud, à mi-chemin entre Sid­ney et
Ade­laïde), à une bataille met­tant aux pris­es deux troupes de 400 hommes cha­cune, avec une issue plus dra­ma­tique :

« Dans chaque camp, plusieurs furent tués ou blessés, jusqu’à ce que la tribu de l’Est bat­te en retraite, per­me­t­tant à celle
de l’Ouest de cap­tur­er plusieurs de ses femmes. »

Quant à ceux qui, naufragés ou évadés, vécurent plusieurs années dans isolés du con­tact avec les Occi­den­taux, ils abon­dent eux aus­si dans le même sens. Nar­cisse Pel­leti­er, au cap York, évoque des hos­til­ités impli­quant « rarement plus de 80 hommes » de part et d’autre, un chiffre déjà fort respectable pour des chas­seurs-cueilleurs nomades. William Buck­ley, dans la région de Mel­bourne, men­tionne plusieurs affron­te­ments de ce type. L’un d’eux opposa durant plus de deux heures son groupe à un groupe de 300 per­son­nes, et se sol­da par deux morts. Quelques années ensuite, son beau-frère aborigène fut tué par une expédi­tion puni­tive estimée à 60 com­bat­tants. Un autre épisode cor­re­spond par­faite­ment aux descrip­tions de Warn­er :

« Peu après, ils envoyèrent un mes­sager à une autre tribu, avec laque­lle ils étaient un con­flit à pro­pos des femmes ; le mes­sage don­nait ren­dez-vous en un cer­tain lieu pour se bat­tre. Il revint après env­i­ron qua­tre jours, nous infor­mant que le défi était accep­té ; nous nous rendimes donc sur les lieux — je n’avais bien sûr aucune idée du but de notre voy­age. À notre arrivée sur le champ de bataille, dis­tant d’en­v­i­ron vingt milles, nous trou­vâmes cinq tribus dif­férentes, toutes rassem­blées et prêtes pour l’ac­tion. Le com­bat com­mença immé­di­ate­ment et dura à peu près trois heures, durant lesquelles trois femmes furent tuées — étrange­ment, dans ces querelles, ce sont générale­ment les femmes qui souf­frent le plus. »

Un réc­it comme celui de Paul Foelsche (Notes on the Abo­rig­ines of Aus­tralia, 1895), à pro­pos des tribus de Port Dar­win (au nord-ouest), ali­mente l’im­pres­sion de batailles d’une vio­lence toute rel­a­tive :

« J’ai con­nu deux tribus qui s’é­taient pré­parées pour un grand com­bat durant plusieurs semaines et, le jour con­venu pour le grand événe­ment, je par­cou­rus quelque dix milles pour assis­ter au résul­tat, mais me sen­tis grande­ment dés­ap­pointé, après avoir regardé les tribus s’ap­procher durant des heures, assisté aux cris, aux hurlements et aux ges­tic­u­la­tions les plus hideuses, de voir la farce pren­dre fin après qu’ils se furent approchés à vingt-cinq mètres de dis­tance avec les sagaies armées, de voir quelques-uns de chaque tribu se pré­cip­iter dans les bras les uns des autres et s’embrasser, lorsque la foule pous­sa un hurlement ter­ri­fi­ant, après quoi les tribus se séparèrent de 50 mètres, quelques cour­tes sagaies de roseau furent lancées de chaque côté, mais per­son­ne ne toucha, après quoi les deux tribus furent à nou­veau dans les ter­mes les plus ami­caux, et je ren­trai chez moi sans avoir sat­is­fait ma curiosité. »

…et des gaingar ?

« Danse de guerre aborigène », pho­togra­phie signée E.O. Hoppe, Queens­land, 1930

Il s’en faut de beau­coup, néan­moins, pour que le bilan soit tou­jours aus­si peu sanglant. Même si les élé­ments man­quent pour affirmer avec cer­ti­tude que ces sit­u­a­tions relèvent au sens strict du gain­gar, d’autres réc­its mon­trent des com­bats claire­ment menés dans l’in­ten­tion de faire un cer­tain nom­bre de vic­times.

J’avais déjà rap­porté le réc­it de Finnegan (1825) qui s’é­carte sur plusieurs points de la déf­i­ni­tion don­née par Warn­er : si plusieurs tribus sont assem­blées pour vider un dif­férend, tout com­mence par des duels organ­isés, et c’est seule­ment suite une accu­sa­tion de tricherie que la mêlée devient générale, cau­sant la mort de plusieurs com­bat­tants.

Dans ses mémoires, William Der­ri­court (Old Con­vict Days, 1899) racon­te avoir assisté à une bataille entre deux tribus, avec comme par­tic­u­lar­ité la par­tic­i­pa­tion active des femmes (par­tic­u­lar­ité égale­ment sig­nalée par W. Buck­ley en une occa­sion) :

« De chaque côté, le gros de la troupe chargeait avec une furie démo­ni­aque et, en par­venant au con­tact, se livrait au corps-à-corps, les hommes avec leurs nul­lahs-nul­lahs (casse-tête) et les femmes avec leurs bâtons à fouir. Pour se défendre, les hommes por­taient des boucliers d’en­v­i­ron 15 cm de large, effilés aux pointes. Ils les mani­aient si habile­ment qu’ils pou­vaient par­er les sagaies jetées de loin. Tan­dis que le com­bat au nul­lah-nul­lah bat­tait son plein, des lanceurs de sagaies postés à l’ar­rière pro­je­taient leurs traits avec, dans bien des cas, une issue fatale. Quelques Noirs gisaient mourants, et quelques-uns couraient ça et là, le corps transper­cé. Il sem­blait y avoir env­i­ron 200 par­tic­i­pants au com­bat, qui dura quelques heures et se ter­mi­na par la défaite de la tribu Tatiara et la cap­ture d’au­tant de leurs femmes que pos­si­ble ; tan­dis que les vieil­lardes étaient chas­sées avec le reste des fugi­tifs, aban­don­nant morts et blessés sur le ter­rain. »

Dans le même ordre d’idées, Wal­ter Harvie, un fer­mi­er qui employ­ait deux jeunes Aborigènes, eut l’oc­ca­sion d’as­sis­ter vers la fin des années 1880 à la scène suiv­ante — l’ac­tion se déroule dans la région de la riv­ière Bellinger, sur la côte, à peu près à mi-chemin entre Syd­ney et Mel­bourne. Il en four­nit un compte-ren­du fort détail­lé :

Les com­bat­tants étaient nues, excep­té de fortes cein­tures dans lesquelles ils por­taient leurs armes. Leurs corps étaient peints de fan­tas­tiques ban­des de dif­férentes couleurs. (…) Après un moment, ils for­mèrent deux lignés séparées d’en­v­i­ron 40 mètres. Puis un grand nom­bre se pos­ta en réserve, à quelque dis­tance. Deux hommes, qui parais­saient être des guer­ri­ers émérites, bondirent hors de la ligne et pronon­cèrent un bref dis­cours. Lorsqu’ils eurent fini, ils lancèrent leurs boomerangs, ce qui était le sig­nal des hos­til­ités générales. Il y eut un cri qui pou­vait être enten­du de fort loin, et boomerangs et sagaies emplirent le ciel comme une volée d’oiseaux. Après avoir épuisé leurs pro­jec­tiles, ils se saisirent d’épieux d’une longueur d’en­v­i­ron trois mètres, qu’ils pos­sé­daient en grand nom­bre. Il était mer­veilleux de les voir les esquiver, les dévi­er sur le côté, les faire se planter dans leurs boucliers, bondir pour les laiss­er pass­er sous leurs pieds, et même les attrap­er au vol et les ren­voy­er en un éclair. Mais chaque homme gar­dait ses yeux rivés à son adver­saire. Les lances étaient saisies avec les orteils et ren­voyées, et il était mer­veilleux de voir com­ment ils se pro­tégeaient avec leurs boucliers.

Après env­i­ron une demie-heure d’un com­bat érein­tant, les hommes en pre­mière lignes avaient util­isé toutes leurs armes. La ligne se désagrégea des deux côtés, lais­sant place à ceux qui étaient restés hors de l’ac­tion. Les réserves prirent leur place dans la ligne, et le com­bat se pour­suiv­it aus­si féro­ce­ment qu’avant.µ

Lorsque toutes les sagaies et les boomerangs furent épuisés, les autres rejoignirent le com­bat, munis du copens, une arme fort dan­gereuse d’en­v­i­ron un mètre de long, avec un lourd ren­fle­ment à son extrémité. Les com­bat­tants se dis­per­sèrent alors par paires, sur un demi-mille de ter­rain ouvert, et un féroce corps-à-corps s’en­suiv­it. De là où nous étions, nous avions une très bonne vue, et nous pou­vions enten­dre les armes frap­per les boucliers. Cer­tains pous­saient des cris dés­espérés, et nous pou­vions voir des hommes tomber, sans pou­voir dire s’ils étaient blessés sérieuse­ment ou non.

À peu près une heure après le début des hos­til­ités, les deux camps en avaient vis­i­ble­ment assez. Ceux du sud com­mencèrent à repar­tir vers leur camp par groupes de deux ou trois, puis peu après, il y eut une bous­cu­lade générale, et la bataille était ter­minée (…). Lorsque le bruit se fut apaisé, les lead­ers dis­cutèrent abon­dam­ment avec les dif­férentes tribus (elles étaient plusieurs à être impliquées) et ils parv­in­rent rapi­de­ment à un accord et com­mencèrent à s’oc­cu­per des blessés, qui étaient nom­breux. Cer­tains l’é­taient si grave­ment qu’ils ne se rétablirent jamais. On me dit que trois hommes avaient été tués net au cours du com­bat.

Je fis un compte approx­i­matif et cal­cu­lai que 500 hommes avaient été engagés dans la bataille. (…)

Je crois être le seul Blanc de Nou­velles-Galles-du-Sud, et peut-être d’Aus­tralie, à avoir jamais assisté à un tel spec­ta­cle. Il aurait fait un mag­nifique tableau, par­ti­c­ulière­ment le com­bat final au corps-à-corps, qui était par­ti­c­ulière­ment féroce, et c’est par douzaines que les hommes gisaient à terre dans dif­férentes atti­tudes. Nom­breux furent ceux qui durent être trans­portés vers les dif­férents campe­ments. 

Harvie explique ensuite que les événe­ments furent suiv­is d’un grand cor­ro­boree :sans nul doute, la paix avait été restau­rée, il con­ve­nait de la célébr­er. Ce réc­it ressem­ble de très près à celui de Thomas Has­sall (In Old Aus­tralia, 1902), au début des années 1830. Alors enseignant dans une école à quelques kilo­mètres à l’ouest de Syd­ney, il fut témoin d’une bataille ayant opposé « six à sept cent Noirs », et qui se sol­da par « trois morts et de nom­breux blessés ». Là aus­si, la bataille fit place, le lende­main, à un cor­ro­boree.

Des massacres systématiques ?

Enfant Aran­da apprenant le maniement des armes
(pho­to : H. Base­dow, entre 1920 et 1924)

Les réc­its qui précè­dent décrivent tous des affron­te­ments ouverts, « à la loyale », serait-on ten­té de dire, et prenant fin après un cer­tain nom­bre de vic­times. Mais des descrip­tions, bien plus rares, font état d’hos­til­ités menées à la fois par de larges effec­tifs, par sur­prise, avec l’in­ten­tion d’in­fliger un très grand nom­bre de pertes.

L’un de ces témoignages paraît de prime abord haute­ment sujet à cau­tion. C’est celui de William Jack­man, un naufragé qui, dans les années 1830, demeu­ra dix-huit mois chez un groupe Nyun­gar, sur le lit­toral sud-ouest du con­ti­nent, et dont les sou­venirs parurent en 1852–1853. Jack­man évoque une expédi­tion de 700 guer­ri­ers qui fon­dit sur un campe­ment enne­mi, tuant hommes, femmes et enfants avant que leurs adver­saires ne déclenchent une bataille rangée. Sur l’ensem­ble des opéra­tions, son groupe aurait subi une cen­taine de pertes et en aurait infligé le dou­ble.

On serait ten­té d’é­carter ce réc­it d’un revers de main, tant il paraît entaché d’ex­agéra­tion, voire de pure inven­tion, s’il n’en exis­tait d’autres, beau­coup plus dignes de con­fi­ance, où l’on trou­ve des chiffres qui n’en sont pas si éloignés. L’an­thro­po­logue Ted Strehlow (1908–1978) situe ain­si, en 1875 un mas­sacre com­mis chez les Aran­da, en Aus­tralie cen­trale, sur le site d’Irb­maŋkara. Une rumeur cou­rut, selon laque­lle son prin­ci­pal leader religieux avait com­mis un grave sac­rilège. Alliée à quelques Aran­da, la tribu voi­sine des Matun­tara fon­dit sur le groupe dans le but explicite de ne laiss­er aucun sur­vivant, afin d’empêcher toute réplique ultérieure. Selon Strehlow, le raid fit une cen­taine de vic­times, hommes, femmes et enfants con­fon­dus. Deux sur­vivants échap­pèrent toute­fois au mas­sacre et iden­ti­fièrent les agresseurs. Ceux-ci furent ensuite pour­suiv­is et élim­inés les uns après les autres par un petit groupe de vengeurs qui voy­agea durant trois ans en ter­ri­toire enne­mi pour accom­plir sa besogne.

Conclusion

Les obser­va­tions con­cor­dent sur le fait que dans l’Aus­tralie aborigène, il exis­tait trois types prin­ci­paux d’af­fron­te­ments :

  • l’échauf­fourée, qui éclatait spon­tané­ment au sein d’un campe­ment, générale­ment sans con­séquences trop impor­tantes.
  • les divers­es attaques sur­prise, menées de nuit par des groupes
    restreints, et aux­quelles étaient dues le plus grand nom­bre de morts (60
    sur 94 dans le décompte de Warn­er).
  • des ren­con­tres ouverts menées avec des effec­tifs impor­tants : mil­w­erangel, los­rqu’elle était plus démon­stra­tive que réelle­ment létale, gain­gar pour les affaires très sérieuses.

Les sources con­fir­ment l’ex­is­tence générale du mil­w­erangel et du gain­gar, quoi qu’il soit très dif­fi­cile d’af­firmer que dans tous les cas, les com­bats cor­re­spondaient bel et bien à l’une des deux formes iden­ti­fiées par Warn­er. Les sources sont trop lacu­naires, et ne nous ren­seignent que rarement sur leurs ressorts pré­cis. Même des obser­va­teurs priv­ilégiés comme Buck­ley ou Der­ri­court étaient loin de pos­séder une con­nais­sance suff­isam­ment intime de ces sociétés pour nous ren­seign­er val­able­ment à ce sujet.

En plus de cela, on croit donc devin­er sous le plume de Jack­man ou de Strehlow l’ex­is­tence d’une forme sup­plé­men­taire et ultime de guerre, sans doute raris­sime, com­bi­nant la tac­tique de l’at­taque-sur­prise et les effec­tifs du gain­gar, pour infliger des pertes max­i­males.

La réflex­ion sur la guerre et la régu­la­tion des antag­o­nismes chez les chas­seurs-cueilleurs ne pour­ra en tout cas avancer qu’à con­di­tion de se garder de deux car­i­ca­tures, man­i­feste­ment tout aus­si inadéquates l’une que l’autre : d’une part, celle qui con­sid­èr­erait ces sociétés comme ne sachant vider les querelles autrement que par une vio­lence sans règles et sans lim­ites — toute l’ethno­gra­phie s’in­scrit en faux con­tre cette « guerre de tous con­tre tous ». Mais, d’autre part, le bel­li­cisme de ces peu­ples était bien réel, et explo­sait par­fois en de rares, mais meur­tri­ers, déchaîne­ments.

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