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Un long entretien à propos de Casus belli

Merci à Théodore Brossolet de m'avoir invité sur Penser c'est chouette, la chaîne YouTube qu'il anime, de la qualité de sa lecture et de ses questions. Voici le lien vers le podcast et ci-dessous, la version vidéo :
 

8 commentaires:

  1. Bonjour, Qu'en est-il des Chewong dont parle Stéphane Audoin-Rouzeau, dans "Combattre. Une anthropologie historique de la guerre moderne" et qu'il décrit comme ceci pour montrer qu’il existe des sociétés « sans guerre » ? "chez les Chewong, les mots pour désigner la guerre, la bagarre, la querelle, l’agression, l’attaque, le crime ou encore la punition, n’existent pas. (…) Ils n’accordent aucune valence positive aux actes de « bravoure », de « courage », mais bien plutôt aux conduites de retrait, de fuite, de peur."

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    1. Je ne connais pas les Chewong, mais ils semblent très semblables à des Batek, à la fois sur le plan ethnique et sur le plan social. Il s'agit de sociétés de chasseurs-cueilleurs entourés depuis longtemps par des voisins plus puissants qu'eux, et qui ont érigé l'évitement en mode de survie. Ces sociétés bannissent effectivement la violence de leur répertoire, mais il s'agit d'une configuration très particulière.

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  2. Bonjour,

    ne m’étant pas encore procuré Casus belli (ce qui ne saurait tarder), je me demandais si vous connaissiez (je m’en doute) les travaux de François Ploux sur les batailles rangées qui, de façon assez exceptionnelle, ont opposé des villages du Lot au début du XIXe siècle.

    En gros : entre 1810 et 1860, Ploux a recensé 702 rixes intercommunales (poings, pieds, bâtons, cailloux) et une cinquantaine de morts. Ces batailles rangées entre villages mobilisaient des centaines d’hommes, durant parfois plusieurs mois et perturbaient la vie économique locale (elles inquiétaient aussi beaucoup les préfets, avec rapports et mobilisation de la troupe, parfois).

    Ces affrontements, souvent liés aux foires ou aux fêtes votives, obéissaient à des rituels codifiés de défi et entraînaient principalement la jeunesse des villages, toutes classes confondues. Pour être du coin, j’ai ainsi appris que mon village avait participé à une rixe, avec quatre autres communes ayant formé une alliances de circonstance, qui a fait s’affronter quelques 800 personnes dans un champ qui existe encore à la sortie de la commune.

    Ce qui est intéressant c’est que Ploux montre que si, paradoxalement, cette violence contribuait à canaliser certaines tensions internes, et cohabitait avec un système de médiation et de rituels publics de réconciliation, elle servait aussi à forger une identité communale, dans un coin où l’unité sociale était plutôt fondée sur le hameau. Une identité que le déploiement concomitant de l’Etat et de l’industrialisation commençait à mettre à mal ou, du moins, a passablement transformer. Si j’ai bien tout compris.

    Et voilà pour ce qui fut de certaines « causes » de violence, certes plus contemporaines que votre sujet d’étude mais je me suis dit que, même de façon annexe, cela apporterait un peu d’eau au moulin.

    Cordialement,
    Pierre


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    1. Je ne connaissais pas ces événements ; merci de me les avoir indiqués, je vais tâcher d'aller y voir de plus près. Tout me fait penser que ces affrontements relèvement d'une catégorie générale que j'appelle « non résolutive » (on ne se bat pas pour résoudre un différend) et « conventionnaire » (les deux protagonistes s'accordent à l'avance sur les modalités) et au sein de cet ensemble, aux conflits à dominante identitaire – vous employez d'ailleurs vous-mêmes ce terme. Il en existe bien des exemples, dont celui que je développe un peu dans le livre, celui de la guerre des poings vénitienne (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ponte_dei_Pugni).
      Bien à vous

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    2. Cela dit, à la lecture de cette recension (https://shs.cairn.info/article/RHMC_523_0188), on peut se demander si ces combats ne se rattachent pas plutôt à la catégorie résolutive : selon son auteur, ils jouent un rôle judiciaire d'apaisement des conflits entre communautés. Il faudra que j'aille vérifier cela, sans écarter la possibilité d'une nature indéterminée entre ces deux catégories.

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    3. Oui, vous avez raison d’analyser ces batailles comme une façon de régler les désaccords et les conflits.
      Elles ont peut-être également pour substrat, plus ou moins conscient, la réaction de ces populations face à un Etat centralisateur, l’industrialisation/modernisation du pays et son corolaire : les débuts de l’exode rural. Ici, le conflit serait aussi une façon de consolider une identité fragilisée par ces évolutions. Vaste débat.
      Bien à vous,
      Pierre

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    4. Passionnant en tout cas. A noter que ce genre de bagarres me semble exister encore, même si c'est sous une forme beaucoup plus light. J'ai grandi dans un petit village de l'Aveyron dans les années 2000. Lors des fêtes de village qui ont lieu tout l'été, les bagarres entre clans de "jeunes" (16-20 ans grosso modo) rassemblés par village sont assez courantes, bien que rassemblant moins de personnes et étant moins violentes que les exemples suscités. En semaine, les gens fréquentés au lycée en toute amitié pouvait devenir des rivaux à défier/combattre le we, l'adhésion au "groupe village" agissant sur ce espace temps très spécifique des fêtes de village estivales.

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    5. Tout ce que vous racontez suggère en effet qu'on a bel et bien affaire à la même catégorie de phénomènes, qui subsiste sous diverses formes atténuées dans les interstices des États.

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