Une nouvelle réponse à Jürg Helbling

Je reprends la dis­cus­sion à pro­pos des con­flits armés – sans avoir bien enten­du la pré­ten­tion de la con­clure. Comme c’est bien nor­mal sur un sujet aus­si impor­tant, et avec un débat de cette qual­ité, nous ouvrons tou­jours davan­tage de portes à mesure que nous ten­tons de nous repér­er dans ce labyrinthe (et ce, sans par­venir à refer­mer celles qui étaient déjà ouvertes suite aux échanges précé­dents !). Dans ce bil­let, je voudrais donc revenir sur quelques points qui me sem­blent essen­tiels dans la dernière con­tri­bu­tion de Jürg Hel­bling, ce qui ne veut évidem­ment pas dire que les autres sont dénués d’in­térêt !

Pour com­mencer, je ne sais pas si cela ras­sur­era Jürg, mais il n’est pas le seul à éprou­ver un « ver­tige » devant les innom­brables prob­lèmes que soulève la clas­si­fi­ca­tion des phénomènes que nous essayons de com­pren­dre. Je crois sim­ple­ment que nous diver­geons sur la réac­tion qu’il faut adopter face à ce ver­tige. Pour ma part, je suis pro­fondé­ment con­va­in­cu qu’en sci­ences (sociales ou non), un jeu de con­cepts adéquats résout la presque total­ité des dif­fi­cultés, parce qu’en­suite, tout le reste en découle logique­ment. En sens inverse, l’essen­tiel des incom­préhen­sions, des flous ou des erreurs provient du fait que les raison­nements se fondent sur des caté­gories floues ou erronnées. En ce qui con­cerne la guerre, le défi est (au moins) dou­ble : pour espér­er dégager des lois sig­ni­fica­tives, il nous faut éla­bor­er d’une part une clas­si­fi­ca­tion cor­recte des con­flits armés, d’autre part une clas­si­fi­ca­tion des struc­tures sociales. En ce qui con­cerne cette sec­onde tâche, nous pou­vons nous appuy­er sur les travaux d’Alain Tes­tart – j’y reviendrai. En ce qui con­cerne la pre­mière, mal­gré l’abon­dante lit­téra­ture sur le sujet, il me sem­ble que le débat est moin d’être clos ; pour être franc, je pense même qu’on est encore très loin de dis­pos­er d’un « tableau de Mendeleiev » des con­flits armés, capa­ble d’embrasser à la fois la var­iété de leurs formes et de leurs objec­tifs. J’es­saye, dans ce blog, d’a­vancer sur cette voie dif­fi­cile, avec beau­coup de tâtons et d’es­sais infructueux. Je ne sais pas du tout si je vais par­venir à une solu­tion sat­is­faisante. Mais je suis en revanche con­va­in­cu que sans un tel effort, on n’ef­fectuera aucun pro­grès réel, et que renon­cer à la tâche en rai­son des dif­fi­cultés qu’elle soulève serait nier le prob­lème et non le résoudre.

1. Des sociétés mésolithiques ?

Sur la ques­tion de la clas­si­fi­ca­tion des sociétés, un pre­mier désac­cord s’est cristallisé sur la caté­gorie de « sociétés mésolithiques ». Selon Jürg, cet adjec­tif qual­i­fierait à la fois une péri­ode tem­porelle (la fin de l’ère glaciaire), un mode de rési­dence (la séden­tar­ité ou semi-séden­tar­ité), le mode d’ac­qui­si­tion de la nour­ri­t­ure (chas­se et impor­tance de la pêche, absence d’a­gri­cul­ture) et les struc­tures sociales (« com­plex­ité », avec tout le flou que cette dénom­i­na­tion implique, mais dont on com­prend qu’elle va de pair avec un cer­tain degré d’iné­gal­ité matérielle et/​ou de struc­tura­tion poli­tique).

Sans entr­er trop loin dans cette dis­cus­sion, il me sem­ble qu’elle se décom­pose en deux ques­tions : la pre­mière, de savoir quels sont les bons critères tech­niques ou soci­aux de la « com­plex­ité » (et si l’op­po­si­tion sim­ple /​com­plexe doit être con­servée ou aban­don­née) ; la sec­onde, de savoir si la péri­ode archéologique du Mésolithique l’in­car­ne d’une manière ou d’une autre.

Cette dernière ques­tion est de loin la plus sim­ple : rien, en l’é­tat actuel des con­nais­sances, ne per­met d’af­firmer le moin­dre degré de « com­plex­ité » pour le Mésolithique européen. Je ne ren­ver­rai pas à Zvelebil, mais à une brève et très claire syn­thèse parue il y a peu, de la main de Gre­gor Marc­hand, l’un des tous meilleurs con­nais­seurs de cette péri­ode en France, et inti­t­ulée de manière per­cu­tante « Con­tre le Mésolithique ». Cet arti­cle sou­tient notam­ment :

  1. Que si le Mésolithique peut se car­ac­téris­er par quelques spé­ci­ficités tech­niques dans l’outil­lage lithique, ces spé­ci­ficités n’ont rien de par­ti­c­ulière­ment remar­quable par rap­port aux autres péri­odes qu’il est d’usage de dis­tinguer au sein du Paléolithique supérieur. Et que si l’on en revient aux fon­da­men­taux (légitimes ou non), en attachant une impor­tance par­ti­c­ulière au polis­sage de la pierre et en retenant ce critère pour le Néolithique alors « en ce cas, cer­tains des groupes de chas­seurs-cueilleurs de l’Irlande à la Bal­tique seraient néolithiques et le Mésolithique n’aurait pas davan­tage de jus­ti­fi­ca­tion tax­i­nomique » (p. 11).
  2. On ne trou­ve pas « d’instruments de mou­ture, de silos ou de graines au sein des habi­tats du Mésolithique. » En cer­tains endroits, il existe certes des fos­s­es, mais « à ce jour, il n’a jamais été pos­si­ble de cor­réler ces nom­breux trous dans le sol avec le stock­age des noisettes ou d’autres ali­ments. Le traite­ment en masse de pois­sons migra­teurs pour le séchage de filet ou la macéra­tion n’a jamais pu être démon­tré non plus en domaine mar­itime » (p. 8). Même si l’on peut envis­ager que le stock­age ait pu être pra­tiqué à petite échelle, sans laiss­er de traces archéologiques, il reste impos­si­ble de fonder une clas­si­fi­ca­tion sur une sim­ple éven­tu­al­ité.
  3. Des struc­tures sociales mésolithiques, nous ne savons à peu près rien, sinon qu’il n’ex­iste aucune trace probante de la présence d’iné­gal­ités : « Au sein des espaces sépul­craux, les dif­férences de richesse restent ténues, quoi qu’on en dise, et elles sont lim­itées à quelques objets. » (p. 10)

La con­clu­sion est sans ambages. Non seule­ment « le Mésolithique n’est que européen » (p. 11) mais « Les sys­tèmes tech­niques du début de l’Holocène sont si dif­férents sur le con­ti­nent européen qu’on voit mal com­ment encore évo­quer une déf­i­ni­tion tech­nique uni­taire du Mésolithique » (p. 7). « Le terme de Mésolithique résulte en vérité d’une erreur ini­tiale dans la tax­i­nomie archéologique. C’est un ensem­ble de groupes styl­is­tiques, de tech­niques, de com­porte­ments et d’organisations sociales qui trou­vent davan­tage de par­al­lèles avec ces grands tech­no-com­plex­es du Paléolithique supérieur » (p. 11)

Revenons main­tenant à la ques­tion plus générale des critères tech­niques ou soci­aux de la « com­plex­ité ». L’idée de chas­seurs-cueilleurs « com­plex­es » est inspirée par des cas eth­nologiques – en par­ti­c­uli­er ceux de la Côte Nord-Ouest – de sociétés dénuées d’a­gri­cul­ture, mais ayant dévelop­pé dif­férents types d’iné­gal­ités. Le fond de l’af­faire, c’est donc qu’on ne peut se con­tenter de raison­ner en « chas­seurs-cueilleurs » ver­sus « cul­ti­va­teurs », parce que ces caté­gories désig­nent des tech­niques d’ac­qui­si­tion de la nour­ri­t­ure, mais pas, en elles-mêmes, des struc­tres sociales. La même remar­que vaut d’ailleurs pour les cul­ti­va­teurs, dont les rap­ports soci­aux sont loin d’être uni­formes. En intro­duisant dans l’équa­tion les pêcheurs, on ne fait que com­pli­quer la donne sans rien résoudre, pour une rai­son très sim­ple : il n’ex­iste pas d’adéqua­tion sim­ple entre le mode d’ac­qui­si­tion de nour­ri­t­ure et les rap­ports soci­aux. Si l’on veut s’y retrou­ver, il faut impéra­tive­ment utilis­er une clas­si­fi­ca­tion qui exprime ces rap­ports soci­aux. Bien sûr, on peut se dire que ceux-ci sont cor­rélés d’une manière ou d’une autre à un attrib­ut tech­nique et que si cet attrib­ut n’est pas le fait de chas­s­er, de pêch­er ou de planter, il pour­rait être la séden­tar­ité, le stock­age ou tout autre chose. Certes. Mais d’une part, si ces car­ac­tères sont de meilleurs indi­ca­teurs des rap­ports soci­aux, en l’é­tat de nos con­nais­sances, ils n’en sont pas des indi­ca­teurs totale­ment fiables. Ensuite, et surtout, avant de se deman­der à quel attrib­ut tech­nique les boule­verse­ments des rap­ports soci­aux sont cor­rélés, il faut avoir cor­recte­ment cerné de quels boule­verse­ments on par­le !

C’est pourquoi Bruno et moi suiv­ons la voie ouverte par A. Tes­tart, même si nous nous en éloignons par­fois sur des points sec­ondaires. À juste titre croyons-nous, Tes­tart con­sid­èrait que ce bas­cule­ment se définit avant tout comme l’in­ven­tion de la richesse, c’est-à-dire, pour aller très vite, du fait que les rap­ports soci­aux passent doré­na­vant par la ces­sion des droits de pro­priété sur des biens non humains (en par­ti­c­uli­er, mais pas seule­ment, pour se mari­er ou pour étein­dre un feud).

2. Statistiques homicides

Jürg four­nit plusieurs tableaux qui relient le taux d’homi­cides (ou de morts vio­lentes) au type social. Je ne reviendrai pas sur les prob­lème que pose se sec­ond aspect, et sur le fait que ni les Tiwi, ni les Murn­gin, par exem­ple, n’ont rien de « com­plexe », de « hiérar­chique » ni de « mésolithique ». Un autre aspect, plus anec­do­tique et prob­a­ble­ment sans con­séquences, est qu’à mon avis, la plu­part sinon la total­ité des dou­bles références indiquées par Jürg n’en sont pas : la plus récente n’est que la reprise de l’an­ci­enne dans un tra­vail de com­pi­la­tion qui ne réex­am­ine pas les don­nées de départ. Quoi qu’il en soit, et indépen­dam­ment même de ces prob­lèmes, en admet­tant que la bimodal­ité dont Jürg fait état soit bien attestée, je ne vois pas bien quelles con­clu­sions il faudrait en tir­er.

Je prends acte du fait que Jürg n’ait « nulle part sug­géré que l’ex­is­tence de la guerre pou­vait être déter­minée sur la base du nom­bre de morts liées à la vio­lence ». En effet : une société peut fort bien être capa­ble de faire la guerre et con­naître glob­ale­ment un faible taux d’homi­cides, de même que l’in­verse. Alors quoi ? Il me sem­ble que la piste invo­quée par Jürg con­siste à lier ce taux plus élevé de mor­tal­ité à l’ex­is­tence de ressources con­cen­trées et méri­tant d’être défendues :

Pre­mière­ment, la dépen­dance à l’é­gard de ressources con­cen­trées dans l’e­space : ces ressources com­pren­nent les champs, les pâturages, les lieux de pêche, cha­cun avec des investisse­ments en tra­vail (irri­ga­tion, puits, infra­struc­tures de pêche) (…). Ces ressources con­cen­trées dans l’e­space seraient per­dues par un groupe s’il devait s’éloign­er pour éviter un con­flit avec un groupe voisin. En rai­son des coûts d’op­por­tu­nité élevés de la mobil­ité, les groupes sont large­ment immo­biles et ne peu­vent donc pas éviter d’éventuels con­flits avec les groupes voisins en s’éloignant. En l’ab­sence d’une instance cen­trale supérieure de pou­voir (comme un État) et la dépen­dance des groupes locaux à l’é­gard de ressources con­cen­trées dans l’e­space ont déclenché l’in­ter­ac­tion guer­rière [c’est moi qui souligne] entre les vil­lages. C’est la méfi­ance mutuelle et la peur d’être attaqué qui oblig­ent chaque groupe local à s’armer et à atta­quer d’abord à un moment favor­able avant d’être attaqué à un moment défa­vor­able.

Encore une fois, indépen­dam­ment même de la réal­ité de la cor­réla­tion entre séden­tar­ité et con­cen­tra­tion de ressources d’un côté, degré de vio­lence homi­cide de l’autre, le raison­nement qui relie l’une à l’autre devrait pou­voir se véri­fi­er dans les don­nées ethographiques ; autrement dit, là où l’on se bat davan­tage, la con­quête ou la défense ter­ri­to­ri­ales devraient appa­raître comme le motif prin­ci­pal de ces affron­te­ments. Or, il me sem­ble que c’est très loin d’être le cas pour tous les peu­ples cités.

Même si rien, selon moi, ne per­met de les class­er comme séden­taires, com­plex­es, ou mésolithiques, rap­pelons par exem­ple que chez les Murn­gin, les con­quêtes ou reven­di­ca­tions ter­ri­to­ri­ales sont d’après Warn­er totale­ment inimag­in­ables :

Aucune terre ne peut être prise à un clan par un acte de guerre. Un clan ne pos­sède pas sa terre de par la force des armes, mais de par une tra­di­tion immé­mo­ri­ale et une par­tie inté­grante de la cul­ture […]. Jamais un groupe vic­to­rieux n’annexerait le ter­ri­toire d’un autre, même si sa pop­u­la­tion mas­cu­line était entière­ment détru­ite et les épous­es et les enfants des morts pris par les vain­queurs. (1969 : 18–19)

Pour les Yanoma­mi, des cul­ti­va­teurs itinérants (et donc, d’un point de vue tech­nique, « néolithiques »), les ques­tions ter­ri­to­ri­ales sont égale­ment totale­ment absentes des buts de guerre — le seul butin, annexe, des opéra­tions mil­i­taires con­cerne les femmes. Sur les Gebusi, une petite société de 450 per­son­ne qui fig­ure par­mi les plus hauts taux d’homi­cides relevés, Knauft écrit : « Les con­flits au sujet des ter­ri­toires ou des ressources sont extrême­ment rares et sont générale­ment facile­ment réso­lus ; il n’ex­iste aucun indice de pénurie de ter­res » (1987 : 459). Bref, le con­flit autour de ressources ter­ri­to­ri­ales n’ap­pa­raît pas spon­tané­ment comme le motif du fort taux d’homi­cides observé par­mi cer­taines des sociétés de la liste con­sti­tuée par Jürg. Dans le meilleur des cas, cette expli­ca­tion appellerait un raison­nement sup­plé­men­taire, pour ren­dre compte du fait qu’un con­flit sur des ressources se reflèterait dans la con­science des acteurs sous une nature totale­ment dif­férente. Au pire – et je con­fesse que je penche pour cette option – il faut admet­tre que pour une large part, ces con­flits n’ont sim­ple­ment rien à voir avec des ques­tions de ressources ter­ri­to­ri­al­isées.

Pour ter­min­er sur ce point, je me demande tout de même jusqu’à quel point la bimodal­ité con­statée par Jürg n’est pas, pour par­tie ou en total­ité, illu­soire. Out­re la reclas­si­fi­ca­tion de quelques peu­ples cen­sé­ment « mésolithiques » en sociétés mobiles et sans richesse qui chang­erait la donne, on peut aus­si penser qu’il existe un « biais du sur­vivant » : les sociétés de chas­se-cueil­lette mobile observées à l’époque con­tem­po­raine sont en gros celles qui sub­sis­taient dans des envi­ron­nements impro­pres à l’a­gri­cul­ture (l’Aus­tralie con­sti­tu­ant la prin­ci­pale excep­tion, sinon la seule). Or ces envi­ron­nements sont aus­si ceux dans lesquels la den­sité est la plus faible et avec elle, la pos­si­bil­ité de for­mer des groupes con­sti­tués et avec elle, que les con­flits soient enclins à con­naître une escalade. J’ai ain­si ten­dance à penser que des chas­seurs-cueilleurs mobiles vivant dans des envi­ron­nements rel­a­tive­ment favor­ables avaient une cer­taine prob­a­bil­ité de ressem­bler aux Murn­gin et donc de se livr­er à des actes de vio­lence col­lec­tive sur une échelle sig­ni­fica­tive, actes qui pou­vaient encore une fois être tout à fait indépen­dants de la néces­sité de défendre des ressources ter­ri­to­ri­al­isées.

3. La classification des conflits armés

On en arrive – ou, plus exacte­ment, on en revient, car le débat sur ce point se pro­longe depuis plusieurs mois – à la clas­si­fi­ca­tion des con­flits armés, qui con­stitue évidem­ment une ques­tion cen­trale. Je per­siste, tout comme Bruno, à con­sid­ér­er que la nature du groupe social impliqué ne con­stitue pas une vari­able per­ti­nente pour cette clas­si­fi­ca­tion, qui devrait en revanche pren­dre en compte l’ob­jec­tif général pour­suivi, et la manière dont la vio­lence est éventuelle­ment restreinte de divers­es manières. Ain­si, le feud (série d’as­sas­si­nats de com­pen­sa­tion) et la bataille régulée con­stituent deux formes dif­férentes de vio­lence col­lec­tive restreinte. Jürg, pour sa part, accepte la vari­able de la restric­tion, mais tient à main­tenir celle de la nature des unités sociales, ce qui donne ce tableau à qua­tre cas­es, que je repro­duis ci-après afin de faciliter la dis­cus­sion :

Niveau Inten­tion
Equi­li­brage
(restreint)
Destruc­tion
(non restreint)
Indi­vidu­el (famille)
feud (judi­ci­aire)
meurtres et con­tre-meurtres
Groupe local (de par­en­té)
batailles régulées
batailles non régulées
attaques sur­prise

Il me sem­ble que le con­tenu du tableau souligne les con­tra­dic­tions, voire les impass­es, aux­quelles con­duisent ces prémiss­es.

  1. Pour com­mencer, un détail, mais qui est révéla­teur d’un prob­lème récur­rent (cela vaut aus­si pour mes pro­pres développe­ments) : si le feud est men­tion­né, la guerre ne l’est pas. On pour­rait certes répon­dre que la guerre recou­vre en fait la case diamé­trale­ment opposée, à savoir celle des « batailles non régulées » et des « attaques sur­pris­es ». Mais là, deux nou­veaux prob­lèmes sur­gis­sent : le pre­mier, qu’une « attaque sur­prise » n’est pas du tout car­ac­téris­tique de la guerre — en fait, toute attaque visant à tuer sans le con­sen­te­ment de l’ad­ver­saire a intérêt à utilis­er la sur­prise… y com­pris lorsqu’elle s’in­scrit dans un feud. Et c’est là où l’on, touche au sec­ond prob­lème : cette clas­si­fi­ca­tion mélange des types d’opéra­tions mil­i­taires et des états (sans majus­cule !) ou des sit­u­a­tions : ain­si que l’écrivait Bruno dans son arti­cle, une guerre ne se définit pas par la nature des opéra­tions mil­i­taires. Elle peut fort bien inclure, en plus de batailles util­isant ou non la sur­prise, des assas­si­nats ciblés. Quant au feud, il con­siste en une série d’as­sas­si­nats de com­pen­sa­tion, chaque camp con­sid­érant le dernier meurtre com­mis con­tre lui comme illégitime et appelant une rétor­sion. Il y a donc deux niveaux de réal­ité : celui qu’on pour­rait appel­er des opéra­tions élé­men­taires, et celui des états, ou des sit­u­a­tions, dans lesquels ces opéra­tion élé­men­taires s’in­scrivent. Et on peut donc se deman­der s’il est per­ti­nent de rassem­bler les deux niveaux dans une même clas­si­fi­ca­tion.
  2. Un prob­lème plus impor­tant est celui de la mise en regard du feud (ou de l’as­sas­si­nat de com­pen­sa­tion) et de la bataille régulée. D’après le tableau pro­posé par Jürg, le pre­mier serait la ver­sion famil­iale de la sec­onde, et la sec­onde la ver­sion col­lec­tive du pre­mier. Pour­tant, les deux phénomènes sont claire­ment très dif­férents, et pas seule­ment par la taille des unités impliquées. C’est d’au­tant plus clair qu’il existe bel et bien (en Aus­tralie et ailleurs) une ver­sion famil­iale (ou indi­vidu­elle) de la bataille régulée : il s’ag­it du duel. J’avais d’ailleurs insisté sur ce point dans mon livre : la bataille régulée aborigène peut être con­sid­érée comme un duel col­lec­tif, et elle pos­sède d’ailleurs une ten­dance pronon­cée à se dis­soudre en une série de duels indi­vidu­els.
  3. Non seule­ment la dif­férence entre feud et batalle régulée ne tient donc pas unique­ment à la taille des unités impliquées, mais en réal­ité, elle est totale­ment indépen­dante de ce paramètre. Il est bien con­nu que les feuds peu­vent avoir lieu entre des groupes (de par­en­té ou de rési­dence) ; c’est même le cas de la plu­part d’en­tre eux, pour une rai­son sim­ple : un feud qui oppose de sim­ples familles a toute prob­a­bil­ité de s’étein­dre rapi­de­ment en rai­son du déséquili­bre des forces (il suf­fit que l’une compte trois ou qua­tre hommes en âge de com­bat­tre et que l’autre n’en ait que deux). En revanche, si le feud implique des groupes, la pos­si­bil­ité qu’il soit entretenu durable­ment est bien plus élevée.
  4. Enfin, je ne com­prends pas ce que la caté­gorie de « meurtres et con­tre-meurtres » est cen­sée recou­vrir. Soit il faut la com­pren­dre au sens strict, et alors je ne vois guère en quoi elle se dif­féren­cie du feud – qu’est-ce qu’un feud sinon une série de « meurtres et con­tre-meurtres », cha­cun effec­tué au nom d’une légitime com­pen­sa­tion ? Soit il faut la com­pren­dre au sens large, et alors tout con­flit armé don­nant lieu à une série d’opéra­tions, voire toute bataille homi­cide, peu­vent être décrits comme des « meurtres et con­tre-meurtres ».
La scène de makara­ta du film « 10 canoës, 150 lances et 3 épous­es »

Ces prob­lèmes se man­i­fes­tent d’ailleurs lors de l’ex­er­ci­ce con­sis­tant à appli­quer la clas­si­fi­ca­tion aux dif­férentes procé­dure Murn­gin. Je ne com­menterai pas chaque choix en détail, mais deux points saut­ent aux yeux :

  1. La caté­gorie de « meurtres et con­tre-meurtres » demeure fort embar­ras­sante, et c’est la seule que Jürg repro­duit telle quelle, faute de trou­ver dans l’in­ven­taire de Warn­er une procé­dure qui lui cor­re­sponde.
  2. L’autre prob­lème con­cerne la clas­si­fi­ca­tion famil­iale ou col­lec­tive des procé­dures. Warn­er ne donne pas tou­jours les infor­ma­tions qui seraient néces­saires à ce sujet, mais à pro­pos du malara­ta, il ne cesse de répéter qu’il met aux pris­es des clans. On ne voit donc guère ce qui per­me­t­trait de le ranger dans la ligne supérieure du tableau. Indépen­dam­ment même de cette ques­tion, le makara­ta est une forme locale com­bi­nant une épreuve de pénal­ité et un châ­ti­ment cor­porel. Non seule­ment il ne peut claire­ment pas être assim­ilé à un feud, mais il en représente pour ain­si dire l’op­posé : il s’ag­it d’une procé­dure régulée et décidée d’un com­mun accord pour éviter un feud, un « com­bat céré­moniel pour rétablir la paix » (p. 474) ! La con­clu­sion de tout cela est que si l’on applique la clas­si­fi­ca­tion pro­posée par Jürg, il n’ex­iste rien chez les Murn­gin qui cor­re­sponde au feud… ce qui pose évidem­ment d’une ethno­gra­phie qui insiste sur son omniprésence.

4. Quelques points généraux

Pour clore cette réponse, il me faut répon­dre aux deux objec­tions avancées par Jürg à la fin de sa con­tri­bu­tion :

  1. Peut-il exis­ter des guer­res au sein d’une unité poli­tique, i.e. des guer­res civiles ? Jürg répond que cette pos­si­bil­ité est un oxy­more, et qu’elle est con­tra­dic­toire dans les ter­mes mêmes : si une unité poli­tique (et par­ti­c­ulière­ment un État) fait face à une oppo­si­tion qui con­teste son mono­pole de la vio­lence légitime, alors il n’est ipso fac­to plus un Etat. Je con­cède bien volon­tiers que cette sit­u­a­tion, comme toute sit­u­a­tion de tran­si­tion, soulève d’épineuses dif­fi­cultés ter­mi­nologiques et ouvre la porte à des dis­cus­sions sans fin. Mais si l’on dit que lors d’une guerre civile, les deux unités aux pris­es, tout en aspi­rant à devenir des unités poli­tiques, n’en sont pas, on con­tred­it la déf­i­ni­tion qui affirme que la guerre est un com­bat qui oppose des unités poli­tiques.
  2. Un même groupe (local ou de par­en­té) peut-il men­er soit un feud, soit une guerre ? Selon Jürg, c’est impos­si­ble, puisque c’est la nature sociale du groupe qui déter­mine celle du con­flit. Dans un sens – et sans doute cela con­tribue-t-il à obscur­cir la ques­tion – il est clair qu’une sim­ple famille, voire un indi­vidu, ne sauraient men­er une « guerre ». La guerre sup­pose l’im­pli­ca­tion d’un groupe rel­a­tive­ment large. Mais la con­di­tion néces­saire n’est pas suff­isante, et les don­nées ethno­graphiques abon­dent d’ex­em­ples où des unités sociales capa­bles de men­er des guer­res choi­sis­sent dans cer­taines cir­con­stances d’en rester au feud : c’est d’ailleurs le cas chez les Murn­gin, ou les mêmes clans qui peu­vent décider une bataille sanglante et sans lim­ites (un gain­gar), se con­tentent usuelle­ment de men­er une série d’opéra­tions ciblées (en par­ti­c­uli­er, via le maringo), qui peu­vent don­ner lieu à des répliques en sens inverse — autrement dit, engen­dr­er un feud.

7 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    jacques Simon

    Ca chauffe de plus en plus… Je me dis, pourquoi ne pas aban­don­ner le “con­cept” même de “guerre”, si per­son­ne ne se révèle à même de le définir ? Y com­pris dans nos sociétés con­tem­po­raines, cf Pou­tine niant la faire ( “opéra­tion spé­ciale”…), ou cer­tains qual­i­fi­ant de ce nom des objets très hétérogènes (“guerre à la drogue”, “au ter­ror­isme”) qui font per­dre tout sens bien défi­ni à ce mot. La poly­sémie du mot, et on devrait la mesur­er d’une langue à l’autre, me sem­ble un écran à l’in­tel­li­gi­bil­ité du terme, si flou qui’l recou­vre la majorité des con­flits armés. Quel rap­port entre les boucheries destruc­tri­ces des deux précé­dents con­flits mon­di­aux du XX° siè­cle, et les expédi­tions mil­i­taires d’un seigneur des “print­emps et automnes”? Si ce n’est qu’il y a une fil­i­a­tion nette, mal­gré tous les boule­verse­ments soci­aux qui mar­quent le pas­sage au” roy­aumes com­bat­tants” féo­daux( et l’ac­cès général­isé aux tech­niques de métal­lurgie du fer- fonte) entre deux formes assez dif­férentes de “guerre”, avec là une nette causal­ité sociale.
    Bref : aban­don­nez le terme “guerre”, classez les con­flits armés( ou essayez…) et on y ver­ra peut-être un peu plus clair…Quitte à réu­tilis­er le mot dans une accep­tion plus pré­cise et lim­itée.
    Avec tout mon respect pour vos travaux à tous.

    1. En fait, je crois que c’est cela que nous essayons tous de faire, y com­pris dans nos précé­dents travaux pub­liés. La guerre, en même temps on voit bien que cela existe et que cela con­stitue un phénomène spé­ci­fique, et en même temps on voit juste­ment que ce n’est pas le seul mode de con­fronta­tion armée entre groupes. Tout l’en­jeu est pré­cisé­ment de par­venir à la bonne clas­si­fi­ca­tion, c’est-à-dire aux bonnes déf­i­ni­tions… et si c’é­tait facile, quelqu’un y serait arrivé plus tôt !

  2. J’ar­rive bien tard. Sim­ple­ment une infor­ma­tion : la ques­tion de guer­res qui auraient pour objet la prise de ter­ri­toires (ou la destruc­tion de l’ad­ver­saire). Dans la Côte nord-ouest les Bel­la Coola et les Kwak­i­utl ne conçoivent pas de se saisir du ter­ri­toire d’un adver­saire vain­cu alors que les Noot­ka (qui parta­gent l’ile de Van­cou­ver avec les Kwak­i­utl) n’hésitent pas à s’emparer d’un ter­ri­toire après avoir anéan­ti leur adver­saire.

  3. Pour ce qui con­cerne les Bel­la Coola, il n’y a qu’une référence : McIl­wraith qui a écrit une somme (qual­ité et quan­tité) à laque­lle tout le monde se réfère.
    “Avant l’établissement de la dom­i­na­tion bri­tan­nique, les tribus côtières de la Colom­bie bri­tan­nique se livraient à des guer­res impor­tantes. Des com­bats qui se pour­suiv­aient pen­dant longtemps et qui con­dui­saient à l’extermination d’un des par­tic­i­pants étaient incon­nus, mais il y avait con­stam­ment des raids, des con­tre-raids, des incur­sions et des attaques.” (McIl­wraith “The Bel­la Coola Indi­ans” , tome II, page 338)
    Pour ce qui con­cerne les Noot­ka et les Kwak­i­utl :
    “Il n’y a aucun exem­ple dans la lit­téra­ture kwak­i­utl où le but de la guerre est d’acquérir des ter­res ou des droits de pêche et le type de guerre pra­tiqué par les Noot­ka qui avait des buts sem­blables, une guerre qui con­dui­sait à l’annihilation du groupe à qui apparte­nait des richess­es telles qu’un cours d’eau à saumons prospère, n’était pas du tout car­ac­téris­tique des Kwak­i­utl.” (Helen Codere “Fight­ing with prop­er­ty” page 105)
    Juge­ment repris presque textuelle­ment par Ros­man et Rubel (“Feast­ing with mine ene­my” page 139)
    Il y a cer­taine­ment d’autres juge­ments. A suiv­re.

  4. Bon­jour,
    la cri­tique du mot « guerre » par Jacques Simon pose une ques­tion intéres­sante.
    Ne pour­rait-on pas par­tir du « pourquoi » ? Qu’est-ce qu’on cherche exacte­ment, dans quel con­texte, et dans quel but ?.. et du « pour quoi ? », donc du « pour qui ? » (Pré­ci­sion : je ne fais pas mon petit Latour ! Je ne rabats pas toute activ­ité sci­en­tifique sur les micro-intérêts soci­aux du moment !)
    Je crois qu’il y plusieurs direc­tions de réponse à ce « pourquoi » : l’an­thro­po­logue veut établir une clas­si­fi­ca­tion rationnelle des phénomènes de vio­lence col­lec­tive dans les sociétés « prim­i­tives » (Christophe Dar­mangeat a, ailleurs sur ce blog, explic­ité l’emploi de ce mot), parce que :
    1) le sci­en­tifique veut pré­cis­er le sens des ter­mes qu’il emploie (feud, razz­ia, guerre, etc.) pour les faire coller le plus fine­ment pos­si­ble aux réal­ités. Dans ces con­di­tions, l’a­ban­don ou le main­tien d’un mot (« guerre ») n’est pas impor­tant. C’est la déf­i­ni­tion pré­cise du con­cept qu’il désigne, qui importe ;
    2) il y a, à l’ar­rière-plan, le juge­ment naïf sur les « sauvages » qui se mas­sacr­eraient les uns les autres par bru­tal­ité naturelle, donc un pré­sup­posé sur ce que serait la nature humaine. Le sci­en­tifique dément les idées reçues, dont celles, dan­gereuses, sur la sup­posée nature humaine : c’est l’hon­neur et la beauté de l’an­thro­polo­gie, de nous mon­tr­er la com­plex­ité des sociétés prim­i­tives. En retour, elles nous sug­gèrent un autre regard sur notre pro­pre monde ;
    3) il y a surtout, à l’ar­rière-plan, l’ex­is­tence de la guerre dans nos pro­pres sociétés. Christophe le dit, d’ailleurs : « la guerre […] on voit bien que cela existe et que cela con­stitue un phénomène spé­ci­fique ». A mon avis, c’est de cette évi­dence (?) que l’on pour­rait par­tir pour clar­i­fi­er ce qui, au juste, est recher­ché.
    Avec le mot « guerre », s’im­pose un mod­èle (!) pas tou­jours claire­ment iden­ti­fié, qui provient de NOS PROPRES sociétés et non pas des sociétés prim­i­tives : con­tre un enne­mi armé iden­ti­fi­able, la vio­lence avec ou sans lim­ite menée par des troupes assez nom­breuses au ser­vice d’un organ­isme poli­tique (éta­tique ou non) dans un ou plusieurs buts, explicites au moins chez les dirigeants.
    Déf­i­ni­tion aux con­tours vagues, certes, mais qui me sem­ble cern­er tout ce qu’on appelle « guerre » dans notre monde, depuis les guer­res mon­di­ales jusqu’à celle d’Al­gérie, à l’Ukraine, aux guer­res « de basse inten­sité », aux actes des « con­tras » du Nicaragua, etc., et exclure les élé­ments de pro­pa­gande comme la « guerre au virus » ou la « guerre au ter­ror­isme » (le ter­ror­isme est une pra­tique, et non pas un enne­mi pos­si­ble).
    Or, il me sem­ble que depuis le début, c’est pré­cisé­ment autour de ces quelques points de déf­i­ni­tion que je viens d’énon­cer, que tour­nent les dis­cus­sions :
    — Où s’ar­rête l’in­tim­i­da­tion, où com­mence la vio­lence, et quelles lim­ites a‑t-elle ?
    — Quel nom­bre de com­bat­tants (rel­a­tive­ment à la pop­u­la­tion générale) est mobil­isé ?
    — Qu’est-ce qu’une société « poli­tique » ?
    — Quel(s) but(s) de guerre, et sont-ils tou­jours clairs ?
    — Remar­que : tout acte de guerre n’est pas for­cé­ment armé (recon­nais­sance, espi­onnage, sab­o­tage, tor­ture des pris­on­niers, etc.) tan­dis que des mas­sacres comme ceux des Ein­satz­grup­pen, qui étaient armés, s’ap­par­entent plutôt à une chas­se aux enfants, femmes et vieil­lards. Pour qu’il y ait guerre, il faut que l’en­ne­mi soit armé ou sus­cep­ti­ble de l’être.
    J’ai voulu seule­ment met­tre en lumière un con­texte, qui me parais­sait un peu lais­sé dans l’om­bre. J’e­spère n’avoir pas embrouil­lé encore davan­tage le débat. Bon courage à Christophe et aux inter­venants sur ce beau blog.
    Marc Guil­lau­mie.

  5. PS : Excusez-moi. Je refor­mule plutôt ain­si, vers la fin : “…pour qu’il y ait guerre, il faut que l’en­ne­mi (iden­ti­fié lui aus­si à un organ­isme poli­tique, qu’il soit éta­tique ou non) soit capa­ble éventuelle­ment de se défendre ou de riposter.”

    Je crois que s’il n’y avait pas, en arrière-fond, cette présence de nos pro­pres sociétés qui imposent aux objets sci­en­tifiques des mod­èles (qu’il s’ag­it juste de ren­dre les plus clairs pos­si­ble) alors l’an­thro­polo­gie ne serait qu’une aimable prom­e­nade folk­lorique ! Ce qu’elle n’est pas.
    Avec encore une fois tous mes respects à Christophe Dar­mangeat et aux inter­venants.
    MG.

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