13 commentaires

  1. Bon­jour, Qu’en est-il des Chewong dont par­le Stéphane Audoin-Rouzeau, dans “Com­bat­tre. Une anthro­polo­gie his­torique de la guerre mod­erne” et qu’il décrit comme ceci pour mon­tr­er qu’il existe des sociétés « sans guerre » ? “chez les Chewong, les mots pour désign­er la guerre, la bagarre, la querelle, l’agression, l’attaque, le crime ou encore la puni­tion, n’existent pas. (…) Ils n’accordent aucune valence pos­i­tive aux actes de « bravoure », de « courage », mais bien plutôt aux con­duites de retrait, de fuite, de peur.”

    Répon­dre

    1. Je ne con­nais pas les Chewong, mais ils sem­blent très sem­blables à des Batek, à la fois sur le plan eth­nique et sur le plan social. Il s’ag­it de sociétés de chas­seurs-cueilleurs entourés depuis longtemps par des voisins plus puis­sants qu’eux, et qui ont érigé l’évite­ment en mode de survie. Ces sociétés ban­nis­sent effec­tive­ment la vio­lence de leur réper­toire, mais il s’ag­it d’une con­fig­u­ra­tion très par­ti­c­ulière.

  2. Bon­jour,

    ne m’étant pas encore procuré Casus bel­li (ce qui ne saurait tarder), je me demandais si vous con­naissiez (je m’en doute) les travaux de François Ploux sur les batailles rangées qui, de façon assez excep­tion­nelle, ont opposé des vil­lages du Lot au début du XIXe siè­cle.

    En gros : entre 1810 et 1860, Ploux a recen­sé 702 rix­es inter­com­mu­nales (poings, pieds, bâtons, cail­loux) et une cinquan­taine de morts. Ces batailles rangées entre vil­lages mobil­i­saient des cen­taines d’hommes, durant par­fois plusieurs mois et per­tur­baient la vie économique locale (elles inquié­taient aus­si beau­coup les préfets, avec rap­ports et mobil­i­sa­tion de la troupe, par­fois).

    Ces affron­te­ments, sou­vent liés aux foires ou aux fêtes votives, obéis­saient à des rit­uels cod­i­fiés de défi et entraî­naient prin­ci­pale­ment la jeunesse des vil­lages, toutes class­es con­fon­dues. Pour être du coin, j’ai ain­si appris que mon vil­lage avait par­ticipé à une rixe, avec qua­tre autres com­munes ayant for­mé une alliances de cir­con­stance, qui a fait s’affronter quelques 800 per­son­nes dans un champ qui existe encore à la sor­tie de la com­mune.

    Ce qui est intéres­sant c’est que Ploux mon­tre que si, para­doxale­ment, cette vio­lence con­tribuait à canalis­er cer­taines ten­sions internes, et cohab­itait avec un sys­tème de médi­a­tion et de rit­uels publics de réc­on­cil­i­a­tion, elle ser­vait aus­si à forg­er une iden­tité com­mu­nale, dans un coin où l’unité sociale était plutôt fondée sur le hameau. Une iden­tité que le déploiement con­comi­tant de l’Etat et de l’industrialisation com­mençait à met­tre à mal ou, du moins, a pass­able­ment trans­former. Si j’ai bien tout com­pris.

    Et voilà pour ce qui fut de cer­taines « caus­es » de vio­lence, certes plus con­tem­po­raines que votre sujet d’étude mais je me suis dit que, même de façon annexe, cela apporterait un peu d’eau au moulin.

    Cor­diale­ment,
    Pierre

    1. Je ne con­nais­sais pas ces événe­ments ; mer­ci de me les avoir indiqués, je vais tâch­er d’aller y voir de plus près. Tout me fait penser que ces affron­te­ments relève­ment d’une caté­gorie générale que j’ap­pelle « non réso­lu­tive » (on ne se bat pas pour résoudre un dif­férend) et « con­ven­tion­naire » (les deux pro­tag­o­nistes s’ac­cor­dent à l’a­vance sur les modal­ités) et au sein de cet ensem­ble, aux con­flits à dom­i­nante iden­ti­taire – vous employez d’ailleurs vous-mêmes ce terme. Il en existe bien des exem­ples, dont celui que je développe un peu dans le livre, celui de la guerre des poings véni­ti­enne (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ponte_dei_Pugni).
      Bien à vous

    2. Cela dit, à la lec­ture de cette recen­sion (https://shs.cairn.info/article/RHMC_523_0188), on peut se deman­der si ces com­bats ne se rat­tachent pas plutôt à la caté­gorie réso­lu­tive : selon son auteur, ils jouent un rôle judi­ci­aire d’a­paise­ment des con­flits entre com­mu­nautés. Il fau­dra que j’aille véri­fi­er cela, sans écarter la pos­si­bil­ité d’une nature indéter­minée entre ces deux caté­gories.

    3. Oui, vous avez rai­son d’analyser ces batailles comme une façon de régler les désac­cords et les con­flits.
      Elles ont peut-être égale­ment pour sub­strat, plus ou moins con­scient, la réac­tion de ces pop­u­la­tions face à un Etat cen­tral­isa­teur, l’industrialisation/modernisation du pays et son coro­laire : les débuts de l’exode rur­al. Ici, le con­flit serait aus­si une façon de con­solid­er une iden­tité frag­ilisée par ces évo­lu­tions. Vaste débat.
      Bien à vous,
      Pierre

    4. Pas­sion­nant en tout cas. A not­er que ce genre de bagar­res me sem­ble exis­ter encore, même si c’est sous une forme beau­coup plus light. J’ai gran­di dans un petit vil­lage de l’Avey­ron dans les années 2000. Lors des fêtes de vil­lage qui ont lieu tout l’été, les bagar­res entre clans de “jeunes” (16–20 ans grosso modo) rassem­blés par vil­lage sont assez courantes, bien que rassem­blant moins de per­son­nes et étant moins vio­lentes que les exem­ples sus­cités. En semaine, les gens fréquen­tés au lycée en toute ami­tié pou­vait devenir des rivaux à défier/​combattre le we, l’ad­hé­sion au “groupe vil­lage” agis­sant sur ce espace temps très spé­ci­fique des fêtes de vil­lage esti­vales.

    5. Tout ce que vous racon­tez sug­gère en effet qu’on a bel et bien affaire à la même caté­gorie de phénomènes, qui sub­siste sous divers­es formes atténuées dans les inter­stices des États.

  3. Mer­ci, c’était très intéres­sant et très com­plet.

    A la fin , vous définis­sez le matéri­al­isme, pour­riez-vous définir aus­si le matéri­al­isme dialec­tique, ou la dialec­tique matéri­al­iste (je ne sais pas si c’est la même chose) ? Il sem­ble y avoir une tra­di­tion de nébu­losité sur ce terme qui fait que je n’arrive jamais à vrai­ment le com­pren­dre.

    1. Bah, le matéri­al­isme dialec­tique, c’est le matéri­al­isme plus la dialec­tique, donc j’imag­ine que votre ques­tion porte en réal­ité sur ce dernier terme ?
      Je ne suis pas un expert en philoso­phie, loin de là, mais je dirais sim­ple­ment que la dialec­tique, c’est la pen­sée du change­ment et de ses lois. C’est une approche où l’on ne se lim­ite pas à éla­bor­er des caté­gories, mais où l’on s’ef­force de con­cevoir com­ment la réal­ité passe son temps à la fois à se con­former aux caté­gories et à leur échap­per — cette appar­ente con­tra­dic­tion est au cœur du change­ment. Un bon exem­ple est le con­cept d’e­spèce en biolo­gie : par leurs muta­tions, les êtres vivants ne cessent de créer de nou­velles espèces et donc de pass­er par des sit­u­a­tions où ils sont à la fois mem­bres de leur espèce d’o­rig­ine et déjà éloignés d’elles. Si vous avez lu mon bouquin, sans pronon­cer le mot de dialec­tique, j’abor­de rapi­de­ment ces ques­tions à pro­pos des cas inter­mé­di­aires.

  4. Le terme « dialec­tique » est poly­sémique, vous le définis­sez comme “la pen­sée du change­ment et ses lois” mais il est par­fois util­isé pour dire “rap­port dynamique, “méth­ode de raison­nement”, “oppo­si­tion”, “con­tra­dic­tions”… Donc c’est bien “matéri­al­isme dialec­tique” qui me pose soucis, je me demande ce que ça sig­ni­fie. Mais comme dialec­tique est poly­sémique, si ça se trou­ve ça veut dire plein de trucs dif­férents selon le con­texte (ça expli­querait pourquoi je n’ar­rive jamais à en saisir le sens).
    En réé­coutant le pas­sage, je me rends compte que vous n’employez pas ce terme, c’est l’in­ter­view­er qui vous demande d’ex­pli­quer “la dialec­tique idéaliste/​matérialiste” (ce qui pour­rait sig­ni­fi­er “le rap­port dynamique entre le réel et la pro­duc­tion d’idées”, j’imag­ine). Donc vous avez le droit de taper en touche 🙂

    1. On pour­rait écrire des livres entiers sur tout cela… et d’ailleurs, c’est bien ce qu’on a fait. 😉
      Pour résumer ce que j’en ai com­pris et qui me sem­ble essen­tiel :
      1. La dialec­tique est la pen­sée du change­ment, et celui qui l’a for­mulée de la manière la plus fouil­lée est Hegel (que je ne con­nais que de sec­onde main). Elle part des caté­gories fix­es mais s’ef­force de com­pren­dre com­ment, dans la réal­ité, les choses passent d’une caté­gorie à l’autre, et iden­ti­fie quelques modes typ­iques : l’u­nité des con­traires, la trans­for­ma­tion de quan­tité en qual­ité, la néga­tion de la néga­tion… Les décou­vertes sci­en­tifiques de l’époque mod­erne n’ont cessé de met­tre en évi­dence les modal­ités du change­ment et de la tran­si­tion entre phénomènes (les atom­es dont la nature dépend du nom­bre de pro­tons et leur fab­ri­ca­tion par les étoiles à par­tir de la soupe ini­tiale, la con­ser­va­tion de l’én­ergie sous ses dif­férentes formes, puis l’équiv­a­lence entre énergie et matière, l’évo­lu­tion des espèces par dif­féren­ci­a­tion, etc.) : on peut dire que la sci­ence a recon­nu la valid­ité de la dialec­tique (sans en avoir tou­jours con­science).
      2. Mais chez Hegel, cette approche dialec­tique reste pris­on­nière de l’idéal­isme philosophique. Marx et Engels optent au con­traire pour un matéri­al­isme rigoureux, tant en ce qui con­cerne l’ex­pli­ca­tion de la nature que celle des phénomènes humains.
      Le cadre général de leur pen­sée peut donc être qual­i­fié de « matéri­al­iste et dialec­tique » : c’est un matéri­al­isme qui pense les change­ments et les tran­si­tions, ou une dialec­tique doré­na­vant matéri­al­iste – ce qui revient évidem­ment au même.
      En espérant vous avoir éclairé (au moins un peu).

  5. Mer­ci. J’avais relu entre-temps l’ar­ti­cle “Développe­ment des sci­ences et fonde­ment des idées com­mu­niste” sur le site de LO qui m’avait à nou­veau bien aidé à com­pren­dre. Ce qui m’é­claire par­ti­c­ulière­ment dans votre réponse c’est la phrase “on peut dire que la sci­ence a recon­nu la valid­ité de la dialec­tique (sans en avoir tou­jours con­science)”. C’est bien ce qui me sem­blait, sans en être sûre.
    Après, il y a le “matéri­al­isme dialec­tique” dans les domaines philosophique, économique, poli­tique, et ça c’est une autre paire de manche pour com­pren­dre.

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