Je ne dis pas que des bêtises : j'en écris aussi.

Je ne sais pas par quel hasard je suis retombé l’autre jour sur un texte que j’avais rédigé pour la revue Mouvements à propos de la division sexuée du travail, de ses origines et de ses conséquences, et où je répondais aux questions de Vincent Bourdeau, Ariel Guillet et Chloé Santoro. C’est un sujet sur lequel je me suis exprimé bien des fois, en ayant changé d’avis sur certains points, et en continuant le cas échéant de le faire – je peux annoncer en effet la parution prochaine d’un excellent livre de Vera Nikolski et Nicolas Pichoff qui jette un coup de projecteur sur un élément sans doute central et passé sous la plupart, sinon sous la totalité, des radars.
Toujours est-il qu’en relisant un peu machinalement le texte que j’avais produit je suis tombé sur le passage suivant, où j’ai dû me frotter les yeux pour vérifier que je n’avais pas la berlue :
Selon le « bon sens » traditionnel – qui est aussi celui qui fait dire que la Terre est plate ! – la division sexuelle du travail procéderait de causes physiologiques : la grossesse, puis l’allaitement, empêcheraient la femme de chasser le gros gibier et, par extension, de manier certains outils. Plusieurs chercheurs, dont Alain Testart, ont montré toutes les limites de cette théorie ; je ne détaillerai pas ici leurs arguments mais, en réalité, la division naturelle du travail de reproduction (pour parler de manière un peu pédante) n’explique que très mal, sinon pas du tout, la division sexuée du travail de production.
La dernière phrase est très loin de ce que j’ai toujours défendu – et qui m’avait, entre autres, valu des échanges peu amènes avec Alain Testart lui-même, selon qui (je me souviens de ses mots comme si c’était hier) : « la division sexuée du travail ne saurait être fondée en nature ». Il est vrai que mon opinion a un peu évolué sur ce point. Suite, en particulier, à la lecture de Bernard Lahire, j’ai été amené à insister davantage sur les contraintes que la maternité ont fait peser sur la répartition des tâches entre les sexes. Toutefois, dès la première édition de mon Communisme primitif n’est plus ce qu’il était en 2009, j’écrivais :
Sans prétendre résoudre en quelques lignes des problèmes auxquels les scientifiques compétents cherchent encore la réponse, on peut donc suggérer que le rôle central joué par l’idéologie et les croyances dans la division sexuelle du travail n’exclut nullement que certaines nécessités objectives aient fourni le terreau sur lequel ces croyances se sont épanouies. Ce n’est pas parce que ces nécessités objectives sont difficiles à mettre en évidence qu’elles n’existent pas, et que toute l’affaire relève uniquement d’a priori idéologiques inexplicables. Bien qu’en l’état actuel des connaissances, on en soit réduit aux simples hypothèses, on peut donc supposer que ce sont certaines contraintes biologiques, vraisemblablement liées à la grossesse et à l’allaitement, qui ont fourni, à une époque inconnue, le substrat physiologique de la division sexuelle du travail et de l’exclusion des femmes de la chasse.
Reste à expliquer pourquoi mon clavier a dérapé dans l’interview donnée à Mouvements, au point donc de laisser entendre que la division des rôles reproductifs n’expliquerait virtuellement rien de la division sexuée du travail et de sa grande régularité dans les sociétés humaines. Je ne vois que deux explications possibles. La première consiste à plaider un moment de faiblesse personnelle : tout occupé à mon effet de balancement rhétorique, je n’aurais pas vu que je faisais dangereusement pencher le fléau du mauvais côté. Quand on a fait profession de rigueur scientifique, ce n’est pas très glorieux. La seule autre hypothèse que je puis envisager – et que j’aurais tendance à privilégier – est d’avoir été victime de sorcellerie. Mes soupçons se dirigent tout particulièrement vers les prêtresses des mystères matriarcaux formées par Heide Goettner-Abendroth. Dans ce cas, la bonne nouvelle est que si cette magie possède une puissance propremement phénoménale, ses effets finissent tout de même par se dissiper avec le temps.



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