Dick Roughsey, épisode 3 : le retour du boomerang

Je pour­su­is la série de bil­lets con­sacrée à l’ines­timable réc­it auto­bi­ographique de Dick Rough­sey (voir ce bil­let, puis celui-ci). Cette fois, c’est de guerre dont il est ques­tion, avec la nar­ra­tion des exploits du guer­ri­er War­ren­by, qui se trans­met­tait par­mi les Lardil (la tribu de Rough­sey, qui vivait sur l’île de Morn­ing­ton, dans le golfe de Car­pen­tarie). War­ren­by n’est claire­ment pas un per­son­nage inven­té, même si sa geste est sans doute quelque peu enjo­livée et le nom­bre de ses vic­times un tan­ti­net gon­flé. Cepen­dant, la fin du texte incite à penser que, si exagéra­tion il y a, elle reste très rel­a­tive, les con­séquences de ces événe­ments qui se déroulèrent sans doute vers la fin du XIXe siè­cle étant tout à fait pal­pa­bles.

Ajou­tons à cela que cet épisode touche à toutes les dimen­sions tra­di­tion­nelles des guer­res aus­trali­ennes (la sor­cel­lerie, le rapt des femmes, l’achève­ment des blessés), avec néan­moins deux orig­i­nal­ités qui le ren­dent extrême­ment pré­cieux : d’abord, l’ab­sence totale, même loin­taine, de l’in­flu­ence des Blancs à cette époque ; ensuite le fait que la guerre dont il est ques­tion ne soit pas un con­flit per­son­nel qui aurait dégénéré ; même si la dimen­sion de la vengeance per­son­nelle n’en est pas absente (en Aus­tralie, elle ne saurait l’être), les cir­con­stances par­ti­c­ulières de son déclenche­ment font qu’elle implique directe­ment des groupes entiers.

La plus grande inon­da­tion dont mon peu­ple se sou­vi­enne eut lieu du temps de notre grand guer­ri­er War­ren­by. C’é­tait un homme très grand et très fort, et pleine­ment war­ra­ma (1) lors de l’i­non­da­tion. War­ren­by avait deux épous­es, et il vivait avec elles, ain­si qu’avec d’autres hommes et leurs familles, à Lan­gu-Narn­ji (2). Il y a une élé­va­tion sur cette île. C’est une grande dune sur la face sud-est, à presque 30 mètres au-dessus de la mer. Il y a un peu de roche coral­li­enne près du som­met, et une grotte à l’in­térieur. Lorsque les fortes pluies com­mencèrent, War­ren­by et sa bande s’abritèrent dans cet espace. La pluie tom­ba sans cesse pen­dant des jours, et les eaux mon­taient tou­jours plus haut, inon­dant les bass­es-ter­res. Les gens s’in­ter­ro­geaient à pro­pos de cette inon­da­tion, car eux-mêmes n’y étaient pour rien (3). Ils pen­saient que quelqu’un d’autre avait for­cé­ment été capa­ble de la provo­quer et leur avait envoyée afin de les punir. La pluie tombait, et les gens ne pou­vaient ni chas­s­er ni pêch­er. Leurs wal­pas (radeaux) étaient à la dérive, et bien­tôt leur bois de feu fut épuisé, et ils trem­blaient de froid. Les eaux mon­tèrent encore, et la dune res­ta le seul lieu émergé. Les gens virent alors qu’ils n’é­taient pas seuls. Tous les wal­la­bies étaient aus­si sur la colline, ain­si que les ser­pents, les varans, les lézards, les rats, les mille-pattes, les cafards et les oiseaux. Tout ce qui vivait avait grim­pé la pente pour échap­per à l’i­non­da­tion. Il y avait à présent de la nour­ri­t­ure en abon­dance.

Un guer­ri­er du Nord-Queens­land en pein­tures (vers 1950)

Au début, ils mangèrent de la viande crue, mais lorsque la pluie dimin­ua ils ramassèrent du bois qui déri­vait et le firent séch­er dans la grotte avant de cuire leur nour­ri­t­ure. Les pois­sons, les dugongs et les tortues avaient nagé là où les wal­la­bies auraient dû boire, mais lorsque les eaux bais­sèrent, de nom­breux ani­maux marins se retrou­vèrent pris­on­niers dans des mares peu pro­fondes, et War­ren­by et sa bande firent ripaille du butin de la tem­pête.

War­ren­by voy­ait les eaux se retir­er et dit aux autres : « Nous n’avons pas provo­qué cette ter­ri­ble inon­da­tion, mais on nous en accusera car c’est dans notre pays qu’elles nais­sent (4). Beau­coup de gens, sur ces îles (5) ont été noyés, et leurs par­ents vont venir nous tuer pour racheter leur mort. Nous devons fab­ri­quer beau­coup de lances et de boomerangs ; nous devons avoir davan­tage de nul­la-nul­las (6).

Alors que les gens con­tin­u­aient, suite à l’i­non­da­tion, d’avoir de la nour­ri­t­ure à foi­son, ils se mirent au tra­vail, fab­ri­quant tou­jours davan­tage d’armes pour les com­bats qu’ils savaient inévita­bles. D’autres Larum­ban­da (7) qui s’é­taient réfugiés sur les hau­teurs, comme Din­gle­ma, tra­ver­sèrent aus­si la mer pour rejoin­dre War­ren­by sur Lan­gu-Narn­ji et con­stituer une impor­tante force com­bat­tante. Jour et nuit, un homme était chargé de sur­veiller le gué à Dool­gar­um Point, afin de déjouer toute attaque sur­prise.

Pen­dant au moins une lune, les hommes fab­riquèrent des armes et s’en­traînèrent au com­bat tan­dis que les femmes ramas­saient des coquil­lages, des crabes et toutes les nour­ri­t­ures qu’elles pou­vaient trou­ver.

Puis, un jour, le garde du gué arri­va en courant, dis­ant qu’un étranger était en train de le tra­vers­er à marée basse. War­ren­by, accom­pa­g­né des autres hommes, alla par­ler à l’é­tranger, qui lui dit être un Yang­garl de l’île Forsyth. Il ne fai­sait que pass­er, cher­chant des gens de sa tribu qui avaient été emportés par les flots. Ils lui don­nèrent de la nour­ri­t­ure et tan­dis qu’il mangeait, quelques-uns des Larum­ban­da se mirent à l’é­cart et dis­cutèrent à son pro­pos. Ils demandèrent à War­ren­by ce qu’il en pen­sait.

« Il pue comme du dégueulis de pois­son. Je pense que c’est un espi­on envoyé par les Yang­garl pour voir quelles sont nos forces. Nous devons le tuer. » On reservit le Yang­garl et, pen­dant qu’il se régalait, War­rem­by le transperça d’une lance. Ils emmenèrent son cadavre et le jetèrent aux requins.

Une autre lune pas­sa ; les plans de War­ren­by étaient fin prêts, et chaque homme con­nais­sait son rôle. Aus­si, lorsqu’un garçon arri­va en courant depuis le gué pour dire qu’une troupe nom­breuse approchait, seul War­ren­by descen­dit à la ren­con­tre de celle-ci, tan­dis que les autres hommes se dis­sim­u­laient. Il vit une bande de guer­ri­ers cou­verts de pein­tures arriv­er depuis les collines, de l’autre côté de la mer. Ils couraient, dan­saient et sautaient en tous sens. Cer­tains mimaient la danse de la grue, d’autres celle du goé­land ou du mérou. Cha­cun dan­sait la danse de son totem, et tous avaient emmené pro­vi­sion de lances et de boomerangs.

Ils virent War­ren­by qui se tenait au gué, avec juste deux lances de pêche en main. Ils se rap­prochèrent, et War­ren­by les héla : « Les gars, pourquoi êtes-vous venus jusqu’i­ci ? » « Nous sommes venus pour vous tuer tous, les Larum­ba­da, parce que vous avez provo­qué l’i­non­da­tion et que beau­coup de gens sont morts », répliquèrent-ils en cri­ant.

Les guer­ri­ers pein­turlurés dan­saient, faisant mon­ter leur colère. Ils hurlaient des insultes à l’at­ten­tion de War­ren­by et de sa bande et, tout en tirant sur leur barbe, souf­flaient vers War­ren­by pour ten­ter de le tuer par sor­cel­lerie.

War­ren­by s’en­gagea sur le gué en direc­tion des guer­ri­ers et ten­ta de leur expli­quer que les Larum­ban­da n’avaient pas causé l’i­non­da­tion. Il fit mine d’être effrayé et leur dit de s’en aller et de laiss­er les pau­vres Larum­ban­da en paix car la plu­part d’en­tre eux avaient eux aus­si été noyés. Les Yang­garl crurent War­ren­by, car ils ne pou­vaient voir aucune trace d’hommes autour du gué. Ils com­mencèrent à se réjouir à l’idée d’exé­cuter quelques hommes en toute facil­ité, puis de cap­tur­er leurs femmes et leurs enfants. Le peureux War­ren­by et ses deux lances à pois­sons ne leur inspi­raient aucune crainte.

Tout en con­tin­u­ant de leur crier de repar­tir, War­ren­by ne ces­sait de se rap­procher des Yang­garl. Ceux-ci ne savaient pas que War­ren­by pou­vait jeter une lance plus loin que n’im­porte qui et, durant tout ce temps, il éval­u­ait la dis­tance qui le séparait d’eux. C’est dans la sur­prise la plus totale que sa pre­mière lance fit irrup­tion par­mi la troupe bondis­sante, plongeant sa dou­ble tête bar­belée dans la gorge d’un Yang­garl et le jetant sur le sable, agité de soubre­sauts.

Les Yang­garl hurlèrent alors de rage con­tre War­ren­by et se pré­cip­itèrent vers lui, ten­tant de par­venir à portée de lance, ajus­tant tout en courant les extrémités creusées des pro­jec­tiles sur les cro­chets de leurs propulseurs. War­ren­by prit lui aus­si ses jambes à son cou, mais lorsque la pre­mière lance se ficha dans la boue près de lui, il fit volte-face et envoya sa deux­ième lance, les défi­ant de la voix tan­dis que son pro­jec­tile ter­mi­nait sa course dans l’estom­ac d’un de ses adver­saires.

« La pour­suite de War­ren­by », Dick Rough­sey (1969)

Le com­bat se pour­suiv­it à la course, le puis­sant War­ren­by gar­dant facile­ment ses dis­tances avec la troupe hurlante qui le pour­suiv­ait. De temps à autre, il se retour­nait, attendait qu’une lance lui parvi­enne, la parait habile­ment de son propulseur, la ramas­sait et la retour­nait à l’en­ne­mi avant de repren­dre sa course en direc­tion de la plage, à Dool­gar­num. Lorsqu’il atteignit sa des­ti­na­tion, deux Yan­gar­rl de plus avaient mor­du la pous­sière, leurs deux mains crispées sur les lances qui les avaient embrochés.

Les Yang­garl poussèrent un cri de tri­om­phe quand ils virent un jeune garçon sor­tir des herbes hautes der­rière la plage et se pré­cip­iter vers War­ren­by. À présent, ils étaient cer­tains que les Larum­ba­da étaient peu nom­breux, et ils redou­blèrent leurs jets de lances et de boomerangs tan­dis qu’ils couraient dans le fond d’un petit défilé her­beux, entre deux dunes. War­ren­by s’ar­rê­ta près d’un pan­danus, et se retour­na pour crier des insultes à ses pour­suiv­ants, util­isant le pan­danus comme un boucli­er con­tre la volée de lances et de boomerangs.

Le piège se refer­mait à présent sur les Yan­gar­rl, qui avaient jeté la plu­part de leurs muni­tions durant la course-pour­suite. Leurs cris de guerre se changèrent en hurlements de ter­reur lorsque, sur leurs deux flancs, un groupe se dres­sa au-dessus des herbes et com­mença à leur jeter des lances et des boomerangs. Les envahisseurs ten­tèrent de s’échap­per du traque­nard, mais les lances sif­flantes et les boomerangs tournoy­ants les clouèrent sur place. Un seul homme parvint à s’échap­per jusqu’au gué, mais War­ren­by, le pour­suiv­ant sans relâche et le rat­tra­pant vers la man­grove, mit fin à sa vie d’un jet de lance. Les Larum­ban­da traitèrent les Yan­gar­rl avec le même degré de pitié qu’ils auraient reçu d’eux ; déam­bu­lant par­mi les blessés, ils leur écrasèrent le crâne avec des nul­la-nul­las jusqu’à ce que tous soient morts. Ils traînèrent alors les corps jusqu’à la rive et les jetèrent dans des eaux pro­fondes, en dis­ant : « Tiens, mérou, tiens, requin, vous tous, les gens de la mer, vous pou­vez vous régaler. »

Depuis l’époque de l’i­non­da­tion et la bataille qui s’en­suiv­it, les Yang­garl ont tou­jours été peu nom­breux, et ils ne sont jamais revenus livr­er bataille con­tre nous. Aujour­d’hui, il ne reste que quelques Yang­garl ici, à Morn­ing­ton.

Selon les vieil­lards, ce n’é­tait pas une bonne chose que de tuer tous ces Yang­garl, parce que leur île de Forsyth se trou­ve entre Morn­ing­ton et le con­ti­nent et, lorsque leur tribu était forte, ils empêchaient les tribus du con­ti­nent d’en­tre­pren­dre des expédi­tions dans les Welles­ley pour cap­tur­er des femmes. Après la bataille de War­ren­by, la tribu Yanyu­la, de Booraloola, prit l’habi­tude de men­er des raids con­tre l’île Forsyth, tra­ver­sant la mer en wal­pa depuis le con­ti­nent.

Dick Rough­sey, Moon and rain­bow, 1971

Notes :
1 subin­cisé, donc totale­ment ini­tié sur le plan religieux.
2 l’île Syd­ney, reliée à marée basse à Morn­ing­ton.
3 voir plus loin.
4 dans la reli­gion aus­trali­enne, le ter­ri­toire était divisé en « pays », aux­quels tout Aborigène était relié par un lien mys­tique. Chaque pays com­pre­nait un cer­tain nom­bre de sites sacrés, cen­sés être à la source de la bonne marche de tel ou tel aspect du monde : repro­duc­tion d’une espèce ani­male ou phénomène cli­ma­tique, sous réserve que les rites con­ven­ables soient accom­plis. Voilà pourquoi, dans l’e­sprit des Aborigènes, l’i­non­da­tion avait néces­saire­ment pour cause la vio­la­tion des rites par ceux qui en avaient la charge.
5 l’archipel des Welles­ley.
6 mas­sue, casse-tête.
7 le clan (sub­di­vi­sion de la tribu) de War­ren­by, lié au « pays » cen­sé provo­quer les inon­da­tions.

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