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Une convergence fourmidable

Il y a quelques temps, j’étais intervenu dans un colloque à propos des origines de la division sexuée du travail – comme il se doit, cette communication avait ensuite donné lieu à un texte écrit.

Dans cette intervention, je remettais en cause un des raisonnements les plus partagés qui soient (il remonte au XVIIIe siècle), et qui attribue la naissance de la division du travail à l’augmentation de la production alimentaire, elle-même (pré)historiquement permise par l’agriculture. L’idée centrale est que le verrou qui a très longtemps empêché l’apparition d’un artisanat spécialisé tient à la faible productivité alimentaire : le chasseur-cueilleur ne parvenait qu’à grand-peine à trouver de quoi subvenir à ses propres besoins vitaux, et il ne pouvait donc se payer le luxe de nourrir des artisans professionnels. Dans mon texte, je m’efforçais de montrer que ce raisonnement, en apparence d’une logique inattaquable, procédait de l’idée fausse selon laquelle à l’origine, l’humanité était entièrement occupée à produire sa nourriture. En réalité, aucune communauté humaine n’a jamais consacré la totalité de son temps (ni même de son temps de travail) à cette activité. Depuis une époque extrêmement lointaine, en plus de se procurer de quoi manger et boire, tous les groupes humains ont dû fabriquer des abris, des vêtements et des outils - pour ne parler que de cela.

Dès que l’on prend cet élément en compte, il est facile de montrer qu’en voyant ainsi dans la productivité alimentaire la clé de la division du travail, on fait complètement fausse route. Admettons qu’une communauté de 50 chasseurs-cueilleurs passe 80 % de son temps de travail à quérir de la nourriture (ce qui est une hypothèse haute), et 20 % à fabriquer abris, vêtements et outils divers. Sans aucun changement de la productivité de la chasse et de la cueillette, cette communauté pourrait décider d’affecter 10 de ses membres à la production d'artefacts artisanaux, les 40 autres consacrant dorénavant la totalité de leur temps à la quête alimentaire. Du point de vue de l’ensemble du groupe, la production resterait strictement la même, et cette petite expérience de pensée montre que dans ce cas, ce qu’on appelle sans précision le « surplus », et qui correspond à la nourriture produite par les 40 chasseurs-cueilleurs et consommée par les 10 artisans, n’est pas la condition de la division du travail mais sa conséquence.

Mais alors pourquoi la division du travail, au-delà de celle qui s’opère sur la base du sexe et de l’âge, n’apparaît-elle dans aucune société humaine avant les époques les plus tardives du Néolithique ? La réponse me paraît aller de soi : parce que si la division du travail possède l’avantage évident d’élever la productivité par la spécialisation, elle n’est pas sans inconvénients. Le principal d’entre eux est de faire courir un risque accru de pertes de compétences pouvant mettre en danger la survie du groupe. Si les 50 membres de ma tribu imaginaire sont frappés par un accident qui réduit leur nombre de moitié et qu’ils n’ont pas divisé le travail, alors cette brutale réduction de leurs effectifs ne les empêchera pas de repartir de l’avant. Si, en revanche, l’artisanat a été pris en charge par une minorité, il existe une probabilité que cette minorité disparaisse entièrement et que la survie future du groupe en soit compromise. En d’autres termes, la division du travail apporte l’avantage d’une productivité accrue, mais l’inconvénient d’une plus grande fragilité face aux chocs démographiques. Quant à la balance entre ce bénéfice et ce coût, elle dépend directement de la taille de l’unité sociale considérée : plus l'unité sociale est nombreuse, moins le risque lié à la division du travail est élévé, et plus cette division du travail peut être poussée.

En fin de compte, la possibilité pour une société donnée d’approfondir la division du travail dépend bel et bien de la productivité, mais selon une chaîne causale très différente de celle qui est ordinairement envisagée. La variable clé n'est pas la productivité du seul travail alimentaire, mais celle de l’ensemble du travail social. Et cette variable intervient uniquement dans la mesure où, via le « piège malthusien », elle a été convertie en productivité du sol, c’est-à-dire en densité démographique. Une fois instaurée, la division du travail agit en retour favorablement sur la productivité et l’entraîne dans une boucle de rétroaction positive.

Comprendre tout cela était déjà très satisfaisant. Mais une lumière supplémentaire s’est allumée lorsque j’ai visionné cette excellente vidéo à propos de la coordination du travail chez les fourmis. Celle-ci fait en effet allusion à diverses recherches qui montrent que chez certaines espèces, le degré de division du travail est directement fonction de la taille de la colonie. Je n’ai pas pris le temps d’aller consulter la littérature scientifique pour voir plus en détail quels facteurs sont invoqués par les entomologues pour expliquer cette causalité. Mais en tout état de cause, on ne peut qu’être frappé par le fait que les humains ne sont pas la seule espèce vivante chez qui la différenciation des tâches (partfois appelée « complexité ») est liée, d’une manière ou d’une autre, à la taille des unités sociales.

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