Droit de la guerre et esclavage : à propos d’un texte d’Alain Testart

Indi­ens Pomo de Cal­i­fornie
(John Green­leaf Cloud­man, 1852)

Dans son arti­cle « Autour du droit de pil­lage » (Droit et cul­tures 45/​1, 2003), Alain Tes­tart abor­dait le cas de deux régions (la Cal­i­fornie et la Nou­velle-Guinée) qui, à ses yeux, se dis­tin­guaient par un dou­ble car­ac­tère excep­tion­nel : d’une part, elles étaient les seules dans lesquelles les guer­res, loin d’ouvrir au vain­queur la pos­si­bil­ité de s’enrichir au détri­ment du vain­cu en le pil­lant, l’appauvrissaient en l’obligeant à indem­nis­er l’adverseraire défait. Une telle cou­tume con­sti­tu­ait selon lui un « principe éton­nant dont il n’est pas besoin de soulign­er le car­ac­tère sin­guli­er qui l’oppose à tout ce que l’on con­naît en Occi­dent » ; d’autre part, ces régions étaient égale­ment dépourvues d’esclavage, un trait fort rare dans les sociétés struc­turées par la richesse. Et il étab­lis­sait un lien de causal­ité entre les deux phénomènes.

Avant d’en venir au cœur du pro­pos, on remar­quera que dans ce texte, le terme de guerre désigne (au moins de manière implicite) l’ensemble des opéra­tions mil­i­taires. La guerre n’est notam­ment pas dif­féren­ciée de la razz­ia, une dis­tinc­tion qui ne sera intro­duite dans son œuvre que plusieurs années après, dans un man­u­scrit inédit sur L’Etat, le droit, la guerre, où il opposera « engage­ments à final­ité lim­itée »(dont la razz­ia) à la guerre pro­pre­ment dite.

Quoi qu’il soit, Tes­tart écrit ain­si :

Sur les Hautes Ter­res de Nou­velle-Guinée (…), la fin des hos­til­ités est mar­quée par le verse­ment d’indemnités (ana­logues en leur principe à un wergeld) pour tous les tués au com­bat. Certes, il existe de nom­breuses déro­ga­tions à ce principe qui n’est pas tou­jours appliqué dans les faits, et peut-être ne vaut-il pas dans tous les types de guer­res, mais le principe est recon­nu.

La phrase finale mon­tre qu’il y a anguille sous roche : un principe qui en pra­tique admet des déro­ga­tions est une chose, mais un principe qui, si l’on ose dire, ne s’applique pas par principe dans cer­taines cir­con­stances en est une autre. Et c’est bien le prob­lème sur lequel on va revenir : tout en qual­i­fi­ant (à tort) tous les affron­te­ments de « guer­res », Tes­tart sug­gère ici fort juste­ment qu’il en existe dif­férents types, aux règles et à la logique très dif­férents les uns des autres.

Sur l’indemnisation finale, le texte évoque plusieurs cas cal­i­forniens, dont celui des Yurok, par la plume de d’Alfred Kroe­ber :

Lorsque l’on arrivait à un accord pour met­tre fin aux hos­til­ités, la base exclu­sive de cet accord était le suiv­ant (sic) : tous les dom­mages don­naient lieu à indem­nités. Pour chaque homme tué ou blessé, on payait selon son rang, toutes les femmes et tous les enfants cap­turés étaient ren­dus, on payait aus­si pour les maisons brûlées et les biens dont on s’était emparé étaient retournés. Il sem­ble que cha­cune des par­ties payait effec­tive­ment à l’autre l’ensemble de ce qu’il lui devait {et il n y avait pas de com­pen­sa­tion dans les comptes (…) De toutes façons, c’était le vain­queur qui avait la charge finan­cière la plus lourde. (…) le vae vic­tis de la civil­i­sa­tion pour­rait bien avoir été rem­placé chez les Yurok. au moins au sens financier, par le dic­ton : « Mal­heur aux vain­queurs »

Sur un peu­ple voisin, les Pomo, l’article four­nit une référence à côté de laque­lle je suis passé lors de mes recherch­es pour rédi­ger mon prochain livre. Dom­mage : elle m’aurait évité d’écrire la bêtise selon laque­lle on ne dis­pose de presque aucune infor­ma­tion sur ce peu­ple. Le livre de Loeb, Pomo folk­ways, paru en 1926, con­sacre en fait plusieurs pages à la « guerre » – en réal­ité, là aus­si, à divers­es modal­ités d’affrontements. Il n’est pas facile de met­tre de l’ordre dans cet exposé, qui ne suit pas un plan sys­té­ma­tique. On dis­cerne toute­fois trois types de con­fronta­tions :

  1. l’expédition de vengeance, menée en (rel­a­tive­ment) petit groupe, et dont la moti­va­tion prin­ci­pale est la con­vic­tion que les morts n’étaient que rarement naturelles : « Étant don­né qu’on attribuait une grande part des mal­adies et des morts à l’empoisonnement par des étrangers, cette façon de penser main­te­nait les vil­lages voisins dans un état de sus­pi­cion mutuelle et engendrait des repré­sailles armées ».
  2. des batailles rangées, menées exclu­sive­ment à dis­tance et qui, mal­gré les effec­tifs par­fois nour­ris qu’elles mobil­i­saient, fai­saient tout au plus deux ou trois morts.
  3. des épisodes durant lesquels on mas­sacrait l’ennemi sans mer­ci : Loeb rap­porte ain­si un con­flit où un vil­lage en exter­mine un autre, faisant cinquante vic­times (hommes, femmes et enfants).

Le point cru­cial est que l’indemnisation des vic­times, celle qu’évoque Kroe­ber et sur laque­lle s’appuie le raison­nement de Tes­tart, n’intervient man­i­feste­ment que dans les deux pre­miers cas, et nulle­ment dans le troisième. Ces don­nées ressem­blent de manière sai­sis­sante à celles dont on dis­pose sur les Dani des hautes-ter­res de Nou­velle-Guinée, avec leurs deux formes de « guerre » : celle qu’Heider appelait rit­uelle, mar­quée par un nom­bre de vic­times faibles et une paix impli­quant le paiement de com­pen­sa­tions, et celle qu’il appelait sécu­laire, très meur­trière et ne don­nant lieu à aucune indem­ni­sa­tion.

Tes­tart soulig­nait l’originalité que con­sti­tu­ait, à ses yeux, de telles pra­tiques :

Dans des formes très sim­i­laires, et à quelques détails près, les deux aires cul­turelles que sont la Cal­i­fornie et les High­lands de Nou­velle-Guinée met­tent en jeu un sys­tème éton­nam­ment sem­blable de règle­ment des con­flits. Et un sys­tème suff­isam­ment rare dans le monde — on n’en voit pas d’autres exem­ples — pour qu’il con­vi­enne de s’interroger sur ses impli­ca­tions. La pre­mière est qu’elle (sic) rend le pil­lage, soit des hommes soit des choses, une opéra­tion fort peu intéres­sante, ni rentable ni prof­itable, car il faudrait com­penser pour chaque bien obtenu ou chaque homme cap­turé. Cela reviendrait à les acheter, et on ne voit pas ce que l’on gag­n­erait à faire une guerre. Ce sys­tème de com­pen­sa­tion guer­rière, s’il est sys­té­ma­tique, anéan­tit jusqu’à l’idée même de butin.

Et comme on l’a dit, il voy­ait là l’explication de l’absence de l’esclavage :

Ce fait doit être rap­proché de nos don­nées sur l’esclavage. Dans un précé­dent tra­vail sys­té­ma­tique sur l’esclavage pré­colo­nial, nous avions été sur­pris de con­stater que trois aires, et trois aires seule­ment (en dehors de sociétés qui ne pra­ti­quaient aucune­ment l’esclavage comme les chas­seurs-cueilleurs nomades), ne pra­tiquent pas l’esclavage : une par­tie de l’est africain, la Cal­i­fornie et la Nou­velle-Guinée. Au moins en ce qui con­cerne les deux dernières, il nous sem­ble que le sys­tème de com­pen­sa­tions qui met­tent fin à la guerre suf­fit à expli­quer ce manque.

Ce raison­nement soulève, me sem­ble-t-il, deux objec­tions. La pre­mière tient au fait que même si les deux élé­ments du prob­lème (com­pen­sa­tion sys­té­ma­tique et absence d’esclavage) étaient assurés, on ne voit pas bien ce qui per­me­t­trait d’établir un lien de causal­ité de la pre­mière vers la sec­onde. Que la présence des com­pen­sa­tions sys­té­ma­tique explique pourquoi, dans le cadre d’un con­flit, on ne peut s’emparer de cap­tifs sans avoir à les pay­er, c’est une chose. Mais qu’est-ce qui empêcherait, dans ce cas, qu’existe un esclavage marc­hand, et/​ou un esclavage pour dettes (le sec­ond ali­men­tant éventuelle­ment le pre­mier) ? Sur un plan pure­ment logique, la com­pen­sa­tion sys­té­ma­tique en cas de con­flits peut donc tout au plus ren­dre compte de l’absence d’une modal­ité pré­cise de l’esclavage, mais non de celle de l’esclavage en général.

L’autre objec­tion est que l’étrangeté des guer­res des Cal­i­forniens et des Néo-Guinéens – les vain­queurs indem­nisant les vain­cus – s’évanouit dès lors que l’on con­sid­ère ces con­flits pour ce qu’ils sont réelle­ment, à savoir non des guer­res visant à impos­er quelque chose à l’adversaire, mais des affron­te­ments de com­pen­sa­tion ayant pour objec­tif de rétablir un équili­bre per­tur­bé. Cer­tains de ces affron­te­ments, parce qu’ils obéis­sent à une logique dis­cré­tion­naire et qu’ils se pro­lon­gent, se rat­tachent à la caté­gorie spé­ci­fique des feuds. D’autres, parce qu’ils sont menés de manière con­ven­tion­naire et que les deux camps savent par avance qu’il faut attein­dre une par­ité de dix tués de chaque côté, relèvent d’un autre type. Mais dans les deux cas, le para­doxe d’une guerre qui représen­terait un fardeau financier pour le vain­queur se dis­sipe de lui-même : si fardeau financier il y a, c’est pré­cisé­ment parce que ce ne sont pas des guer­res et que par déf­i­ni­tion, elles ont pour but de ne pas avoir de vain­queur : elles ne sont menées que pour par­venir à un match nul, les vies et les richess­es étant décomp­tées dans un même score glob­al.

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