Un nouvel échange entre Bruno Boulestin et Jürg Helbling

La dis­cus­sion se pour­suit sur un rythme soutenu, et l’im­bri­ca­tion des répons­es, puis des répons­es aux répons­es, rend ma tâche d’édi­teur pour ce blog un peu périlleuse. Après quelques hési­ta­tions, j’ai finale­ment choisi de copi­er-coller l’échange pub­lié le 7 jan­vi­er dernier, en y ajoutant les dernières inter­ven­tions de Jürg. Du point de vue de la mise en page, j’ai fait de mon mieux pour que le lecteur puisse iden­ti­fi­er sans trop de peine qui écrivait quoi et quand. En par­ti­c­uli­er, les frag­ments déjà pub­liés sur ce blog appa­rais­sent en noir, les répons­es inédites en couleur.

Et pour ma part, j’ai hâte de pou­voir repren­dre place dans la mêlée… mais pour l’in­stant, je suis acca­paré à d’autres tâch­es – dont la mise en forme et en ligne du présent bil­let !

Un guer­ri­er maori
dess­iné par S. Parkin­son (1769)

JH – J’ai lu tes deux derniers textes sur la guerre pour mieux com­pren­dre nos dif­férences d’opin­ion.

  • Boulestin, Bruno (2020) « Des sociétés mésolithiques frater­nelles et paci­fiques ? », Bul­letin de la Société archéologique cham­p­enoise 113 : 257–274.
  • Boulestin, Bruno /​Hen­ry-Gam­bier, Dominique (2021) « La guerre au Paléolithique », L’Archéologue 160 : 8–12.

BB – Il ne faut pas trop tenir compte du sec­ond texte, qui est un papi­er de com­mande pour une revue grand pub­lic, avec un for­mat imposé, et retouché par l’éditeur de la revue…

JH – J’ai exposé mes réflex­ions dans ce qui suit.

1. faucons versus colombes

L’op­po­si­tion entre Hobbes et Rousseau n’est pas jus­ti­fiée (2021 : 8, cf. Hel­bling 2006). On peut tout à fait être hobbe­sien et défendre l’idée que la guerre n’a pas tou­jours existé, mais que la vio­lence inter­per­son­nelle a existé bel et bien. Hobbes ne par­le que de groupes trib­aux liés à la terre et à la pro­priété par l’a­gri­cul­ture (1651, chap. 13), pas de chas­seurs-cueilleurs. Rousseau con­sid­érait lui aus­si que l’ap­pari­tion de la guerre était liée à l’ap­pari­tion de la pro­priété et de la séden­tar­ité. Rousseau (1755) fait la dis­tinc­tion entre les « sauvages » paci­fiques (chas­seurs-cueilleurs) et les « bar­bares » belliqueux (agricul­teurs-éleveurs).

BB – L’opposition entre Hobbes et Rousseau est dev­enue clas­sique pour illus­tr­er les deux posi­tions prin­ci­pales sur la guerre préhis­torique, au même titre que l’opposition entre fau­cons et colombes intro­duite par Otter­bein. Après, ça reste une image et, bien sûr, on ne peut ni pren­dre Hobbes et Rousseau au pied de la let­tre ni être manichéen et cas­er tout le monde dans ces deux cas­es. Il y a notam­ment des posi­tions inter­mé­di­aires, et d’ailleurs c’était celle d’Otterbein et c’est égale­ment la mienne.

JH –
Il y a donc aus­si Hosseau et Roubb­ss­es ? Je me suis trop occupé de Rousseau et de Hobbes pour ne les utilis­er que comme image (Hel­bling 2006). Mais c’est un point sec­ondaire.

BB –
Je suis d’accord avec toi que c’est un point sec­ondaire. Quand on n’aura plus que ça à dis­cuter et que tout le reste sera réglé, on pour­ra y revenir 😉.

JH – La ques­tion de savoir si la guerre exis­tait déjà au paléolithique ou non et si la guerre est apparue dès le mésolithique ou non pas seule­ment au néolithique n’est pas – comme le pensent les auteurs – une ques­tion de posi­tion philosophique (2021 : 9), mais d’év­i­dence empirique. Seuls les faits comptent sci­en­tifique­ment, pas la philoso­phie. Tout le reste n’est qu’opin­ion.

BB – Je ne dis pas que la ques­tion de l’existence de la guerre paléolithique est une ques­tion philosophique. Et je ne le pense évidem­ment pas ! Mais il n’en demeure pas moins que c’est une ques­tion dont l’approche est indi­vidu­elle­ment très forte­ment influ­encée par la posi­tion idéologique de cha­cun. Cer­tains par­tent du principe que la vio­lence armée est inhérente à la nature humaine (voire aux pri­mates), d’autres que c’est un phénomène pure­ment social qui n’apparaît qu’avec la séden­tar­ité. Et ces deux posi­tions a pri­ori influ­en­cent forte­ment la façon que cha­cun a d’aborder la ques­tion. C’est même plus que cela. Pour la petite his­toire, il y a quelques années j’ai par­ticipé à un pro­jet de recherche de l’Agence Nationale de la Recherche française sur la guerre et la vio­lence dans les pre­mières sociétés d’Europe. C’était sur appel à pro­jets ciblé, et on a appris que der­rière cet appel il y avait une idée poli­tique : avancer que la vio­lence est naturelle pour­rait être une façon pra­tique pour des dirigeants de se dédouan­er, et cer­tains attendaient avec curiosité ce qu’on allait pou­voir dire.

JH – Lorsque l’on dis­cute de l’ex­is­tence de la guerre par oppo­si­tion à la vio­lence (inter­per­son­nelle), il ne faut pas utilis­er des ter­mes peu clairs comme ”vio­lence armée”. Très peu d’auteurs déclar­ent que la vio­lence humaine n’est pas une con­stante his­torique (peut-être Fab­bro). Cepen­dant la ques­tion de savoir dans quelles cir­con­stances un être humain est vio­lent n’est pas une ques­tion biologique, mais soci­ologique et eth­nologique. (Mais il est égale­ment vrai que pour être un phénomène social, il doit aus­si être biologique­ment pos­si­ble.)

La ques­tion de la guerre est en revanche une autre affaire que la vio­lence entre indi­vidus, car la guerre n’est pas sim­ple­ment le cumul de la vio­lence indi­vidu­elle (comme le pensent les socio­bi­ol­o­gistes), mais une vio­lence col­lec­tive qui doit être plan­i­fiée, organ­isée et coor­don­née par un groupe (Kel­ly 2000). Le désac­cord entre nous porte surtout sur la guerre.

BB –
Je suis d’accord : « vio­lence armée » est une expres­sion générique et englobante. « Con­flit armé » est à peine plus pré­cis : c’est une lutte qui implique l’exercice de la vio­lence armée. Cela étant, la vio­lence armée comme le con­flit armé peu­vent être soit inter­per­son­nels soit inter­groupes. Et c’est au sein des con­flits armés intergroupes/​de la vio­lence armée inter­groupe que pren­nent place le feud et la guerre (mais pas que). Ce sont donc trois niveaux dif­férents, et, tu as rai­son, il faut être pré­cis dans les dis­cus­sions, car c’est au deux­ième niveau que les avis com­men­cent à diverg­er lorsque l’on abor­de les péri­odes antérieures au Néolithique. C’est-à-dire au niveau où il s’agit de dif­férenci­er « inter­per­son­nel » et « inter­groupe ». La diver­gence s’accentue encore au dernier niveau, là où ceux qui admet­tent l’ancienneté de la vio­lence armée inter­groupe esti­ment que l’on ne peut pas par­ler de guerre pour le Paléolithique. En fait, je ne sais pas trop si le désac­cord entre nous porte unique­ment sur ce dernier niveau et sur l’appellation de guerre, ou déjà sur le précé­dent et sur l’existence de con­flits armés inter­groupes : j’ai plutôt l’impression que pour toi, inter­per­son­nel c’est oui, mais que déjà inter­groupe c’est bof.

JH – Nous sommes d’ac­cord sur la déf­i­ni­tion des deux types de sociétés : les chas­seurs-cueilleurs (paléolithiques), mobiles et égal­i­taires ; les sociétés com­plex­es (mésolithiques), séden­taires, iné­gal­i­taires et hiérar­chisées (2021 : 8).

BB – Ah non, nous ne sommes pas d’accord ! Sur la dif­férence entre sim­ples et com­plex­es, oui, sur le fait que les sociétés mésolithiques étaient com­plex­es, pas du tout. Je ne com­prends absol­u­ment pas com­ment tu peux affirmer ça, mais, plus large­ment, je pense que l’emploi que tu fais de « mésolithique », pas seule­ment ici, mais dans tout ton texte (et même ailleurs), est vrai­ment très prob­lé­ma­tique. Et, du coup, j’aimerais bien savoir quels sont tes critères de déf­i­ni­tion des « sociétés mésolithiques ». Parce que pour moi en Europe il n’y a pas d’autre déf­i­ni­tion que celle de « sociétés de chas­seurs-cueilleurs de l’Holocène », et hors d’Europe le terme « mésolithique » n’a aucun sens autre que celui d’un stade tech­ni­co-tech­nologique (la réduc­tion de la taille de l’outillage en étant la car­ac­téris­tique essen­tielle), si ce n’est en de rares points du globe, notam­ment au Proche-Ori­ent, où l’on peut admet­tre que ça cor­re­spond à une phase de tran­si­tion. En bref, « mésolithique » est un terme à déf­i­ni­tion vari­able selon les endroits, mais que de toute façon on ne peut en aucun cas assim­i­l­er d’une manière générale (et surtout pas en Europe) à sH&G ou à chas­seurs-cueilleurs com­plex­es.

JH – La dif­férence entre sim­ple et com­plexe n’est pas claire, je suis d’ac­cord avec toi, même si Kel­ly (2013) présente les car­ac­téris­tiques des H&S sim­ples et “com­plex­es” très claire­ment dans un tableau. (Je ne suis pas attaché au terme ”com­plexe” et on pour­rais bien l’omet­tre.) J’ai cepen­dant cité ton pro­pre texte : ”les chas­seurs-cueilleurs, mobiles et égal­i­taires ; les sociétés com­plex­es séden­taires, iné­gal­i­taires et hiérar­chisées” (2021 : 8). Aux les sociétés com­plex­es j’ai ajouté “mésolithique”, dont les car­ac­téris­tiques (séden­taires, iné­gal­i­taires et hiérar­chisées) s’ap­pliquent aus­si aux sociétés néolithiques.

D’après ce que je sais, le Mésolithique (ou Epi­paléolithique) est défi­ni comme une phase his­torique de sociétés avec des groupes locaux séden­taires ou semi-séden­taires, avec un rôle impor­tant de la pêche (plus générale­ment : des ressources aqua­tiques, y com­pris les mam­mifères marins et les oiseaux aqua­tiques), mais sans agri­cul­ture. J’e­spère que ce n’est pas trop lunaire et pas trop éloigné du sens com­mun archéologique.

On pour­rait inter­préter le mésolithique non seule­ment comme une péri­ode de la préhis­toire, mais aus­si comme un type de société. Un type de société ne se com­pose pas seule­ment d’outils, mais aus­si d’un mode économique, d’une struc­ture poli­tique, d’un domaine religieux et rit­uel ain­si que de rela­tions entre groupes. Comme l’archéolo­gie ne peut guère exhumer ces rela­tions sociales, l’eth­nolo­gie, qui s’in­téresse à ces sociétés du même type, a beau­coup à offrir.

BB –
Je ne suis pas non plus un grand fan du terme « com­plexe », que j’emploie plus par com­mod­ité que pour autre chose, et que je con­sid­ère mal défi­ni et fourre-tout. Comme je l’ai écrit, lorsque j’utilise « sim­ple » c’est pour désign­er des sociétés qui ne con­nais­sent pas la richesse au sens d’Alain Tes­tart, c’est-à-dire essen­tielle­ment (mais pas que) celles de chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires, non pleine­ment séden­taires, et non stockeurs (les trois car­ac­tères étant générale­ment asso­ciés, avec toute­fois quelques excep­tions). « Com­plexe », c’est tout le reste, donc défi­ni en négatif…

En ce qui con­cerne le Mésolithique, non, vrai­ment, le Mésolithique ne peut pas être défi­ni comme un type de société, et ne l’est par per­son­ne. Ce sont les chas­seurs-cueilleurs européens de l’ère post­glaciaire, rien d’autre, et il n’y a en par­ti­c­uli­er aucun lien avec la séden­tar­ité, la hiérar­chie ou la « com­plex­ité ». Je te joins un extrait d’un ouvrage pub­lié sous la direc­tion de Zvelebil, déjà assez ancien, mais avec un développe­ment sur la déf­i­ni­tion du Mésolithique qui reste val­able. Sincère­ment, tu fais erreur et il faut absol­u­ment que tu cor­riges ta vision des choses, car tu ne peux pas avoir une con­cep­tion du Méso et un emploi du terme qui s’écartent à ce point de ceux com­muné­ment admis, sinon tu seras incom­préhen­si­ble (et tu l’es déjà, d’où mes précé­dentes remar­ques).

Par ailleurs, l’Épipaléolithique et le Mésolithique ne sont pas du tout la même chose : ce sont deux entités bien dis­tinctes. Le pre­mier est antérieur au sec­ond et, comme son nom l’indique, appar­tient tou­jours au Paléolithique (il est égale­ment appelé « Paléolithique final »). Il désigne l’ensemble des cul­tures qui se dévelop­pent entre le Mag­dalénien final et la fin du Pléis­tocène (Azilien, Ahrens­bourgien, Laborien, etc.), le Mésolithique démar­rant donc avec l’Holocène.

JH –

2. la guerre, la faide et la violence

Boulestin dis­tingue la vio­lence inter­per­son­nelle et la vio­lence entre groupes. La vio­lence inter­per­son­nelle se trou­ve, pre­mière­ment, au sein de la famille, surtout en tant que vio­lence envers des femmes, deux­ième­ment en tant qu’exé­cu­tion des mal­fai­teurs ou sanc­tion juridique (2020 : 265). En out­re, il faudrait ajouter qu’il existe aus­si l’homi­cide comme résul­tat de la vio­lence spon­tanée ou le meurtre, par exem­ple d’un rival, comme troisième forme de vio­lence inter­per­son­nelle.

BB – Bien sûr, nous sommes d’accord : tout ce qui est entre indi­vidus est inter­per­son­nel.

JH – La guerre est une vio­lence col­lec­tive entre groupes. Dans les ter­mes de Boulestin : « La guerre est un état con­flictuel entre deux ensem­bles dis­tincts de per­son­nes (groupes) que se perçoivent glob­ale­ment et récipro­que­ment comme enne­mis et entre­ti­en­nent un rap­port social d’hostilité, chaque groupe ten­tant d’établir sa supéri­or­ité sur l’autre par le moyen de la lutte armée » (2020 : 267, 2021 : 9f.). Jusqu’i­ci, tout va bien, mais les choses se com­pliquent encore un peu. En effet, il existe deux formes de « vio­lence armée inter­groupe : la guerre et la faide » (2020 : 267). « La faide est un con­flit qui oppose deux groupes soci­aux et qui se traduit par une suite d’actions armées qui ont pour but de se venger d’un tort. Mais en dépit de tous les efforts clas­si­fi­ca­toires qui ont été faits, la dis­tinc­tion entre elle et la guerre reste dif­fi­cile et essen­tielle­ment sub­jec­tive. La rai­son en est que le terme de faide est en réal­ité appliqué à deux formes dif­férentes de vengeance, une forme lim­itée qui s’inscrit dans le cadre d’un sys­tème vin­di­ca­toire, qui est un sys­tème de droit, et une forme non lim­itée qui échappe à un tel sys­tème et est assim­i­l­able à de la guerre » (2020 : 267). Il n’y a pas de diver­gence d’opin­ion entre nous sur ce point.

Le terme « faide » est util­isé dans un dou­ble sens : une action de vengeance juridique­ment lim­itée et une forme de vio­lence col­lec­tive illim­itée, égale­ment appelée guerre. Ces ambiguïtés ter­mi­nologiques peu­vent toute­fois être évités si l’on dif­féren­cie les « groupes soci­aux » entre lesquels vio­lence est exer­cée : faide entre familles (ou indi­vidus) et guerre entre groupes locaux (ou groupes de par­en­té locaux). Cela per­met égale­ment d’é­tudi­er les proces­sus de négo­ci­a­tion sur la réac­tion d’un groupe local à un homi­cide : Le groupe local décide-t-il de lim­iter le con­flit aux deux familles directe­ment con­cernées et d’amen­er la famille de la vic­time à renon­cer à la vengeance du sang et à accepter un prix du sang (une com­pen­sa­tion), ou bien la famille de la vic­time parvient-elle à impli­quer l’ensem­ble du groupe local dans l’af­faire et à se venger sous la forme d’une guerre con­tre le groupe local de la famille du meur­tri­er ?

BB – Je suis obligé d’insister : il n’y a pas la pos­si­bil­ité de dif­férenci­er faide/​feud et guerre en fonc­tion des groupes soci­aux. Et il y a notam­ment des con­tre-exem­ples avérés en ce qui con­cerne l’opposition « faide = familles (entre indi­vidus, ce n’est pas du feud) ; guerre = groupes locaux ». Par exem­ple, il y a des faides authen­tiques entre vil­lages ou villes au Moyen-Âge. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les his­to­riens spé­cial­istes de la ques­tion et, plus encore, les acteurs eux-mêmes (on a des textes). D’une manière plus générale, on a de nom­breuses obser­va­tions ethno­graphiques (j’en cite quelques-unes dans l’article de Paléo) qui mon­trent que l’on peut pass­er du feud à la guerre sans chang­er la nature des groupes. La seule chose qui fonc­tionne pour dif­férenci­er feud et guerre, et si on lit bien on la trou­ve régulière­ment évo­quée, mais on n’en a pas tiré toutes les leçons, c’est que le feud est un sys­tème de droit qui impose une par­ité dans la vengeance. Si on se venge de manière équili­brée, c’est un feud, si on se venge sans se souci­er d’équilibrer, c’est une guerre de vengeance (vin­di­ca­toire). À par­tir du moment où l’on voit les choses comme cela, on règle toutes les inco­hérences qui traî­nent dans la lit­téra­ture depuis des décen­nies et on colle par­faite­ment aux obser­va­tions ethno­graphiques. En out­re, on obtient un sys­tème com­plète­ment cohérent du point de vue social. Si dans mon papi­er j’avais fait la dis­tinc­tion entre deux formes, c’est unique­ment parce que jusque-là on trou­vait dans les travaux la même appel­la­tion de feud pour ces deux formes. Mais en réal­ité, et je le dis bien, seule la pre­mière forme est réelle­ment du feud ; la sec­onde, c’est de la guerre vin­di­ca­toire. À par­tir du moment où l’on admet ça, il n’y a plus aucune ambiguïté.

JH – Il faudrait que tu lis­es mon com­men­taire “La guerre, le feud, les com­mu­nautés poli­tiques et la séden­tar­ité” du 17 décem­bre, où j’ex­pose ma posi­tion sur cette ques­tion au point 3. Nos posi­tions ne sont peut-être pas aus­si éloignées qu’il y paraît.

BB – Je l’ai relu. Nos posi­tions ne sont effec­tive­ment pas exces­sive­ment éloignées, mais il y a tout de même une dif­férence entre elles. C’est prob­a­ble­ment la seule, mais elle n’est pas min­ime. Comme moi, comme pour Christophe, la seule chose qui dif­féren­cie le feud de la guerre, c’est que dans le pre­mier on recherche un équili­bre (c’est tou­jours une vengeance et c’est une vengeance équili­brée, lim­itée), tan­dis que dans la guerre il n’y a aucune lim­ite, le but étant d’établir sa supéri­or­ité sur l’autre (ce peut aus­si être dans le cadre d’une vengeance, mais pas seule­ment). Pour nous, c’est le seul critère de dis­tinc­tion : il est à la fois néces­saire et suff­isant. La dif­férence entre nous, c’est que tu es plus ou moins d’accord avec ce critère, mais que pour toi il est insuff­isant, car il faut aus­si tenir compte des pro­tag­o­nistes du con­flit, et notam­ment de leur caté­gorie poli­tique, ce qui ren­voie aux déf­i­ni­tions d’Otterbein et de Berndt que tu cites. Et je con­tin­ue de soutenir que le critère poli­tique est à la fois non néces­saire et totale­ment inopérant dans la dis­tinc­tion entre guerre et feud.

JH –

3. Arguments empiriques en faveur de l’existence de la guerre

Boulestin cri­tique à juste titre deux argu­ments con­tre l’ex­is­tence de la guerre. L’un con­siste à con­clure à l’inex­is­tence de la guerre à par­tir de l’ab­sence de raisons que l’on attribue à la guerre (2021 : 10). On ne peut qu’être d’ac­cord avec Boulestin lorsqu’il estime qu’il faut d’abord con­stater l’ex­is­tence d’un phénomène avant de l’ex­pli­quer. Cela vaut égale­ment en cas de non-exis­tence d’un phénomène.

Un deux­ième argu­ment con­tre l’ex­is­tence de la guerre affirme qu’il est pra­tique­ment impos­si­ble de prou­ver archéologique­ment l’ex­is­tence de la guerre dans les sociétés sim­ples. Boulestin estime cepen­dant que l’ab­sence d’év­i­dence n’est pas l’év­i­dence de l’ab­sence (2021 : 10). Mais lorsqu’il estime que la guerre paléolithique existe, mais qu’elle est en grande par­tie invis­i­ble, car elle ne laisse guère de traces (2021 : 11), il faut ajouter que l’ab­sence d’év­i­dence n’est pas non plus l’év­i­dence de la présence.

BB – On est tout de même d’accord sur quelques points ! La dernière propo­si­tion est bien enten­due vraie égale­ment. L’absence de preuve ne per­met évidem­ment de con­clure ni dans un sens ni dans l’autre.

JH – Les chiffres relat­ifs à la mor­tal­ité liée à la vio­lence dans les sociétés sim­ples doivent être con­sid­érés avec pru­dence : ils sont col­lec­tés de dif­férentes manières, les don­nées ne sont pas tou­jours fiables, la guerre n’est pas dis­tin­guée des autres formes de vio­lence, etc. Néan­moins, les chiffres don­nent une indi­ca­tion sur les dif­férents ordres de grandeur de la vio­lence. La mor­tal­ité liée à la vio­lence est rel­a­tive­ment basse chez les chas­seurs-cueilleurs mobiles et est générale­ment due à la vio­lence inter­per­son­nelle et aux actes de vengeance. Si l’on se réfère aux chiffres de la mor­tal­ité liée à la vio­lence, qui met­tent en rela­tion le nom­bre de morts par vio­lence avec le nom­bre total de morts, on obtient une répar­ti­tion bimodale de la mor­tal­ité liée à la vio­lence entre les chas­seurs-cueilleurs d’une part et les sociétés mésolithiques et trib­ales d’autre part.

Peu­ple Morts vio­lentes
(% pop­u­la­tion totale)
Sources
!Kung San (1920–1955) 2 Kel­ly (2000 : 159), Lee (1979 : 398)
Casig­u­ran Agta (1936–1950) 5 Bowles (2009), Early/​Headland (1998 : 103)
Yamana (1871–1884) 9 Kel­ly (2000 : 158), Bridges (1884 : 223f.)
Andaman­er (30 ans) 4–5 Kel­ly (2000 : 158f., 171), Man (1885 : 13)
Désert de l’Ouest aus­tralien 5 Kim­ber (1990 : 163)
Aché (pré-con­tact avant 1970) 3–7 Kel­ly (2013 : 204), Hill/​Hurtado (1996)
Hiwi (pré-con­tact before 1960) 7 Kel­ly (2013 : 204), Hill/​Hurtado (1996)
Tiwi (1893–1903) 6 Bowles (2009), Ros­er (2013), Pilling (1968 : 158)
Yol­ngu (1910–1930) 21 Bowles (2009), Warn­er (1931 : 481f.)
Wathau­rung (1803–1835) 24 Blainey (2015 : 111f.)
Mai Enga (1900–1950) 19 Meg­gitt (1977 : 110f.)
Shamatari (Yanoma­mi) 21 Chagnon (1974 : 160)
Kalin­ga (début 20e siè­cle) 24 Dozi­er (1966 : 207)
Tau­na (Awa, 1900–1950) 25 Hayano (1974 : 287)
Mekra­n­oti (avant 1955) 32 Wern­er (1983 : 241)
Shuar (Jivaro) 33 Ben­nett-Ross (1984 : 96)
Bak­ta­man (Fai­wolmin) 35 Barth (1971 : 175)

Les chiffres con­cer­nant les sociétés trib­ales et mésolithiques — mal­gré la petite taille de l’échan­til­lon — ne sont pas exagérés. Dans un échan­til­lon ethno­graphique de sociétés trib­ales (N=17), le taux moyen de mor­tal­ité par vio­lence dans la pop­u­la­tion totale est de 27 % ; dans un échan­til­lon archéologique de sociétés mésolithiques (N=24), il est en moyenne de 20 % (voir ci-dessous).

BB – Il y a une dif­fi­culté générale avec les chiffres, c’est qu’il faut tou­jours bien se deman­der ce qu’ils mesurent (d’où leur répu­ta­tion de pou­voir leur faire dire à peu près ce que l’on veut). Le pre­mier prob­lème, que tu évo­ques, c’est la façon dont ils sont col­lec­tés, avec quelle fia­bil­ité, sur quels critères (et l’on revient sur ce point à la ter­mi­nolo­gie). Mais met­tons cela de côté.

Les chiffres que tu donnes mesurent la mor­tal­ité due à la vio­lence, et en les regar­dant on peut effec­tive­ment observ­er que dans l’échantillon tel que tu le présentes et en moyenne (ces deux points sont impor­tants) cette mor­tal­ité appa­raît plus élevée dans les sociétés « com­plex­es » que dans les sociétés « sim­ples » (j’utilise « sim­ple » et « com­plexe » pour sim­pli­fi­er, étant don­né qu’on sem­ble d’accord sur ces ter­mes, sans for­cé­ment être d’accord sur ce qu’on range dedans). Oui, mais ça veut dire quoi : qu’il n’y a pas de con­flits col­lec­tifs dans les sociétés sim­ples… ou que ces con­flits y sont moins léthaux ? J’avais bien stip­ulé dans mon arti­cle de Paléo qu’on ne pou­vait pas définir la guerre sur le critère de la létal­ité, en rap­pelant que la guerre des Mal­ouines, entre deux États, donc, n’avait fait que 904 morts. La guerre est une lutte armée, ce n’est pas néces­saire­ment une lutte armée qui fait plein de morts. Ce qui fait qu’en jugeant autrement, on n’a pas for­cé­ment les mêmes con­clu­sions. Par exem­ple, les Andamanais et les Tiwi ont ici une faible mor­tal­ité, mais Ember (1975, 1978) les clas­sait par­mi les chas­seurs-cueilleurs belliqueux, avec plus d’un « war­fare » tous les deux ans (même si là aus­si on pour­rait dis­cuter ses chiffres).

JH – C’est vrai, mais je n’ai nulle part sug­géré que l’ex­is­tence de la guerre pou­vait être déter­minée sur la base du nom­bre de morts liées à la vio­lence. Il faut des don­nées ethno­graphiques sup­plé­men­taires pour déter­min­er s’il s’ag­it d’homi­cides, de peine cap­i­tale, de feud ou de guerre (voir Kel­ly 2000, Van der Den­nen 1995).

Les deux arti­cles d’Em­ber (1975, 1978) sont totale­ment inutil­is­ables : elle inclut toutes les formes de vio­lence (homi­cides, peine cap­i­tale, feuds et guerre) et des sociétés paléolithiques et mésolithiques. De plus, les vari­ables sont assez impré­cis­es (con­ti­nous, fre­quent war or rare/​never war) et on ne sait pas si ces don­nées de fréquence se rap­por­tent à un groupe local moyen, à une pop­u­la­tion d’une cer­taine taille ou à une unité eth­nique (ce qui ferait une grande dif­férence). Il n’y a pas non plus de dis­tinc­tion entre les guer­res actives (atta­quer et défendre), défen­sives (défendre, mais jamais atta­quer) et pas­sives (se faire atta­quer, mais jamais riposter). À cela s’a­joutent plusieurs erreurs de codage.

BB – Pour les papiers d’Ember, je suis d’accord, ils sont à pren­dre avec des pincettes, ce pour quoi je met­tais qu’on pou­vait aus­si dis­cuter ses chiffres. C’était juste pour illus­tr­er qu’en abor­dant les mêmes faits sous des angles dif­férents on pou­vait arriv­er à des posi­tions dif­férentes. Mais je recon­nais que l’exemple n’était pas for­cé­ment le meilleur.

Et pour ton tableau, si tu admets que l’existence de la guerre ne peut pas être déter­minée sur la base du nom­bre de morts liées à la vio­lence, alors tu ne peux pas dire que les « les chiffres [qui] don­nent une indi­ca­tion sur les dif­férents ordres de grandeur de la vio­lence » con­stituent un argu­ment empirique en faveur de l’absence de la guerre dans les sociétés sim­ples. D’autant que tu dis toi-même qu’ils « doivent être con­sid­érés avec pru­dence », entre autres parce que « la guerre n’est pas dis­tin­guée des autres formes de vio­lence ».

Autre point : faible mor­tal­ité, tout est relatif. Reprenons les Tiwi : 6 % de morts vio­lentes, ça ne paraît pas énorme. Déjà, pour la petite his­toire, pour la Pre­mière Guerre mon­di­ale, qui fut un véri­ta­ble bain de sang, la mor­tal­ité due à la guerre en France est d’environ 4 %… Mais, surtout, par­ler de 6 % de morts vio­lentes chez les Tiwi, c’est une défor­ma­tion des don­nées de Pilling, qui explique (p. 158) qu’en dix ans ce sont 16 hommes de 25–45 ans qui ont été tués, soit plus de 10 % de cette classe d’âge/sexe, ce qui n’est pas rien (la Pre­mière Guerre mon­di­ale, c’est 18 % de la total­ité des hommes mobil­isés en France). Même chose pour les Murngin/​Yolngu : la mor­tal­ité ne con­cerne que les hommes (elle est estimée par Warn­er [1958 : 158] à 200 tués en 20 ans), et c’est d’ailleurs en par­tie dans des guer­res au sens pro­pre. Tout cela sig­ni­fie qu’un taux de mor­tal­ité glob­al, c’est com­pliqué à inter­préter, et qu’il faudrait con­naître les valeurs par sexe et par classe d’âge. C’est d’autant plus vrai que les répar­ti­tions par sexe et âge vari­ent évidem­ment selon le type d’opération (bataille entre hommes ou raid sur un vil­lage, par exem­ple), et que le type d’opération peut lui-même vari­er en fonc­tion du type de société (sim­ple ou com­plexe notam­ment).

JH – Chez les Yol­ngu, la mor­tal­ité des hommes due à la guerre est d’en­v­i­ron 28%, alors que rap­portée à la pop­u­la­tion adulte, elle est de 21% (Bowles 2009, Warn­er 1937). Chez les Tiwi, la mor­tal­ité liée à la guerre chez les hommes est de 10%, rap­portée à la pop­u­la­tion totale, elle est d’en­v­i­ron 6% (exacte­ment 5,75%, Ros­er 2013, Pilling 1968).

J’u­tilise des valeurs moyennes que tu mets en italique, comme s’il s’agis­sait d’un procédé inad­mis­si­ble. Les moyennes mon­trent tout de même “une répar­ti­tion bimodale de la mor­tal­ité liée à la vio­lence entre les chas­seurs-cueilleurs d’une part et les sociétés trib­ales (mésolithiques et néolithiques) d’autre part”. Ce n’est pas rien, même s’il faut inter­préter ces chiffres, aus­si impré­cis soient-ils indi­vidu­elle­ment, à l’aide de don­nées ethno­graphiques, pour savoir les cir­con­stances dans lesquelles les indi­vidus ont été tués : par homi­cide, par peine cap­i­tale, en feuds ou en guerre.

BB –
Je ne con­teste pas la réal­ité de la répar­ti­tion bimodale, qui est un fait, même avec la réserve qu’il faut con­sid­ér­er les chiffres avec pru­dence. Par con­tre, je dis­cute l’interprétation que tu fais de cette répar­ti­tion, notam­ment sur deux points :

  1. Ce n’est pas parce que la mor­tal­ité par vio­lence est plus faible chez les « sim­ples » que chez les « com­plex­es » qu’elle est faible dans l’absolu : entre 5 % et 9 % de mor­tal­ité par vio­lence dans une pop­u­la­tion glob­ale, c’est très élevé. Par ailleurs, dans le même ordre d’idée, je soulig­nais qu’une mor­tal­ité glob­ale peut être trompeuse, car toutes les class­es d’âge-sexe ne sont pas touchées de manière égale par la vio­lence : elle a ten­dance à sous-estimer le phénomène (mais c’est vrai partout). Par con­tre, je n’ai pas par­lé de procédé inad­mis­si­ble !
  2. La répar­ti­tion bimodale ne con­stitue pas un argu­ment empirique en défaveur de l’existence de la guerre dans les sociétés « sim­ples » (voir com­men­taire précé­dent) : les formes de guerre peu­vent y être moins léthales ou les guer­res peu­vent y être moins fréquentes (mais pas inex­is­tantes). Comme tu le dis toi-même, les chiffres doivent être inter­prétés selon les cir­con­stances, sur la base des don­nées ethno­graphiques… quand on les a.

Enfin, je soulig­nais plus haut « dans l’échantillon tel que tu le présentes », parce que je veux bien que tu con­sid­ères les Murngin/​Yolngu comme des « mésolithiques » (dans ton autre texte, celui mis en ligne par Christophe), mais j’aimerais bien con­naître tes argu­ments pour cela. Car quand on lit leur ethno­gra­phie par Warn­er, on ne voit pas trop en quoi on pour­rait les con­sid­ér­er comme tels (= com­plex­es dans ta façon de penser). De toute façon, employ­er « mésolithique » pour l’Australie, ça me paraît lunaire (voir ce que j’ai écrit plus haut à pro­pos de ton usage du mot).

JH – Je te répondrai dans mon arti­cle qui com­pare les Pit­jan­t­jara et les Yol­ngu. Si tu con­sultes le tableau dans lequel Kel­ly (2013) a listé les dif­férences entre ” chas­seurs-cueilleurs sim­ples et com­plex­es”, tu pour­ras décider toi-même où plac­er les Yol­ngu et dans quelle colonne il faudrait class­er les (autres) sociétés mésolithiques.

BB – Oublions ce qui est « mésolithique ». Pour les Yol­ngu, il y a peut-être quelques critères qui tombent dans la colonne « Com­plex » du tableau de Kel­ly, mais il y en a au moins autant qui tombent dans la colonne « Sim­ple » (et en par­ti­c­uli­er « Food stor­age » et « Polit­i­cal orga­ni­za­tion »). Le tableau de Kel­ly donne les formes idéales et com­plète­ment abouties, mais des sociétés sim­ples peu­vent très bien se retrou­ver avec un critère de com­plex­ité, et vice-ver­sa. Pour moi, sur la base des critères fon­da­men­taux, les Yol­ngu doivent être classés comme sim­ples (pas de hiérar­chie, pas de stock­age, pas de richesse).

Finale­ment, pour résumer, je ne crois pas que ton tableau puisse per­me­t­tre de con­clure en l’absence totale de con­flits inter­groupes, et même de véri­ta­bles guer­res, dans les sociétés « sim­ples ». Il mon­tre sim­ple­ment qu’en moyenne (je souligne) il y a cer­taine­ment des dif­férences dans la mor­tal­ité par vio­lence entre les « sim­ples » et les « com­plex­es ». Mais il y a divers­es façons d’expliquer ces dif­férences autres que dire que c’est parce que la guerre existe chez les sec­onds, mais pas chez les pre­miers, ce qui est tout de même un beau rac­cour­ci.

JH – Je n’ai pas dit qu’il n’y avait pas de con­flits vio­lents entre groupes chez les chas­seurs-cueilleurs, mais pas entre les groupes mobiles, alors qu’il y en a dans cer­tains endroits entre des groupe­ments dialec­taux ou régionaux dans le cadre des déplace­ments à grande échelle de pop­u­la­tion (en rai­son de sécher­ess­es per­sis­tantes ou de l’ex­pan­sion de éleveurs blancs). (voir ci-dessous)

BB – Il me sem­ble tout de même que Christophe a démon­tré l’existence de con­flits vio­lents entre groupes mobiles en Aus­tralie. Non ?

JH – Les deux auteurs ne nous appren­nent pas grand-chose sur la pré­ten­due guerre paléolithique – ce n’est pas un hasard, car elle n’ex­iste guère. Boulestin se con­cen­tre sur la guerre mésolithique. Il men­tionne de nom­breuses raisons pour lesquelles la guerre entre groupes mésolithiques ne peut pas être prou­vée sans prob­lème. Néan­moins, il existe des indices.

BB – « Ce n’est pas un hasard, car elle n’ex­iste guère » : de ton point de vue unique­ment !

JH – Ah, heureuse­ment je ne suis pas le seul. Il y a aus­si – entre autres – Berndt/​Berndt (1992 : 362), et même Christophe écrit : ”The pres­ence of feud in all Abo­rig­i­nal soci­eties is hard­ly in doubt. The same is not true for war, how­ev­er, which is clear­ly nonex­is­tent in some areas, because per­son­al con­flicts nev­er, or almost nev­er, coa­lesced into gen­uine col­lec­tive action – this is the case in a large part of the West­ern Desert or among the Tiwi” (2020 : 139).

BB – Non, tu n’es pas le seul ! Quant à ce que Christophe écrit, c’est que si le feud est présent dans toute l’Australie, ce n’est pas le cas de la guerre, qui est absente dans cer­taines régions, mais présente dans d’autres. Dire que les chas­seurs-cueilleurs sim­ples pou­vaient faire la guerre, et que cer­tains la fai­saient ne sig­ni­fie pas que tous la fai­saient.

JH – En France mésolithique, la plu­part des tombes con­ti­en­nent plus d’une per­son­ne, et la plu­part des tombes se trou­vant dans des cimetières (2020 : 259). Les inhu­ma­tions mul­ti­ples peu­vent être dues à la famine, à une épidémie ou à une guerre (2020 : 260). L’un des prob­lèmes est que seule une flèche sur trois laisse des traces dans un squelette. Sou­vent, on ne trou­verait que des squelettes isolés, mais ceux-ci pour­raient aus­si témoign­er de la vio­lence col­lec­tive, même si le lien est rarement démon­tra­ble, sauf dans le cas de l’ex­o­can­ni­bal­isme (Per­rats) et des dépôts de crânes (Ofnet), inter­prétés comme le résul­tat de la vio­lence armée inter­groupe (2021 : 11, 12).

Il y aurait cepen­dant des cas clairs, comme celui de Nataruk. Or, les gens de Nataruk étaient des « fish­er-for­agers », donc pas des chas­seurs-cueilleurs comme le pensent Boulestin /​Hen­ry-Gam­bier (2021 : 10), mais – tout comme les gens du Jebel Saha­ba – des mésolithiques (épi­paléolithiques) qui vivaient au bord du lac Turkana en pop­u­la­tion dense et util­i­saient des poter­ies, ce qui laisse sup­pos­er qu’ils fai­saient des pro­vi­sions (Mira­zon et al. 2016). La guerre mésolithique serait dans l’ensem­ble bien doc­u­men­tée : Schela Cladovei, Vass­lyliv­ka et Voloske en sont des exem­ples (voir aus­si Ven­cl 1991, Thor­pe 2000, 2005, Guilaine/​Zammit 2001, Roksandic 2004, 2006 ; Boulestin 2020 : 261 et suiv­antes, 266).

BB – Déjà, pour moi (et je ne suis pas le seul) les « fish­er-for­agers » font par­tie des chas­seurs-cueilleurs !

JH – Je sais, mais c’est pré­cisé­ment cette clas­si­fi­ca­tion que je cri­tique (cf. ci-dessus). Depuis un cer­tain temps déjà, l’eth­nolo­gie a renon­cé à une clas­si­fi­ca­tion des types de sociétés sur la base des out­ils ou de la tech­nolo­gie, comme c’é­tait le cas au 19e siè­cle, bien qu’elle y retombe régulière­ment (voir p.e. Pry­or 2005, Pinker 2011 et Graeber/​Wengrow 2021). Ser­vice (1962) dis­tingue ain­si entre ”bands”, ”tribes”, ”chief­doms” et ”states”, Johnson/​Allen (1987) entre ”fam­i­ly-lev­el groups”, ”local groups” et ”region­al poli­ties”. Sans être totale­ment d’ac­cord avec ces clas­si­fi­ca­tions, il est remar­quable qu’elles pren­nent en con­sid­éra­tion les critères de dis­tinc­tion dans le domaine social et poli­tique. Meil­las­soux fait la dis­tinc­tion entre ”mode de pro­duc­tion cynégé­tique” et ”mode de pro­duc­tion lig­nag­er”.

BB – Il y aurait beau­coup à dire sur les clas­si­fi­ca­tions néo-évo­lu­tion­nistes des sociétés, mais ça nous entraîn­erait bien loin. Mais j’ai récem­ment écrit un arti­cle sur la ques­tion.

BB – Cela étant dit, je me demande bien d’où tu sors que les gens de Nataruk étaient des fish­er-for­agers et/​ou des Mésolithiques ? Dans l’article, il n’est nulle part ques­tion de pop­u­la­tion dense, pas plus de pêche, ni de Mésolithique (ce qui n’a rien d’étonnant étant don­né ce que j’ai écrit plus haut à pro­pos du terme). En out­re, il n’y a pas l’ombre d’un bout de poterie à Nataruk. Il y a de la poterie dans un seul autre site de la région, à plusieurs kilo­mètres de là (pre­mière page des sup­plé­ments : il faut lire les sup­plé­ments, il est bien con­nu que le dia­ble se cache dans les détails des sup­ple­men­tary papers), donc qui n’a rien à voir avec les gens tués et même dont rien ne dit qu’il leur est con­tem­po­rain. En out­re, tu fais dire à Mira­zon Lahr et al. ce qu’ils n’ont jamais dit (ou tu inter­prètes leurs dires) : dans leur con­clu­sion, ils met­tent, avec plein de con­di­tion­nels, qu’une façon de voir les choses pour­rait éventuelle­ment être celle d’un con­flit pour des richess­es, mais qu’il y en a une autre, celle d’un com­bat entre deux groupes n’ayant rien à voir avec le pil­lage.

Bref, dans le titre de ta par­tie, tu par­les d’arguments empiriques, mais là tu déformes com­plète­ment les don­nées. Donc, à la ques­tion que tu soulèves en arrière-plan de savoir si les gens de Nataruk étaient des chas­seurs-cueilleurs sim­ples ou com­plex­es, la réponse est : on ne peut pas être absol­u­ment cer­tain qu’ils étaient sim­ples, mais il n’y a stricte­ment rien dans les don­nées qui pour­rait laiss­er sup­pos­er qu’ils étaient com­plex­es. Et, en réal­ité, si le mas­sacre a pu être con­testé (par Sto­janows­ki et al., et com­plète­ment à tort à mon avis), il me sem­ble n’avoir vu per­son­ne à part toi con­tester le fait que ce puisse être des chas­seurs-cueilleurs mobiles.

JH – Mira­zon-Lahr et al. écrivent : ”West Turkana 10,000 years ago was a fer­tile lakeshore land­scape sus­tain­ing a sub­stan­tial pop­u­la­tion of hunter-gath­er­ers ; the pres­ence of pot­tery may be indica­tive of some stor­age and so reduced mobil­i­ty. Thus, the mas­sacre at Nataruk could be seen as result­ing from a raid for resources – ter­ri­to­ry, women, chil­dren, food stored in pots – whose val­ue was sim­i­lar to those of lat­er food-pro­duc­ing soci­eties among whom vio­lent attacks on set­tle­ments and organ­ised defence strate­gies became part of life” (Mira­zon Lahr et al. p. 397).”The lith­ic indus­try is sim­i­lar to oth­er Lat­er Stone Age (LSA) assem­blages in the area includ­ing frag­ments of barbed bone har­poons typ­i­cal of ear­ly Holocene hunter-fish­ers of Turkana” (p. 394) voir aus­si Nr. 25 and 27 dans la bib­li­ogra­phie.

J’ai eu l‘audace d’in­ter­préter cela comme “une région assez den­sé­ment peu­plée”, “des groupes pra­ti­quant la poterie”, “une mobil­ité réduite (en tant que semi-séden­taire)” et “un rôle impor­tant de la pêche”. Cela ne me sem­ble pas néces­saire­ment une erreur d’in­ter­pré­ta­tion fla­grante de ce qui est écrit dans l’ar­ti­cle en ques­tion. Mais il y a cer­taine­ment des inter­pré­ta­tions alter­na­tives, que tu préfères prob­a­ble­ment.

BB –
Comme je le met­tais, il faut se méfi­er de ce qui est écrit dans les arti­cles prin­ci­paux, pour deux raisons. La pre­mière, c’est que l’espace impar­ti est générale­ment réduit et que les auteurs font des rac­cour­cis par la force des choses. La sec­onde, c’est que les textes prin­ci­paux sont des pro­duits d’appel et que l’on y présente plus volon­tiers les don­nées de façon sexy. Donc, ce qui compte, c’est ce qui se trou­ve dans les sup­plé­ments. En l’occurrence, ici voici ce qui est dit dans les sup­plé­ments (c’est moi qui souligne) :

« Nataruk is one of sev­er­al palaeon­to­log­i­cal and archae­o­log­i­cal local­i­ties in the area dat­ing to the Late Pleis­tocene and Ear­ly Holocene, when the edge of Lake Turkana extend­ed ~30 kilo­me­tres south­west of its cur­rent mar­gin (Extend­ed Data Fig­ure 1). Most of these local­i­ties do not rep­re­sent liv­ing sites, but rather areas where aeo­lian and fluvio/​lacustrian ero­sion have exposed sed­i­ments that are rich in fos­sil remains and archae­o­log­i­cal arte­facts asso­ci­at­ed with the exploita­tion of the lake palaeo-shores. Only at one site, Kalakoel 4, the nature of the remains (includ­ing dense pot­tery scat­ters) sug­gests a tem­po­rary encamp­ment. »

Il n’y a donc de la poterie qu’à un seul endroit, Kalakoel 4, qui se trou­ve à plusieurs kilo­mètres de Nataruk (voir la carte), qui n’est pas daté pour autant que l’on sache, et dont la con­tem­po­ranéité avec Nataruk n’est de toute façon aucune­ment assurée.

Donc :

  • « den­sé­ment peu­plée » : c’est hypothé­tique, car aucun site n’est un site d’habitat iden­ti­fié ; et même si c’était le cas, encore faudrait-il que toutes les traces archéologiques soient con­tem­po­raines, ce qu’on ne sait pas (« beau­coup de sites » ne sig­ni­fie pas « beau­coup de gens » : il faut encore que tous les sites aient fonc­tion­né au même moment) ;
    – « pra­ti­quant la poterie » : non, on vient de voir pourquoi ;
  • « mobil­ité réduite » : ça ne tient que sur la poterie, donc non aus­si, et quand bien même, pour Kalakoel 4 les auteurs ne par­lent que de camp tem­po­raire. Nulle part dans l’article il n’est évo­qué une séden­tar­ité, ou même une semi-séden­tar­ité, sauf à pro­pos de Jebel Saha­ba.
  • « rôle impor­tant de la pêche » : je t’accorde qu’ils pêchaient, sans aucun doute, mais l’importance de la pêche n’est pas con­nue et « rôle impor­tant » est donc une sim­ple sup­po­si­tion.

Au final, erreur d’interprétation fla­grante de ta part, je n’irai pas jusque-là, mais sur­in­ter­pré­ta­tion des don­nées de l’article, sans aucun doute.

JH – L’ex­is­tence de la guerre mésolithique est égale­ment illus­trée par la com­pi­la­tion suiv­ante de chiffres sur la mor­tal­ité liée à la vio­lence. Comme il est d’usage pour les don­nées archéologiques, ces chiffres se réfèrent au taux entre le nom­bre de squelettes por­tant des traces d’actes de vio­lence et le nom­bre total de squelettes trou­vés. Ces chiffres sont égale­ment entachés d’une grande incer­ti­tude, et toutes les réserves men­tion­nées par Boulestin s’ap­pliquent. Mais ces chiffres don­nent tout de même des indi­ca­tions sur les dif­férents niveaux de vio­lence dans les sociétés mésolithiques et paléolithiques (cf. pre­mier tableau, Kee­ley 1996, Fer­gu­son 2013, Ros­er 2013, Bowles 2009).

Site Date Cas /​∑ homi­cides % Sources
Jebel Saha­ba, site 117 (Soudan) -12000 /​‑10000 24/​59 40,7 Kee­ley (1996), Bowles (2009), Wen­dorf (1968)
Qadan buri­als (Soudan) -10000 21,4 Kee­ley (1996), Wen­dorf (1968)
Nataruk (Kenya) -8500 /​‑7500 10/​27 37 Lahr (2016)
Vasyliv­ka III (Ukraine) -9000 7/​32 15,9 Ven­cl (1991), Tele­gin (1961) Bowles (2009)
Voloske (Ukraine) -7500 5/​19 22 Bowles (2009), Danilenko (1955)
Schela Clad­owei (Roumanie) -7450 /​‑6439 19/​57 33 Dakovic (2014), Roksandic (2006)
Muge, Sado (Por­tu­gal) -7500 /​‑5500 6/​14 43 Dakovic (2014), Cun­ha (2004)
Bre­tagne (France) -6000 3/​23 8 Kee­ley (1996), Ven­cl (1991)
Ile Teviec (France) -4600 2/​16 12 Bowles (2009), Newell et al (1979)
Boge­bakken (Dane­mark) -4300 /​‑3800 2/​17 12 Bowles (2009), Newell et al (1979)
Skate­holm 1 (Suède) -4100 2/​30 7 Bowles (2009), Price (1985)
Ved­baek (Den­mark) -4100 13,6 Kee­ley (1996), Price (1985)
Cal­i­fornie du sud, 28 sites -3500 /​1380 54 /​840 6 Bowles (2009), Lam­bert (1997)
Colom­bie bri­tan­nique, 30 sites -3500 /​1674 23 Cybul­s­ki (1994)
Ken­tucky -3500 /​‑2500 9/​168 5,6 Webb (1974), Mil­ner (2007)
Cal­i­fornie cen­trale -1500 /​500 5 Bowles (2009), Morat­to (1984)
Colom­bie bri­tan­nique (par­tie Cana­da) -1500 /​500 32,4 Kee­ley (1996), Cybul­s­ki (1994)
Sarai Nahar Rai (Inde du nord) -1140 /​855 3/​8 30 Bowles (2009), Shar­ma (1973)
Cal­i­fornie cen­trale -1400 /​235 10/​59 (h)
2/​86 (f)
8 Bowles (2009), Andrushko et al (2005)
Cal­i­fornie cen­trale 240 /​1770 10/​440 4 Bowles (2009), Jur­main (2001)
CA-Ven-110 (Cal­i­fornie sud) 58 — 1744 10 Kee­ley (1996), Walker/​Lambert (1989)
Illi­nois 1300 43/​264 16,3 Fer­gu­son (2013), Mil­ner et al. (1991)
Crow Creek (Dako­ta du sud) 1325 60 Kee­ley (1996), Wil­ley (1990)
Colom­bie bri­tan­nique (Cana­da) 500/​1774 27,6 Kee­ley (1996), Cybul­s­ki (1994)
Colom­bie bri­tan­nique 1774/​1874 13 Fer­gu­son (2013), Kee­ley (1996)

4. distances spatiales et hostilités

Boulestin (2021 : 10) défend la thèse selon laque­lle l’hos­til­ité entre les groupes aug­mente avec la dis­tance spa­tiale entre eux (voir égale­ment Sahlins 1968 : 14–20, 85, 1972 : 196–204). Le con­traire est vrai : la méfi­ance et l’hos­til­ité aug­mentent lorsque la dis­tance entre les groupes locaux dimin­ue. Il en va cepen­dant de même pour l’al­liance. Les groupes voisins sont soit enne­mis, soit alliés. Il n’y a donc pas d’in­dif­férence entre groupes locaux voisins ; l’in­dif­férence n’ex­iste qu’en­tre groupes éloignés qui n’in­ter­agis­sent guère entre eux.

La plu­part des guer­res se déroulent entre groupes locaux ou entre coali­tions voisins, comme le mon­trent entre autres Chagnon (1983 : 170) sur les Yanoma­mi, Har­ri­son (1993 : 18 et suiv, 62) sur le Sepik, Evans-Pritchard (1940 : 150, 159, 170) sur les Nuer, Berndt (1962 : 235) sur les Kamano et Usu­ru­fa, Meg­gitt (1977 : 28, 36 et suiv., 41 et suiv.). sur les Mai Enga, Rap­pa­port (1968 : 99 et suiv.) et Low­man (1980 : 172) sur les Mar­ing et Hallpike (1977 : 200 et suiv.) sur les Tauade. De manière générale, il existe dans les sociétés trib­ales une forte cor­réla­tion entre la con­tiguïté ter­ri­to­ri­ale et la prob­a­bil­ité de guerre, comme le mon­trent claire­ment Podolef­sky (1984 : 77), Otter­bein (1973 : 939) et Kee­ley (1996 : 112, 198) con­tre Sahlins. Selon Bre­mer (1992 : 313 et suiv., 321, 326 et suiv.), la prob­a­bil­ité de guerre est égale­ment 35 fois plus élevée entre États adja­cents qu’en­tre États non adja­cents. Il en va d’ailleurs de même pour les guer­res civiles, par exem­ple en Bosnie-Herzé­govine (Bringa 1995) et au Rwan­da (Goure­vitch 1999, Des­Forges 2002).

BB – Tu évo­ques ici deux choses qui ne sont pas du tout équiv­a­lentes et qu’il ne faut pas con­fon­dre : l’hostilité et les inter­ac­tions. L’hostilité ren­voie à la nature des rap­ports soci­aux (ce qui est explicite­ment indiqué dans le texte), les inter­ac­tions à la fréquence de ces rap­ports. Les inter­ac­tions sociales entre groupes sont d’autant plus fortes que la dis­tance sociale est faible (il vaut mieux par­ler de dis­tance sociale que de dis­tance spa­tiale, même si les deux sont évidem­ment forte­ment cor­rélées). Par­mi ces inter­ac­tions sociales, il y a la vio­lence armée (à côté d’autres tels que les échanges économiques, les échanges mat­ri­mo­ni­aux, etc.). Il est donc naturel que les con­flits armés soient plus fréquents entre groupes proches. L’hostilité, par con­tre, domine d’autant plus les rap­ports soci­aux que les groupes sont étrangers l’un à l’autre. On ne peut donc pas dire que l’hostilité aug­mente quand la dis­tance dimin­ue (qual­i­tatif) : ce qui aug­mente, c’est le nom­bre de con­flits (quan­ti­tatif).

Ain­si, les deux propo­si­tions suiv­antes sont aus­si vraies l’une que l’autre : 1) Les con­flits entre groupes sont d’autant plus fréquents que la dis­tance sociale entre eux est faible ; 2) un rap­port social entre deux groupes est d’autant plus fréquem­ment un rap­port d’hostilité que la dis­tance sociale qui les sépare est grande. Autrement for­mulé, les con­flits armés sont plus fréquents entre groupes proches et plus sys­té­ma­tiques entre groupes éloignés.

JH – Alors là, je ne suis pas du tout d’ac­cord. Je dois insis­ter : 1) l’hos­til­ité et l’al­liance sont deux formes d’in­ter­ac­tion entre des groupes locaux, 2) plus les groupes locaux sont proches les uns des autres, plus leur inter­ac­tion est intense dans ces deux modal­ités, et 3) plus les groupes locaux sont éloignés les uns des autres, plus l’in­ter­ac­tion est faible.

Tu écris : “les con­flits armés sont plus fréquents entre groupes proches et plus sys­té­ma­tiques entre groupes éloignés”. Or, les guer­res entre groupes locaux éloignés ne sont pas “plus sys­té­ma­tiques”, mais “rare or nev­er”. C’est du moins ce que mon­trent les auteurs que je cite.

BB –
J’ai dû mal me faire com­pren­dre. Sur le fait que plus les groupes sont proches plus ils inter­agis­sent, pas de prob­lème. Pour les groupes éloignés, ce que je dis c’est qu’ils inter­agis­sent rarement, mais que quand ils inter­agis­sent c’est plus fréquem­ment avec un rap­port social d’hostilité que pour des groupes proches. C’est exacte­ment ce que Christophe observe dans ses don­nées, qu’il a bap­tisé « principe de mod­u­la­tion » et selon lequel l’intensité des repré­sailles aug­mente lorsque la dis­tance et l’hostilité aug­mentent, les deux allant de pair.

JH –

5) Sédentarité, territorialité et violence intergroupe

Boulestin s’op­pose en par­ti­c­uli­er à la thèse « rousseauiste » selon laque­lle la guerre serait apparue pour la pre­mière fois dans les sociétés mésolithiques et aurait été causée par la séden­tar­ité et la ter­ri­to­ri­al­ité, et qu’il n’y aurait pas eu de guerre aupar­a­vant, c’est-à-dire au paléolithique (2020 : 268). Le rap­port entre séden­tar­ité, ter­ri­to­ri­al­ité et vio­lence inter­groupe est donc thé­ma­tisé.

La séden­tar­ité se reflète dans les cimetières, et il existe un lien entre la guerre et les cimetières (2020 : 268). Il n’y aurait toute­fois pas de cor­réla­tion stricte entre la vio­lence et les cimetières, car on n’y trou­ve que des indi­ca­tions sur la vio­lence vis­i­ble (2020 : 268). C’est sans doute vrai, mais cela ne se dis­tingue pas des prob­lèmes habituels de mise en évi­dence des morts vio­lentes. Il existe cepen­dant ethno­graphique­ment — et archéologique­ment (Bar-Yosef 1998) — d’autres indi­ca­teurs de séden­tar­ité et de guerre.

BB – Je crois que nous sommes en accord sur le fait que séden­tar­ité et exis­tence de cimetières sont forte­ment cor­rélées. L’autre point qui me sem­ble peu con­testable, c’est que l’existence des cimetières aug­mente la vis­i­bil­ité des morts (il n’y a qu’à regarder, toutes péri­odes et régions con­fon­dues, com­bi­en on trou­ve de morts dans des cimetières par rap­port à com­bi­en on en trou­ve en dehors). Troisième fait : au Mésolithique, c’est dans les cimetières que l’on trou­ve le plus de traces de vio­lence. D’où la ques­tion : est-ce parce que la vio­lence aug­mente dans l’absolu ou parce que c’est sa vis­i­bil­ité qui aug­mente ? À par­tir du moment où on ne peut pas répon­dre à cette ques­tion, il est impos­si­ble de dire qu’il n’y avait pas autant de vio­lence avant le Mésolithique.

JH – Sou­vent il n’est pas pos­si­ble pour l’archéolo­gie de répon­dre à cette ques­tion, mais bien pour l’ethno­gra­phie (et l’his­toire, cf. Christophe), car de nom­breux faits soci­aux y sont plus vis­i­bles qu’en archéolo­gie. Si l’on admet que les sociétés décrites par l’archéolo­gie sont sim­i­laires à cer­taines sociétés décrites par l’ethno­gra­phie (ou l’his­toire), on peut alors tir­er des con­clu­sions ou rechercher des don­nées man­quantes.

BB – Sur le principe, on est d’accord. Et je peux juste­ment te citer des dizaines de groupes qui font la guerre et qui n’ont pas de cimetière, ne serait-ce que parce qu’ils ne pra­tiquent pas l’inhumation (par exem­ple, il y en a plein en Amérique du Sud). Dans ces groupes, la guerre, et même toute forme de vio­lence serait archéologique­ment invis­i­ble. Ça suf­fit pour affirmer qu’en archéolo­gie, tant qu’on ne voit pas les morts on ne peut pas dire qu’ils n’étaient pas vio­lents et qu’il n’y avait pas de con­flits armés, y com­pris inter­groupes.

JH – Selon Ven­cl (1991), la ter­ri­to­ri­al­ité implique une con­cur­rence armée pour la nour­ri­t­ure (2020 : 268). Boulestin cri­tique cela, et je suis d’ac­cord avec lui. Selon Boulestin, les con­cepts véhiculés par la ter­ri­to­ri­al­ité posent prob­lème : pos­ses­sion et ressources naturelles. Selon lui la ter­ri­to­ri­al­ité n’est pas syn­onyme de droits de pro­priété ; revendi­quer une cer­taine par­celle de terre, la mar­quer et la défendre n’im­plique donc pas de droits de pro­priété, car ces phénomènes se retrou­vent égale­ment dans le règne ani­mal (2020 : 269). Pour­tant – devrait-on rétor­quer à Boulestin – les droits de pro­priété ne sont rien d’autre qu’une reven­di­ca­tion et une impo­si­tion du con­trôle de l’ac­cès à son ter­ri­toire con­tre des per­son­nes extérieures. On devrait alors par­ler de pro­priété. En out­re, Boulestin estime que « une ressource naturelle n’est pas néces­saire­ment une richesse au sens économique du terme » (2020 : 269). C’est peut-être vrai, car l’ethno­gra­phie ne met pas en avant les élé­ments con­sti­tu­tifs d’un écosys­tème, mais s’in­téresse – depuis Stew­ard (1936) – unique­ment aux ressources naturelles qui sont égale­ment util­isées économique­ment par une pop­u­la­tion (ressources effec­tives) : chez mH&G, ce sont l’eau, des ani­maux et des plantes. Il est assez excen­trique de pré­ten­dre que les con­flits autour des « ressources naturelles » ou d’un ter­ri­toire dans lequel ces ressources sont disponibles et peu­vent être util­isées ne sont donc pas des con­flits.

Que chaque groupe se trou­ve (même exclusifs) dans une zone appelée ter­ri­toire, c’est une chose. Il n’y a pas de dif­férence d’opin­ion sur ce point. Je suis égale­ment d’ac­cord avec Boulestin sur le fait que les groupes de mH&G ne sont pas ou ne peu­vent pas être pro­prié­taires de leurs ter­ri­toires, soit parce que la défense ter­ri­to­ri­ale n’est pas pos­si­ble (grands ter­ri­toires et petits groupes), soit parce qu’il n’y a aucun avan­tage à le faire (ressources fluc­tu­ant dans le temps et l’e­space).

Dans le cas de sF&h&g, les ressources sont toute­fois con­cen­trées dans l’e­space et les ter­ri­toires sont donc plus petits. Il est donc non seule­ment pos­si­ble (ter­ri­toires plus petits et groupes plus grands), mais aus­si avan­tageux et néces­saire (ressources con­cen­trées dans l’e­space) de défendre un ter­ri­toire (ter­ri­to­r­i­al defense). Il y a man­i­feste­ment ici une pro­priété col­lec­tive du groupe sur son ter­ri­toire. En rai­son de ces ressources spa­tiale­ment con­cen­trées (et de la séden­tar­ité qui en résulte), il y a aus­si des guer­res entre les groupes locaux dans ces sociétés, comme Christophe l’a doc­u­men­té de manière impres­sion­nante, même si ces guer­res – pour le soulign­er encore une fois – ne sont générale­ment pas menées dans le but de gag­n­er plus de ter­res ou de s’ap­pro­prier d’autres ressources rares. En revanche, ce n’est sans doute pas par hasard que les con­flits con­cer­nant les femmes y sont endémiques et sou­vent invo­qués comme motif de guerre. Dans les sociétés trib­ales, les femmes en tant que pro­duc­tri­ces et repro­duc­tri­ces sont plus rare que les ter­res, même dans les sociétés trib­ales à très forte den­sité de pop­u­la­tion ou à terre rare, comme chez les Maï Enga (Wiessner/​Tumu 1998).

Man­i­feste­ment, il peut aus­si y avoir des con­flits vio­lents chez mH&G (Tin­dale 1973, Meg­gitt 1962, Kim­ber 1990), mais pas entre les groupes mobiles, mais tout au plus entre des groupe­ments régionaux ou dialec­taux, con­sti­tués en Aus­tralie cen­trale de groupes reliés par un chemin de migra­tion d’un ancêtre com­mun (ances­tral track, Hamil­ton 1982). C’est pourquoi le motif du « rit­u­al fault » domine ici, c’est-à-dire l’ac­cès non autorisé à des lieux totémiques, qui sont générale­ment aus­si des points d’eau en Aus­tralie Cen­trale. Ces con­flits vio­lents écla­tent dans le con­texte de déplace­ments de pop­u­la­tion à grande échelle dus à des sécher­ess­es per­sis­tantes dans les régions semi-déser­tiques, mais aus­si à l’ex­pan­sion des éleveurs blancs et des sociétés minières.

BB – Dans tous les para­graphes qui précè­dent, il y a deux sujets : celui de la pro­priété et celui de l’économie. Ce sont des sujets dif­fi­ciles, dont cer­tains aspects ne sont d’ailleurs pas com­plète­ment réso­lus et sur lesquels nous dis­cu­tons tou­jours avec Christophe.

Je com­mence par la pro­priété. Déjà, de quelle pro­priété par­le-t-on ? Pour ce qui nous con­cerne, il existe deux formes de pro­priété : soit on est pro­prié­taire du sol soit unique­ment de ce que l’on y cul­tive ou ramasse. Peut-être à une ou deux excep­tions près qui ne sont pas très claires, et de toute façon chez des sH&G, la pro­priété du sol n’existe pas. Chez les H&G d’une manière générale, on est unique­ment pro­prié­taire de sa pro­duc­tion : de la proie qu’on a chas­sée, du sagou qu’on a récolté, du pois­son qu’on a pêché, etc. Dit en ter­mes cap­i­tal­istes, il y a une pro­priété de la pro­duc­tion, mais il n’y a pas de pro­priété des moyens de pro­duc­tion, ici au sens des ressources (le chas­seur est pro­prié­taire de l’arc qui a servi à tuer la proie). Avant d’être tué, le lapin n’appartient à per­son­ne, avant d’être ramassées, les baies n’appartiennent à per­son­ne, avant d’être pêché, le pois­son n’appartient à per­son­ne. Cette pro­priété de la pro­duc­tion peut être soit indi­vidu­elle soit col­lec­tive, y com­pris chez les mH&G (partage du pro­duit de la chas­se, par exem­ple) sans que cela change quoi que ce soit. À par­tir de là, en aucun cas on ne peut dire que les groupes sont pro­prié­taires du ter­ri­toire. De la même manière que je le men­tion­nais pour les ani­maux, les chas­seurs-cueilleurs occu­pent un ter­ri­toire (ils sont ter­ri­to­ri­al­isés), mais ils n’en sont pas pro­prié­taires.

JH – Selon Meil­las­soux, les mH&G n’in­vestis­sent pas de tra­vail dans le sol. Ils se tien­nent sur leurs ter­ri­toires, les groupes mobiles ne sont pas pro­prié­taires de leurs ter­ri­toires. Dans les sociétés trib­ales, de tra­vail est investi dans la terre. C’est pourquoi les groupes locaux sont pro­prié­taires de leurs ter­ri­toires (ou ter­roirs). La dis­tinc­tion de Wood­burn entre “imme­di­ate return” (sans investisse­ment de tra­vail dans la terre) et “delayed return” (avec investisse­ment dans la terre, la récolte avec un décalage tem­porel et (pos­si­bil­ité de) stock­age) est tout à fait sim­i­laire. Les sociétés mésolithiques appar­ti­en­nent à mon avis au deux­ième type, surtout s’il y a aus­si des investisse­ments dans le sol, non pas sous forme d’a­gri­cul­ture, mais d’aqua­cul­ture (Keen 2004). Les groupes locaux chez les Yol­ngu investis­sent dans divers­es infra­struc­tures de pêche et sont les pro­prié­taires de leurs ter­ri­toires (Thom­son 1949, Keen 2004).

BB – Je crois que nous avons vrai­ment une diver­gence sur ce qu’est la pro­priété (ou pas) d’un ter­ri­toire. Comme c’est une dis­cus­sion un peu com­pliquée, je pro­pose qu’on la laisse pour l’instant de côté. Mais c’est évidem­ment une ques­tion impor­tante sur laque­lle il fau­dra réfléchir et revenir. On ne peut pas par­ler se sociétés mésolithiques dans le sens que tu donnes, mais je l’ai déjà dit.

En ce qui con­cerne les Yol­ngu, pour pêch­er ils ont des har­pons, des filets et des trappes à pois­sons, mais ces dernières ne sont pas plus des investisse­ments que ne le sont des pièges ter­restres pour chas­s­er le gibier. Et pour autant que je sache, ils ne font pas d’aquaculture (il a été mon­tré que les étangs que l’on trou­ve en terre d’Arnhem sont des con­struc­tions dues à des pêcheurs des îles Moluques). Il faut aus­si se rap­pel­er que les Yol­ngu sont en con­tact depuis bien longtemps avec les Makas­sar, et que ce n’est tout de même pas le mod­èle rêvé d’Aborigènes aus­traliens (dans un sens comme dans l’autre)…

Tel que je te com­prends, tu es d’accord là-dessus en ce qui con­cerne les mH&G, mais pas les sH&G, et ton critère c’est que les pre­miers n’ont pas de rai­son de défendre le ter­ri­toire ou ne peu­vent pas le faire, alors que les sec­onds si. Donc, en gros, pour toi c’est le con­trôle d’un ter­ri­toire qui définit la pro­priété. Mais pas du tout, l’un et l’autre n’ont rien à voir. Certes, la pro­priété d’un ter­ri­toire per­met juridique­ment (au sens large) de le revendi­quer et d’en con­trôler l’accès. Mais, à l’inverse, il n’y a pas besoin de pro­priété pour faire cela : il suf­fit de l’occuper. Je reviens à mes ani­maux ter­ri­to­ri­al­isés : les lions ou les singes con­trô­lent et défend­ent des ter­ri­toires, mais jamais de la vie per­son­ne ne dira qu’ils en sont pro­prié­taires. Si ça t’amuse, je t’enverrai un arti­cle sur la défense du ter­ri­toire par les tamarins-lions dorés, dans lequel on peut voir qu’il s’agit claire­ment d’une défense des ressources. Pour moi, ce prob­lème de con­fu­sion entre pro­priété et ter­ri­to­ri­al­ité vient de ce que per­son­ne ne s’est jamais trop posé de ques­tions et que per­son­ne n’y a vrai­ment réfléchi : on a automa­tique­ment par­lé de pro­priété du ter­ri­toire à pro­pos d’occupation du ter­ri­toire, alors que ce n’est pas du tout la même chose.

JH – Je suis tout à fait d’ac­cord avec toi, et je l’ai déjà écrit moi-même dans mes com­men­taires. Là où nous diver­geons, c’est dans la qual­i­fi­ca­tion des fish­er-for­agers.

BB – Je ne sais pas pourquoi tu tiens à sépar­er les pêcheurs des chas­seurs-cueilleurs, et surtout com­ment, finale­ment, tu car­ac­téris­es ces pêcheurs-cueilleurs. Ce qui joue un rôle dans le bas­cule­ment du type de société (sim­ple  com­plexe), ce n’est pas la pêche en elle-même, c’est l’existence d’une économie de pêche spé­cial­isée (type Côte Nord-Ouest améri­caine). Même si les pre­miers instru­ments dédiés à la pêche ne sont iden­ti­fiés qu’à par­tir du Paléolithique supérieur, il est assez vraisem­blable que de tout temps les hommes ont pêché lorsqu’ils le pou­vaient. On par­le de « chas­seurs-cueilleurs », mais on sous-entend tou­jours par là qu’ils peu­vent aus­si pêch­er. Mais une économie spé­cial­isée de pêche, c’est tout à fait autre chose. Si c’est ce que tu entends par « fis­ch­er-for­agers », je veux bien, mais alors il faut expli­quer ce qui les définit, en quoi ils se dis­tinguent des chas­seurs-cueilleurs lamb­da, quelles sont leurs car­ac­téris­tiques, etc. Parce que j’ai fait une recherche en ligne, et out­re que c’est finale­ment très peu util­isé, je n’ai trou­vé nulle part d’explication détail­lée.

Pour ter­min­er sur ce sujet, tu dis bien toi-même qu’il peut y avoir des con­flits vio­lents chez les mH&G pour le con­trôle des lieux dont l’accès n’est pas autorisé (ou soumis à autori­sa­tion), type points d’eau ou autres, ce qui est par­faite­ment vrai. Et je trou­ve assez amu­sant que, juste­ment, tu n’en fass­es pas des con­flits sur le ter­ri­toire, mais pour faute rit­uelle. Du coup, pour toi les Aus­traliens ils sont pro­prié­taires de leurs lieux totémiques, ou pas ?

JH – Comme je l’ai déjà écrit à plusieurs repris­es, il peut aus­si y avoir des con­flits vio­lents chez les chas­seurs-cueilleurs (mH&G) aus­traliens dans les régions arides. Mais pas entre les groupes mobiles, mais – dans le con­texte de mou­ve­ments migra­toires à grande échelle – entre les groupes dialéc­tales or régionales. Les groupes-patrilodge (qui ne coïn­ci­dent pas avec les groupes mobiles) sont rit­uelle­ment respon­s­ables de leurs lieux totémiques, mais ne sont pas pro­prié­taires de ces domaines totémiques. Et il existe une large coopéra­tion entre les groupes-patrilodge pour célébr­er ces rit­uels totémiques. Mais lorsqu’un groupe région­al est con­traint de quit­ter son ter­ri­toire – en rai­son d’une sécher­esse per­sis­tante ou de l’ex­pan­sion des éleveurs blancs – pour sur­vivre dans une région où il y a de l’eau mais où d’autres per­son­nes vivent déjà, il y a des con­flits, générale­ment pour des points d’eau (Tin­dale 1972, Berndt 1972, Kim­ber 1990). Il n’y a pas for­cé­ment de rela­tions de pro­priété en jeu. Il s’ag­it sim­ple­ment d’avoir accès à l’eau.

BB – Là encore, il me sem­ble que Christophe a démon­tré qu’il exis­tait des con­flits vio­lents entre petits groupes et pas seule­ment à grande échelle. Mais il répon­dra lui-même sur ce point.

Sur l’économie, il y a deux aspects :

1) La dis­tinc­tion entre ressource naturelle et richesse. L’affaire est loin d’être sim­ple, parce que si l’on sait à peu près ce qu’est une ressource naturelle, la ques­tion de la richesse pose de nom­breux prob­lèmes. C’est pour cela que je pré­ci­sais « richesse au sens économique du terme », ce qui est, je l’admets, plus une façon de con­tourn­er la dif­fi­culté que de la résoudre, mais ce qui cor­re­spondrait en gros à des biens de valeur. En réal­ité, je me base surtout sur les écrits d’Alain Tes­tart, qui définit la richesse de telle manière qu’elle sépare à peu près cor­recte­ment (avec les réserves dues au « à peu près ») les sociétés sim­ples et les sociétés com­plex­es des Anglo-Sax­ons (les sociétés sim­ples étant celles sans richesse et les com­plex­es celles avec richesse). Mais ce serait trop long à dévelop­per ici, et de toute façon c’est tou­jours un dossier ouvert. Quoi qu’il en soit, pour la dis­tinc­tion je ne fais que suiv­re les écon­o­mistes, ou au moins cer­tains d’entre eux, comme je l’ai expliqué dans l’article. C’est-à-dire que pour eux l’écosystème n’est pas une richesse en soi, mais n‘en devient une que dans cer­tains con­textes soci­aux. Pour essay­er de don­ner une image, un banc de pois­sons n’est pas une richesse, mais une ressource naturelle ; il ne devient une richesse qu’une fois pêché pour être ven­du. En pas­sant, ce banc de pois­sons n’est la pro­priété de per­son­ne avant d’avoir été pêché, puisqu’en droit inter­na­tion­al la mer échappe à toute appro­pri­a­tion, étant « chose com­mune » et à l’usage de tous. Ce qui rejoint ce que j’ai écrit plus haut et va bien dans le même sens.

JH – J’ai bien com­pris ta posi­tion, du moins je le crois, mais je ne la partage pas. Il y a des choses com­plex­es qu’il faudrait essay­er de for­muler sim­ple­ment, et il y a des choses pas trop com­plex­es qu’il ne faudrait pas com­pli­quer davan­tage.

BB – C’est un deux­ième point qu’il fau­dra appro­fondir et sur lequel nous aurons à revenir. Je ne sais pas si je com­plex­i­fie, mais quand je lis les écon­o­mistes et les légistes sur ces ques­tions, les choses sont net­te­ment moins sim­ples que la sim­ple équa­tion ressource naturelle = richesse.

2) Est-ce que les con­flits autour des ressources naturelles (ou du ter­ri­toire sur lequel elles se trou­vent) relèvent ou non de l’économie ?
On peut cer­taine­ment en débat­tre, d’autant que les ter­mes « économie » et « économique » peu­vent être com­pris dif­férem­ment et ne sont pas sim­ples à manier. Il faudrait sans doute les écarter et être plus pré­cis. Néan­moins, si l’on est logique, à par­tir de l’instant où l’écosystème n’est pas une richesse, un con­flit qui vise à s’en empar­er ou à le défendre n’est pas de nature économique. Par con­tre, le pil­lage du stock de pois­sons pêché ou de la réserve de glands ramassés le serait, à con­di­tion, bien sûr, que ce soit le but du con­flit. Là, tu vas me dire que l’on par­le par­fois de « stock naturel », et même que l’on définit régulière­ment les ressources naturelles comme un stock. En réal­ité, ce sens ne s’entend que dans le cadre de la notion plus large et mod­erne de « cap­i­tal naturel ». Mais dans l’absolu, va-t-on par­ler de pil­lage d’un stock d’eau à pro­pos d’un con­flit pour un point d’eau ? Si on veut vrai­ment lever ce que l’on pense être une ambiguïté, alors on peut plutôt par­ler de stock­age : on ne par­le jamais de stock­age naturel, si ce n’est actuelle­ment à pro­pos du CO2. Le stock­age néces­site un tra­vail humain. Ain­si, on peut vouloir piller des réserves d’eau accu­mulées dans des out­res, mais on ne va pas piller un point d’eau. Pour moi, c’est une grande dif­férence et ça définit la ligne de partage entre ce qui est économique ou pas.

Finale­ment, si l’on résume il n’y a pas de pro­priété du ter­ri­toire ; les ressources naturelles ne sont pas des richess­es économique­ment par­lant ; ce ne sont pas des stocks qui résul­tent d’un stock­age humain. A con­trario, il y a une pro­priété de ce que l’on chas­se ou cueille ; ce que l’on chas­se ou cueille peut être con­sid­éré comme une richesse ; cela peut être stocké. Mais pas de stock­age, pas de pil­lage, pas de con­flit de nature économique. Quand on prend du recul, tout cela me paraît avoir une grande cohérence d’ensemble, ce pour quoi je main­tiens que chez les chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires, non stockeurs, sim­ples, on ne peut pas par­ler de con­flit économique. Cela dit, je ne con­sid­ère pas ce dossier comme clos, ne serait-ce que parce qu’il faudrait définir mieux cer­tains con­cepts avant de pou­voir le faire ; je jus­ti­fie ma posi­tion, mais la dis­cus­sion reste ouverte.

JH – Comme je l’ai déjà dit à plusieurs repris­es, je suis en grande par­tie d’ac­cord avec toi en ce qui con­cerne les chas­seurs-cueilleurs (mH&G). Mais tu écris toi-même que “défendre ou s’ap­pro­prier un ter­ri­toire” est un motif de guerre chez les chas­seurs-cueilleurs (voir ci-dessous). Je ne pense pas que ce soit habituel dans les mH&G (sauf dans quelques rares cas); mais si c’é­tait le cas, je pense que ce serait sans doute une rai­son économique.

Notre dif­férence d’opin­ion con­cerne le statut des fish­er-for­agers. Chez eux – et c’est là que nous diver­geons – il existe bien une pro­priété col­lec­tive des groupes locaux sur leurs ter­ri­toires (pour les Yol­ngu, voir Thom­son 1949 et Keen 2004). Cela ne sig­ni­fie pas for­cé­ment que les guer­res écla­tent pour des raisons économiques (défendre ou s’ap­pro­prier un ter­ri­toire). La vengeance et les femmes sont les prin­ci­paux motifs de con­flit et de guerre chez les Yol­ngu (Warn­er 1937, Mas­so­la 1971).

BB – Je ne pense pas non plus que ce soit très courant chez les mH&G ; en tout cas, il y en a très peu dans la lit­téra­ture ethno­graphique. Mais je per­siste à dire que ce n’est pas économique.

Pour les pêcheurs-cueilleurs, voir mon com­men­taire plus haut.

D’une manière générale, je crois qu’une grande par­tie de nos diver­gences est liée à ce que nous n’avons tout sim­ple­ment pas les mêmes con­cepts de base : c’est claire­ment le cas pour « mésolithique », mais ça l’est aus­si prob­a­ble­ment pour « pêcheur-cueilleur », pour « pro­priété », pour « économie », pour « richesse » (et je ne par­le même pas de « guerre/​feud »). C’est un véri­ta­ble prob­lème, parce quand on n’est déjà pas d’accord sur les con­cepts de base, on ne peut pas aller beau­coup plus loin. Du coup, je pense que pour avancer, il faudrait com­mencer par le com­mence­ment et dis­cuter des ter­mes et de ce qu’ils représen­tent. De toute façon, il fau­dra pass­er par cette étape, car au-delà de nos diver­gences, tout n’est pas réglé.

JH –

6. raisons et causes de la guerre

Il y aurait des exem­ples ethno­graphiques de guer­res chez les chas­seurs-cueilleurs égal­i­taires. Mais de quels groupes de chas­seurs sauvages s’ag­it-il ici ? Boulestin affirme en out­re que les guer­res chez les J&S ne sont menées ni par des raisons poli­tiques ni par des raisons économiques (2020 : 270, 2021 : 10), mais qu’elles sont menées : pre­mière­ment pour exercer une vengeance, deux­ième­ment pour s’ap­pro­prier des « sub­stances néces­saires à l’i­den­tité des agents soci­aux ou à la con­tin­u­a­tion du monde » (2020 : 267, 2021 : 10), et troisième­ment pour défendre ou s’ap­pro­prier un ter­ri­toire (2020 : 269). Pour­tant, cette troisième rai­son est sur­prenante, car il s’ag­it d’une rai­son économique, que Boulestin a pour­tant exclue a pri­ori comme motif pos­si­ble de guerre.

BB – Je viens de répon­dre.

JH – Les raisons des guer­res (Otter­bein 1989 : 146, 148f.) me sem­blent par ailleurs tou­jours un peu arbi­traires : pourquoi ne pas men­tion­ner le vol de femmes et le butin, que Christophe a iden­ti­fiés comme des raisons de guerre chez les Aborigènes Aus­traliens ? De plus, les motifs de guerre peu­vent évoluer au cours d’une guerre et les per­son­nes impliquées dans une guerre don­nent des motifs dif­férents pour une guerre (voir cri­tique par Koch 1974). C’est pourquoi je m’in­téresse ici moins aux raisons de la guerre qu’aux caus­es struc­turelles de la guerre dans les sociétés sim­ples.

BB – Du butin en Aus­tralie ? Je te ren­voie sim­ple­ment à la par­tie du bouquin de Christophe qui s’appelle « Des guer­res sans butin » (p. 106 de la VF, p. 81 de la VA) : ça n’existe pas !

JH – L’échan­til­lon d’Ot­ter­bein (1989) ne com­prend pas des sociétés aborigènes aus­trali­ennes, et je ne par­le ici que d’Ot­ter­bein, qui mon­tre que le butin est bien un objec­tif de guerre assez fréquent dans les sociétés de son échan­til­lon (mais pas chez les Aborigènes). (Christophe, dans son blog sur les motifs de guerre, cite même les Andaman comme exem­ple, ce dont je ne suis pas con­va­in­cu).

Les motifs les plus sou­vent cités par Otter­bein (1989 : 146, 148) dans les “non­state soci­eties” sont le butin et la vengeance (75% cha­cun), puis les trophées (44%) et l’ap­pro­pri­a­tion de la terre (19% seule­ment).

BB – Donc nous sommes d’accord : il n’y a pas de butin en Aus­tralie.

BB – Quant aux vols de femmes, je ne vois pas non plus. On se bat en Aus­tralie pour des droits sur les femmes, pas pour vol­er des femmes. Les seuls « vols » de femmes sont les rapts, ils ne ren­trent pas dans le cadre des con­flits, par con­tre ils sont sus­cep­ti­bles d’en être à l’origine, ce qui tombe dans la case se faire justice/​se venger. Sinon, on peut tou­jours ramen­er une femme d’un raid déclenché pour autre chose si elle est de la bonne moitié et la bonne sec­tion. D’ailleurs, tu auras sans doute remar­qué que même Christophe n’a pas inté­gré les droits sur les femmes dans les motifs de con­flits dans son tableau sur son blog : on peut tout ren­tr­er dans la vengeance (ou au moins le judi­ci­aire de façon plus large).

JH – Je me suis peut-être mal exprimé. Il s’ag­it le plus sou­vent de droits con­testés con­cer­nant les femmes (plusieurs fiancés, promess­es de mariage non tenues, adultère, etc.), mais aus­si de sim­ples enlève­ments de femmes, celles-ci ne quit­tant pas tou­jours à con­trecœur leur groupe et leurs maris, comme chez les Wathau­rung (Buck­ley, Mas­so­la 1971). Mais on ne peut pas sim­ple­ment class­er les con­flits con­cer­nant les femmes dans la caté­gorie de la vengeance et les faire dis­paraître de cette manière en tant que motif de guerre.

BB – Je ne sais pas si tous les con­flits éti­quetés « pour les femmes » sont sol­ubles dans la vengeance, peut-être pas, mais c’est le cas d’une bonne par­tie d’entre eux (et notam­ment des rapts). Il faudrait étudi­er au cas par cas, en dis­tin­guant deux niveaux : la vengeance en tant que cause directe du con­flit et la rai­son pour laque­lle on se venge.

JH – Deux con­di­tions struc­turelles sont essen­tielle­ment à l’o­rig­ine de la guerre dans les sociétés trib­ales (mésolithiques et néolithiques) (cf. Hel­bling 2006, 2019) :

Pre­mière­ment, l’ab­sence d’une instance de pou­voir cen­trale supérieure (par exem­ple un État) qui pour­rait empêch­er et sup­primer la vio­lence col­lec­tive autonome des groupes locaux et sanc­tion­ner les accords bilatéraux des groupes locaux pour régler leurs con­flits de manière paci­fique. C’é­tait d’ailleurs l’ar­gu­ment prin­ci­pal de Hobbes, qui n’est toute­fois pas suff­isant, car il s’ap­plique égale­ment aux chas­seurs-cueilleurs. S’y ajoute donc :

Deux­ième­ment, la dépen­dance vis-à-vis de ressources con­cen­trées dans l’e­space (en rai­son de con­di­tions naturelles ou d’in­vestisse­ments en tra­vail). Cette dépen­dance fait que les groupes locaux ne peu­vent pas se sous­traire aux con­flits avec les groupes voisins en démé­nageant, car ils perdraient alors l’ac­cès à ces ressources con­cen­trées dans l’e­space (coût d’op­por­tu­nité pro­hibitif de la mobil­ité).

L’ab­sence d’une instance de pou­voir cen­trale supérieure (un État) et la dépen­dance des groupes locaux vis-à-vis des ressources con­cen­trées dans l’e­space met­tent en mou­ve­ment l’in­ter­ac­tion guer­rière entre les groupes locaux. C’est la méfi­ance mutuelle et la crainte d’être attaqué qui poussent chaque groupe local à s’armer et d’at­ta­quer en pre­mier pour anticiper une attaque des autres, à atta­quer au moment oppor­tun, avant d’être attaqué au moment défa­vor­able.

BB – Déjà, qual­i­fi­er les sociétés mésolithiques de trib­ales (un terme qui en pas­sant est lui aus­si quelque peu vague), je ne vois pas pourquoi : je ren­voie à tout ce que j’ai dit plus haut à pro­pos de l’emploi de « mésolithique ».

JH – J’u­tilise le terme de société trib­ale dans un sens pure­ment descrip­tif comme une pop­u­la­tion régionale com­posée de groupes locaux (vil­lages) poli­tique­ment autonomes de cul­ti­va­teurs, de pêcheurs séden­taires et/​ou de pas­teurs qui ne sont pas encore ou plus con­trôlés par un Etat (cf. Haas 1990, Bai­ley 1969, Rap­pa­port 1968). Si un Etat n’est pas encore établi ou n’ex­erce plus (effi­cace­ment) son mono­pole sur l’usage de la force, des guer­res peu­vent éclater entre vil­lages à tout moment (Sahlins 1968, Koch 1976, Spit­tler 1980, Hel­bling 2006).

BB – OK, mais je crois que tu devrais éviter d’utiliser ce terme de « trib­al », qui est extrême­ment mal défi­ni, et d’ailleurs main­tenant à peu près rejeté par tout le monde.

Comme tu le notes bien, la pre­mière con­di­tion ne dis­tingue pas les sociétés sim­ples des sociétés com­plex­es, unique­ment l’État des autres sociétés (elle ren­voie à Weber et à sa déf­i­ni­tion de l’État). Tu la juges donc insuff­isante pour expli­quer l’apparition de la guerre, mais moi je ne vois tout sim­ple­ment pas en quoi elle est néces­saire à quoi que ce soit.

JH – Je peux expli­quer cela. Une instance cen­trale de vio­lence peut empêch­er que les con­flits entre groupes locaux ne se trans­for­ment en guer­res. On le voit par exem­ple d’une manière con­tre­factuelle lorsqu’un État impose son mono­pole de la vio­lence au cours de la paci­fi­ca­tion de groupes locaux autonomes dans des régions trib­ales. Une instance cen­trale supérieure ayant le mono­pole de la vio­lence pour­rait égale­ment empêch­er la guerre entre États (un État mon­di­al). C’est une dis­cus­sion qui va de Hobbes, Rousseau et Kant aux divers­es théories des rela­tions inter­na­tionales.

BB – D’accord, mais je ne vois tou­jours pas en quoi la pre­mière con­di­tion est néces­saire.

BB – Ta deux­ième con­di­tion n’est pas autre chose que l’explication envi­ron­nemen­tal­iste de l’apparition de la guerre que l’on ren­con­tre régulière­ment. En effet, elle revient à affirmer que les Hommes ont inven­té la guerre parce qu’ils ne pou­vaient plus bouger de leur ter­ri­toire, en rai­son des ressources qui s’y trou­vaient et dont ils étaient devenus dépen­dants. Il a donc fal­lu qu’ils se met­tent à le défendre. D’abord, je ne dis pas ça pour toi, mais j’ai tou­jours pen­sé qu’il y avait une cer­taine naïveté à croire que l’environnementalisme pou­vait expli­quer les com­porte­ments des sociétés et les rap­ports soci­aux. Mais surtout, avec cette con­di­tion il y a deux grands trous dans la raque­tte.

  1. Si l’on suit le raison­nement, avant cela (avant le Mésolithique dans ton mod­èle) les ressources n’étaient pas con­cen­trées dans l’espace, mais large­ment répar­ties, et il suff­i­sait de bouger quand quelqu’un d’autre arrivait, pour aller s’installer ailleurs. C’est juste la con­tra­posée de ta propo­si­tion : « les ressources sont con­cen­trées, donc on ne peut pas démé­nag­er » devient « on peut démé­nag­er, car les ressources ne sont pas con­cen­trées ». Alors, soit c’est vrai et il faut quand même expli­quer par quel curieux mécan­isme envi­ron­nemen­tal des ressources jusqu’alors dif­fus­es se seraient con­cen­trées en cer­tains endroits seule­ment. Soit c’est faux, de tout temps il y a eu des endroits avec des con­di­tions naturelles favor­ables et d’autres qui en étaient dépourvus (ce qui est de loin le plus prob­a­ble), et du coup on n’explique plus rien du tout.

JH – C’est pré­cisé­ment pour cette rai­son que je ne con­sid­ère pas le mésolithique comme une péri­ode, mais comme un type de société de fish­er-for­agers qui pou­vait appa­raître à dif­férentes épo­ques et à dif­férents endroits, même à des péri­odes qual­i­fiées de paléolithiques. Des sociétés mésolithiques pou­vaient aus­si se trans­former en sociétés de type paléolithique.

BB – Je me suis déjà exprimé sur ce point. Mais j’insiste : l’emploi que tu fais de « mésolithique » est totale­ment en dehors de l’acception courante (même en étant large) et du coup incom­préhen­si­ble. Tu devrais vrai­ment réfléchir à ne plus le faire.

  1. BB – Tu par­les beau­coup d’empirisme, mais cette con­di­tion ne tient compte, au mieux, que d’une par­tie des don­nées. Elle n’expliquerait au mieux qu’un motif de guerre : la captation/​défense d’un ter­ri­toire. Or, per­son­ne ne peut nier qu’il y a d’autres motifs de guerre. Ne prenons que la vengeance, cause on ne peut plus clas­sique : com­ment la dépen­dance vis-à-vis des ressources pour­rait-elle expli­quer les con­flits pour vengeance ? Et, surtout, même si ta propo­si­tion était bonne, en quoi empêcherait-elle que les con­flits pour vengeance aient préex­isté aux con­flits sur les ressources ?

JH – En principe, en cas de con­flit – tant pour les indi­vidus que pour les groupes – les options sont les suiv­antes : éviter/​déménager, négoci­er, se soumet­tre ou se battre/​violence. Les groupes qui ne peu­vent pas se déplac­er doivent se pré­par­er à se bat­tre. Même s’ils négo­cient (mais on ne peut jamais faire con­fi­ance aux autres), ils doivent être prêts à se bat­tre.

Ce n’est que dans un état de guerre per­ma­nent déjà exis­tant, dans lequel des guer­res peu­vent éclater à tout moment, mais où la guerre n’est pas tou­jours menée, que la vengeance devient per­ti­nente, et ce de trois manières. 1) Même dans un état de guerre per­ma­nent, il est pos­si­ble soit d’ou­bli­er une rai­son de se venger (si l’on est trop faible), soit de se venger (s’il y a une chance de gag­n­er une guerre). L’ex­em­ple des Yanoma­mi le mon­tre très claire­ment. 2) Il vaut mieux dis­suad­er un enne­mi que de devoir le bat­tre ; c’est pourquoi la volon­té affichée de tou­jours se venger sert de dis­sua­sion, qui n’est toute­fois crédi­ble que si l’on se venge effec­tive­ment. Les groupes qui ne se ven­gent pas sont con­sid­érés comme faibles et faciles à vain­cre, au moins des fois. 3) La vengeance est égale­ment une légiti­ma­tion impor­tante – aux yeux de son pro­pre peu­ple et de ceux des alliés – pour une guerre, afin de motiv­er ses pro­pres guer­ri­ers et d’obtenir le sou­tien des alliés.

BB – J’avoue avoir du mal à te suiv­re, et je ne suis même pas sûr de te com­pren­dre… Je ne vois vrai­ment pas pourquoi la vengeance ne deviendrait per­ti­nente que dans un état de guerre per­ma­nent déjà exis­tant. La vengeance n’existerait pas, ou à tout le moins ne serait pas per­ti­nente si la guerre n’existait pas ? Vrai­ment, je ne sai­sis pas…

BB – Je ne vois donc pas com­ment tes con­di­tions struc­turelles peu­vent pré­tende expli­quer l’origine de la guerre. En réal­ité, et ce n’est pas une cri­tique, juste une con­stata­tion, pour moi ta deux­ième con­di­tion est une illus­tra­tion type du raison­nement à l’envers que l’on retrou­ve fréquem­ment à pro­pos de la guerre. C’est-à-dire que l’on part du principe que les guer­res n’apparaissent qu’à un cer­tain moment de l’histoire de l’humanité, et on essaye ensuite d’expliquer pourquoi elles appa­rais­sent, avant d’essayer de com­pren­dre pourquoi on fait la guerre.

JH – Pas du tout : on peut lire des ethno­gra­phies et les travaux d’autres auteurs pour con­clure – à mon avis – que les groupes mobiles de mH&G (chas­seurs-cueilleurs) ne font pas la guerre, tan­dis que les groupes locaux de sF/​F (fish­er-for­agers) et d’agriculteurs/​éleveurs la font. Je sais que tu n’es pas d’ac­cord avec cette con­clu­sion, d’ailleurs tout comme Pinker (2011) et d’autres. Mais j’ai indiqué les raisons pour lesquelles j’en arrive à cette con­clu­sion.

BB – On en revient aux deux camps du début 😉.

BB – Mais à par­tir du moment où l’on estime ne pas pou­voir class­er les motifs de guerre, on ne peut plus faire ce tra­vail de com­préhen­sion…

JH – Je pense que les raisons soient arbi­traires. C’est plutôt la méfi­ance mutuelle et la crainte d’être attaqué qui se pro­duisent dans les deux con­di­tions struc­turelles sus­men­tion­nées et qui poussent chaque groupe local à s’armer et d’at­ta­quer en pre­mier pour anticiper une attaque des autres, à atta­quer au moment oppor­tun, avant d’être attaqué au moment défa­vor­able. C’est ça la cause ultime de la guerre. Un Yanoma­mi résume cette sit­u­a­tion para­doxale lorsqu’il dit : “Nous en avons assez de la guerre, nous ne voulons plus tuer. Mais les autres sont traîtres et on ne peut pas leur faire con­fi­ance” (Pfeif­fer 1977).

BB – Les inim­i­tiés entre groupes voisins ont sans doute la plu­part du temps con­duit à vivre dans la défi­ance mutuelle et dans un sen­ti­ment d’insécurité per­ma­nent. Mais ce n’est pas pour ça que l’on peut ramen­er la cause ultime de la guerre au désir d’attaquer en pre­mier (et à un deux­ième niveau, via tes con­di­tions struc­turelles, à la défense du ter­ri­toire). Tu pens­es que toutes les autres raisons sont arbi­traires, et donc ne seraient finale­ment que des pré­textes. Je crois que c’est une façon de voir très réduc­trice. D’abord, ce n’est pas ce que dis­ent explicite­ment les gens quand on les inter­roge, c’est donc une inter­pré­ta­tion de ce qu’ils racon­tent : c’est peut-être vrai dans cer­tains cas, il y a par­fois des motifs réels der­rière les buts avoués, mais on ne saurait généralis­er. Ensuite, on en revient à dire qu’avant la « pro­priété », la méfi­ance entre groupes et le sen­ti­ment d’insécurité n’existaient pas, ce dont je doute forte­ment. Finale­ment, tu as beau t’en défendre, tu es tout de même très rousseauiste (ce n’est pas une insulte) !

1 commentaire

  1. Bon­jour à tous,
    La dis­cus­sion entre BB, JH et bien­tôt CD abor­de telle­ment de ques­tions impor­tantes qu’il est dif­fi­cile d’en faire un point clair. Je voudrais donc sim­ple­ment réa­gir à quelques élé­ments. D’une part je conçois bien qu’il y ait une caté­gorie de pêcheurs col­lecteurs (fish­er-for­agers) qui ont des traits spé­ci­fiques mais ce ne peut être qu’une sous-caté­gorie des chas­seurs-cueilleurs ; il y en a de mobiles et de sta­tiques. (Entre par­en­thèse, en quoi la pêche dans la Côte Nord-Ouest améri­caine est-elle spé­cial­isée ?). La ques­tion la plus impor­tante ici est celle du ter­ri­toire vs la pro­priété. Sans même entr­er dans sa déf­i­ni­tion (qui pose des prob­lèmes énormes lorsqu’on l’aborde dans sa général­ité), la pro­priété sup­pose un appareil judi­ci­aire, un droit alors que le ter­ri­toire est une don­née a pri­ori. Le ter­ri­toire d’une tribu est sien par la grâce de dieu, par le jeu d’alliances mil­i­taires ou pour des raisons baro­ques ; sou­vent c’est sim­ple­ment la pre­mière occu­pa­tion par un groupe qui lui per­met de revendi­quer un ter­ri­toire. Cette ques­tion est omniprésente aujourd’hui comme hier : le ter­ri­toire d’Israël, l’Ukraine, etc. (Entre par­en­thèse, la notion du ter­ri­toire ne relève pas de l’économie mais du poli­tique). La pro­priété d’un indi­vidu ou d’un groupe sup­pose la ter­ri­to­ri­al­ité (mais évidem­ment ce n’en n’est pas une con­di­tion suff­isante). Alors dire que, dans la CNO par exem­ple : « En pas­sant, ce banc de pois­sons n’est la pro­priété de per­son­ne avant d’avoir été pêché, puisqu’en droit inter­na­tion­al la mer échappe à toute appro­pri­a­tion, étant « chose com­mune » et à l’usage de tous » ne peut pas être cor­recte car elle sup­pose un droit inter­na­tion­al (européen) qui n’est pas du tout celui des tribus de cette région avant juste­ment que le droit européen soit imposé (avec l’instauration de l’Etat) – ce qui d’ailleurs explique les nom­breux démêlés entre colons et indigènes aux XVI­I­Ie et XIXe siè­cles. Encore une pré­ci­sion : lorsqu’un groupe en attaque un autre et l’extermine pour s’emparer de son ter­ri­toire (de ses riv­ières, de ses ter­rains de chas­se, etc.), il s’agit d’un acte poli­tique. L’économie n’intervient que lorsque l’envahisseur exploite les ressources du nou­veau ter­ri­toire. Sinon, il n’est pas ques­tion d’économie. Par exem­ple, un ter­ri­toire peut être con­quis par un groupe pour assur­er un no-man’s‑land avec un ter­ri­toire con­sid­éré comme enne­mi ; c’est ce que pré­ten­dent les Russ­es lorsqu’ils ten­tent d’envahir l’Ukraine.

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