Un arc pas si archaïque ?

Par­mi les nom­breux sujets qui divisent les préhis­to­riens, celui qui con­cerne l’ancienneté de l’arc resur­git régulière­ment. A pri­ori, il s’agit d’un débat assez tech­nique, et qui ne pos­sède pas la même réson­nance actuelle que ceux qui por­tent, par exem­ple, sur l’ancienneté de la dom­i­na­tion mas­cu­line ou de la guerre. Il est toute­fois intéres­sant à deux titres. Tout d’abord, parce que l’arc est une inno­va­tion tech­nique emblé­ma­tique pour la chas­se (si ce n’est pour le com­bat), qui sem­ble mar­quer l’aptitude d’une société à l’invention, ou au con­traire son con­ser­vatisme. C’est ain­si que par­mi les chas­seurs-cueilleurs con­nus en eth­nolo­gie, les Aus­traliens étaient les seuls à ne pas pos­séder d’arcs ; ceci avait don­né lieu à bien des raison­nements dont celui que l’ami Jean-Marc Pétil­lon et moi-même avions pro­posé il y a une dizaine d’années. Sur ce point, on m’a tout récem­ment sig­nalé un autre arti­cle qui défend pour sa part l’idée (pas for­cé­ment con­tra­dic­toire avec la nôtre) que si l’arc n’a pas été inven­té en Aus­tralie, c’est tout sim­ple­ment en rai­son de l’absence des matières végé­tales prop­ices à cet instru­ment. Quoi qu’il en soit, la dis­cus­sion sur l’ancienneté de l’arc touche à une ques­tion plus générale : celle de la dif­fi­culté à procéd­der à des déduc­tions en archéolo­gie, et à la néces­sité de se méfi­er des évi­dences.

Les don­nées de base du prob­lème sont claires. La plus anci­enne arme per­forante est la lance pro­pre­ment dite, qu’elle soit tenue en main ou pro­jetée. En ce qui con­cerne le tir à dis­tance, le pro­pluseur a représen­té une inno­va­tion majeure ; il s’agit d’un bras de levi­er qui démul­ti­plie le mou­ve­ment du bras humain, et qui con­stitue la forme la plus anci­enne de tir mécanique­ment assisté. Le propulseur a été observé en eth­nolo­gie dans de nom­breuses pop­u­la­tions de chas­sseurs-cueilleurs et de cul­ti­va­teurs – y com­pris là où l’arc était égale­ment en usage. Les plus anciens mod­èles préhis­toriques claire­ment iden­ti­fiés, notam­ment par le cro­chet ser­vant à main­tenir le pro­jec­tile, remon­tent à env­i­ron 20 000 ans, mais on ne peut évidem­ment exclure qu’il s’agisse d’une inven­tion plus anci­enne. L’arc, pour sa part, est attesté sans ambi­gu­i­té autour de ‑10 000, avec l’exemplaire de Stell­moor. La ques­tion est de savoir si cette arme pour­rait être (beau­coup) plus anci­enne.

Ces dernières années, les études se sont suc­cédé qui con­clu­aient (sou­vent avec un cer­tain écho médi­a­tique) à une inven­tion pré­coce de l’arc. Mar­l­ize Lom­bard, une chercheuse par­ti­c­ulière­ment active dans ce domaine, a ain­si rédigé plusieurs pub­li­ca­tions qui revendiquent apporter la preuve de l’arc en Afrique dès 70 000 ans avant le présent. En France, deux archéo­logues, Lau­re Metz, Jason Lewis et Ludovic Sli­mak, ont pour leur part défendu en 2023 la date de ‑45 000 ans pour l’utilisation de l’arc en Europe. Ain­si, cette arme attestée à la toute fin du Paléolithique supérieur aurait en réal­ité été en usage dès le début de cette péri­ode, voire plus tôt sous d’autres lat­i­tudes.

Tous les archéo­logues sont cepen­dant loin d’être con­va­in­cus par ces affir­ma­tions. Et si, jusque là, les voix qui se fai­saient enten­dre étaient surtout celles des avo­cats d’une data­tion anci­enne de l’arc, Jean-Marc Pétil­lon et Eugénie Gau­vrit Roux vien­nent de pub­li­er un arti­cle qui expose les raisons d’en douter et les motifs our lesquels ils con­sid­èrent les argu­ments avancés en sa faveur comme non probants.

Tout le prob­lème est en effet qu’en essayant de cern­er l’ancienneté de l’arc, et à moins de faire un jour une décou­verte résul­tant de con­di­tions de préser­va­tion absol­u­ment excep­tion­nelles, on ne peut raison­ner sur l’arc que de manière dou­ble­ment indi­recte.

En effet, si l’on excepte cer­tains mod­èles con­tem­po­rains, les arcs et leurs pro­jec­tiles sont con­sti­tués entière­ment, ou presque, de matières périss­ables. Le corps de l’instrument lui-même, la corde, de même que les flèch­es, sont ain­si fab­riqués à par­tir de végé­taux ou de divers pro­duits ani­maux en matière sou­ple (plumes, sub­stance adhé­sive, cuir…). Seule la pointe de la flèche est éventuelle­ment tail­lée dans une sub­stance dure (os ou pierre) qui aura de bonnes chances de se con­serv­er sur la longue durée. Mais c’est loin d’être une règle générale : de nom­breux peu­ples observés en eth­nolo­gie util­i­saient des flèch­es dont la pointe, qu’elle soit ue pièce dis­tincte de la hampe ou non, était faite de matière périss­able — la plu­part du temps, une essence végé­tale ou une autre, mais aus­si, par exem­ple, un aigu­il­lon de raie. Des arcs préhis­toriques, et sauf très improb­a­ble coup de chance, les archéo­logues ne retrou­vent donc dans le meilleur des cas que la pointe de leurs pro­jec­tiles.

La sit­u­a­tion n’est guère meilleure avec le propulseur. Tout au plus pou­vait-il arriv­er que cer­taines par­ties de l’engin soient fab­riquées dans des matières plus durables, comme dans le cas du fameux exem­plaire du Mas d’Azil, sculp­té dans du bois de renne. Mais si l’on prend le cas du con­ti­nent aus­tralien, hormis de rares régions où des pier­res étaient util­isées comme pointe, ou fixées le long de la tête sous forme de petits éclats, le propulseur comme ses muni­tions étaient faits de matières qui, dans des con­fi­tions nor­males, se dégradaient extrê­ment rapi­de­ment.

Dès lors,la dis­cus­sion sur les lances, les propulseurs et les arcs préhis­toriques ne peut être menée que moyen­nant deux grandes hypothès­es inter­mé­di­aires.

La pre­mière est que le type de lancer est cor­rélé à la masse et au poids du pro­jec­tile. En l’occurrence, que les javelots qu’on lance à la main sont plus mas­sifs que les sagaies tirées au propulseur, elles-mêmes plus mas­sives que les flèch­es de l’arc. La sec­onde est que cer­tains car­ac­tères de l’armature — en par­ti­c­uli­er, sa masse et son diamètre, sont cor­rélées à la masse de la hampe sur laque­lle elles sont mon­tées. La quête de l’arc préhis­torique se fait donc, en pra­tique, via celle de petites pointes : celles-ci sont cen­sées avoir été mon­tées sur des flèch­es rel­a­tive­ment légères, elles-mêmes cen­sées être typ­iques de l’arc. Mais évidem­ment out­re les ques­tions de data­tion, toute la ques­tion tourne autour de la solid­ité de cette dou­ble inférence.

La pre­mière est sem­ble-t-il rarement dis­cutée. Pour­tant, s’il ne fait aucun doute qu’elle est glob­ale­ment vraie, je suis assez con­va­in­cu qu’il existe des excep­tions et des zones de recou­vre­ment. En Terre d’Arnhem (Aus­tralie), on lit ain­si que pour le com­bat, on util­i­sait des sagaies cour­tes, plus dif­fi­ciles à esquiver, et qu’on pou­vait sans doute trans­porter en plus grande quan­tité. Inverse­ment, cer­tains peu­ples — je pense aux Siri­ono d’Amérique Latine – sont con­nus pour leurs arcs et leurs flèch­es démesurés. Dès lors, je me demande si cer­tains cas, rares mais avérés, ne vio­laient pas la règle générale selon laque­lle le propulseur est asso­cié à des pro­jec­tiles de taille et de masse supérieurs à l’arc.

Le point qui focalise l’attention depuis des années est le sec­ond. Les chercheurs qui pensent avoir iden­ti­fié des arcs très anciens s’appuient invari­able­ment sur la petite dimen­sion de cer­taines pointes, qui prou­verait selon eux celle de la hampe qu’elles armaient. Pour éval­uer la taille des pointes, un indice a été forgé, le TCSA (Tip Cross-Sec­tion­nal Area), afin d’évaluer la sur­face de la per­fo­ra­tion provo­quée par une pointe don­née. Con­join­te­ment à la masse de cette pointe, le TSCA est cen­sé per­me­t­tre de dis­crim­in­er une pointe de flèche d’une pointe de sagaie. C’est donc sur cette base que Michelle Lan­g­ley et Mar­l­ize Lom­bard con­clu­ent à la présence de l’arc au Mag­dalénien à par­tir d’un échan­til­lon d’armatures datant de cette péri­ode (env­i­ron ‑15 000 à ‑12 000 avant notre ère).

Chose assez rare, leur arti­cle a sus­cité une réponse pub­liée peu de temps après dans la même revue. Rédigée par Jean-Marc Pétil­lon et Eugénie Gau­vrit Roux, et sobre­ment inti­t­ulée « Aucune preuve de chas­se à l’arc dans les pointes de bois ani­maux mag­daléni­ennes », cette réplique développe trois lignes d’argumentation.

La pre­mière con­siste à con­tester la manière dont la taille et la masse des pointes sont cal­culées. L’indice TCSA, fondé sur une forme pré­sumée tri­an­gu­laire, sous-estime sou­vent la sur­face réelle de la sec­tion de l’arme. Quant à la masse, s’agissant de bois ani­maux, elle dimin­ue sig­ni­fica­tive­ment au cours du temps ; la valeur au moment où l’arme était en usage est ain­si sig­ni­fica­tive­ment supérieure à celle que l’on peut mesur­er aujourd’hui. La prise en compte de ces deux biais amène à reclass­er comme pointes de sagaies sup­posées un nom­bre impor­tant de ces pointes de flèch­es pré­sumées.

Un sec­ond point est que de petits frag­ments tran­chants ne sont pas néces­saire­ment mon­tés comme des pointes, au bout du pro­jec­tile. Ils peu­vent égale­ment être placés le long de la tête d’un trait beau­coup plus mas­sif, afin de créer un tran­chant de plusieurs cen­timètres (ou dizaines de cen­timètres), comme dans le cas de la « lance de mort » du sud de l’Australie.

Enfin, et c’est sans doute l’aspect le plus con­tre-intu­itif, s’il n’est guère pos­si­ble de mon­ter une pointe imposante sur un pro­jec­tile gracile, l’inverse est en revanche par­faite­ment pos­si­ble : il suf­fit pour cela que la pro­jec­tile ne soit pas de sec­tion con­stante, mais qu’il s’affine vers la tête, et l’on dis­pose de plusieurs exem­ples qui attes­tent la via­bil­ité de cette forme.

Les auteurs sont donc caté­goriques : bien qu’elle soit régulière­ment annon­cée avec fra­cas, si l’ancienneté de l’arc au-delà du Mésolithique, il y a env­i­ron 12 000 ans, est par­faite­ment pos­si­ble, elle n’est en aucun cas démon­trée.

3 commentaires

  1. Encore con­viendrait-il de sup­pos­er que les préhis­toriques se nour­ris­saient de géla­tine bal­is­tique 🙂

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