Le prix de la fiancée chez les Warlbiri
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| Mervyn Meggitt avec trois Aborigènes, en 1953 |
- Le lévirat, c’est-à-dire la coutume consistant à ce qu’à la mort d’un homme, ses femmes soient transférées à l’un de ses frères ou à plusieurs. Chez les Warlbiri, les frères réels pouvaient refuser cet héritage ; les veuves étaient alors affectées à des frères classificatoires, généralement des célibataires sans perspective matrimoniale. Cependant, Meggitt indique que pour les hommes qui en bénéficiaient, cette attribution était rarement satisfaisante : les seules femmes ainsi distribuées étaient les plus âgées, dont personne ne voulait.
- La circoncision. C’était la voie normale et, si l’on peut dire, royale : tout homme devait être circoncis et tout circonciseur, devenant ipso facto son beau-père, devait une femme à celui qu’il avait opéré. La plupart des femmes (mais pas toutes) étaient ainsi promises longtemps à l’avance dans des arrangements conclus entre les familles des jeunes garçons et ceux qui les initiaient.
- Il arrivait qu’une jeune fille non promise fasse l’objet d’une négociation privée entre ses parents et le prétendant. Selon Meggitt cette situation était peu fréquente.
Quoi qu’il en soit, à l’exception du cas du lévirat, la promesse de mariage s’accompagnait nécessairement du versement par le prétendant d’un « prix de la fiancée » (bride-price) à ses futurs beaux-parents. Celui-ci n’était pas constitué d’objets rares ou exotiques ; il était néanmoins suffisamment important pour qu’il ne s’agisse pas d’un simple présent symbolique (un token, disent les anglais) ; Meggitt écrit qu’un jeune homme ne pouvait en réunir les éléments sans que ses proches parents ne l’y aident.
Dans le passé, le prix de la fiancée incluait des articles tels que de la viande cuite (en particulier, de kangourou et d’émeu), des morceaux d’ocre rouge, des cordes de cheveux, des boomerangs, des lances de chasse et de combat, des propulseurs et des boucliers.(p. 267)
Une peine de substitution chez les Alawa
Mes pouvoirs de Grand Djungayi s’étendaient bien au-delà du contrôle des initiés et des coutumes cérémonielles. En fait, j’étais investi du droit d’ordonner l’exécution d’un traitre au Kunapipi [la cérémonie la plus secrète et la plus importante], ou de lui laisser la vie sauve moyennant le paiement d’une lourde amende.
Les Djungayi inférieurs, mes conseillers, pouvaient dire : ‘Cet homme a volé une peinture Kunapipi. Cet homme a dévoilé le secret à une femme. Nous voulons qu’il meure.’Je pouvais alors donner le signe de l’exécution, le condamnant à la mort, ou le laisser en vie contre une amende et une promesse. En pareil cas, le Grand Djungayi subit généralement une forte pression en faveur de la peine de mort de la part des accusateurs outragés. S’il refuse trop souvent, il peut y avoir un mouvement afin de le remplacer. » (p. 104)
Mais si quelqu’un était sérieusement esquinté, nous adoptions le système de compensation des anciens. Au repas, le garçon blessé avait droit à un gâteau ou un plat de riz appartenant à son agresseur. Cela signifie que l’un se remplissait la panse tandis que l’autre restait le ventre vide. Si la blessure était particulièrement sévère et manifestement délibérée, le coupable était délesté d’un objet auquel il accordait de la valeur, comme par exemple une lance à poissons fabriquée pour lui par son père. (p. 50)
Quelques remarques pour finir
- Dans les deux cas, le paiement en biens existe comme mode secondaire : c’est soit un substitut, soit un complément au mode principal. Chez les Warlbiri, même s’il revêt un caractère obligatoire pour tout mariage en-dehors du lévirat, il n’a pas pris, en quelque sorte, sa pleine autonomie : on se marie bien davantage via la circoncision que par un paiement simple – même si, dans les deux cas, le paiement est obligatoire. Chez les Alawa, le paiement est clairement un substitut à la peine de mort, et est caractérisé comme tel par cette société elle-même. On retrouve une configuration similaire chez les Baruya, ainsi que le souligne le texte de Pierre Lemonnier déjà cité ; le prix de la fiancée n’était versé qu’à titre compensatoire lorsque, suite à la stérilité d’une épouse, l’échange matrimonial des sœurs apparaissait après coup comme inéquitable : il fallait alors rétablir la balance. Le raisonnement comme les faits militent donc en faveur de l’idée intuitive que les paiements en biens sont partout nés dans les marges des pratiques dominantes, à titre accessoire, avant de devenir le mode principal sous l’effet d’un certain nombre de mécanismes qui demanderaient à être étudiés en détail.
- Les biens impliqués sont au départ des biens ordinaires, même si les quantités demandées peuvent exiger un réel effort de la part de celui qui les fournit. Il est toutefois plus difficile de généraliser cette observation ; on ne voit pas pourquoi il devrait nécessairement en être ainsi, et ce qui empêcherait les paiements d’impliquer directement des biens de prestiges (par exemple importés et rares).
Quoi qu’il en soit, ces informations australiennes constituent deux pièces précieuses dans le passionnant dossier de la transition du monde I vers le monde II, c’est-à-dire de l’apparition de la richesse – peut-être le plus grand bouleversement social que l’Humanité ait connu jusqu’à nos jours.


