« Une histoire des civilisations » : un compte-rendu paru dans Societés plurielles

La revue Sociétés plurielles a récem­ment pub­lié mon compte-ren­du du livre col­lec­tif « Une his­toire des civil­i­sa­tions. Com­ment l’archéolo­gie boule­verse nos con­nais­sances. » dirigé par Jean-Paul Demoule, Dominique Gar­cia et Alain Schnapp, aux édi­tions La Décou­verte.
Le texte est disponible en ligne à cette adresse : https://societes-plurielles.episciences.org/6238/pdf.
Je le repro­duis ici :
Cet ouvrage con­stitue une réal­i­sa­tion d’une ampleur et d’une ambi­tion inhab­ituelles. En un peu plus de 600 pages de grand for­mat, riche­ment illus­trées, plusieurs dizaines d’archéologues con­tribuent à un tour d’horizon qui embrasse de la manière la plus large qui soit l’état actuel des con­nais­sances de la dis­ci­pline.
La struc­ture pro­posée tente de dépass­er la tra­di­tion­nelle oppo­si­tion entre les livres indi­vidu­els ou écrits par un nom­bre restreint de spé­cial­istes – qui, par la force des choses, peu­vent éprou­ver quelques dif­fi­cultés à s’avancer hors de leur domaine d’expertise – et les ouvrages col­lec­tifs, qui restituent sou­vent un savoir éru­dit, mais frag­men­té. L’organisation du texte fait donc le pari de l’hybridation : cha­cune des cinq grandes par­ties qui le com­posent est ouverte par une longue intro­duc­tion à car­ac­tère syn­thé­tique, rédigée par l’un des édi­teurs (à l’exception de la préhis­toire la plus anci­enne, signée de Jean-Jacques Hublin), avant d’être suiv­ie par une série de con­tri­bu­tions indi­vidu­elles plus ciblées et con­cis­es. Le résul­tat, qui parvient à un agréable équili­bre, est incon­testable­ment con­va­in­cant.
Ce choix n’est pas la seule orig­i­nal­ité de l’ouvrage. Les trois pre­mières par­ties, de manière assez clas­sique, se pro­posent en effet de traiter de « l’hominisation et les sociétés de chas­seurs-cueilleurs », des « pre­mières sociétés agri­coles » et de « l’origine et l’extension des États cen­tral­isés ». La qua­trième, en revanche, titrée « des empires à la mon­di­al­i­sa­tion » abor­de de plain-pied l’ère his­torique et s’avance jusqu’à la péri­ode con­tem­po­raine, soulig­nant ain­si les apports de l’archéologie y com­pris pour l’étude des sociétés con­nues par ailleurs via leurs doc­u­men­ta­tions écrites. Enfin, la cinquième et dernière par­tie, davan­tage cen­trée sur l’état de la dis­ci­pline elle-même, procède à l’inventaire des méth­odes et des champs dans lesquels elle se déploie aujourd’hui.
À l’ampleur du pro­pos dans le temps s’ajoute son éten­due dans l’espace : c’est bel et bien une fresque glob­ale – sinon exhaus­tive, à l’impossible nul n’est tenu – des sociétés humaines que s’attache à bross­er le texte, même s’il évite, ce que l’on pour­ra regret­ter, de s’avancer ouverte­ment sur le ter­rain d’une théorie explica­tive de cette évo­lu­tion. Loin de se lim­iter à la seule séquence de l’Europe et du Proche-Ori­ent, le livre rassem­ble de nom­breux matéri­aux venus du monde entier, qui illus­trent tout à la fois le mou­ve­ment général des sociétés humaines et la diver­sité des tra­jec­toires locales.
Au souci d’un lan­gage clair qui mar­que l’ensemble des con­tri­bu­tions, évi­tant toute tech­nic­ité super­flue et tout jar­gon obscur, s’ajoutent des fris­es chronologiques qui offrent au lecteur une vision syn­op­tique, sur l’ensemble des con­ti­nents, des prin­ci­paux mar­queurs archéologiques et des grands ensem­bles soci­aux qui s’y sont suc­cédés. Les cour­tes bib­li­ogra­phies pro­posées à la fin de chaque con­tri­bu­tion sont autant de portes ouvertes à tous ceux qui souhaiteront aller plus loin.
Nul ne saurait pré­ten­dre – et l’auteur de ces lignes pas davan­tage que quiconque – pos­séder les com­pé­tences pour dis­cuter l’ensemble des don­nées et des raison­nements con­tenus dans une telle somme. Les brefs com­men­taires qui suiv­ent se lim­iteront donc aux thèmes sur lesquels je me sens en droit d’intervenir.
Une pre­mière remar­que con­cerne ces sociétés qui, tout en igno­rant peu ou prou toute pra­tique d’agriculture ou d’élevage (le cas par­ti­c­uli­er du chien mis à part), ont con­nu une tra­jec­toire sociale­ment sim­i­laire à celle que l’on asso­cie tra­di­tion­nelle­ment à la « révo­lu­tion néolithique », évolu­ant vers une séden­tar­ité pronon­cée, générale­ment accom­pa­g­née de stock­age et, surtout, d’inégalités socio-économiques plus ou moins mar­quées. Celles-ci sont certes abor­dées dans la con­tri­bu­tion de Thomas Per­rin qui, dans l’espace restreint dont elle dis­pose, procède à un tour d’horizon aus­si infor­mé qu’équilibré. Il est bien enten­du que cha­cun, en fonc­tion de ses pro­pres cen­tres d’intérêt, aura ten­dance à con­sid­ér­er que
le livre passe trop vite sur tel ou tel aspect ; à moins d’allonger le texte dans des pro­por­tions déraisonnables, il a bien fal­lu procéder à des choix. Néan­moins, parce que ces sociétés con­stituent pour la vision clas­sique de l’évolution sociale un défi dont elle n’a sans doute pas tou­jours pris la mesure, peut-être auraient-elles mérité des développe­ments un peu plus amples.
Ce regret est encore plus vif con­cer­nant la ques­tion des courants théoriques en archéolo­gie, qui n’est abor­dée que très suc­cincte­ment, notam­ment par les inter­ven­tions d’Alain Schnapp et d’Anick Coudart. Mais pour bien des lecteurs, un exposé plus sys­té­ma­tique des cli­vages qui ont tra­ver­sé la dis­ci­pline depuis son appari­tion et, en par­ti­c­uli­er, des divers débats qui l’ont ani­mée durant les dernières décen­nies, aurait sans nul doute été un apport pré­cieux, tant leurs enjeux dépassent de loin les con­sid­éra­tions méthodologiques pour touch­er à l’idée même que l’on se fait des sociétés et de leur évo­lu­tion.
Sur un autre plan, con­cer­nant le cas plus par­ti­c­uli­er de l’Australie, une lit­téra­ture récente a entre­pris de con­tester l’affirmation tra­di­tion­nelle selon laque­lle ce con­ti­nent, lors du con­tact, était dénué de toute pra­tique se rap­por­tant à l’agriculture. Fait unique par­mi les chas­seurs-cueilleurs observés à l’époque mod­erne, l’arc était incon­nu et même le chien local, s’il était apprivoisé et élevé, n’était qu’incomplètement domes­tiqué ; au demeu­rant, ce fait était sem­ble-t-il beau­coup moins dû aux défi­ciences sup­posées des pra­tiques des Aborigènes qu’aux spé­ci­ficités géné­tiques de cette sous-espèce. Quoi qu’il en soit, dans un mou­ve­ment dont on peut se deman­der dans quelle mesure il n’est pas en par­tie inspiré par les préoc­cu­pa­tions poli­tiques de la société aus­trali­enne actuelle, plusieurs travaux ont récem­ment voulu insis­ter sur les dif­férentes tech­niques par lesquelles les Aborigènes géraient leur envi­ron­nement et s’apparentaient à un cer­tain degré à des cul­ti­va­teurs. C’est dans cet esprit que s’inscrit la con­tri­bu­tion de Tim Mur­ray qui, tout en insis­tant à juste titre sur l’importance des pra­tiques de mis­es à feu du ter­ri­toire, ain­si que sur les réal­i­sa­tions pérennes tels que les vastes pièges à pois­sons dans cer­taines zones du sud-est, s’aventure peut-être un peu trop en sug­gérant que les haches polies des Aborigènes du Kim­ber­ley ser­vaient au défrichage ou en écrivant sans ambages que les pois­sons pêchés par les com­mu­nautés semi-séden­taires du Vic­to­ria con­sti­tu­aient un sur­plus for­mant la base d’échanges réguliers avec les tribus avoisi­nantes – en tout cas, c’est en vain que j’ai cher­ché des élé­ments qui per­me­t­traient de tenir cette affir­ma­tion pour autre chose qu’un pur raison­nement.
Enfin, sur la ques­tion de la vio­lence et de la guerre, on peut regret­ter que la con­tri­bu­tion de Marylène Patou-Math­is, qui défend l’idée d’une appari­tion tar­dive du phénomène guer­ri­er sur la base de son invis­i­bil­ité archéologique dans les péri­odes les plus anci­ennes, ne laisse pas davan­tage place aux argu­ments qui con­tes­tent cette thèse, fût-ce pour les réfuter. Bien des archéo­logues et des eth­no­logues, notam­ment dans le monde anglo-sax­on, ont en effet souligné à quel point les traces dont nous dis­posons peu­vent biais­er notre con­nais­sance, à com­mencer par le fait que les armes des­tinées au com­bat, avant qu’elles soient faites de métal, ont pu s’évanouir sans laiss­er de traces ou nous par­venir sans pou­voir être iden­ti­fiées comme telles. Sur ce sujet con­tro­ver­sé, les écueils méthodologiques sont légion et il paraît dif­fi­cile de soutenir fer­me­ment quelque posi­tion que ce soit sans les évo­quer, de même que les débats qu’ils ont entraînés. Il existe en tout cas de sérieuses raisons de se méfi­er des apparences et de soupçon­ner que celles-ci ten­dent à paci­fi­er rétro­spec­tive­ment des sociétés de chas­seurs-cueilleurs du Paléolithique, qui ont sans doute pu con­naître des con­flits qui dépas­saient large­ment la sim­ple vio­lence inter­per­son­nelle.
Quoi qu’il en soit, et au-delà des éventuelles inter­ro­ga­tions ou réserves que peut soulever telle ou telle con­tri­bu­tion, par l’ampleur de sa per­spec­tive et la qual­ité des syn­thès­es qu’il pro­pose, ce vaste tra­vail col­lec­tif est incon­testable­ment des­tiné à rester une référence. Indis­pens­able à l’historien ou au préhis­to­rien pro­fes­sion­nel ou en devenir, il sera plus générale­ment utile à tout esprit curieux, souhai­tant se famil­iaris­er avec l’état actuel des con­nais­sances sur les mul­ti­ples sen­tiers qu’a emprun­tés l’aventure humaine.

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