« L’identité contre la science ? La science au service de l’identité ? » : un appel à contributions

La revue académique Sociétés plurielles, à laque­lle je col­la­bore, lance pour son prochain numéro un appel à con­tri­bu­tions qui soulève des ques­tions aus­si impor­tantes que chargées sur le plan poli­tique. Celles-ci touchent de très près, en par­ti­c­uli­er, les dis­ci­plines telles que l’an­thro­polo­gie sociale et l’archéolo­gie, mais elles sont loin de s’y lim­iter.

Je le repro­duis donc ci-après, et invite les col­lègues intéressés à le faire cir­culer… ou mieux, ou à y répon­dre !

Les propo­si­tions d’articles peu­vent être envoyées à l’adresse de la rédac­tion, sous la forme d’un texte d’une page accom­pa­g­né d’une courte biogra­phie avant le 15 sep­tem­bre 2021.

L’identité contre la science ?
La science au service de l’identité ?

L’appropriation iden­ti­taire des savoirs représente un phénomène con­sti­tu­tif des sociétés humaines et s’inscrit, d’ores et déjà, dans l’horizon d’analyse des sci­ences sociales. Longtemps asso­ciée à des pou­voirs con­sti­tués ou à des courants poli­tiques de divers hori­zons, elle a été mar­quée, durant les dernières décen­nies, par un phénomène nou­veau. Au nom de la recon­nais­sance du droit ou de la mémoire des minorités issues de pop­u­la­tion vic­times du colo­nial­isme, s’est en effet affir­mée la reven­di­ca­tion d’un droit de regard sur les con­di­tions de l’investigation sci­en­tifique ou sur ses résul­tats. Abor­dé notam­ment sous l’angle des usages du passé et du statut d’objets muséo­graphiques dans le con­texte post-colo­nial, cette ten­sion entre sci­ence et iden­tité a été par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble dans les domaines de l’archéologie et de l’anthropologie, comme en témoigne la brève liste qui suit :

  1. Il y a trente ans, aux Etats-Unis, le NAGPRA (en français : loi fédérale sur « La pro­tec­tion et le rap­a­triement des tombes des nat­ifs améri­cains ») con­sacrait, entre autres, le droit des col­lec­tifs con­sid­érées comme les descen­dants des indi­vidus dont les restes étaient con­servés dans les musées d’exiger leur resti­tu­tion. En les soumet­tant égale­ment à l’approbation de ces mêmes col­lec­tifs, elle dur­cis­sait égale­ment con­sid­érable­ment les con­di­tions dans lesquelles les recherch­es archéologiques pou­vaient être réal­isées, provo­quant ain­si les protes­ta­tions d’une par­tie du milieu sci­en­tifique.
  2. En Aus­tralie, où la sit­u­a­tion des com­mu­nautés Aborigènes con­tin­ue de représen­ter un prob­lème poli­tique et social sail­lant, la repro­duc­tion de pièces de musée à des fins de pub­li­ca­tion est doré­na­vant soumise à leur appro­ba­tion. Quant aux insti­tu­tions publiques, elles man­quent rarement, de même que les chercheurs qu’elles emploient, de recourir à la for­mule con­sacrée faisant état de leur respect pour les « Anciens, passés et présents ». C’est dans ce con­texte – et dans celui de luttes juridiques autour des droits sur les ter­res – que la pub­li­ca­tion d’un récent ouvrage a entraîné un authen­tique phénomène de société. Ce livre, écrit par un romanci­er d’ascendance aborigène, entend remet­tre en cause deux siè­cles de con­sen­sus sur le mode de sub­sis­tance des occu­pants du con­ti­nent à l’arrivée des Occi­den­taux. Après un énorme suc­cès de librairie, le livre a inté­gré les pro­grammes sco­laires, tout en con­tin­u­ant de sus­citer d’âpres polémiques où les pris­es de posi­tions sci­en­tifiques s’entremêlent de manière inex­tri­ca­ble avec les agen­das poli­tiques.
  3. Dans un ordre d’idées un peu dif­férent, il con­vient égale­ment de men­tion­ner ce récent pro­jet de redéf­i­ni­tion de la mis­sion des musées porté par l’ICOM, pro­jet selon lequel ceux-ci « (…) sont des lieux de démoc­ra­ti­sa­tion inclusifs et poly­phoniques, dédiés au dia­logue cri­tique sur les passés et les futurs. (…) La déf­i­ni­tion du musée doit être ancrée dans la plu­ral­ité des visions du monde et des sys­tèmes de pen­sée et non dans une tra­di­tion sci­en­tifique occi­den­tale unique ». L’opposition ren­con­trée par cette propo­si­tion, qui dénie à la con­nais­sance sci­en­tifique tout statut spé­ci­fique et toute pri­mauté sur les croy­ances, a con­duit à l’ajournement de la déci­sion. Elle est néan­moins sig­ni­fica­tive d’une époque et des reven­di­ca­tions qui s’y font enten­dre.

Ces quelques exem­ples, qui pour­raient être mul­ti­pliés à loisir, illus­trent les nom­breuses ques­tions soulevées par ce mou­ve­ment con­cer­nant la pro­duc­tion du savoir. La recon­nais­sance des torts subis, en par­ti­c­uli­er par des pop­u­la­tions colonisées, doit-elle se traduire par l’octroi de droits nou­veaux à ceux qui sont iden­ti­fiés comme les descen­dants de ces pop­u­la­tions, por­tant sur les objets sus­cep­ti­bles d’investigation sci­en­tifique, voire sur le dis­cours tenu à leur pro­pos ? Les exi­gences de la mémoire et celles de la con­nais­sance sont-elles antag­o­nistes ? Com­ment les acteurs de la vie sci­en­tifique pensent-ils leur col­lab­o­ra­tion ? La prise en compte de ces exi­gences mémorielles représente-t-elle une chance ou un obsta­cle pour la sci­ence et la com­préhen­sion mutuelle des dif­férentes com­mu­nautés humaines ? Com­ment expli­quer la cristalli­sa­tion de cette ten­sion dans dif­férents con­textes de pro­duc­tion du savoir ? Quelles sont les dis­ci­plines con­cernées ? Quelle est la notion de vérité que sous-ten­dent ces débats ? Quel est aujourd’hui le statut de ce qu’on peut appel­er le rel­a­tivisme sci­en­tifique et qui con­siste à for­muler un savoir dif­féren­cié en fonc­tion du groupe auquel il est des­tiné ?

Telles sont les ques­tions que le prochain numéro de Sociétés plurielles souhaite abor­der.

2 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Olivier MONTULET

    Bon­jour,
    J’e­spère que la revue com­mencera par un inévitable­ment long arti­cle sur ce qu’est l’i­den­tité. Parce qu’a­vant tout débat sur l’i­den­tité il faut savoir de quoi on par­le. Et l’i­den­tité est bien un sujet aux con­tours flous. Elle est tout sim­ple­ment insai­siss­able.

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