Ce que l’art préhistorique dit de nos origines (Emmanuel Guy)

Le Paléolithique supérieur, sa tech­nique, son organ­i­sa­tion sociale et son art vien­nent de don­ner lieu, en quelques mois, à deux ouvrages mar­quants, qui se regar­dent en miroir. Le pre­mier, dans la belle col­lec­tion illus­trée Bib­lio­thèque des His­toires, chez Gal­li­mard, est un texte posthume d’Alain Tes­tart : Art et reli­gion de Chau­vet à Las­caux ; le sec­ond, qui paraît ces jours-ci, est signé d’Em­manuel Guy. Ces deux livres nour­ris­sent le débat le plus fon­da­men­tal qui soit à pro­pos de cette péri­ode.
Alain Tes­tart, con­for­mé­ment aux thès­es qu’il défendit tout au long de sa vie (et qui, sur ce point, rejoignent ce qui est depuis tou­jours l’opin­ion très majori­taire chez les préhis­to­riens), voit dans les peu­ples de cette immense époque des ban­des mobiles économique­ment égal­i­taires, à la tech­nique encore rel­a­tive­ment rudi­men­taire et à la démo­gra­phie clairsemée. Son livre pro­pose une analyse orig­i­nale de leur art fameux qui, selon lui, traduit une con­cep­tion totémique du monde – un trait sup­plé­men­taire qui per­met de rap­procher les sociétés qui l’ont pro­duit des Aborigènes aus­traliens.
Il est fasci­nant de voir que, par­tant des mêmes ques­tion­nements, partageant nom­bre de posi­tions méthodologiques et des hypothès­es de départ, Emmanuel Guy (qui pro­longe ici les réflex­ions esquis­sées dans son précé­dent ouvrage) parvient à des con­clu­sions presque diamé­trale­ment opposées. Pour les résumer en quelques mots : il existe de très fortes pré­somp­tions en faveur de l’idée que les sociétés du Paléolithique supérieur, depuis ‑30 000 au moins, étaient tra­ver­sées par de pro­fondes iné­gal­ités de richesse. Et si un par­al­lèle doit être établi avec des sociétés de chas­se-cueil­lette étudiées en eth­nolo­gie, ce n’est pas avec celles de l’Aus­tralie, mais avec celles de la Côte Nord-Ouest du con­ti­nent améri­cain, con­nues pour leur struc­ture aris­to­cra­tique, leur exploita­tion des gens du com­mun, leur forte dimen­sion esclavagiste et leur goût pour les dépens­es munif­i­centes.
L’idée n’est à vrai dire pas totale­ment nou­velle, ce que l’au­teur ne cache pas ; un chercheur tel que Bryan Hay­den, par exem­ple, l’a déjà avancée (voir ce bil­let). Mais si l’ar­gu­men­taire de ce dernier pou­vait paraître trop faible pour emporter l’ad­hé­sion, le dossier réu­ni par Emmanuel Guy se révèle d’une tout autre qual­ité.

Socio-économie du Paléolithique supérieur

Il n’est pas pos­si­ble de restituer en quelques para­graphes les détails d’une démon­stra­tion aus­si dense que celle pro­posée au long de ces plus de 300 pages d’ar­gu­ments. Pour aller à l’essen­tiel, celle-ci procède en trois temps.
La tombe de Sun­gir ( env. ‑30 000)
Dessin et recon­sti­tu­tion
Pour com­mencer, elle relève les nom­breux indices qui mili­tent en faveur du fait que les économies de ces chas­seurs-cueilleurs repo­saient, par­tielle­ment ou mas­sive­ment, sur la séden­tar­ité et le stock­age. En par­ti­c­uli­er, il faut envis­ager sérieuse­ment que les êtres humains exploitaient alors les rich­es ressources flu­viales et marines. Si l’on ajoute à cela le fait que le paysage européen, durant toute cette péri­ode, était, d’après les décou­vertes récentes, sans doute très éloigné de la pau­vre toundra décrite par la tra­di­tion, on aboutit à l’idée que les sociétés de cette époque repo­saient sur une économie bien dif­férente de celle des Inu­its ou des Indi­ens sub­arc­tiques aux­quelles elles sont sou­vent com­parées.
Un fac­teur explique que les traces d’une telle économie aient été large­ment dis­simulés aux yeux des préhis­to­riens : la remon­tée des eaux inter­v­enue depuis cette époque. Ain­si, les sites archéologiques les plus sig­ni­fi­cat­ifs, ceux qui, alors situés sur les lit­toraux, pour­raient au pre­mier chef témoign­er du mode de vie d’alors, sont aujour­d’hui engloutis par plus de cent mètres de fond, par­fois plusieurs dizaines de kilo­mètres au large. Il reste néan­moins d’autres traces, certes plus dis­crètes, mais que l’archéolo­gie a peut-être refusé de voir comme un fais­ceau qui pou­vait remet­tre en cause ce qu’elle tenait pour une cer­ti­tude indis­cutable. À lui seul, le recense­ment que pro­pose Emmanuel Guy de ces dis­posi­tifs qui témoignent soit d’ac­tiv­ités impor­tantes de stock­age, soit d’un degré poussé de séden­tar­ité, a de quoi, au min­i­mum, semer le doute.
Or, à cela s’a­joutent toutes ces tombes riche­ment dotées, dont la plus fameuse est celle de Sun­gir, en Russie ; datée d’en­v­i­ron ‑30 000, elle com­por­tait de très abon­dantes dota­tions, dont des habits de mil­liers de per­les minia­tures qui dra­paient les squelettes de deux enfants. Je ne suis pas un expert en archéolo­gie, et peut-être mes remar­ques sont-elles quelque peu naïves ou décalées. Mais mon impres­sion est que Sun­gir a tra­di­tion­nelle­ment été con­sid­érée comme une excep­tion un peu embar­ras­sante – Alain Tes­tart, dans Avant l’his­toire, évoque néan­moins ce site à pro­pos duquel il plaide à décharge, en expli­quant qu’il ne dénote, mal­gré les apparences, pas néces­saire­ment l’ac­cu­mu­la­tion des richess­es dans une société économique­ment dif­féren­ciée. Emmanuel Guy, on l’au­ra com­pris, argu­mente en sens inverse ; mais il liste aus­si (et surtout ?) une série d’autres sépul­tures qui font de Sun­gir un cas certes emblé­ma­tique, mais loin d’être isolé.
Ces deux séries d’élé­ments, dont l’ex­posé occupe presque une moitié du livre, con­stituent un dossier très sérieux en faveur de l’hy­pothèse de sociétés économique­ment dif­féren­ciées. Même s’il est évide­ment dif­fi­cile de par­ler de cer­ti­tudes, l’ob­jec­tif affiché par l’au­teur, à savoir mon­tr­er que cette hypothèse doit être sérieuse­ment prise en con­sid­éra­tion, est pleine­ment atteinte. Et l’on ne peut s’empêcher de penser qu’il y a quelque chose de pro­fondé­ment ironique au fait qu’Alain Tes­tart qui, plus que tout autre, avait attiré l’at­ten­tion sur les sociétés iné­gal­i­taires de chas­seurs-cueilleurs séden­taires et stockeurs, ait écarté, après l’avoir rapi­de­ment envis­agée, la pos­si­bil­ité que le Paléolithique supérieur ait été peu­plé de telles sociétés.

Une approche sociologique de l’art

Une jeune fille de chef Tlin­git
(tribu de la Côte Nord-ouest)
Le troisième volet de l’ar­gu­men­ta­tion d’Em­manuel Guy donne son titre au livre : il s’ag­it de l’art – son domaine de spé­cial­ité ini­tial, et celui par lequel il en est venu à remet­tre en cause les idées admis­es. Sur ce point, plus encore que pour ce qui précède, ses analy­ses font écho à celles d’Alain Tes­tart, exposées sous une forme résumée dans Avant l’his­toire et dévelop­pées, rap­pelons-le, dans l’ou­vrage posthume Art et reli­gion de Chau­vet à Las­caux. Sur ce dernier livre, je pub­lierai prochaine­ment dans ce blog une courte recen­sion écrite pour la revue La révo­lu­tion pro­lé­tari­enne ; sur le fond, mon sen­ti­ment n’a pas évolué depuis que je cri­ti­quais Avant l’his­toire : si la lec­ture de l’art paléolithique comme un art totémique peut sem­bler con­va­in­cante, le talon d’Achille de la démon­stra­tion (et du par­al­lèle établi avec l’art aborigène) est qu’à aucun moment, Alain Tes­tart n’ex­plique ce que les arts paléolithique et aborigène ont de com­mun, qui les dif­férencierait du reste des arts de formes sociales « non totémiques » – si tant est que le totémisme puisse con­ven­able­ment car­ac­téris­er une forme sociale… ce qui nous ramène tout droit au livre d’Em­manuel Guy.
Celui-ci appréhende, pour com­mencer, l’art non pour ce qu’il fig­ure, c’est-à-dire pour sa séman­tique, mais pour les con­di­tions sociales qui ont pu le pro­duire – pour son ingénierie, en quelque sorte. Et c’est la troisième caté­gorie d’ar­gu­ments en faveur du fait que les sociétés de cette époque ne pou­vaient être à l’im­age des chas­seurs-cueilleurs mobiles et égal­i­taires con­nus en eth­nolo­gie. Emmanuel Guy insiste longue­ment sur la tech­nic­ité et la spé­cial­i­sa­tion néces­saires pour les réal­i­sa­tions que nous admirons aujour­d’hui à Chau­vet et Las­caux (plus exacte­ment, dont le pub­lic admire d’assez pâles copies). Pour lui, le doute n’est pas per­mis : un tel degré de maîtrise, sup­posant un appren­tis­sage long et coû­teux, n’ex­iste dans aucune société égal­i­taire, et con­stitue la mar­que d’une divi­sion du tra­vail plus ou moins poussée, répon­dant à des néces­sités sociales par­ti­c­ulières (pour une présen­ta­tion plus détail­lée des argu­ments de l’au­teur, en par­ti­c­uli­er ceux qui por­tent sur la stan­dard­i­s­a­tion des représen­ta­tion sur des péri­odes et des espaces con­sid­érables, je ren­voie à ma cri­tique de son précé­dent livre, Préhis­toire du sen­ti­ment artis­tique).
Reste une ques­tion sec­ondaire, mais qui ne peut pas rester sans réponse (même si celle-ci présente, par la force des choses, une dimen­sion plus spécu­la­tive) : celle de la sig­ni­fi­ca­tion de cet art. Rejoignant, dans les grandes lignes, les déduc­tions d’Alain Tes­tart, Emmanuel Guy estime qu’il s’ag­it d’un art non fig­u­ratif, très styl­isé en même temps que nat­u­ral­iste, et ayant une forte inspi­ra­tion totémique. Il s’en éloigne toute­fois en sug­gérant, à la suite d’une analyse formelle détail­lée, que le totémisme se ren­con­tre dans des sociétés bien dif­férentes, et que l’art paléolithique était prob­a­ble­ment de nature héraldique ; dans cette hypothèse, les ani­maux styl­isés con­sti­tu­aient des bla­sons mar­quant l’ap­par­te­nance à des lignées aris­to­cra­tiques, et dont on peut sup­pos­er qu’ils exis­taient, beau­coup plus nom­breux, à l’air libre, mar­quant leurs droits sur un ter­ri­toire. Quant aux représen­ta­tions des cav­ernes, avec leur incroy­able recherche de nat­u­ral­isme, elles jouaient vraisem­blable­ment un rôle osten­ta­toire, impres­sion­nant la masse des gens du com­mun et ren­forçant le pres­tige de l’aris­to­cratie à la gloire de laque­lle elles avaient été exé­cutées.

Quelques remarques critiques

L’art par­ié­tal d’Aus­tralie, qui sem­ble
avoir bien peu de points com­muns
avec celui du Paléolithique supérieur d’Eu­rope.
Ce texte appelle deux séries de cri­tiques, à des niveaux dis­tincts.
La pre­mière tient aux trop nom­breuses approx­i­ma­tions, expres­sions impro­pres ou rap­proche­ment trop hâtive­ment effec­tués. Ain­si, dans le cadre d’un raison­nement sur le sur­plus déjà con­testable, le terme de « sur­pro­duc­tion » (p. 20) appliqué à ces économies ; ain­si, égale­ment, le par­al­lèle insuff­isam­ment pré­cau­tion­neux entre les sociétés de la Côte Nord-ouest et le Moyen-Âge européen, voire de la Renais­sance ; ain­si, aus­si, l’emploi par­fois glis­sant des ter­mes d’ « impôt », de « sac­ri­fice » (p. 57), l’idée étrange selon laque­lle l’évo­lu­tion­nisme social aurait procédé de l’évo­lu­tion­nisme biologique (p. 24), ou que l’al­liance serait une par­en­té « fic­tive » (p. 185). Tous ces glisse­ments sont d’au­tant plus regret­ta­bles qu’ils étaient tout-à-fait évita­bles : en fait, et c’est le point fon­da­men­tal, la thèse prin­ci­pale du livre – qui car­ac­térise la nature socio-économique des sociétés du Paléolithique – n’est en rien trib­u­taire de ces approx­i­ma­tions. On peut donc tout à la fois s’ir­rit­er de celles-ci et com­pren­dre qu’elles n’af­fectent en rien le pro­pos de l’au­teur.
Reste donc l’é­val­u­a­tion de cette thèse elle-même. Les lignes qui précè­dent l’ont déjà sug­géré : les élé­ments rassem­blés par Emmanuel Guy parais­sent probants, à tel point qu’on en vient à se deman­der pourquoi per­son­ne ne les a présen­tés plus tôt. Peut-être ces élé­ments se heur­tent-ils à des objec­tions qui dépassent mes com­pé­tences archéologiques. Mais peut-être aus­si faut-il envis­ager un autre élé­ment d’ex­pli­ca­tion (qui ne fig­ure pas dans le livre), à savoir le con­ser­vatisme, indi­vidu­el et col­lec­tif, qui frappe néces­saire­ment toute pen­sée struc­turée. On répugne à remet­tre en cause les cer­ti­tudes acquis­es au pre­mier élé­ment trou­blant ; mais ce qui est un réflexe posi­tif lorsque les élé­ments en ques­tion sont ténus et les cer­ti­tudes sem­ble-t-il assurées, devient un hand­i­cap lorsque les dis­so­nances s’ac­cu­mu­lent. On passe alors insen­si­ble­ment à l’at­ti­tude con­sis­tant à nég­liger, voire à oubli­er, les faits qui dérangent et qui pour­raient, à eux tous, remet­tre en ques­tion la tra­di­tion. Hasar­dons une hypothèse : si les pre­miers chas­seurs-cueilleurs ren­con­trés en eth­nolo­gie n’avaient pas été mas­sive­ment des nomades égal­i­taires, mais des stockeurs strat­i­fiés, à l’im­age de ceux de la Côte Nord-ouest, l’idée que seule l’a­gri­cul­ture avait pu entraîn­er les iné­gal­ités de richesse ne serait pas apparu aus­si évi­dente qu’elle l’a été (à tort) depuis trois siè­cles. Et, en décou­vrant les pein­tures de Las­caux, peut-être aurait-on envis­agé beau­coup plus aisé­ment que les sociétés qui les avaient pro­duites, bien que vivant de chas­se et de col­lecte, pou­vaient elles aus­si être mar­quées par des hiérar­chies de richesse.
Je serais un peu plus réservé en ce qui con­cerne la thèse sec­ondaire, à savoir celle qui porte sur la sig­ni­fi­ca­tion de cet art comme un instru­ment de type héraldique, aux mains de la couche dom­i­nante, et des­tiné à inscrire des sou­verainetés ter­ri­to­ri­ales. Mon doute, je le pré­cise, ne porte pas sur la pos­si­bil­ité que cette couche ait existé, ni sur le fait qu’en ce cas, elle ait gou­verné la pro­duc­tion de cet art et l’ait plié à ses besoins soci­aux. Ce qui me pose prob­lème con­cerne une série de raison­nements qui me parais­sent mal assurés, en par­ti­c­uli­er sur le mode de ges­tion des ter­ri­toires de telles sociétés (ain­si, par con­traste, que celui des chas­seurs-cueilleurs mobiles), le rôle des alliances mat­ri­mo­ni­ales, l’im­por­tance des représen­ta­tions de plein air (mal­heureuse­ment, pour la plu­part dis­parues), etc. Il me sem­ble que sur ces aspects, une cer­taine pru­dence s’im­pose, et qu’une étude ser­rée des sociétés de la Côte Nord-ouest qui par­ti­rait de ces préoc­cu­pa­tions serait une néces­sité absolue pour être un peu plus affir­matif.
Une autre ques­tion, majeure, reste sans véri­ta­ble réponse : celle du Mésolithique, et de la dis­pari­tion de l’art des cav­ernes qui l’a précédé. Emmanuel Guy abor­de certes le sujet, mais en lais­sant un peu le lecteur sur sa faim – en par­ti­c­uli­er, l’ar­gu­ment selon lequel la mon­tée des eaux avait noyé les sites ances­traux de pêche et donc, brisé les anciens cadres soci­aux, ne résiste guère au fait qu’en redessi­nant le lit­toral, le réchauf­fe­ment cli­ma­tique n’avait fait que le déplac­er, sans dimin­uer les ressources aux­quelles il était pos­si­ble d’ac­céder. On ne voit donc guère en quoi ce fac­teur aurait dû boule­vers­er les struc­tures sociales… à moins de penser que le rem­place­ment de la riche steppe par la forêt a entraîné l’a­ban­don du stock­age, et donc un retour plus ou moins com­plet au nomadisme et à des struc­tures sociales dis­parues depuis vingt ou trente mil­lé­naires. Si c’é­tait le cas, cela voudrait dire qu’en ter­mes socio-économiques, le Mésolithique fut un recul certes pro­vi­soire, mais d’une ampleur inouïe, auprès de laque­lle la chute de l’Em­pire romain et l’époque mérovingi­en­ne font fig­ure d’ac­ci­dent mineur de l’his­toire. Une telle hypothèse n’est sans doute pas absurde ; mais on aurait aimé que le livre la pose avec davan­tage de net­teté, quitte à con­clure, dans l’é­tat actuel des élé­ments dont on dis­pose, à notre igno­rance.

Conclusion

Le Mésolithique : un « Grand bond en arrière » ?

Ce que l’art préhis­torique nous apprend de nos orig­ines rou­vre de manière magis­trale le dossier des struc­tures sociales du Paléolithique supérieur. Ses quelques indé­ni­ables faib­less­es, qui por­tent sur des points sec­ondaires de l’ar­gu­men­ta­tion, ne doivent pas faire oubli­er la qual­ité et l’am­pleur des élé­ments réu­nis ici en faveur d’une révi­sion rad­i­cale des con­cep­tions tra­di­tion­nelles. Sans doute fau­dra-t-il que des spé­cial­istes éval­u­ent la qual­ité de cha­cun d’eux ; sans doute fau­dra-t-il aus­si se deman­der com­ment des obser­va­tions sup­plé­men­taires pour­raient être accu­mulées afin d’é­tay­er ou, au con­traire, de réfuter ses thès­es. Les fouilles sous-marines pour retrou­ver d’éventuels sites lit­toraux du Paléolithique supérieur restent pour l’in­stant, mal­heureuse­ment, hors de notre portée. Mais peut-être qu’un réex­a­m­en du matériel exis­tant par des chercheurs com­pé­tents accep­tant d’y porter un œil neuf livr­erait de nou­veaux indices.

Quoi qu’il en soit, il faut souhaiter de tout cœur que ce livre reçoive le large écho qu’il mérite ; qu’il soit minu­tieuse­ment dis­cuté, que ses argu­ments soient étudiés avec soin. Rien ne serait plus dom­mage­able pour l’a­vancée des con­nais­sances sci­en­tifiques sur cette péri­ode que les réac­tions se lim­i­tent à quelques com­men­taires polis, aus­sitôt suiv­is d’un retour à la rou­tine ordi­naire.

27 commentaires

  1. Bon­jour,

    à pro­pos de “l’idée étrange selon laque­lle l’évo­lu­tion­nisme social aurait procédé de l’évo­lu­tion­nisme biologique (p. 24)” … Je ne vois pas ce que l’idée a d’ “étrange”. D’un point de vue stricte­ment sci­en­tifique, il me sem­ble indis­cutable que le con­cept de “société” n’a de per­ti­nence qu’au sein de l’or­dre du vivant : l’émer­gence his­torique de sociétés réelles — qu’on ne ne peut con­sid­ér­er comme une spé­ci­ficité humaine qu’au prix de con­tor­sions théoriques des plus hasardeuses — n’est qu’une man­i­fes­ta­tion par­mi d’autres de l’évo­lu­tion du vivant au cours des temps géologiques.

    Abon­né à votre blog depuis suff­isam­ment de temps pour vous savoir bien occupé, je me per­met néan­moins de vous con­seiller la lec­ture de La struc­ture de la théorie de l’évo­lu­tion (Gal­li­mard-NRF Essais, 2006) tes­ta­ment sci­en­tifique de S. J. GOULD (paléon­to­logue “marx­iste” de renom­mée mon­di­ale) dans lequel il pro­pose une révi­sion des plus con­va­in­cantes de la théorie dar­wini­enne de l’évo­lu­tion.

    Là où Dar­win affir­mait que la total­ité de l’évo­lu­tion s’ex­plique par les phénomènes affec­tant les seuls organ­ismes indi­vidu­els, Gould éla­bore le con­cept d’ “indi­vidu évo­lu­tion­niste” et iden­ti­fie 6 niveaux “hiérar­chiques” où de tels “indi­vidus évo­lu­tion­nistes” peu­vent être observés actuelle­ment : les gènes, les cel­lules, les organ­ismes, les dèmes, les espèces et les clades, chaque niveau évolu­ant, sous la pres­sion de l’en­vi­ron­nement — dont les autres niveaux par­ticipent -, selon des ressorts et dans des lim­ites imposés par les con­traintes struc­turales qui lui sont pro­pres (selon une hiérar­chie où les niveaux supérieurs “procè­dent” des niveaux inférieurs : “avant l’in­ven­tion de la repro­duc­tion sex­uelle et des organ­ismes mul­ti­cel­lu­laires, il n’ex­is­tait ni espèces ni organ­ismes, et la hiérar­chie de la nature ne pos­sé­dait que 4 niveaux : les gènes, les cel­lules, les clones et les clades. “, p. 952) ; toute forme de vie est donc, dans ce mod­èle, le pro­duit d’une sub­tile dialec­tique entre ces 6 proces­sus évo­lu­tifs enchevêtrés.

    Le côté dérangeant d’une telle théorie, du point de vue des sci­ences humaines, c’est qu’en affir­mant que les “dèmes” doivent être regardés comme des “indi­vidus évo­lu­tion­nistes” à part entière — et, de toute évidence,dans la con­cep­tu­al­i­sa­tion goul­di­enne, les “sociétés humaines” sont des “dèmes” -, il va encore plus loin que cette “étrange idée” : “l’évo­lu­tion­nisme social” y appa­raît comme une com­posante de “l’évo­lu­tion­nisme biologique” et les “sci­ences sociales” comme une “branche de la biolo­gie”.

    Propo­si­tion par­faite­ment icon­o­claste, par­ti­c­ulière­ment en France, où la “thèse de l’ex­cep­tion humaine” est au fonde­ment des sci­ences sociales (cf. J‑Marie Scha­ef­fer, La fin de l’ex­cep­tion humaine, Gal­li­mard-NRF Essais, 2007) ; mais si la coupure épisté­mologique rad­i­cale entre sci­ences sociales et sci­ences du vivant n’ a guère de jus­ti­fi­ca­tion sci­en­tifique, peut-être a‑t-elle quelque per­ti­nence du point de vue de la per­pé­tu­a­tion du sys­tème de dom­i­na­tion en vigueur actuelle­ment ?

    Quoi qu’il en soit, du côté de celles et ceux qui ne renon­cent pas à penser le dépasse­ment du dit sys­tème, la théorie goul­di­enne me sem­ble ouvrir des per­spec­tives nou­velles à la com­préhen­sion glob­ale du “phénomène évo­lu­tif” à l’heure où l’évo­lu­tion du mode de pro­duc­tion cap­i­tal­iste affecte de plus en plus celle du vivant dans son ensem­ble et, tout par­ti­c­ulière­ment celle de l’e­spèce humaine.

    1. Bon­jour

      Je vous remer­cie pour ce com­men­taire très riche et les références qu’il donne. La ques­tion des rap­ports entre évo­lu­tion sociale et évo­lu­tion biologique est aus­si com­plexe que pas­sion­nante, et j’aimerais beau­coup pren­dre le temps de la fouiller un jour. Cela dit, il y a une incom­préhen­sion – par ma faute – du sens de ma remar­que sur l’ex­trait d’E. Guy. J’au­rais dû m’ex­primer avec davan­tage de pré­ci­sion ; ce que le livre écrit (et que je lui reproche) n’est pas que le fait de l’évo­lu­tion sociale ait procédé du fait de l’évo­lu­tion biologique, mais que l’idée (la théorie) de l’évo­lu­tion sociale ait procédé de l’idée de la l’évo­lu­tion biologique. Or, c’est faux : ain­si que le remar­quait A. Tes­tart, on a ten­té de penser l’évo­lu­tion sociale des siè­cles avant d’avoir imag­iné que l’évo­lu­tion biologique puisse exis­ter.

  2. Très intéres­sant et très bonne cri­tique !
    Pour ce qui est de la stan­dard­i­s­a­tion, dès la fin du Paléolithique moyen on voit l’ap­pari­tion d’une stan­dard­i­s­a­tion dans la taille des roches. Cer­tains préhis­to­riens s’in­ter­ro­gent sur le lien entre stan­dard­i­s­a­tion et spé­cial­i­sa­tion. Une spé­cial­i­sa­tion est-elle tou­jours source de hiérar­chi­sa­tion… ? Per­son­nelle­ment, je me demande si la maîtrise d’un lan­gage con­ven­tion­nel, qu’il soit pic­tur­al ou autre, néces­site une spé­cial­i­sa­tion poussée. D’autre part, il y a des empreintes de pas d’en­fants dans les grottes, la réal­i­sa­tion n’é­tait peut-être pas si sacral­isée que cer­tains le pense. J’ai l’im­pres­sion que l’in­ter­pré­ta­tion de Guy se base sur notre con­cep­tion actuelle de l’art, qui est encore aujour­d’hui au ser­vice d’une hiérar­chi­sa­tion sociale, sacral­isé par le musée, musée Chirac, musée Guggen­heim… En ce qui con­cerne sa théorie héraldique, je ne la trou­ve pas fondée. L’art préhis­torique est accom­pa­g­né de nom­breux signes abstraits qui pour­raient peut-être don­né lieu à une nar­ra­tion, à des paysages sym­bol­iques… Pourquoi met­tre en rela­tion art rupestre et art par­ié­tal et met­tre de côté l’art mobili­er ? Il me sem­ble égale­ment impor­tant de not­er l’ap­pari­tion de « por­traits » dans l’Art préhis­torique au Mag­dalénien moyen… Le stock­age entraîne cer­taine­ment des iné­gal­ités de richesse, mais la ques­tion que je me pose est celle du pou­voir : dans quelle mesure ces iné­gal­ités de richess­es sont-elles coerci­tives…

  3. Il y a plusieurs aspects dans votre com­men­taire, et je ne suis pas sûr d’être capa­ble de répon­dre cor­recte­ment sur cha­cun d’eux. Peut-être Emmanuel Guy souhait­era-t-il le faire lui-même ?

    Il me sem­ble en tout cas que le fond de son argu­ment tient moins à la stan­dard­i­s­a­tion, en elle-même, qu’à la tech­nic­ité néces­saire à la réal­i­sa­tion des œuvres, tech­nic­ité qui sup­po­sait un long appren­tis­sage. Pour ce qui est de la nar­ra­tion, j’ai l’im­pres­sion que votre hypothèse ne repose sur rien de tan­gi­ble : certes, les signes pour­raient vouloir dire que… mais ce que l’on con­state, c’est que les élé­ments pic­turaux, eux, ne nar­rent rien du tout ; et sur ce point, les affir­ma­tions con­jointes d’A. Tes­tart et E. Guy me parais­sent dif­fi­cile­ment con­testa­bles. Sur l’art mobili­er, c’est ma cri­tique qui ne le men­tionne pas : sauf erreur, E. Guy en par­le de manière répétée dans son tra­vail. Enfin, pré­cisé­ment, il ne plaide pas spé­ciale­ment pour une dimen­sion religieuse, en faisant remar­quer que les réal­i­sa­tions les plus nom­breuses et les plus spec­tac­u­laires se trou­vent dans des salles acces­si­bles (et peut-être habitées) par un grand nom­bre d’in­di­vidus.

    1. Pour la nar­ra­tion, il me sem­ble que rien ne per­met d’af­firmer que les élé­ments pic­turaux ne nar­rent rien… c’est une inter­pré­ta­tion qui découle de notre pro­pre “con­cep­tion” de la nar­ra­tion. Non pas que je pense qu’il y ait une nar­ra­tion, je pense sim­ple­ment qu’il est par­ti­c­ulière­ment dif­fi­cile d’af­firmer l’une ou l’autre thèse. Quant à la sacral­i­sa­tion, je ne pen­sais pas à la dimen­sion religieuse mais au kid­nap­ping des œuvres par une élite… je vais lire le livre de Guy…

  4. Je viens de lire (très rapi­de­ment, il faut dire) ce livre très stim­u­lant. Il a le grand mérite de pos­er une ques­tion trop sou­vent occultée parce que tenue pour acquise. Cela dit, je ne suis pas con­va­in­cu, pour de nom­breuses raisons, mais une cri­tique détail­lée dépasserait le cadre d’un blog. Pour s’en tenir à deux points qui me sem­blent impor­tants :

    1) À l’ap­pui de son hypothèse, l’au­teur par­le essen­tielle­ment de deux types de sites : les cabanes en os de mam­mouth d’Eu­rope ori­en­tale (c’est effec­tive­ment le cas pour lequel on a les indices les plus sérieux de séden­tar­ité, même si ça pu aus­si êtres des habi­tats saison­niers) et les grands sites sous abri d’Eu­rope de l’Ouest, qui ont livré des con­cen­tra­tions impres­sion­nantes de mobili­er, d’ob­jets décorés, etc. Mais il nég­lige une troisième caté­gorie, pour­tant sans doute numérique­ment plus impor­tante : les sites de plein air d’Eu­rope de l’Ouest. Que ce soit les sites mag­daléniens du Bassin Parisien (Pincevent, etc), des sites du début du Paléolithique supérieur comme Régis­mont-le-Haut (Auri­gna­cien), on con­naît des dizaines d’ex­em­ples de sites qui sont, à n’en pas douter, des campe­ments de chas­seurs nomades. Et l’archéolo­gie préven­tive con­tin­ue d’en sor­tir régulière­ment. Sur ces sites, quand on a des indices de saison­nal­ité, ils sont mar­qués (sites d’au­tomne, de print­emps, etc) ; l’e­space est par­fois très organ­isé, avec des zones dévolues spé­ci­fique­ment à cer­taines activ­ités, mais il n’y a jamais de struc­tures d’habi­tat lour­des — au mieux des dal­lages quand le sol est humide ou des calages de pier­res pour des auvents ; et franche­ment, je ne vois pas com­ment on peut inter­préter ça autrement que comme des campe­ments saison­niers. Des habi­tats fix­es en matière périss­able lais­sent quand même des traces indi­rectes (trous de poteau, fos­s­es, etc) qu’on n’a jamais ici. Et dans un cer­tain nom­bre de cas, quand l’analyse est assez fine, on peut mon­tr­er que ce sont sans doute des groupes famil­i­aux qui sont présents (avec des jeunes, des enfants), donc que ce ne sont pas des expédi­tions spé­cial­isées de groupes de chas­seurs loin de leur vil­lage. Je ne vois pas com­ment on peut artic­uler l’ex­is­tence de ces sites — qui, encore une fois, sont les plus nom­breux, pen­dant tout le Paléo sup — avec l’idée de pop­u­la­tions séden­taires.

    2) L’au­teur évoque avec insis­tance les grands sites en grotte ou en abri, très rich­es en mobili­er et sou­vent asso­ciés à de l’art par­ié­tal, qu’il voit comme des instal­la­tions per­ma­nentes. Ce qui me gêne beau­coup dans cette idée, c’est que, quand on s’in­stalle quelque part de façon pérenne, on finit tou­jours par se met­tre à amé­nag­er l’e­space — je pense que c’est une con­stante dans les sociétés humaines, et peut-être d’ailleurs un des meilleurs mar­queurs archéologiques de la séden­tari­sa­tion. C’est par­ti­c­ulière­ment vrai dans une grotte, qui, par déf­i­ni­tion, est la plu­part du temps plutôt incon­fort­able. Quand on envis­age sérieuse­ment d’y pass­er des années, on se met rapi­de­ment à nivel­er pour faire du plat, bouch­er les trous, cloi­son­ner les secteurs, amé­nag­er les accès, élever des murs ou au moins des murets, etc. Or, s’il y a bien une con­stante dans les sites en grotte paléo, c’est l’ab­sence de tout amé­nage­ment de ce type. C’est même éton­nant de voir à quel point ces gens qui reve­naient régulière­ment dans les grottes ne les ont /​pas/​amé­nagées : au Paléo sup, mal­gré les très grandes quan­tité de matériel qu’ils ont livré (reflet, sans doute, d’une fréquen­ta­tion très récur­rente), les grands sites en grotte ne sont pas des vil­lages troglody­tiques. Pour moi, c’est un argu­ment fort en défaveur de l’hy­pothèse d’habi­tats per­ma­nents. Et, par ailleurs, c’est un com­porte­ment (on ne touche pas à la grotte) qui va à l’en­con­tre de l’idée d’ “appro­pri­a­tion ter­ri­to­ri­ale” qui revient très sou­vent dans l’ou­vrage.

  5. Tout d’abord mer­ci à Jean-Marc de sa lec­ture et de ses remar­ques prélim­i­naires. Je réponds à la volée (à l’invitation de Christophe Dar­mangeat) et sans doute trop rapi­de­ment mais c’est dimanche et j’ai pleins de trucs sur le feux (dont un bourguignon).Il ne me sem­ble pas que les deux objec­tions avancées par Jean-Marc soient aus­si sig­ni­fica­tives qu’il le pense. L’existence simul­tanée d’habitats en plein air de courte durée n’est pas incom­pat­i­ble avec celle d’habitats semi-per­ma­nents soit parce que liée à telle ou telle activ­ité spé­cial­isée ou plus sim­ple­ment parce que leurs occu­pants ne répon­dent pas au mod­èle d’é­conomie à stock­age pressen­ti. Je ne crois pas avoir jamais défendu­dans mon livre l’idée que ce mod­èle était « uni­versel » puisque, juste­ment, il y a apparem­ment coïn­ci­dence entre les zones poten­tielle­ment les plus rich­es en ressources et les habi­tats à très riche matériel sym­bol­ique. Il n’est dont pas aber­rant que les deux économies aient pu co-exis­ter au Paléo récent. En revanche, il me sem­blerait plus curieux d’imaginer que des groupes partageant la même idéolo­gie et les mêmes mythes comme le laisse présager leur art com­mun (vénus, sym­bol­es ani­maliers) aient dévelop­pé des économies diamé­trale­ment opposées. Ce qui sig­ni­fie que si l’on admet que les groupes gravet­tiens d’Europe cen­trale entrent effec­tive­ment (et là encore, au moins ceux des zones les plus favor­ables) dans la caté­gorie des stockeurs comme le note Jean-Marc, il me paraitrait pour le moins sur­prenant qu’il en ait été autrement de leurs homo­logues d’Europe occi­den­tale qui auraient eux-même vécu dans des régions prop­ices à une économie séden­taire.
    Même puni­tion con­cer­nant le sec­onde objec­tion. J.-M. pointe à juste titre l’absence d’aménagement des cav­ités (on pour­rait éventuelle­ment dis­cuter ce point, je pense au fond de la grotte de La Gar­ma ou même aux anneaux creusés dans la roche de cer­tains abris ornés). On abor­de là encore des inter­pré­ta­tions trop spécu­la­tives pour pou­voir apporter une réelle con­tra­dic­tion. Toutes les grottes ne se ressem­blent pas. Etaient-elles toutes occupées ? Et com­ment l’étaient-elles ? Car en effet l’habitat troglodyte n’est pas la seule option. Rien n’interdit de penser que des struc­tures se dévelop­paient sous les porch­es ou à prox­im­ité immé­di­ate et dont l’i­den­ti­fi­ca­tion, quoiqu’on en dise, demeure très com­plexe (a for­tiori dans les cas, nom­breux, où les porch­es des entrées se sont effon­drés). L’absence de traces d’amé­nage­ment ne me paraît donc pas en soi garante d’une absence « d’ap­pro­pri­a­tion ter­ri­to­ri­ale » s’agissant de lieux de lieux à voca­tion rit­uelle et pas exclu­sive­ment rési­den­tielle et dont JM lui-même souligne la « fréquen­ta­tion très récur­rente ».
    En con­clu­sion et en réponse à Jean-Marc, je pense que l’on aura beau­coup de mal à affirmer ou infirmer quoi que ce soit par l’archéologie dans la mesure où les mai­gres don­nées dont nous dis­posons peu­vent êtres inter­prétées d’une manière ou d’une autre. Si ces don­nées avaient per­mis de pencher pour l’une ou l’autre hypothèse, cela se saurait (ce qui ne doit pas faire oubli­er, et d’une cer­taine manière, Jean-Marc sem­ble le recon­naître en préam­bule de ses remar­ques), que des argu­ments « gênants » pour ne pas dire con­tra­dic­toires avec le sché­ma égal­i­taire ont été délibéré­ment mis sous la tapis). C’est pourquoi, je pense que, sous béné­fice de nou­veaux indices, je reste cam­pé sur les don­nées artis­tiques de loin les plus solides à mes yeux sur le plan du social. Je la rap­pelle : les pein­tres du paléolithique étaient-ils oui ou non des spé­cial­istes ? Sur ce plan, la réponse ne fait pour moi aucun doute.

    PS : Pour infor­ma­tion, j’ai ouï dire il y a quelques jours qu’un grand site de plein air du Bassin parisien avait récem­ment livré des don­nées en con­tra­dic­tion avec un mod­èle d’oc­cu­pa­tion saison­nière. Je vais creuser (sic) la ques­tion.

    1. Sans répon­dre sur le fond, je voudrais sim­ple­ment faire remar­quer au dernier inter­venant que l’ex­cuse d’avoir un bour­guignon sur le feu est bien faible. Le bour­guignon, c’est comme le mam­mouth et les théories inno­vantes sur la Préhis­toire, plus cela mijote, meilleur c’est. 😉

    2. J’opine du chef, chef, mais il arrive un moment où il faut savoir récolter à temps les fruits de son labeur. Sinon, les carottes sont (trop) cuites.

    3. Bon, c’est dif­fi­cile de répon­dre à tout à la fois… Quelques remar­ques : (1) Quand tu dis “les groupes gravet­tiens d’Eu­rope cen­trale vivent dans des zones à bio­masse élevée et ce sont des stockeurs, donc les groupes con­tem­po­rains d’Eu­rope occi­den­tale, qui vivent aus­si dans une zone à bio­masse élevée, doivent être stockeurs aus­si”, à mon avis tu con­fonds con­di­tion néces­saire et con­di­tion suff­isante. Par ailleurs, les sites tem­po­raires de plein air dont je par­le se trou­vent aus­si dans ces mêmes “zones favor­ables”, donc suiv­ant ton raison­nement ils devraient aus­si être de fait de groupes à économie de stock­age, or ce n’est man­i­feste­ment pas le cas. (2) Pour l’amé­nage­ment des grottes “qui a peut-être existé mais on n’en trou­ve aucune trace” (je résume ce que tu dis), là, c’est un lieu com­mun en archéolo­gie : on ne peut pas défendre une hypothèse en sup­posant des choses “qui ont pu exis­ter mais ont totale­ment dis­paru”, sinon on peut se per­me­t­tre n’im­porte quoi. L’hy­pothèse parci­monieuse, c’est que quand y a pas de traces (directes ou indi­rectes), y a pas. (3) Quand tu dis “on aura du mal à affirmer quoi que ce soit par l’archéolo­gie” et “les don­nées artis­tiques sont de loin les plus solides”, ça fait un peu sourire quand on voit la quan­tité d’in­ter­pré­ta­tions fumeuses dont ces don­nées artis­tiques ont pu être le sup­port depuis des décen­nies (je ne par­le pas de ton boulot, bien sûr) — à mon avis sans com­mune mesure avec l’archéo. Dis­ons a min­i­ma que, de mon point de vue, en ter­mes d’indé­cid­abil­ité et de com­pli­ance (dans le sens de : don­nées aux­quelles ont peut faire dire ce qu’on veut), entre l’art et l’archéo il y a au moins pho­to…

  6. En effet, dif­fi­cile de dia­loguer à dis­tance et par écrit à moins d’y con­sacr­er des heures. Et encore, on n’est pas cer­tain de bien se com­pren­dre. Ce que je dis­ais à pro­pos de l’art, avec d’autres, est unique­ment relatif à sa dimen­sion idéologique et col­lec­tive. C’est en cela que les pro­priétés formelles de ces images peu­vent, jusqu’à un cer­tain point, par­ler du social paléolithique. Davan­tage je pense que l’habitat ou les indus­tries dans la mesure où les choix styl­is­tiques ne ren­voient à aucune fonc­tion util­i­taire. Ain­si, le fait que la pro­duc­tion de ces images reposent dans bien des cas sur un méti­er pose, juste­ment, la ques­tion éventuelle du méti­er. Tel est mon pro­pos. Me ren­voy­er de but en blanc au prob­lème tout autre de la sig­ni­fi­ca­tion de cet art et des « inter­pré­ta­tions fumeuses » (je te laisse la respon­s­abil­ité de ces pro­pos) auquel il a don­né lieu de la part des préhis­to­riens est la démon­stra­tion qu’il vaut mieux priv­ilégi­er le dia­logue direct pour espér­er avancer. Je m’en tiendrai donc là.

    1. Oui, d’au­tant qu’en plus on est en train de par­ler de deux choses à la fois : mes remar­ques (cf mon pre­mier mes­sage) por­taient sur la ques­tion de la séden­tar­ité, mais la fin de ta réponse glisse sur la ques­tion de la spé­cial­i­sa­tion (vue à tra­vers l’art), ce qui n’est pas la même chose. La forme du blog a ses lim­ites…

    2. Mer­ci en tout cas pour cet échange de grande qual­ité. Il n’y a plus qu’à souhaiter que cer­tains sémi­naires, col­lo­ques (ou restau­rants ?) don­nent l’oc­ca­sion de pour­suiv­re les échanges de vive voix.

    3. Bon, der des der…Pas cer­tain sur le fond que spé­cial­i­sa­tion et séden­tar­ité ne sig­ni­fient pas la même chose, quoi qu’il en soit, si ma réponse a glis­sé sur l’art c’est que je m’ef­forçais de répon­dre à ton point 3 (cf. sec­ond message)…Décidément, on s’y perd 😉 Ouvert à toute dis­cus­sion “face to face”. Mer­ci à toi J.-M. d’avoir pris le temps de lire. Et mer­ci au blog de met­tre ces ques­tions au pre­mier plan.

  7. Bon­jour
    Je viens tout juste de ter­min­er la lec­ture du livre d’Emmanuel Guy. J’ai trou­vé pas­sion­nant et enrichissant le point de vue d’un his­to­rien de l’art (dou­blé d’un préhis­to­rien). Faire pren­dre con­science de l’existence d’une évo­lu­tion de l’art paléolithique n’est pas un des moin­dres mérites de ce livre (qui en a bien d’autres, mais bon, on n’est pas que là pour jeter des fleurs !)
    Je ne suis cepen­dant pas con­va­in­cu par sa thèse prin­ci­pale, à savoir qu’au Paléolithique récent et même au Paléolithique moyen la société n’est pas « égal­i­taire » comme on l’a cru, mais strat­i­fiée : les pein­tures sont l’œuvre d’artistes (voire d’écoles artis­tiques), ayant subi une longue for­ma­tion à la charge de la com­mu­nauté (ou d’une par­tie de celle-ci), qu’elles sont du type des pein­tures héraldiques au ser­vice de castes « nobles » sem­blables à celles qu’on trou­ve à des épo­ques (d’ordres ou de class­es) mod­ernes. (Je ne reviens pas sur les autres « signes » et vul­ves qui n’ont rien d’héraldique !). La référence eth­nologique de Tes­tart était l’Australie (surtout la par­tie déser­tique de l’ouest) ; celle de Guy est la Côte nord-ouest du con­ti­nent améri­cain (riche région côtière).
    Que ces pein­tures extra­or­di­naires n’aient pas été tracées par un quel­conque gugusse qui se bal­adait dans une grotte, c’est clair ; qu’il ait fal­lu un long appren­tis­sage, ça a l’ait tout autant évi­dent. Mais pourquoi vouloir repro­duire un sché­ma sem­blable à celui de la Renais­sance européenne où l’artiste se forme longue­ment puis est totale­ment pris en charge par un seigneur, mécène, qui le paie avec une par­tie du sur­pro­duit arraché aux agricul­teurs et autres arti­sans ? Que des « œuvres d’art » aient été pro­duites dans des sociétés prim­i­tives strat­i­fiées c’est pos­si­ble (la preuve, les Indi­ens de la Côte nord-ouest, encore que dans ce cadre on ne sache pas grand-chose du statut des artistes et que le statut « noble » des dirigeants soit bien mis en ques­tion, par exem­ple par Tes­tart) mais on con­naît des sociétés prim­i­tives rel­a­tive­ment pau­vres où cer­tains indi­vidus pro­dui­saient d’authentiques œuvres d’art sans être jamais à la charge de la tribu, indi­vidus (doués évidem­ment) qui se for­maient plus ou moins seuls (par imi­ta­tion), qui n’avaient absol­u­ment pas un statut (supérieur) par­ti­c­uli­er et qui devaient par­ticiper aux activ­ités pro­duc­tives au même titre que ses petits cama­rades. Bien que n’ayant pas la même ampleur, ni la même impor­tance, voici un exem­ple sim­ple : en Nou­velle Guinée les Dani dont il a été ques­tion dans ce blog, Yeleme — La hache de pierre polie en Nou­velle-Guinée (10 févri­er 2015) où un groupe d’aborigènes (hor­tic­ul­teurs, je l’admets) exploite des roches et en polit cer­taines pour en faire des haches de céré­monie de toute beauté. On pour­rait aus­si citer les Asmat (dans le même blog) ou les mer­veilleux bateaux Tro­briandais (Mali­nows­ki dans Les Jardins de Corail) ou bien d’autres.
    Encore une fois, le com­para­tisme eth­nologique a ses lim­ites et peut être dan­gereux. Aux Indi­ens de la Côte nord-ouest qui sem­blent bien pou­voir être com­parés aux hommes du Paléolithique, on peut oppos­er d’autres peu­ples qui per­me­t­tent de tir­er d’autres con­clu­sions. Tout ceci ne fait que soulign­er le côté hypothé­tique de l’élaboration d’Emmanuel Guy, ce qui n’enlève rien à son intérêt.

  8. Bon­jour Mau­rice, mer­ci de m’avoir lu. Les points de désac­cords que tu soulèves sont nom­breux (au pas­sage, je ne sais pas où tu as pu lire qu’Alain Tes­tart con­tes­tait l’existence d’une noblesse sur la côte Nord-Ouest mais si c’est le cas, ce dont je doute forte­ment, il est bien le seul) et je m’en tiendrai donc à ton prin­ci­pal argu­ment. En gros, tu oppos­es à l’idée d’artisans spé­cial­isés au Paléo récent que je défends et qui induirait l’existence d’une hiérar­chie ou à tout le moins d’une iné­gal­ité de traite­ment entre les indi­vidus, la sim­ple pos­si­bil­ité que dans des sociétés pau­vres et égal­i­taires cer­tains auraient très bien pu dévelop­per un très haut niveau de qual­i­fi­ca­tion indépen­dam­ment de toute for­ma­tion spé­cial­isée. Tout d’abord, si tu m’as bien lu, je ne doute pas qu’il puisse exis­ter par­mi les petits groupes nomades égal­i­taires des indi­vidus qui à force de pra­tique et avec le sou­tien d’éventuelles prédis­po­si­tions naturelles puis­sent dévelop­per un savoir-faire tech­nique hors d’atteinte pour d’autres moins expéri­men­tés qu’eux. Si mes sou­venirs sont bons, c’est pré­cisé­ment sur cette notion d’expertise que J. Pele­grin inter­prète les per­for­mances des auteurs des feuilles de lau­ri­er solutréennes ou des grandes lames d’Etiolles. Ce lead­er­ship indi­vidu­el vaut aus­si bien pour la fab­ri­ca­tion d’ob­jets, que la chas­se ou les activ­ités rit­uelles. Je dis­tinguerais néan­moins l’acquisition « naturelle » de ces com­pé­tences, con­séquence d’une pra­tique fonc­tion­nelle régulière, de celle qui a con­duit au savoir-faire des pein­tres du Paléolithique. Et ce juste­ment parce que, con­traire­ment à la fab­ri­ca­tion d’outils, représen­ter fidèle­ment le réel ne relève d’aucune pra­tique fonc­tion­nelle ou économique courante et donc qu’un tel objec­tif ne pou­vait être atteint sans la mise en œuvre d’un appren­tis­sage spé­ci­fique (appren­tis­sage dont on trou­ve pos­si­ble­ment des traces matérielles, je le rap­pelle). Même si l’on peut admet­tre qu’elle n’a pu être que par­tielle — c’était sem­ble-t-il le cas chez les artistes de Colom­bie-Bri­tan­nique — cette hypothé­tique divi­sion sociale du tra­vail n’en serait pas moins le signe d’une vraie dis­crim­i­na­tion à l’intérieur des groupes paléolithiques. J’ajouterais pour être com­plet que l’imitation ne ren­voie pas davan­tage à une quel­conque néces­sité rit­uelle, car sinon, l’art des peu­ples tra­di­tion­nels devrait être majori­taire­ment nat­u­ral­iste ce qui, en réal­ité, n’est jamais le cas sauf…lorsqu’il s’agit de sociétés iné­gal­i­taires. C’est pourquoi, le nat­u­ral­isme paléolithique con­stitue à mes yeux une « valeur ajoutée » au sacré dont l’origine ne peut réelle­ment s’expliquer que par des moti­va­tions poli­tiques. Pour finir, je trou­ve symp­to­ma­tique (et assez piquant) que tu sois obligé d’aller puis­er des soi-dis­ant con­tre-exem­ples à ce que je dis pré­cisé­ment dans le mobili­er de pres­tige de chef­feries ou de sociétés à big men ! Et si, par hasard, c’était parce que des objets béné­fi­ciant d’un investisse­ment tech­nique aus­si élevé que cer­tains de ceux que tu cites n’existaient effec­tive­ment dans aucune société de chas­se « égal­i­taire » (faute d’y avoir une util­ité sociale) ? Ami­tiés.
    PS : je ne traite dans le livre que du Paléolithique récent (pas moyen).

    1. Sur la « noblesse » en Côte Nord-ouest ou ailleurs, il me sem­ble que c’est un des prob­lèmes les plus épineux (et les plus intéres­sants) d’une clas­si­fi­ca­tion sociale générale.

      Tout le prob­lème, en effet, c’est de savoir quelle déf­i­ni­tion on donne au mot. Au sens large, il s’ag­it d’une dis­tinc­tion, éventuelle­ment mar­quée par quelques hon­neurs offi­ciels ou offi­cieux. Dans un sens plus strict, cette noblesse béné­fi­cie de pou­voirs économiques ou poli­tiques pré­cis, qui peu­vent être très dif­férents d’une société à l’autre, et par­fois très dif­fi­ciles à iden­ti­fi­er — j’ai en tête des pages d’ar­gu­men­ta­tion ser­rée de Tes­tart qui, à la suite d’émi­nents médiévistes, ten­tait de déter­min­er si le pou­voir du seigneur féo­dal s’ex­erçait sur des ter­res ou sur des hommes.

      Tout cela pour dire que la noblesse (tout comme le « féo­dal »), selon le sens qu’on donne au mot, on peut en voir à peu près partout ou à peu près nulle part. Et qu’en soi, dire que la Côte Nord Ouest avait des nobles, tout comme notre Moyen Âge ou notre Renais­sance, ce n’est ni juste ni faux : tout dépend de ce qu’on entend par là. Et à cette ques­tion, je ne suis pas bien sûr qu’une réponse sat­is­faisante ait jamais été for­mulée (ce qui est certes bien dom­mage).

  9. Bon­jour,
    J’ai à peine eu le temps de lire la réponse d’Emmanuel que Christophe avait déjà dégainé ! Donc pour ajouter un petit com­plé­ment à ce que dit Christophe : 1°) Le droit joue un rôle émi­nent dans l’étude de toutes les sociétés prim­i­tives (ou non) chez Alain Tes­tart, 2°) Les sociétés d’ordres sont définies par lui par rap­port au droit, et pas autrement. Pour répon­dre à Emmanuel, le fait que Tes­tart « serait bien le seul » à défendre une idée n’est pas vrai­ment une nou­veauté ! ; et c’est juste­ment dans un de ses livres les plus impor­tants, la Cri­tique du Don, que je trou­ve exprimés les doutes aux­quels je fais allu­sion. Je déteste jouer au petit jeu des cita­tions, mais bon, celle de la page 104 du livre en ques­tion est éclairante :
    Elle oppose ceux qui sont déten­teurs de titres, de noms ou de sièges et ceux qui n’en sont pas. C’est une autre manière, mais plus pré­cise, de dire que ces sociétés sont divisées entre « nobles » et « gens du com­mun ». La lim­ite n’y est pas tranchée comme dans l’An­cien Régime et on ne peut à leur pro­pos par­ler d’or­dres (chaque ordre étant car­ac­térisé par un régime juridique dif­férent). Il s’ag­it plutôt d’une gra­da­tion insen­si­ble qui per­met seule­ment d’op­pos­er, aux deux extrêmes, les plus titrés à ceux qui ne le sont pas du tout. Enfin, le car­ac­tère le plus évi­dent de cette hiérar­chie est d’être une hiérar­chie d’hon­neurs, une hiérar­chie que nous dirons pure­ment hon­ori­fique, ou encore une hiérar­chie de préséance, qui se traduit par exem­ple par l’at­tri­bu­tion de places plus ou moins hon­or­ables au sein d’une assem­blée.

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