Une critique de Casus belli par Florence Ouvrard (Boojum)

Je repro­duis ci-dessous la cri­tique de Casus bel­li rédigée le 10 décem­bre dernier par Flo­rence Ouvrard pour le site Boo­jum.

Casus belli,
une classification des conflits collectifs

La géopoli­tique, pour analyser les guer­res et ses évo­lu­tions, se fonde encore sur la déf­i­ni­tion de Clause­witz, à savoir, quand la poli­tique a échoué, con­train­dre par la vio­lence l’ennemi à accom­plir sa volon­té. S’y asso­cie l’idée que la guerre a pour but la con­quête ter­ri­to­ri­ale et l’appropriation de ressources. Le retour de la guerre en Europe con­duit à des ques­tions anthro­pologiques dont celle qui taraude le plus : la guerre est-elle con­sub­stantielle à toute société humaine ?

Le dernier ouvrage de Christophe Dar­mangeat, anthro­po­logue spé­cial­isé dans les sociétés de chas­seurs-cueilleurs et la ques­tion de la vio­lence, y répond au terme de son analyse.

L’objet prin­ci­pal de son livre est de clas­si­fi­er les con­flits dans les sociétés non éta­tiques et de pro­pos­er une déf­i­ni­tion de la guerre en l’opposant à d’autres formes de con­flits col­lec­tifs vio­lents.

Une nouvelle grille d’analyse

Au lieu de class­er les con­flits en fonc­tion de la forme com­mune des col­lec­tifs impliqués (espèces animales/​humaines, sociétés nomades/​séden­taires, étatiques/​non éta­tiques), il pro­pose en quelque sorte de rebat­tre les cartes pour pro­pos­er de nou­veaux critères. Ces critères sont, d’une part, formels : con­fronta­tions résolutives/​non réso­lu­tives, dis­cré­tion­naires (attaques uni­latérales) /​conventionnaires ; et d’autre part étab­lis en fonc­tion des final­ités : vengeance, sanc­tion, deuil, acqui­si­tion, pré­da­tion, com­péti­tions…

Cette grille d’analyse per­met de rap­procher des con­fronta­tions situées à des épo­ques ou des lieux très éloignés, et d’intégrer des références à la cul­ture européenne comme les Jeux dans la Grèce antique, le tournoi médié­val, l’Italie de la Renais­sance, le Palio sien­nois, le duel, les razz­ias…

« Chaque sys­tème de caté­gories doit être manip­ulé en gar­dant con­stam­ment à l’esprit les lim­ites de sa valid­ité. Mais au nom de ces inévita­bles lim­ites, aban­don­ner l’idée même de toute clas­si­fi­ca­tion, c’est se con­damn­er par avance à errer dans le flou le plus absolu, et à ne pou­voir raison­ner ni com­pren­dre. »

Du « feud » au duel en passant par la chasse aux têtes

Comme il se doit, les références nous con­duisent prin­ci­pale­ment à tra­vers le globe ; en Ama­zonie, chez les Indi­ens d’Amérique du nord ; en Alas­ka, chez les Inu­its ; en Nou­velle-Guinée, Océanie, Afrique. Des cartes en fin d’ouvrage per­me­t­tent de se retrou­ver dans ce foi­son­nement de cas. Le lecteur européen attend des éclairages – qu’il aura – quant aux fonc­tions du can­ni­bal­isme des Tupinam­ba, du sac­ri­fice humain chez les Aztèques, ou de la chas­se aux têtes chez les Jivaros.

Ces com­para­isons visent à oppos­er la guerre à la razz­ia, à la chas­se aux têtes et au « feud » ou « faide » médié­val, forme de con­flit débat­tu par les anthro­po­logues et qui selon l’auteur est « un état d’hostilité car­ac­térisé par une série de repré­sailles mutuelles visant à sol­der des comptes ». Plus encore, c’est « un état d’équilibre con­sti­tué d’alternances de déséquili­bres ».

Les con­clu­sions bous­cu­lent par­fois des idées ancrées mais démentent avant tout celle que la guerre n’aurait pas existé dans les sociétés nomades et préhis­toriques et, ensuite, que l’acquisition de richess­es et de ter­ri­toires ait de tout temps été un des buts prin­ci­paux de guerre.

« En d’autres ter­mes, il est fort prob­a­ble que, dans un cer­tain nom­bre de cas, ce qu’un œil occi­den­tal a con­sid­éré comme des con­flits au sujet des ressources fon­cières ait relevé, au moins en par­tie, de tout autres con­sid­éra­tions ».

Une lecture stimulante

Dans cette entre­prise de redéf­i­ni­tion, le lecteur peut se deman­der en quoi ces dis­tinc­tions aident à penser le présent. En effet le pro­pos n’est pas d’analyser le fait guer­ri­er actuel en pleine évo­lu­tion et hybri­da­tion.

En revenant aux formes orig­inelles de la vio­lence col­lec­tive, l’ouvrage met en lumière les motifs des con­flits dans les sociétés non–étatiques. Le con­stat est qu’actuellement, la guerre pré­domine, avec comme con­stante, une vio­lence qui doit trou­ver un exu­toire.

Même si on peut reprocher par­fois à la méth­ode de courir le risque de ce qu’elle pré­tend éviter, c’est-à-dire de com­par­er des faits d’apparences sem­blables, mais rel­e­vant de final­ités et fonde­ments dif­férents, on sort stim­ulé de cette lec­ture. On pour­ra retrou­ver dans les formes actuelles de con­flits mor­tels nom­bre d’enjeux et final­ités décrites dans le livre et qui sou­vent, loin de s’exclure, s’additionnent ou s’intriquent.

Flo­rence Ouvrard

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