Des paiements en Australie ?

Les lecteurs d’Alain Tes­tart (et les fam­i­liers de ce blog) savent que ce dernier con­sid­érait que les sociétés prim­i­tives (sans class­es et/​ou sans État) se partageaient fon­da­men­tale­ment en deux ensem­bles (le « monde I » et le « monde II ») : celui des sociétés sans richesse, dans lequel on ne peut se libér­er d’une oblig­a­tion sociale (liée, en par­ti­c­uli­er, aux mariages ou à la com­pen­sa­tion des meurtres) en ver­sant des biens ; et celui des sociétés à richesse, où ce verse­ment devient pos­si­ble, sinon oblig­a­toire. Alain Tes­tart tenait cette dis­tinc­tion pour si essen­tielle qu’il pen­sait que l’op­po­si­tion entre monde I et monde II était plus rad­i­cale encore que celle entre sociétés prim­i­tives et sociétés de class­es.
Pour autant, il est bien évi­dent que le bas­cule­ment du monde I au monde II n’a pu se faire de manière instan­ta­née. Il a néces­saire­ment existé des formes tran­si­toires, si fugaces aient-elles pu être. C’est l’une de ces formes, et l’un de ces modes de tran­si­tion, qu’a explorés Pierre Lemon­nier dans un arti­cle aus­si court que lumineux à pro­pos des Baruya – égratig­nant, par la même occa­sion, les étranges con­cep­tions d’un Pierre Clas­tres sur l’évo­lu­tion sociale.
Selon Alain Tes­tart, l’Aus­tralie occu­pait une place par­ti­c­ulière au sein du monde I : tout entière mar­quée par des oblig­a­tions à vie, elle représen­tait la forme cen­sée être la plus éloignée du monde II et donc la moins sus­cep­ti­ble d’évoluer dans sa direc­tion. Il est donc d’au­tant plus intéres­sant d’y relever les quelques occur­rences qui y mon­trent l’ex­is­tence incon­testable de paiements : celles-ci four­nissent sans doute des indices pré­cieux sur les voies d’une éventuelle tran­si­tion des formes aus­trali­ennes vers la richesse.

Le prix de la fiancée chez les Warlbiri

Mervyn Meg­gitt avec trois Aborigènes, en 1953
Le pre­mier cas est celui des Warl­biri, un peu­ple du désert occi­den­tal, sur lequel on dis­pose en par­ti­c­uli­er de l’ethno­gra­phie de Mervyn Meg­gitt, Desert Peo­ple, réal­isée dans les années 1950. Meg­gitt indique quelles sont les voies par lesquelles les hommes peu­vent par­venir à se pro­cur­er une épouse :
  1. Le lévi­rat, c’est-à-dire la cou­tume con­sis­tant à ce qu’à la mort d’un homme, ses femmes soient trans­férées à l’un de ses frères ou à plusieurs. Chez les Warl­biri, les frères réels pou­vaient refuser cet héritage ; les veuves étaient alors affec­tées à des frères clas­si­fi­ca­toires, générale­ment des céli­bataires sans per­spec­tive mat­ri­mo­ni­ale. Cepen­dant, Meg­gitt indique que pour les hommes qui en béné­fi­ci­aient, cette attri­bu­tion était rarement sat­is­faisante : les seules femmes ain­si dis­tribuées étaient les plus âgées, dont per­son­ne ne voulait. 
  2. La cir­con­ci­sion. C’é­tait la voie nor­male et, si l’on peut dire, royale : tout homme devait être cir­con­cis et tout cir­con­ciseur, devenant ipso fac­to son beau-père, devait une femme à celui qu’il avait opéré. La plu­part des femmes (mais pas toutes) étaient ain­si promis­es longtemps à l’a­vance dans des arrange­ments con­clus entre les familles des jeunes garçons et ceux qui les ini­ti­aient.
  3. Il arrivait qu’une jeune fille non promise fasse l’ob­jet d’une négo­ci­a­tion privée entre ses par­ents et le pré­ten­dant. Selon Meg­gitt cette sit­u­a­tion était peu fréquente.

Quoi qu’il en soit, à l’ex­cep­tion du cas du lévi­rat, la promesse de mariage s’ac­com­pa­g­nait néces­saire­ment du verse­ment par le pré­ten­dant d’un « prix de la fiancée » (bride-price) à ses futurs beaux-par­ents. Celui-ci n’é­tait pas con­sti­tué d’ob­jets rares ou exo­tiques ; il était néan­moins suff­isam­ment impor­tant pour qu’il ne s’agisse pas d’un sim­ple présent sym­bol­ique (un token, dis­ent les anglais) ; Meg­gitt écrit qu’un jeune homme ne pou­vait en réu­nir les élé­ments sans que ses proches par­ents ne l’y aident.

Dans le passé, le prix de la fiancée inclu­ait des arti­cles tels que de la viande cuite (en par­ti­c­uli­er, de kan­gourou et d’émeu), des morceaux d’ocre rouge, des cordes de cheveux, des boomerangs, des lances de chas­se et de com­bat, des propulseurs et des boucliers.(p. 267)
Dans les années cinquante, lorsque cette ethno­gra­phie fut réal­isée, ces biens avaient été rem­placés, au moins en par­tie, par des vête­ments, des cou­ver­tures et de l’ar­gent.
Indice sup­plé­men­taire que les biens ver­sés représen­taient un effort réel, on les con­ser­vait de généra­tion en généra­tion afin de financer les mariages des enfants mas­culins : le père redonnait une par­tie du prix de la fiancée qu’il avait reçue pour mari­er ses fils adultes. Ajou­tons que ces paiements n’é­taient pas com­pen­sés, comme c’est par­fois le cas, par un retour équiv­a­lent : le seul verse­ment en sens inverse était effec­tué par la mère de la promise sous forme d’une livrai­son de nour­ri­t­ure végé­tale cuite à la famille du fiancé.
Sous la plume de Meg­gitt, le verse­ment effec­tué lors des fiançailles appa­raît de loin comme la prin­ci­pale presta­tion mat­ri­mo­ni­ale. Le mari se con­tente, par la suite, de faire des « cadeaux occa­sion­nels de viande » aux par­ents de sa femme lorsqu’il lui ren­dent vis­ite. On aimerait évidem­ment savoir si ces cadeaux en étaient réelle­ment, et si Meg­gitt n’a pas qual­i­fié de « cadeaux » ce qui était, comme dans d’autres tribus aus­trali­ennes, une oblig­a­tion stricte de fournir à sa belle-famille cer­taines par­ties prédéfinies du gibier abat­tu. Mais si on peut se pos­er la ques­tion, on ne peut y répon­dre et, faute d’in­for­ma­tions sup­plé­men­taires, rien n’in­ter­dit de penser quer Meg­gitt est près de la vérité et que chez les Warl­biri, le poids du prix de la fiancée avait ren­du les presta­tions viagères d’au­tant plus légères et d’au­tant moins con­traig­nantes.

Une peine de substitution chez les Alawa

Les Alawa sont une tribu du sud-est de la Terre d’Arn­hem, sur laque­lle nous sommes ren­seignés par l’in­croy­able auto­bi­ogra­phie de Waip­ul­danya, un Aborigène qui, tout en con­ser­vant un con­tact per­ma­nent avec sa tribu, reçut une édu­ca­tion occi­den­tale et exerça divers­es fonc­tions chez les Blancs. Dou­glas Lock­wood recueil­lit son réc­it et le pub­lia en 1962 sous le titre I, the Abo­rig­i­nal.
Waip­ul­danya décrit avec force détail le pou­voir des anciens qui occu­paient les plus hautes fonc­tions céré­monielles (les grands Djun­gayi), et la pos­si­bil­ité qu’ils avaient de décréter la mort de quiconque était sup­posé avoir com­mis une grave faute à car­ac­tère rit­uel… ou de lui appli­quer une peine de sub­sti­tu­tion :
Mes pou­voirs de Grand Djun­gayi s’é­tendaient bien au-delà du con­trôle des ini­tiés et des cou­tumes céré­monielles. En fait, j’é­tais investi du droit d’or­don­ner l’exé­cu­tion d’un traitre au Kunapipi [la céré­monie la plus secrète et la plus impor­tante], ou de lui laiss­er la vie sauve moyen­nant le paiement d’une lourde amende.
Il pour­suit en mon­trant com­ment cette lat­i­tude se heur­tait à des lim­ites assez étroites :
Les Djun­gayi inférieurs, mes con­seillers, pou­vaient dire : ‘Cet homme a volé une pein­ture Kunapipi. Cet homme a dévoilé le secret à une femme. Nous voulons qu’il meure.’
Je pou­vais alors don­ner le signe de l’exé­cu­tion, le con­damnant à la mort, ou le laiss­er en vie con­tre une amende et une promesse. En pareil cas, le Grand Djun­gayi subit générale­ment une forte pres­sion en faveur de la peine de mort de la part des accusa­teurs out­ragés. S’il refuse trop sou­vent, il peut y avoir un mou­ve­ment afin de le rem­plac­er. » (p. 104)
On regrette alors qu’il ne donne pas davan­tage de détails, que ce soit sur le(s) destinataire(s) de cette amende ou sur sa com­po­si­tion. Sur ce dernier point, on peut néan­moins en avoir une petite idée au tra­vers de ce que Waip­ul­danya racon­te de vio­lents jeux d’en­fants, où ceux-ci sin­gent les adultes. Les sim­ples plaies et boss­es étaient vite oubliés.
Mais si quelqu’un était sérieuse­ment esquin­té, nous adop­tions le sys­tème de com­pen­sa­tion des anciens. Au repas, le garçon blessé avait droit à un gâteau ou un plat de riz appar­tenant à son agresseur. Cela sig­ni­fie que l’un se rem­plis­sait la panse tan­dis que l’autre restait le ven­tre vide. Si la blessure était par­ti­c­ulière­ment sévère et man­i­feste­ment délibérée, le coupable était délesté d’un objet auquel il accor­dait de la valeur, comme par exem­ple une lance à pois­sons fab­riquée pour lui par son père. (p. 50)

Quelques remarques pour finir

Même si les infor­ma­tions restent par­cel­laires, il sem­ble néan­moins que :
  1. Dans les deux cas, le paiement en biens existe comme mode sec­ondaire : c’est soit un sub­sti­tut, soit un com­plé­ment au mode prin­ci­pal. Chez les Warl­biri, même s’il revêt un car­ac­tère oblig­a­toire pour tout mariage en-dehors du lévi­rat, il n’a pas pris, en quelque sorte, sa pleine autonomie : on se marie bien davan­tage via la cir­con­ci­sion que par un paiement sim­ple – même si, dans les deux cas, le paiement est oblig­a­toire. Chez les Alawa, le paiement est claire­ment un sub­sti­tut à la peine de mort, et est car­ac­térisé comme tel par cette société elle-même. On retrou­ve une con­fig­u­ra­tion sim­i­laire chez les Baruya, ain­si que le souligne le texte de Pierre Lemon­nier déjà cité ; le prix de la fiancée n’é­tait ver­sé qu’à titre com­pen­satoire lorsque, suite à la stéril­ité d’une épouse, l’échange mat­ri­mo­ni­al des sœurs appa­rais­sait après coup comme inéquitable : il fal­lait alors rétablir la bal­ance. Le raison­nement comme les faits mili­tent donc en faveur de l’idée intu­itive que les paiements en biens sont partout nés dans les marges des pra­tiques dom­i­nantes, à titre acces­soire, avant de devenir le mode prin­ci­pal sous l’ef­fet d’un cer­tain nom­bre de mécan­ismes qui deman­deraient à être étudiés en détail. 
  2. Les biens impliqués sont au départ des biens ordi­naires, même si les quan­tités demandées peu­vent exiger un réel effort de la part de celui qui les four­nit. Il est toute­fois plus dif­fi­cile de généralis­er cette obser­va­tion ; on ne voit pas pourquoi il devrait néces­saire­ment en être ain­si, et ce qui empêcherait les paiements d’im­pli­quer directe­ment des biens de pres­tiges (par exem­ple importés et rares).

Quoi qu’il en soit, ces infor­ma­tions aus­trali­ennes con­stituent deux pièces pré­cieuses dans le pas­sion­nant dossier de la tran­si­tion du monde I vers le monde II, c’est-à-dire de l’ap­pari­tion de la richesse – peut-être le plus grand boule­verse­ment social que l’Hu­man­ité ait con­nu jusqu’à nos jours.

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