Quelques réflexions après « Maîtres et possesseurs de la nature »

Same­di dernier, le Musée des Antiq­ui­tés Nationales de Saint-Ger­main-en-Laye organ­i­sait une table ronde autour de la ques­tion de l’an­i­mal dans la Préhis­toire. Ani­mée par Boris Valentin (archéo­logue spé­cial­iste de la fin du Paléolithique et du Mésolithique), la dis­cus­sion réu­nis­sait Jean Rouault, un écrivain (dont j’avoue ne pas con­naître les œuvres), Geof­froy de Saulieu (un archéo­logue qui a notam­ment cosigné un arti­cle avec A. Tes­tart sur la nais­sance de l’a­gri­cul­ture), Emmanuel Guy (qu’on ne présente plus sur ce blog) et, last but not least, l’an­thro­po­logue Philippe Desco­la.
La dis­cus­sion a été riche et longue — il y avait une caméra, qui laisse penser qu’on pour­ra la vision­ner un jour prochain sur le net (mais quand ? Je n’en ai pas la moin­dre idée). Étant don­né sa for­mule, elle abor­dait des aspects assez divers et pas tou­jours directe­ment artic­ulés entre eux : Jean Rouault – si je l’ai bien com­pris – met­tait en rap­port le désir de dom­i­na­tion qui s’ex­pri­mait dans la domes­ti­ca­tion et les plaies sociales con­tem­po­raines. P. Desco­la a longue­ment dévelop­pé ses thèmes favoris : les dif­férentes ontolo­gies et le blocage que celles-ci ont pu représen­ter vis-à-vis de la domes­ti­ca­tion, notam­ment en Ama­zonie. Les deux autres inter­venants se sont con­cen­trés sur l’art du Paléolithique supérieur occi­den­tal : G. de Saulieu a resti­tué les thès­es d’A. Tes­tart sur son car­ac­tère totémique et les impli­ca­tions soci­ologiques de cette thèse, tan­dis qu’Em­manuel Guy dévelop­pait son pro­pre raison­nement le fait que cet art doit être inter­prété comme la mar­que de sociétés dif­féren­ciées selon la richesse.
J’ai déjà abor­dé ces ques­tions bien des fois sur ce blog, mais je voudrais ici men­tion­ner quelques aspects sur lesquels la dis­cus­sion m’a con­va­in­cu (s’il en était besoin) que j’avais encore du pain sur la planche. Les lignes qui suiv­ent sont donc des réflex­ions au fil de la plume, avec comme il se doit, beau­coup plus de ques­tions que de répons­es.

1) Pouvoir sur les animaux, pouvoir sur les hommes

Une des idées cen­trales, à ce que j’en ai com­pris, de Jean Rouault, serait que les rap­ports de dom­i­na­tion au sein des sociétés humaines sont allés de pair (his­torique­ment et logique­ment) avec la mise en place de leur dom­i­na­tion sur les ani­maux. Or, cette idée qui sem­ble avoir pour elle la force de l’év­i­dence me paraît, au moins sous cette forme très générale, devoir être rejetée pour plusieurs raisons. En fait, je ne suis pas du tout cer­tain que les rap­ports avec l’an­i­mal préju­gent de quelque manière que ce soit des rap­ports soci­aux, et je ne vois guère de rai­son qu’il en soit ain­si. En fait, le suc­cès (actuel ?) de ce type de thès­es procède, au fond, des mêmes prémiss­es que celui des courants végan (en tout cas, de cer­taines de ses ver­sions) et, plus générale­ment, de l’ensem­ble des thès­es prim­i­tivistes selon lesquelles l’a­gri­cul­ture et l’él­e­vage sont le péché orig­inel qui a rompu l’har­monie sup­posée de l’homme avec la nature. Mais quand on y regarde d’un peu plus près, tout cela procède d’une logique assez bringue­bal­ante.
Pour com­mencer, on fait sou­vent état des con­cep­tions affir­mées des chas­seurs-cueilleurs sur cette har­monie, la néces­sité de ne pas prélever davan­tage que néces­saire, etc. Il y a sans doute beau­coup de vrai, mais je ne suis pas cer­tain que cela soit si orig­i­nal que cela (après tout, même notre pro­pre société affirme que la non-souten­abil­ité de son mode de développe­ment est un prob­lème). Et surtout, cette volon­té affichée n’a pas empêché ces braves chas­seurs du Paléolithique de dézinguer cer­taines ressources au point de les faire dis­paraître. Même si les cer­ti­tudes sont dif­fi­ciles à établir, il me sem­ble bien (sauf erreur, je n’ai pas revéri­fié mes sou­venirs) que l’ar­rivée de sapi­ens, quelque har­monie qu’il ait alors prôné avec la nature, a été directe­ment respon­s­able de l’ex­tinc­tion d’une par­tie de la grande faune en Aus­tralie, puis en Amérique du Nord. Et puis, il ne faut quand même pas trop exagér­er la ten­dresse des rela­tions sociales de ces sociétés. Certes, il rég­nait une forme de com­mu­nisme et les iné­gal­ités de richesse étaient incon­nues. Cela n’empêchait nulle­ment des rap­ports soci­aux par­fois fort rudes, en témoigne la manière dont on con­sid­érait et traitait les étrangers (et rap­pelons que vu la taille des groupes humains, il n’y avait pas énor­mé­ment de tra­jet à accom­plir pour en ren­con­tr­er)… ou même les femmes.
Mais le fait sans doute le plus trou­blant, que je con­nais­sais mais qui s’est rap­pelé à moi durant la con­férence, c’est que dans beau­coup de sociétés sans domes­ti­ca­tion, on pense les ani­maux sauvages sous la férule d’un « maître » qui peut les libér­er pour les plac­er à dis­po­si­tion des hommes, ou au con­traire les retenir dans les péri­odes de pénurie. Et c’est ce maître qu’on implore ou à qui on tente de forcer la main dans les céré­monies religieuses des­tinées à accroître le gibier disponible. Il y a là a un para­doxe éton­nant : com­ment se fait-il que des gens qui, eux, ne domes­tiquent pas, imag­i­nent le monde ani­mal en ter­mes de maître et de ses dépen­dants ? Peut-être parce que si la domes­ti­ca­tion sup­pose une rela­tion de maîtrise et de supéri­or­ité, l’in­verse n’est pas vrai, et que l’ap­privoise­ment, par exem­ple, implique déjà une telle rela­tion ? Peut-être aus­si parce que tous ces peu­ples ont des chiens, et que ce fait suf­fit, à lui seul, à fournir le mod­èle d’une rela­tion de dom­i­na­tion sur le monde ani­mal (et l’on peut remar­quer que les Aus­traliens, qui n’en­vis­agent pas que les ani­maux pos­sè­dent ain­si de tels maîtres sur­na­turels, sont aus­si ceux chez qui la domes­ti­ca­tion du chien est la plus incom­plète)… Je ne sais pas au juste laque­lle de ces hypothès­es se rap­proche de la vérité, mais ces élé­ments doivent en tout cas à inciter à la pru­dence quant aux par­al­lèles hâtifs et les lois trop générales.

2) Les ontologies et la domestication bloquée

Le pécari d’A­ma­zonie, une espèce
assez proche de notre san­gli­er
Ceci m’amène tout naturelle­ment aux thès­es de P. Desco­la sur le « blocage tech­nique » qu’au­rait con­sti­tué le refus de la domes­ti­ca­tion de cer­tains ani­maux en Ama­zonie – un thème dévelop­pé par ce chercheur notam­ment dans son célèbre arti­cle « Pourquoi les Indi­ens d’A­ma­zonie n’ont-ils pas domes­tiqué le pécari ? ». À cette ques­tion, il répond que ce refus était lié à leurs con­cep­tions (dites « ani­mistes ») con­cer­nant le monde ani­mal. Le matéri­al­iste que je suis ne peut écarter cette réponse d’un revers de main : il faut bien admet­tre que si les idées ne jouent pas le rôle fon­da­men­tal (« en dernière instance », selon l’ex­pres­sion con­sacrée) dans les phénomènes soci­aux, elles ne sont pas pour autant dépourvues de tout rôle act­if. Le matéri­al­isme qui ver­rait dans les idées un sim­ple reflet direct et pas­sif de la sphère réelle serait bien pau­vre, et bien dému­ni pour com­pren­dre les faits soci­aux. Il n’empêche : le pre­mier mou­ve­ment du matéri­al­iste (fût-il dialec­tique) doit être de rechercher des caus­es objec­tives avant d’en­vis­ager les caus­es sub­jec­tives – et, j’a­jouterais volon­tiers que cette recherche doit être d’au­tant plus intense que le phénomène à expli­quer est plus large et plus durable.
Or, en l’oc­cur­rence, je ne suis pas bien cer­tain qu’on ait exam­iné, et écarté, toutes les bonnes raisons qu’avaient les Indi­ens de ne pas entre­pren­dre cette domes­ti­ca­tion avant d’en­vis­ager les mau­vais­es (il va de soi que P. Desco­la pousserait de hauts cris devant cette manière de s’ex­primer, mais là n’est pas le sujet). Certes, l’ar­ti­cle de P. Desco­la exam­ine dif­férentes raisons économiques qui pour­raient expli­quer ce blocage et les récuse toutes une à une. Je ne con­nais pas suff­isam­ment le sujet pour être en sit­u­a­tion d’imag­in­er quel fac­teur ait pu lui échap­per (ou laque­lle de ses réfu­ta­tions est en réal­ité moins solide qu’elle n’en a l’air). Ce n’est donc pas sous cet angle que je décèle une faib­lesse dans le raison­nement mais par le fait qu’il manque, me sem­ble-t-il, un pan à l’ar­gu­men­ta­tion pour qu’elle soit com­plète : si, ain­si que l’af­firme P. Desco­la dans sa démon­stra­tion, toutes choses sont bel et bien égales par ailleurs entre Ama­zonie et Nou­velle-Guinée, et si seules leurs « ontolo­gies » (quel affreux con­cept !) dif­fèrent et peu­vent donc expli­quer pourquoi le porc sauvage a été domes­tiqué ici et non là, quelle ontolo­gie est donc celle des néo-guinéens, en quoi dif­fère-t-elle de celle des Ama­zoniens, et en quoi est-elle davan­tage com­pat­i­ble avec la domes­ti­ca­tion ?

3) Spécialisation, expertise et inégalités

Un mât-totem gravé
de la Côte Nord-Ouest
J’en viens enfin à un prob­lème pass­able­ment dif­férent, que j’ai déjà abor­dé à plusieurs repris­es (notam­ment dans cette cri­tique) mais qui a fait l’ob­jet d’échanges fort intéres­sants lors de la dis­cus­sion : si la tech­nic­ité de l’art paléolithique traduit la spé­cial­i­sa­tion de ceux qui le pra­ti­quaient, pourquoi cette spé­cial­i­sa­tion traduirait-elle davan­tage une dif­féren­ci­a­tion sociale par la richesse que la spé­cial­i­sa­tion générale­ment attribuée par les préhis­to­riens aux tailleurs de silex ? La réponse d’Em­manuel Guy est que si la taille du silex est une activ­ité pro­duc­tive, directe­ment néces­saire à la repro­duc­tion de la société, l’art ne l’est pas. L’ex­is­tence de spé­cial­istes pour la pre­mière s’ex­plique donc par des raisons pure­ment tech­niques, alors que la sec­onde, elle, requiert des con­di­tions sociales par­ti­c­ulières.
J’avoue que ce raison­nement ne me con­va­inc guère. La dif­férence d’u­til­ité pro­duc­tive objec­tive entre la taille du silex et l’art par­ié­tal est certes tout à fait réelle, et incon­testable­ment per­ti­nente pour cer­taines prob­lé­ma­tiques – touchant, par exem­ple, à la pro­duc­tiv­ité glob­ale de ces sociétés, leur capac­ité à sub­sis­ter dans un envi­ron­nement don­né, etc. Mais je ne vois pas bien en quoi cette per­ti­nence s’é­tendrait aux impli­ca­tions sociales de la spé­cial­i­sa­tion. Après tout, à par­tir du moment où la société le juge néces­saire et où elle en a les moyens, en quoi le fait que de spé­cialis­er des gens à pein­dre des murs (sans doute dans des objec­tifs religieux) plutôt qu’à tailler des pier­res serait plus sig­ni­fi­catif d’iné­gal­ités de richesse ? Emmanuel Guy raisonne man­i­feste­ment par analo­gie avec les sculp­teurs de la Côte Nord-ouest. Je ne con­nais pas suff­isam­ment l’ethno­gra­phie de cette zone pour être capa­ble de la dis­cuter en détail. Mais ce n’est pas, me sem­ble-t-il, parce que des sculp­teurs spé­cial­istes y étaient les aux­il­i­aires des rich­es, qu’on peut en con­clure que toute spé­cial­i­sa­tion non pro­duc­tive est le signe néces­saire de la présence d’une aris­to­cratie.
En fait, pour traiter con­ven­able­ment le prob­lème, il manque (en tout cas, à moi) une vraie com­préhen­sion des proces­sus de spé­cial­i­sa­tion (à dis­tinguer, je crois, de la sim­ple exper­tise : chez les Aborigènes aus­traliens, il y a des experts des rit­uels religieux qui n’en sont pas pour autant des spé­cial­istes, ou alors seule­ment de manière par­tielle). Quoi qu’il en soit, seule une étude atten­tive de la manière dont dif­férentes sociétés ont peu à peu spé­cial­isé cer­taines activ­ités (je pense, notam­ment, en plus de cer­taines branch­es de l’ar­ti­sanat, à celles liées à la magie et à la reli­gion) pour­rait faire avancer ma réflex­ion autrement que sur la base de trop vagues pré­somp­tions.

14 commentaires

  1. Bon­jour,

    Ques­tion à la can­ton­ade (c’est à dire adressée à ceux qui ont une idée un peu argu­men­tée sur le sujet) : “la spé­cial­i­sa­tion générale­ment attribuée par les préhis­to­riens aux tailleurs de silex” –> attribuée sur quels critères et quels argu­ments ? Autrement dit, que vaut cette sup­po­si­tion et est-elle étayée ? Parce qu’au­tant je suis Emmanuel sur le fait que les artistes paléolithiques étaient néces­saire­ment spé­cial­isés (je n’en déduis rien à ce stade), autant l’idée à pro­pos de la taille du silex me paraît un peu gra­tu­ite. Et avant de com­par­er les spé­cial­i­sa­tions, il serait peut-être bon d’être un min­i­mum sûr qu’on ne com­pare pas des oranges et des bananes…

    1. Juste­ment, c’é­tait un des points du débat où l’u­na­nim­ité (appar­ente ?) de la tri­bune m’a un peu intrigué. Tous les par­tic­i­pants sem­blaient approu­ver l’idée que le raf­fine­ment de cer­taines lames étaient la preuve directe d’une spé­cial­i­sa­tion des tailleurs. Per­son­nelle­ment, me sen­tant à peu près ignare sur le sujet, je me suis dit qu’il fal­lait creuser. Je ne crois pas qu’on ait un seul exem­ple eth­nologique per­ti­nent qui mon­tre un tel arti­sanat spé­cial­isé avant la métal­lurgie – mais peut-être est-ce l’ef­fet de mon igno­rance. En tout cas, sur les tailleurs de silex, j’ai rapi­de­ment trou­vé un arti­cle qui con­teste le raison­nement sur la spé­cial­i­sa­tion, en arguant de la rel­a­tive facil­ité d’ap­pren­tis­sage des tech­niques, même les plus com­plex­es : https://archeorient.hypotheses.org/1672

    2. Je suis aus­si ignare que toi, mais j’ai un peu la même impres­sion, que cette idée est pro­fondé­ment ancrée dans la com­mu­nauté des lithi­ciens, mais que si on creu­sait on aurait du mal à trou­ver sur quoi elle repose (si ce n’est peut-être sur l’ap­pré­ci­a­tion assez eth­no­cen­trique que tailler des choses genre feuilles de lau­ri­er ce n’est pas à la portée de tout le monde). L’ar­ti­cle que tu cites mon­tre qu’on peut effec­tive­ment tir­er de grandes lames avec un min­i­mum de pra­tique, et Bor­des en son temps avait déjà prou­vé qu’avec de l’en­traine­ment et en n’é­tant pas man­chot on pou­vait faire à peu près ce qu’on voulait. Il faudrait que je rou­vre JADE (Pétre­quin), mais il me sem­ble me sou­venir que même pour les grandes haches qui sont des objets de pres­tige, le tra­vail n’est pas spé­cial­isé. Mais un paléolithi­cien aura peut-être de meilleurs argu­ments que nous (Jean-Marc, au hasard).

    3. J’ai le même sou­venir pour les Pétre­quin. C’est là où je crois qu’il faut vrai­ment dis­tinguer entre experts et spé­cial­istes, et se deman­der sérieuse­ment com­ment les uns et les autres appa­rais­sent. Je ne crois pas qu’on l’ait jamais fait (en tout cas, dans aucun tra­vail mar­quant) et, une idée comme ça, je suis à peu près sûr que la spé­cial­i­sa­tion n’est pas le sim­ple pro­longe­ment “tech­nique” de l’ex­per­tise, en quelque sorte par une trans­for­ma­tion de la quan­tité en qual­ité, mais que c’est beau­coup plus com­pliqué que cela.

  2. Je sors un court moment de la dis­cus­sion sur silex sur lequel il y a effec­tive­ment pas mal de points à clar­i­fi­er pour en revenir à l’art. Tout le monde (et je le déplore) ne pense pas comme Bruno (alias BB), et il m’a été opposé lors de cette ren­con­tre du MAN qu’il n’é­tait pas besoin d’être spé­ciale­ment for­mé pour attein­dre le haut niveau d’exé­cu­tion tech­nique que l’on observe sur les parois de cer­taines grottes. Ain­si fort de leur temps libre, les artistes paléolithiques auraient très bien pu par leur seule volon­té devenir des maîtres de la pein­ture. Or, les choses ne se passent pas comme ça. On ne peut, surtout dans un con­texte de société tra­di­tion­nelle où l’art, selon toute vraisem­blance, ser­vait une fonc­tion col­lec­tive, déso­cialis­er la pro­duc­tion d’im­ages. C’est la société qui fixe les règles du lan­gage artis­tique en vigueur pas les artistes (eux peu­vent, au mieux, faire des propo­si­tions alter­na­tives).
    Con­sid­ér­er l’ex­pres­sion artis­tique en terme pure­ment tech­nique, revient à dire, par exem­ple, que le dés­in­térêt pour l’im­i­ta­tion au Moyen-Âge est dû au fait que les artistes ou, plus juste­ment, les arti­sans de l’époque seraient soudaine­ment devenus mal­adroits. Ils ne l’é­taient évidem­ment pas fon­cière­ment. Le savoir mimé­tique s’est per­du à cette époque pour la rai­son que l’art répondait à des préoc­cu­pa­tions sociales autres (en l’oc­cur­rence, et pour le dire vite, à des aspi­ra­tions plus spir­ituelles que poli­tiques juste­ment).
    Même si un pein­tre du XIIe siè­cle avait tra­vail­lé nuit et jour depuis l’âge de 5 ans jusqu’à 100 ans, il ne serait jamais devenu Michel-Ange, pour la sim­ple et bonne rai­son que les con­di­tions soci­ologiques n’y étaient pas. C’est pourquoi, je pense, il faut effec­tive­ment par­ler s’agis­sant du Paléolithique supérieur de spé­cial­i­sa­tion et non d’un niveau de con­nais­sance livré à un quel­conque par­ti pris indi­vidu­el.
    En d’autres ter­mes, si — pen­dant 25 000 ans — les artistes paléolithiques représen­tent quant à eux les ani­maux avec autant de fidél­ité et de justesse ce n’est pas parce qu’ils avaient plus de temps pour s’en­traîn­er ou qu’ils étaient naturelle­ment plus doués que leurs suc­cesseurs néolithiques, c’est unique­ment parce que la société dans laque­lle ils vivaient l’a demandé. Et si elle l’a demandé, c’est qu’elle en avait besoin. Pourquoi ? That is the ques­tion.

    1. Sur cette “courte sor­tie”, il y aurait bien à dire, mais surtout pour illus­tr­er ce que dit Emmanuel. Pour faire “court” aus­si, il entremêle deux aspects dif­férents (et qu’il faut, à mon sens, dis­soci­er) : 1/​la tech­nique pro­pre­ment dite, 2/​les codes qui régis­sent les représen­ta­tions.

      La tech­nique, c’est l’ensemble des procédés que l’on emploie pour pro­duire l’œuvre. Par exem­ple, la per­spec­tive, les pro­por­tions d’une fig­ure humaine, ou les styles pointil­liste ou « ray­on X » de l’art aborigène, etc.

      Les codes, il y en dans toute l’Histoire de l’Art, qu’elle soit ou non européenne (dis­ons au moins jusqu’à avant la pein­ture mod­erne, qui part plus volon­tiers dans tous les sens, mais pour plein de raisons qui ne s’appliquent pas aux péri­odes plus anci­ennes). La pein­ture européenne, par exem­ple, est rem­plie de codes de toutes sortes : la façon de représen­ter tel ou tel thème, les attrib­uts asso­ciés à tel ou tel per­son­nage, la sym­bol­ique des fleurs, objets, ani­maux, etc. (qu’on pense seule­ment à ce que l’on appelle les vanités/​mémento mori ou à la cod­i­fi­ca­tion ultra com­plexe dans les œuvres de Jérôme Bosch – à pro­pos de laque­lle il existe un excel­lent bouquin, « Les chardons et la petite tortue » –). Pour don­ner des exem­ples pré­cis, on peut citer les clés asso­ciées à saint Pierre, le sabli­er qui représente la fuite du temps. Si l’on sort de l’Europe, ce sont aus­si les flèch­es sim­ples qui représen­tent les traces d’émeu dans l’art aborigène, les flèch­es dou­bles représen­tant quant à elles les traces de kan­gourou. En pas­sant, amusez-vous à déter­min­er à l’aveugle ce que représente tel ou tel signe aborigène pour com­pren­dre à quel point il est vain de ten­ter d’interpréter les signes paléos… Pour les représen­ta­tions, c’est la même chose : si les anciens Égyp­tiens fai­saient les corps de face et la tête de pro­fil, comme les Moyenâgeux aux­quels Emmanuel fait référence ce n’est pas parce qu’ils étaient mal­adroits, mais parce que c’était la con­ven­tion, la « norme ». Bref, à un endroit don­né et à un moment don­né, tous les pein­tres appliquent les codes de représen­ta­tion en vigueur.

      J’en viens à qui peut faire quoi, en com­mençant par la trans­mis­sion des savoirs. Les codes, d’abord, tout le monde peut les appren­dre, ça ne demande stricte­ment aucune qual­ité par­ti­c­ulière. La vraie ques­tion à leur pro­pos, c’est tout le monde a‑t-il le droit de les employ­er, de pein­dre ? En Europe, oui. Mais, par exem­ple, pas en Aus­tralie. Je cite Howard Mor­phy (L’art aborigène) : « Toute pro­duc­tion d’art aborigène, et donc toute expo­si­tion, ne peut être réal­isée par n’im­porte quel indi­vidu. En effet, des droits, remon­tant au Temps du Rêve, déter­mi­nent qui est à même de pein­dre ou sculpter. » Kup­ka le con­firme : pour pein­dre, il faut être ini­tié. Mais pas seule­ment, car, en out­re, les clans aus­traliens ont des droits sur des ensem­bles spé­ci­fiques de motifs : il ne faut pas seule­ment savoir les repro­duire, mais il faut aus­si avoir le droit de le faire, repro­duc­tion et cir­cu­la­tion étant régies par des règles très strictes fondées, comme on peut s’en douter, sur leur ultra com­pliquée par­en­té. Pour don­ner un exem­ple par­mi des cen­taines, le Wand­ji­na est l’esprit créa­teur des trois groupes lin­guis­tiques Mowan­jum, et seuls ces trois groupes par­mi tous les peu­ples aborigènes d’Australie ont le droit de pein­dre et d’utiliser cette « divinité ». Cela explique d’ailleurs les grandes vari­a­tions de l’art aus­tralien, y com­pris au sein d’un même ter­ri­toire, pas néces­saire­ment des tech­niques, mais des représen­ta­tions, des motifs. Cela étant, il est clair que cet aspect-là, les codes, ça ne demande pas de spé­cial­i­sa­tion : avoir ou non le droit de faire, ce n’est pas for­cé­ment être spé­cial­isé ou pas (même si les deux peu­vent être liés, ce n’est pas une oblig­a­tion).

    2. (suite)

      Pour l’apprentissage des tech­niques, là aus­si en théorie tout le monde peut le faire (je par­le en capac­ité, pas en droit), avec des modal­ités qui peu­vent vari­er : de père à fils, dans une caste (forg­erons), une société secrète (argh, je l’ai dit !), dans l’atelier d’un maître à la Renais­sance, ou dans une école des beaux-arts à notre époque. Mais, et la lim­ite est là, en art il n’y a pas égal­ité devant l’apprentissage de la tech­nique comme il peut y avoir égal­ité devant l’apprentissage des codes, parce qu’intervient un autre critère qui est la prédis­po­si­tion, qui elle ne s’apprend pas : on l’a ou on ne l’a pas. Atten­tion, ce n’est pas la même chose que l’habileté. Il y a des tailleurs de silex habiles et d’autres qui se tapent sur les doigts avec le per­cu­teur, mais il n’y a pas de gens prédis­posés à la taille du silex. Quand je par­le de prédis­po­si­tion, c’est qu’en art il y a un niveau qu’on ne peut tout sim­ple­ment pas attein­dre si on ne l’a pas. On peut tous appren­dre à jouer du vio­lon, cer­tains seront plus habiles que d’autres et s’en sor­tiront mieux, mais seuls ceux qui ont le don musi­cal fer­ont des Pagani­ni. Même chose en pein­ture. Je crois d’ailleurs que la prédis­po­si­tion était dans l’art Européen, que tout le monde pou­vait exercer et appren­dre, le prin­ci­pal fil­tre pour devenir spé­cial­iste, celui qui dif­féren­ci­ait les grandes mains des sec­onds couteaux, celui qui fait que par­mi tous ceux qui ont fréquen­té l’atelier d’un maître de la Renais­sance, seuls quelques-uns sont passés à la postérité, l’Histoire de l’Art ayant totale­ment oublié les autres.

      Pour résumer, tout le monde peut appren­dre et appli­quer les codes s’il en a le droit, mais tout le monde n’est pas à égal­ité devant la tech­nique artis­tique. Et là où je suis totale­ment Emmanuel, c’est que je crois qu’il y a une grande naïveté à croire que tout le monde pour­rait pein­dre Las­caux ou Chau­vet. C’est la même naïveté qui fait dire à cer­tains que Picas­so, au moins dans la péri­ode cubiste, c’est du pipeau à pein­dre. Ceux-là je les en prie, qu’ils essayent ! Et on peut faire le pari : on prend un pan­el d’étudiants en fin d’école des beaux-arts et on leur demande de dessin­er une vache de mémoire (ben oui, parce que les mecs ils n’amenaient pas les mam­mouths dans les grottes pour les dessin­er d’après nature), et on regarde com­bi­en font aus­si bien que les artistes paléolithiques. Idem en pas­sant pour la sculp­ture : com­bi­en de per­son­nes pour­raient, même au prix d’un appren­tis­sage, faire un propulseur au faon et aux oiseaux ? Je suis donc totale­ment con­va­in­cu qu’au moins une par­tie de l’art paléolithique est au-delà de l’habileté que l’on peut attein­dre avec l’apprentissage et demandait une prédis­po­si­tion. C’est, à mon sens, sa grande dif­férence avec l’art aus­tralien, duquel Tes­tart le rap­prochait, qui ne demande pas cette prédis­po­si­tion (ce qui ne veut pas dire que l’art aus­tralien et dénué d’esthétisme, et donc que les pein­tres aborigènes sont tous dépourvus de tal­ent). Je pré­cise que la dis­tinc­tion ne tient pas sur l’aspect plus ou moins nat­u­ral­iste. C’est tout autre chose, c’est dans la façon de faire, de traiter le sujet, les vol­umes, de don­ner de l’ampleur à la com­po­si­tion ; c’est dans la lib­erté et l’aisance du trait.

      Tout cela sig­ni­fie, en tout cas pour moi, que l’art paléolithique, c’est bien sûr des codes, c’est bien sûr de la tech­nique qui a néces­sité un appren­tis­sage, mais c’est aus­si un fil­tre sur la prédis­po­si­tion (un peu comme pour les ate­liers européens anciens, où la trans­mis­sion de maître à élève ne con­cer­nait en fin de compte que les plus doués, que les maîtres repéraient très tôt). C’est cet ensem­ble qui implique une véri­ta­ble spé­cial­i­sa­tion, et c’est lui qui dif­féren­cie l’art de la sim­ple taille du silex, qui elle n’en demande pas.

    3. (et fin !)

      Tout cela étant dit, et pour ter­min­er cette « courte réponse », là où je com­mence à diverg­er par rap­port à Emmanuel, c’est que des spé­cial­istes il y en a dans toutes les sociétés, y com­pris non hiérar­chisées. L’exemple évi­dent est le chamane(*), là où il existe. Et je ne vois pas com­ment on peut réelle­ment arriv­er à artic­uler présence de spé­cial­istes et hiérar­chie sociale…

      (*) À pro­pos des chamanes, je serais vrai­ment curieux de savoir com­ment se fai(sai)t la trans­mis­sion de la spé­cial­ité… Autrement dit, on est chamane de père en fils ou c’est un autre recrute­ment et lequel et sur quelles bases ? Si quelqu’un a de la don­née là-dessus, je suis curieux de savoir, parce que je n’ai trou­vé nulle part (je n’ai pas non plus tout dépouil­lé).

    4. J’ai quelques don­nées, de mémoire. Il y a pas mal d’en­droits où le savoir se trans­met de maître à élève, sans base parentale, mais où l’élève doit pay­er pour acquérir les con­nais­sances qu’il n’a pas. Sauf erreur, il y a pas mal de détails là-dessus dans Harn­er pour les Jivaros.

      Par ailleurs, tout cela est absol­u­ment cap­ti­vant ! Si on fai­sait un col­loque pour en dis­cuter ? Et blague dans la grotte, quand je pro­po­sais de dis­tinguer experts et spé­cial­istes, je fai­sais allu­sion au fait qu’il y a au moins deux dimen­sions dif­férentes à con­sid­ér­er : la tâche con­sid­érée est-elle la seule (ou la prin­ci­pale) tâche de ceux qui l’as­su­ment, autrement dit, cor­re­spond-elle à une divi­sion sociale du tra­vail ? (c’est ce que je pro­pose d’ap­pel­er des “spé­cial­istes”). D’autre part, cette tâche est-elle plus ou moins réal­isée par tout un cha­cun, ou est-elle l’af­faire d’une minorité qui en maîtrise la réal­i­sa­tion — ce que j’ap­pelle des experts. Dans mes lec­tures sur les sociétés de chas­se-cueil­lette (et même de cul­ti­va­teurs) j’ai ren­con­tré, je crois, pas mal d’ex­perts (même chez les Aus­traliens, il y a des experts en reli­gion ou en magie-médecine) mais je n’ai pas sou­venir d’avoir trou­vé des spé­cial­istes (dans le sens défi­ni ci-dessus).

    5. Ta nuance est évidem­ment fon­da­men­tale. Et il faudrait peut-être com­mencer par-là. Je suis totale­ment d’ac­cord que tout mon blabla du dessus s’ap­plique dans les faits à ceux que tu appelles les experts, y com­pris ce qui con­cerne la prédis­po­si­tion. Mais tous les experts ne seront pas for­cé­ment des spé­cial­istes au sens ou tu l’en­tends (et, a con­trario, tous les spé­cial­istes sont loin d’être des experts !). Et tout ça soulève deux prob­lèmes cri­tiques : 1) y a‑t-il néces­sité d’être spé­cial­iste pour faire de l’art par­ié­tal, ce que je ne crois pas, pour moi il suf­fit d’être expert ? 2) peut-il y avoir des spé­cial­istes si la richesse n’ex­iste pas (là, je suis moins sûr de mon coup…)?

    6. Absol­u­ment d’ac­cord : c’est en faisant ces dis­tinc­tions et en posant ces ques­tions aux don­nées eth­nologiques qu’on aura une chance d’a­vancer. Au boulot…

  3. Bon­jour,
    Bon, je me glisse aus­si dis­crète­ment que pos­si­ble dans vos échanges. Emmanuel appuie son argu­men­ta­tion en soulig­nant l’existence des immenses péri­odes de temps pen­dant lesquelles le style des pein­tures par­ié­tales sem­ble avoir été assez sta­ble. (Entre par­en­thèse, son œil d’expert voit des dif­férences de style impor­tantes entre Chau­vet, Las­caux, etc. Mes yeux de béo­tien ne les dis­tinguent pas. Serait-il pos­si­ble d’avoir quelques éclair­cisse­ments sur ce sujet ?). C’est ce qui le con­duit à penser qu’il y avait des « écoles », donc des spé­cial­istes qui avaient été for­més pour exercer leur art. L’existence de tels spé­cial­istes, asso­ciée à l’interprétation des pein­tures comme étant des bla­sons ouvre la voie à des spécu­la­tions sur une struc­ture aris­to­cra­tique des sociétés du paléolithique supérieur du même type que celles de la Côte Nord-ouest. Pour­tant, si nous prenons l’exemple des sociétés du nord de la Côte nord-ouest, les Tlin­git par exem­ple, on ne voit pas com­ment ces écoles pour­raient se for­mer : si un indi­vidu est par­ti­c­ulière­ment doué et est demandé dans les dif­férents clans pour sculpter des emblèmes, il n’aura pas l’occasion de recruter des jeunes doués, de trans­met­tre son art à des indi­vidus promet­teurs ; son rôle d’éducateur se lim­ite à ses neveux utérins ; or, il n’y a aucune rai­son que ceux-ci mon­trent un quel­conque tal­ent (ni même de l’intérêt) pour l’art du sculp­teur ; d’où, peut-être, ces essais « sco­laires » qu’on retrou­ve dans les sites paléolithiques. Cet art ne se trans­met pas (mais rien n’empêche qu’il soit imité, ponctuelle­ment, par des indi­vidus doués). Enfin, l’existence de spé­cial­istes n’implique pas néces­saire­ment une divi­sion du tra­vail per­ma­nente ; elle peut n’être que tem­po­raire, le temps de la réal­i­sa­tion d’une œuvre, le spé­cial­iste reprenant ses travaux ali­men­taires dès que celle-ci est finie. D’ailleurs, ce spé­cial­iste ne jouit aucune­ment d’une place par­ti­c­ulière dans son clan ; c’est un arti­san, tout comme les femmes qui pro­duisent de mer­veilleuses nass­es et paniers, les cou­ver­tures chilkat, etc.
    NB Pour autant que je me sou­vi­enne, la trans­mis­sion pour devenir chamane est basée sur des prédis­po­si­tions (neu­rologiques ?) de cer­tains indi­vidus à la transe, le touch­er, etc. Le chamane trans­met son savoir, ses out­ils, ses chants, etc. mais l’apprenti doit faire mon­tre de ses capac­ités, d’abord en affrontant seul ses démons et les élé­ments, ensuite en réus­sis­sant des guérisons (voire, comme dans cer­tains pot­latchs, en entrant en com­péti­tion avec d’autres chamanes !). Le proces­sus n’est pas du tout le même que pour le sculp­teur !

    1. Mon œil de spé­cial­iste tu veux dire. Pour les dif­férences entre Chau­vet et Las­caux, je ne peux que t’in­viter à lire mon pre­mier bouquin dans lequel je m’ef­force de mon­tr­er que l’art de Las­caux est le fruit d’une tra­di­tion qui lui est antérieure de 3 ou 4 mil­lé­naires et dont je vois les pre­miers signes tan­gi­bles sur les gravures de la val­lée du Côa (Por­tu­gal), notam­ment. Au pas­sage, la pos­si­bil­ité même de l’évo­lu­tion “interne” d’un style dans un type de société habituelle­ment con­nu pour la fix­ité de ses tra­di­tions pose elle aus­si ques­tion quant à la nature de la société paléo. Quoi qu’il en soit, une fois mieux appréhendées les con­ven­tions sur lesquelles repose le “style Las­caux” (cf. Gabil­lou, Plac­ard, Roc de Sers and so on…) il te sera sans doute aisé de voir que ce dernier n’en­tre­tient aucun lien avec les modes de fig­u­ra­tion employés 10 000 ans plus tôt à Chau­vet. Con­cer­nant la côte nord-ouest, j’ai le sou­venir de lec­tures dans lesquelles il était dit qu’on était générale­ment sculp­teur de père en fils (en fille ?) mais c’est à véri­fi­er. Enfin, oui, en effet, la spé­cial­i­sa­tion arti­sanale n’in­duit pas une divi­sion per­ma­nente. C’é­tait d’ailleurs le cas je crois sur la CNO.

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