Dark Emu : Aboriginal Australia and the birth of agriculture (Bruce Pascoe)

Note : ayant lu Dark Emu sous la forme élec­tron­ique d’un doc­u­ment Kin­dle, je n’ai pas pu porter les pages des extraits cités. Je me ferai naturelle­ment un plaisir d’en indi­quer plus pré­cisé­ment la local­i­sa­tion en cas de demande.

Si la pub­li­ca­tion de Dark Emu est passé à peu près inaperçue en France, ce livre a représen­té, en Aus­tralie, en plus d’un for­mi­da­ble suc­cès de librairie (il s’en est apparem­ment ven­du plus de 100 000 exem­plaires), un véri­ta­ble phénomène de société. Couron­né de divers prix et de nom­i­na­tions, il sem­ble bien par­ti pour devenir une référence dans l’en­seigne­ment de l’His­toire. Comme on peut s’en douter, une telle réso­nance ne peut s’ex­pli­quer par le seul car­ac­tère nova­teur des thès­es qui y sont défendues : encore faut-il que les thès­es en ques­tion entrent en sym­pa­thie (au sens physique et métaphorique du terme) avec des cordes qui ne deman­dent qu’à vibr­er. En l’oc­cur­rence, au-delà de la ques­tion de la réé­val­u­a­tion des accom­plisse­ments passés des groupes Aborigènes, ce réc­it se trou­ve à la croisée de deux sujets majeurs que sont la dura­bil­ité de la tra­jec­toire économique et écologique d’une part, et l’épou­vantable legs de la con­quête colo­niale sur les rela­tions avec les com­mu­nautés aborigènes con­tem­po­raines.
Je reviendrai à la fin de ce bil­let sur les dimen­sions poli­tiques du débat, car elles ne peu­vent évidem­ment pas être occultées. Bruce Pas­coe, de même que ses adver­saires, avance d’ailleurs dra­peau déployé à ce sujet – il revendique notam­ment une ascen­dance aborigène. Le débat s’est ain­si cristallisé entre les sou­tiens de Dark Emu, dont les con­tours épousent ceux du camp que l’on pour­rait dire sociale­ment pro­gres­siste, et ses adver­saires, sou­vent vir­u­lents, qui ne cachent pas leurs opin­ions con­ser­va­tri­ces. Assez sig­ni­fica­tive­ment, j’y reviendrai aus­si, le monde académique sem­ble ne s’être guère man­i­festé, que ce soit pour défendre le livre ou pour l’at­ta­quer. Je crois devin­er à cela quelques bonnes raisons. Mais chaque chose en son temps : avant d’en venir aux inten­tions des uns et des autres, il faut exam­in­er les thès­es de Dark Emu, et les élé­ments sur lesquels elles s’ap­puient.

Les Aborigènes n’étaient pas des chasseurs-cueilleurs

C’est en effet la thèse — évidem­ment provo­ca­trice – défendue dans ce livre. Bruce Pas­coe entend démon­tr­er que la vision tra­di­tion­nelle des Aborigènes comme des chas­seurs-cueilleurs nomades a été forgée par le colonisa­teur afin de légitimer sa main­mise sur une Ter­ra nul­lius, c’est-à-dire un ter­ri­toire non sans habi­tants, mais sans pos­sesseur recon­nu (par celui qui voulait s’en empar­er, évidem­ment). Ce faisant, on aurait trav­es­ti la réal­ité d’une par­tie impor­tante des tribus aborigènes qui, à des degrés divers, pra­ti­quaient l’a­gri­cul­ture, notam­ment sous sa forme irriguée (chapitre 1), l’aqua­cul­ture (chapitre 2), vivaient de manière séden­taire dans des habi­tats fix­es (chapitre 3), stock­aient leurs den­rées sur une échelle sig­ni­fica­tive (chapitre 4), et util­i­saient les mis­es à feu sys­té­ma­tiques pour gér­er le cou­vert her­beux et le renou­velle­ment des espèces végé­tales et ani­males (chapitre 5). Les derniers chapitres du livre, pour leur part, sont con­sacrés à la manière dont les car­ac­téris­tiques (réelles ou sup­posées) des sociétés Aborigènes tra­di­tion­nelles pour­raient et devraient être remis­es en pra­tique afin d’of­frir des solu­tions aux prob­lèmes ren­con­trées par la société aus­trali­enne actuelle.

« Femmes indigènes ramas­sant des racines d’ig­names », 1835
Aucun des élé­ments présen­tés par Bruce Pas­coe n’est véri­ta­ble­ment nou­veau. Celui-ci s’ap­puie à la fois sur des décou­vertes archéologiques et sur les témoignages de cer­tains obser­va­teurs occi­den­taux des débuts de la coloni­sa­tion, depuis longtemps pub­liés et disponibles. On peut même dire – et Bruce Pas­coe lui-même le con­fesse volon­tiers – que la matière du livre, depuis ses thès­es prin­ci­pales jusqu’aux exem­ples four­nis, est très majori­taire­ment redev­able aux travaux de Rupert Ger­rit­sen, un chercheur indépen­dant décédé en 2013, qui a défendu dans un cer­tain nom­bre de textes l’idée que cer­tains groupes Aborigènes pra­ti­quaient une authen­tique agri­cul­ture. Si les raison­nements pro­posés par Ger­rit­sen pou­vaient être con­testés, et ils furent par­fois verte­ment, en revanche cha­cun s’accorde à louer l’honnêteté et la rigueur avec lesquelles il présen­tait les pièces de son dossier. On ne peut mal­heureuse­ment en dire autant de Dark Emu qui, mani­ant beau­coup plus volon­tiers l’hyperbole et le super­latif que la nuance et le con­di­tion­nel, mêle inex­tri­ca­ble­ment des élé­ments par­faite­ment avérés, d’autres pos­si­bles mais plus dou­teux, d’autres fort improb­a­bles, et enfin de franch­es affab­u­la­tions, faisant feu de tout bois en mani­ant con­cepts et faits avec une dés­in­vol­ture désar­mante.
L’an­thro­polo­gie sociale et la préhis­toire savent depuis longtemps que, sur le plan tech­nique comme sur celui des struc­tures sociales, la dichotomie tra­di­tion­nelle, qui oppose le chas­seur-cueilleur errant au cul­ti­va­teur séden­taire et stockeur, ne con­stitue qu’une approche très grossière et insuff­isante de la réal­ité. Pour com­mencer, la tran­si­tion à l’a­gri­cul­ture, si rapi­de qu’elle ait pu être, a néces­saire­ment sup­posé des étapes inter­mé­di­aires et donc, des sit­u­a­tions qu’il faut ten­ter d’ap­préhen­der au mieux avec un vocab­u­laire tou­jours un peu inadap­té (d’où les expres­sions, par exem­ple, de « semi-séden­tar­ité » ou de « pro­to-agri­cul­ture » ren­con­trées dans les pub­li­ca­tions sci­en­tifiques). De plus, l’a­gri­cul­ture, la séden­tar­ité et le stock­age ne sont pas néces­saire­ment allés de pair : et l’on con­naît en par­ti­c­uli­er le cas des chas­seurs-cueilleurs autre­fois dits « com­plex­es », en par­ti­c­uli­er ceux de la Côte Nord-Ouest qui, sans s’adon­ner à la moin­dre forme d’a­gri­cul­ture, n’en étaient pas moins vil­la­geois (séden­taires) et stockeurs. Or, sig­ni­fica­tive­ment, à aucun moment ou presque, Bruce Pas­coe n’évoque ces ques­tions. L’ex­is­tence des chas­seurs-cueilleurs stockeurs est évo­quée une seule fois, au détour d’une page, sans que la pos­si­bil­ité que cer­taines tribus Aborigènes relèvent de cette caté­gorie soit même exam­inée. Quant à l’ex­is­tence de formes mixtes, ou inter­mé­di­aires, entre chas­se-cueil­lette et agri­cul­ture, ou entre nomadisme et séden­tar­ité, il n’en est jamais ques­tion : si les colons ont, selon Bruce Pas­coe, voulu ranger à toute force les Aborigènes dans une case, il con­vient de les en sor­tir pour les faire entr­er à toute force dans l’autre. Et pour servir cet objec­tif, tous les moyens sont bons. On en aura un pre­mier aperçu avec la dou­ble per­le selon laque­lle :
« Plusieurs de ces vil­lages [Aborigènes] se sont révélés être les plus vieux au monde, une décou­verte qui sug­gère que les peu­ples Aborigènes ont aus­si inven­té la société ».
Et l’on se demande qui, de Bruce Pas­coe ou des colons des siè­cles passés, se dis­tin­guait par ses préjugés les plus crass­es vis-à-vis des chas­seurs-cueilleurs…

Petits — et gros – arrangements avec les faits (1) :
Des sources, des anguilles, des gâteaux et des moulins

Pour éval­uer chaque élé­ment avancé par Bruce Pas­coe et, en par­ti­c­uli­er, relever tous les cas de glisse­ment ou de franche défor­ma­tion, un livre entier serait néces­saire. Ne pou­vant évidem­ment me lancer dans pareille entre­prise, je me lim­it­erai ici à quelques points qui me parais­sent par­ti­c­ulière­ment impor­tants ou sig­ni­fi­cat­ifs.
À titre général, il faut com­mencer par not­er la manière dont il choisit de don­ner – ou, plus exacte­ment, de ne don­ner que de manière choisie – les moyens à ses lecteurs de véri­fi­er ses affir­ma­tions. En apparence, en effet, l’ap­pareil de référence et la bib­li­ogra­phie ont de quoi en impos­er ; s’agis­sant d’un ouvrage rel­a­tive­ment court, des­tiné au grand pub­lic, nul doute que cet effet soit atteint, et que l’ensem­ble dégage une impres­sion d’éru­di­tion et de sérieux. Néan­moins, sitôt que l’on tente de procéder à une véri­fi­ca­tion plus minu­tieuse, celle-ci se se dis­sipe pour laiss­er place à un sen­ti­ment tout à fait dif­férent.
Pour com­mencer, nom­bre d’in­for­ma­tions restent sans aucune source. On pour­rait citer des dizaines de cas. Ain­si, un vieil Aborigène de la tribu Yuin aurait-il affir­mé à George Robin­son, un fonc­tion­naire du début de l’époque colo­niale, qu’eux aus­si pra­ti­quaient l’a­gri­cul­ture, sans qu’on puisse savoir où retrou­ver les ter­mes de ce sur­prenant dia­logue. Quant au chercheur qui « affirme que le site d’art par­ié­tal aborigène de Gar­den Range (…) dépeint un éle­vage de kan­gourous », il restera lui aus­si incon­nu du lecteur, de même que le titre des travaux qui défend­ent cette si orig­i­nale inter­pré­ta­tion. On n’en saura pas davan­tage sur ce « vil­lage com­plexe au cen­tre du ‘cœur mort’ de l’Aus­tralie », site archéologique qui serait actuelle­ment étudié et dont « les habi­tants pos­sé­daient un sys­tème com­plexe de ges­tion de l’eau, un habi­tat sophis­tiqué, des car­rières de pierre, et des amé­nage­ments pour moudre et stock­er le grain ». Etc.
Au prob­lème des références man­quantes s’a­joute le fait que par­mi celles qui sont fournies, un nom­bre con­sid­érable sont de sec­onde main. Sur les 263 notes de référence, Rupert Ger­rit­sen n’en représente à lui seul pas moins de 23. Pourquoi ne pas avoir don­né directe­ment les sources sur lesquelles celui-ci s’ap­puyait ?
Mais là où le manque de rigueur du livre con­fine à la franche mal­hon­nêteté, c’est lorsqu’il déforme sans aucune ver­gogne les infor­ma­tions pour les accom­mod­er à la sauce qu’il entend servir. Les exem­ples four­mil­lent, ce sur quoi divers cri­tiques (certes pas tou­jours bien inten­tion­nées, mais c’est un autre prob­lème) n’ont pas man­qué de met­tre le doigt. J’en relèverai ici seule­ment quelques-uns.
William Buck­ley
Le pre­mier n’est certes pas cen­tral pour son pro­pos, mais il est révéla­teur. Par­lant des pièges à pois­sons décou­verts près du lac Con­dah, dans le sud-ouest de Vic­to­ria, Bruce Pas­coe écrit :
« Le bag­nard évadé William Buck­ley visi­ta le lac Con­dah avant 1836, et van­ta les quan­tités de pois­son qui y étaient cap­turées. Il vit égale­ment plusieurs autres dis­posi­tifs des­tinés à la pêche sur de plus petits cours d’eau dans divers lieux à l’ouest de la baie de Port Phillip ».
Les mémoires de Buck­ley étant fameuses pour la qual­ité de leurs infor­ma­tions eth­nologiques, qui remon­tent aux pre­mières années débuts de la coloni­sa­tion, on peut sans dif­fi­culté con­stater qu’aucune infor­ma­tion de la sorte n’y fig­ure. La référence don­née par Pas­coe à l’ap­pui de ce pas­sage n’est d’ailleurs pas le réc­it de Buck­ley mais, assez étrange­ment, un arti­cle du jour­nal The Age. Pas­coe aurait-il par inad­ver­tance, recopié une infor­ma­tion erronée ? Que nen­ni. Le nom de William Buck­ley n’ap­pa­raît dans cet arti­cle qu’incidemment, pour sig­naler que celui-ci men­tionne la pêche aux anguilles — au demeu­rant sans employ­er aucun dis­posi­tif de piégeage. C’est donc bel et bien Pas­coe qui s’autorise à broder et à inven­ter des détails qui don­neront à son réc­it plus de couleurs et d’attractivité.
Le sec­ond exem­ple a déjà été abon­dam­ment com­men­té par les cri­tiques de Bruce Pas­coe. Il s’ag­it de la manière dont Dark Emu restitue cer­tains épisodes fig­u­rant dans les réc­its des explo­rateurs Charles Sturt et Thomas Mitchell. Cet aspect est d’au­tant plus cru­cial que ces deux sources con­stituent les piliers majeurs de ses développe­ments (en fait, de ceux de Ger­rit­sen) : celui-ci ne cesse d’y revenir, évo­quant leur nom respec­tive­ment 52 et 57 fois au cours du texte. Ne pou­vait raisonnable­ment énumér­er toutes les resti­tu­tions prob­lé­ma­tiques de ces réc­its que con­tient Dark Emu, je n’en cit­erai que quelques-unes.
La pre­mière con­cerne l’épisode au cours duquel l’ex­pédi­tion de l’ex­plo­rateur, acca­blée de chaleur et de fatigue, fut sec­ou­rue par un groupe d’A­borigènes. Sturt par­le d’un groupe de 300 à 400 per­son­nes – lors de la ren­con­tre, il compte les adultes mas­culins qui l’entourent et dénom­bre 69 indi­vidus. Accueil­lis dans leur campe­ment (le terme est de Sturt), lui et ses hommes se voient offerts de l’eau, « quelques canards rôtis et du gâteau ». Ce gâteau est en fait une galette obtenue par la cuis­son de la farine des céréales sauvages récoltées par les Aborigènes. Durant la soirée, d’ailleurs, les femmes sont « occupées à broy­er les grains entre deux pier­res pour faire des gâteaux, et le bruit qu’elles pro­dui­saient était exacte­ment celui d’une usine de tis­sage. »
Sous la plume de Bruce Pas­coe, les gâteaux étaient « les meilleurs aux­quels [Sturt] avait jamais goûté », une infor­ma­tion qu’on cherchera en vain dans le texte orig­i­nal. Quant à la mou­ture des grains par les femmes, sans doute pas assez mod­erne, elle devient ni plus ni moins que « le ron­ron­nement de cen­taines de moulins » !
Au pas­sage, le broy­age des graines sauvages en farine et la con­fec­tion des gâteaux /​galettes donne lieu à un sérieux déra­page. Ayant noté l’ancienneté des meules aus­trali­ennes, dont cer­taines remon­tent à 30 000 ans, Bruce Pas­coe laisse échap­per un cri de tri­om­phe :
« Ceci fait de ces gens les plus vieux boulangers du monde, avec une marge de presque 15 000 ans sur leurs suc­cesseurs immé­di­ats, les Egyp­tiens, qui ne firent pas de pain avant ‑17 000 (…) Pourquoi nos cœurs ne s’emplissent-ils pas d’émerveillement et de fierté ? ».
À titre stricte­ment per­son­nel, j’avoue ne ressen­tir ni honte, ni fierté par­ti­c­ulière à ce que la cuis­son des céréales, la taille lev­al­loisi­enne du silex, l’écriture, le zéro, le fil à couper le beurre ou la pile atom­ique aient été décou­verts à tel endroit de la planète plutôt qu’ailleurs ; et je laisse volon­tiers ce type de sen­ti­ments aux « imbé­ciles heureux qui sont nés quelque part ». Mais il faut égale­ment croire que le désir (récur­rent au cours du livre) de faire des Aborigènes les cham­pi­ons de la pré­coc­ité ne favorise pas l’objectivité. Pour com­mencer, bien qu’on puisse penser que les deux phénomènes soient liés, la data­tion men­tion­née par Dark Emu ne con­cerne pas la cuis­son des galettes à pro­pre­ment par­ler, mais le broy­age des grains au moyen de pier­res. Or, divers sites européens et asi­a­tiques ont livré des data­tions approchantes – le « record » actuel, détenu par un out­il tiré d’une grotte ital­i­enne, égale l’ancienneté de ses homo­logues aus­traliens.
Au demeu­rant, l’obsession pour hiss­er les Aborigènes sur la plus haute marche du podi­um de l’antériorité le con­duit, sur la base d’une seule décou­verte pour laque­lle bien des con­di­tion­nels s’im­posent, à pour­fendre les data­tions les plus com­muné­ment admis­es de leur arrivée sur le con­ti­nent, à savoir env­i­ron 50 000 ans, pour ajouter quelques dizaines de mil­lé­naires. Et, his­toire de faire bonne mesure, à bal­ay­er d’un revers de main la date à laque­lle les archéo­logues situent com­muné­ment les trans­for­ma­tions mar­quantes ayant con­duit à des pro­grès tech­niques et à une « inten­si­fi­ca­tion » de la pro­duc­tion (selon le terme con­sacré), soit il y a env­i­ron 4 000 ans : tout cela, affirme Pas­coe, est infin­i­ment plus vieux. Et comme ce qui est ances­tral ne saurait être que bon, il « soupçonne qu’il existe des élé­ments d’agriculture, de con­ser­va­tion, de cul­ture et de gou­verne­ment qui, ayant été éprou­vés par la société Aborigène durant un min­i­mum de 80 000 ans, con­ti­en­nent des mes­sages prof­ita­bles à la nation ».

Petits — et gros – arrangements avec les faits (2) :
Des villages de 1000 habitants… et plus !

En une autre occa­sion, tou­jours selon Bruce Pas­coe, « Sturt avait vu un vil­lage sophis­tiqué [?] de 70 huttes à dômes sur le fleuve Dar­ling, cha­cune capa­ble de loger jusqu’à 15 per­son­nes », cette affir­ma­tion étant illus­trée par l’extrait suiv­ant du jour­nal de Sturt :
« [Les maisons] étaient faites de solides bran­chages fixés à un cer­cle sur le sol, de manière à se rejoin­dre au cen­tre (…) Elles mesuraient de huit à dix pieds de diamètre, et env­i­ron qua­tre pieds et demi de haut, l’ouverture tant juste assez large pour per­me­t­tre à un homme de s’y gliss­er ».
Si l’on utilise les unités mod­ernes, les dimen­sions des habi­ta­tions étaient donc de 2,50 à 3 mètres de diamètre, pour 1,40 mètre de haut. Qu’importe, cela suf­fit à Pas­coe pour y loger quinze per­son­nes ! Et ce n’est pas tout : le début de la phrase, caviardé dans la cita­tion repro­duite par Dark Emu qui évoque 70 maisons, men­tionne en réal­ité : « sept ou huit huttes ». Comme il est très improb­a­ble qu’une inadéqua­tion aus­si grossière entre la cita­tion et son com­men­taire soit le fait d’une dou­ble étour­derie de l’auteur et de l’éditeur (il s’agit là de la sec­onde édi­tion d’un livre déjà ven­du à plusieurs dizaines de mil­liers d’exemplaires), la seule expli­ca­tion que le com­men­taire de Pas­coe s’applique en réal­ité à un autre pas­sage de Sturt, qu’il cite égale­ment par ailleurs (voir ci-dessous). Son adjonc­tion à une cita­tion tron­quée et qui ne lui cor­re­spond en rien n’est là que pour don­ner l’illusion que les descrip­tions de vil­lages dans le réc­it de Sturt sont plus nom­breuses qu’elles ne le sont en réal­ité.
La présence de nom­breux vil­lages – Bruce Pas­coe emploie même de manière récur­rente, et con­tre toute rigueur, le terme de « villes » – de 1000 habi­tants, qui auraient été observés à plusieurs repris­es, est en effet un des argu­ments-clés de Dark Emu. Mais aucune con­cen­tra­tion de ce genre n’ayant jamais été véri­ta­ble­ment observée (quelques très rares cas sus­ci­tent tout au plus le doute), la thèse néces­site une présen­ta­tion pour le moins avan­tageuse des faits.
L’unique extrait dans lequel Sturt four­nit des infor­ma­tions qui plaident dans le sens de Pas­coe est donc celui-ci :
le 5, le fleuve nous con­duisit en direc­tion du sud et de l’ouest. Tôt dans la journée, nous passâmes un groupe de 70 huttes, capa­bles de con­tenir entre 12 et 15 hommes cha­cune. Elles sem­blaient être des habi­ta­tions per­ma­nentes, et toutes étaient ori­en­tées vers le même point car­di­nal.
On notera cepen­dant qu’une telle obser­va­tion, qui con­clut à une capac­ité d’héberge­ment max­i­male d’un mil­li­er de per­son­nes, appelle un min­i­mum de pru­dence : si l’ex­is­tence de con­struc­tions pérennes et, très prob­a­ble­ment, régulière­ment occupées, est incon­testable, en revanche il est tout à fait pos­si­ble que ces con­struc­tions n’aient pas toutes été occupées en même temps, ou qu’elles ne l’aient été que durant une péri­ode restreinte, par exem­ple à l’oc­ca­sion de la récolte d’une ressource saison­nière par­ti­c­ulière­ment abon­dante.
Les habi­tats de pierre du lac Con­dah,
dess­inés par Paul Mem­mott
Du côté de l’explorateur Thomas Mitchell, l’autre source majeure de Pas­coe, les élé­ments ne sont guère plus probants, mal­gré l’affirmation selon laque­lle il aurait exprimé sa « stupé­fac­tion » devant la taille d’une aggloméra­tion dans le Queens­land : « Mitchell compte les maisons et estime la pop­u­la­tion à plus d’un mil­li­er. Il est déçu que per­son­ne ne soit présent ; man­i­feste­ment, les habi­tants vien­nent de par­tir, et tout indique que les lieux sont occupés depuis des temps très anciens ».
Or, le pas­sage cor­re­spon­dant dans le jour­nal de Mitchell est le suiv­ant :
« Ce jour-là, nous avions remar­qué quelques-unes de leurs huttes qui étaient de con­struc­tion très dif­férente de celles des Aborigènes en général : elles étaient vastes, cir­cu­laires et faite de tiges droites qui se rejoignaient à un mât ver­ti­cal placé au cen­tre. L’ex­térieur avait d’abord été cou­vert d’é­corce et d’herbe puis entière­ment badi­geon­né d’argile [il s’ag­it donc de torchis, CD]. On avait fait du feu presque au cen­tre, et on avait lais­sé un trou au som­met en guise de chem­inée. L’en­droit sem­blait avoir été util­isé comme habi­ta­tion régulière durant des années. »
La suite de l’ex­trait décrit les objets qui se trou­vaient dans des huttes désertées par leurs habi­tants, dont Mitchell pré­cise qu’ils avaient très prob­a­ble­ment fui à leur arrivée. Point de stupé­fac­tion, donc, et pas davan­tage de comp­tage – quant à l’an­ci­en­neté sup­posée de l’oc­cu­pa­tion des lieux, on voit avec quelle aisance Pas­coe trans­forme les années évo­quées par Mitchell en siè­cles ou en mil­lé­naires.
En réal­ité, dans l’ensem­ble du jour­nal de Mitchell, le seul et unique pas­sage auquel les mots de Pas­coe pour­raient s’ap­pli­quer est celui daté du 11 juin. Comme on peut le con­stater, l’in­for­ma­tion est beau­coup moins spec­tac­u­laire que ce qu’il en pré­tend :
« D’après le nom­bre des huttes le long de la rive du fleuve, il était évi­dent que les habi­tants étaient nom­breux, et j’é­tais par con­séquent d’au­tant plus sur­pris que notre dépôt ait pu sub­sis­ter aus­si longtemps près d’eux sans qu’ils ne le décou­vrent ».
Mais on ne saurait refer­mer ce chapitre sans men­tion­ner le pas­sage au cours duquel Pas­coe dégaine une esti­ma­tion qui sur­passe toutes les autres. Celle-ci con­cerne les rives du lac Con­dah, celles-là même qui ont livré les restes d’habitats dotés de murs de pierre. On apprend donc qu’« env­i­ron 10 000 per­son­nes vivaient une vie plus ou moins séden­taire dans cette ville ». Au dia­ble l’avarice ! Telle qu’elle est rédigée, la phrase laisse enten­dre qu’elle ne ferait que repren­dre des idées avancées par l’archéologue qui a fouil­lé le site, Heather Builth. Mais aucune référence pré­cise ne per­met d’en avoir le cœur net (Builth, man­i­feste­ment citée de sec­onde main, ne fig­ure pas dans la bib­li­ogra­phie). En réal­ité, le chiffre de 10 000 per­son­nes avancé par Builth (et lui-même, peut-être con­testable) n’es­ti­mait pas une pop­u­la­tion séden­taire et « urbaine », mais le nom­bre d’in­di­vidus poten­tiels pou­vant être nour­ris lors de rassem­ble­ments tem­po­raires par les pois­sons pêchés dans les bar­rages édi­fiés à cette inten­tion.

Agriculture, aquaculture et stockage : une tentative de synthèse raisonnée

Il n’est pas pos­si­ble, sans allonger déraisonnable­ment ce compte-ren­du, de pass­er au tamis l’ensem­ble des affir­ma­tions de Dark Emu ; mais l’ensem­ble de l’exposé souf­fre des mêmes tra­vers. Au motif louable de réha­biliter cer­taines réal­i­sa­tions Aborigènes sou­vent mécon­nues, le texte en présente une image par­tiale, biaisée, quand ce n’est pas franche­ment fan­tai­siste. Qu’en est-il donc des trois dimen­sions majeures de la thèse de Bruce Pas­coe que sont le stock­age, l’aqua­cul­ture et l’a­gri­cul­ture ?
Partout dans le monde, hormis dans quelques milieux par­ti­c­ulière­ment favorisés (et très générale­ment côtiers), le stock­age con­stitue un dis­posi­tif majeur de la séden­tar­ité : il per­met de réduire la mobil­ité là où les ressources font par­tielle­ment ou totale­ment défaut à cer­tains moments du cycle annuel. Con­traire­ment à ce que sug­gère l’au­teur tout au long de Dark Emu (et le même reproche pour­rait être adressé au livre orig­inel de Ger­rit­sen), le stock­age n’est cepen­dant nulle­ment un mar­queur de l’a­gri­cul­ture : de même qu’il existe des agri­cul­tures sans stock­age (en par­ti­c­uli­er, celles qui, en milieu équa­to­r­i­al, sont fondées sur les tuber­cules), il existe des économies de chas­se-cueil­lette artic­ulées sur un stock­age plus ou moins impor­tant – tel était le cas du célèbre exem­ple ethno­graphique de la Côte Nord-Ouest du con­ti­nent améri­cain. Il est avéré que cer­taines des tribus aborigènes pra­ti­quaient le stock­age à un cer­tain degré (tout par­ti­c­ulière­ment, dans la région des fleuves Dar­ling et Mur­ray). Mais, tout comme pour la taille des vil­lages, Pas­coe exagère et déforme les sources en leur faisant dire à plusieurs repris­es que ces stocks atteignaient ou dépas­saient la tonne. Serait-il avéré, ce chiffre resterait rel­a­tive­ment d’ailleurs mod­este ; mais dans la presque total­ité des cas, les élé­ments archéologiques et ethno­graphiques plaident pour des dimen­sions plus réduites. Par ailleurs, et con­traire­ment à ce que sug­gère le livre, rien ne per­met avec cer­ti­tude de reli­er ces stocks à des pra­tiques agri­coles. Tout indique en effet qu’ils étaient con­sti­tués de végé­taux sauvages, ignames ou gram­inées, récoltés par­fois en masse dans cer­tains lieux favor­ables – ce à quoi il faut ajouter l’existence pos­si­ble, mais non prou­vée, d’un fumage-séchage du pois­son dans cer­tains endroits, tels le lac Con­dah. Sauf peut-être dans la région de la Dar­ling (mais sur ce point, les preuves sont extrême­ment ténues), rien ne vient sérieuse­ment appuy­er l’idée qu’une par­tie de ces réserves auraient servi à autre chose qu’à une con­som­ma­tion dif­férée et qu’elles auraient pu être semées, selon le sché­ma tra­di­tion­nel d’une agri­cul­ture céréal­ière. L’interprétation la plus raisonnable de ces dis­posi­tifs est donc celle qui con­siste à y voir un « cer­tain » degré de séden­tar­ité et de stock­age par­mi les tribus con­cernées, à l’instar de bien d’autres chas­seurs-pêcheurs-cueilleurs observés dans d’autres par­ties du monde.
La présen­ta­tion des dis­posi­tifs des­tinés à gér­er l’eau est encore plus biaisée. Les Aborigènes avaient con­stru­it deux grandes caté­gories d’ou­vrages. Il exis­tait pour com­mencer des « pièges à pois­sons », dont les plus mon­u­men­taux sont ceux de Bre­war­ri­na. Des tranchées avaient été creusées et des pier­res empilées – au prix d’une dépense de tra­vail man­i­feste­ment con­sid­érable, étant don­né l’ampleur de la réal­i­sa­tion – pour per­me­t­tre de forcer le pas­sage des pois­sons et per­me­t­tre de les attrap­er aisé­ment en les guidant vers des bassins de faible pro­fondeur. Ces dis­posi­tifs, qui étaient de sur­croît régulière­ment entretenus, per­me­t­taient man­i­feste­ment de réalis­er des pris­es en grandes quan­tités à cer­tains moments de l’année, voire, de per­me­t­tre à un cer­tain nom­bre d’individus de vivre à demeure à leur prox­im­ité immé­di­ate (ce que cer­taines sources eth­nologiques sem­blent accréditer). On ne voit cepen­dant pas ce qui autorise à rassem­bler ces ouvrages sous le nom d’ « aqua­cul­ture » – un choix qui n’a rien d’un lap­sus, puisqu’il s’agit rien moins que du titre du chapitre con­cerné ! Les pois­sons n’é­taient ni nour­ris, ni soignés, et leur repro­duc­tion n’é­tait en rien con­trôlée. À ce compte-là, les chas­seurs du Solutréen qui guidaient les trou­peaux de chevaux sauvages dans des enc­los ou vers des falais­es pour les abat­tre plus aisé­ment devraient être appelés des éleveurs !
Les pièges à pois­sons de Bre­war­ri­na
L’autre caté­gorie de réal­i­sa­tions est représen­tée par des bar­rages, des­tinés par­fois à retenir l’eau, par­fois à l’oblig­er à s’é­taler sur de larges sur­faces afin de les irriguer et de favoris­er la pousse des végé­taux. Là encore, il ne s’ag­it nulle­ment de sous-estimer le tra­vail accom­pli, ni les con­nais­sances que de tels réal­i­sa­tions impli­quaient. Mais là encore, il faut que les mots et les caté­gories con­ser­vent un sens si l’on veut pou­voir raison­ner. Par­ler, ain­si que le fait Bruce Pas­coe à plusieurs repris­es, d’agriculture irriguée à pro­pos d’un dis­posi­tif favorisant la pousse des plantes sauvages (ou, par son inter­mé­di­aire, la présence du gibier), n’est rien d’autre qu’un abus de lan­gage – et plus encore lorsque le dis­posi­tif en ques­tion, si ingénieux soit-il, a pour seul but de retenir l’eau afin de per­me­t­tre aux êtres humains de s’abreuver.
En fait, comme on l’a dit, la plaidoirie de Ger­rit­sen en faveur de la présence, en cer­tains lieux, d’une authen­tique agri­cul­ture aborigène, s’appuyait sur quelques élé­ments bien réels : dans cer­taines régions, il est avéré que les Aborigènes, lorsqu’ils récoltaient les ignames, savaient en découper une par­tie pour la replanter aus­sitôt. De même, la manière dont ils extrayaient ces tuber­cules con­sti­tu­ait une cer­taine pré­pa­ra­tion du sol qui en favori­sait la repousse. Les pra­tiques de semis, pour leur part, restent selon les cas hypothé­tiques ou assez lim­itées. L’existence de telles pra­tiques, en par­ti­c­uli­er, dans la zone du fleuve Dar­ling, où le mil­let sauvage était récolté puis bat­tu sur une échelle impor­tante, reste une sim­ple pos­si­bil­ité, que rien ne con­firme de manière probante. L’article que Har­ry Allen con­sacra en 1974 à la mosaïque de peu­ples qui vivaient dans cette région, posait d’ailleurs la ques­tion de savoir pourquoi ces tribus n’avaient jamais franchi le pas qui les auraient con­duit vers une authen­tique agri­cul­ture – définie, en par­ti­c­uli­er, comme la domes­ti­ca­tion de l’espèce sauvage Pan­icum decom­posi­tum.
En fait, si Ger­rit­sen a eu le mérite de met­tre en lumière un cer­tain nom­bre de pra­tiques de manip­u­la­tion des végé­taux, on n’est pas obligé de le suiv­re lorsqu’il tire à toute force ces pra­tiques sous la déf­i­ni­tion de l’agriculture pleine et entière. Sa déf­i­ni­tion, qui exclut en par­ti­c­uli­er le critère de la domes­ti­ca­tion, mais qui inclut celui de la récolte (alors que la récolte d’espèce sauvage n’est rien d’autre que ce que l’on appelle usuelle­ment la cueil­lette), est forgée dans ce but. Mais si, comme l’écrit Beth Gott (qui, elle, tient à s’exprimer de manière rigoureuse et nuancée), à pro­pos de la manip­u­la­tion des ignames, « la dis­tinc­tion entre la ‘cueil­lette’ et la ‘cul­ture’ sem­ble moins abrupte que l’on pou­vait le croire », ce n’est pas pour autant qu’on peut l’effacer. En Aus­tralie, et essen­tielle­ment à pro­pos de deux régions, on peut tout au plus par­ler de pro­to-agri­cul­ture, ou d’agriculture émer­gente. Mais, out­re la rel­a­tive rareté des indices qui témoignent de ces pra­tiques, il est tout de même sig­ni­fi­catif que celles con­sis­tant à pré­par­er les sols et à pren­dre soin des plantes durant leur crois­sance, par exem­ple par du désherbage, ne sont nulle part évo­quées, pas plus qu’il n’existe la moin­dre trace d’élevage, fût-il rudi­men­taire.
L’autre dimen­sion de l’argument de Pas­coe est le rôle – dont l’importance, en revanche, est unanime­ment recon­nue, même si dans le détail, elle con­tin­ue à faire l’objet de dis­cus­sions – des mis­es à feu régulières d’une par­tie des paysages aus­traliens dans le façon­nage mil­lé­naire de l’environnement et le renou­velle­ment (ou la sélec­tion) des espèces. Ce point, qui avait déjà été sig­nalé en pas­sant par Ger­rit­sen, a été récem­ment dévelop­pé dans le livre de Bill Gam­mage, qui est venu rap­pel­er l’importance de cette pra­tique, qu’un archéo­logue appelait dès 1969 avec un cer­tain sens de la for­mule, la « cul­ture à la torche » (fire-stick farm­ing). Mais la « cul­ture à la torche » n’est, sauf à tor­dre là encore le sens des mots, pas réelle­ment une « cul­ture ».
Les mis­es à feu pra­tiquées par les Aborigènes, ici pour la chas­se (Lycett, début XIXe)
En réal­ité, le prob­lème tient peut-être moins à l’identification de ces pra­tiques qu’à leur inter­pré­ta­tion plus générale, le long des mul­ti­ples voies qui ont con­duit, depuis la chas­se, la pêche et la cueil­lette, à l’agriculture et à l’élevage. Les ignor­er pure­ment et sim­ple­ment n’est évidem­ment pas une option. Mais, pour autant, les faire entr­er à tout prix dans la caté­gorie de l’agriculture pour des motifs qui doivent bien peu à la sci­ence, et beau­coup à un agen­da poli­tique bien par­ti­c­uli­er, ne peut qu’enfermer la dis­cus­sion dans un dilemme stérile. Il y a cer­taine­ment beau­coup à appren­dre du cas aus­tralien, à con­di­tion de ne pas l’enrôler dans de fauss­es prob­lé­ma­tiques. Le fait que les chas­seurs-cueilleurs de ce con­ti­nent – car c’en étaient bel et bien – aient agi sur leur envi­ron­nement selon des voies et à une échelle qui ont longtemps été sous-estimées, peut en effet amen­er à con­clure qu’ils doivent, de ce fait, être con­sid­érés comme des chas­seurs-cueilleurs assez (ou très) par­ti­c­uliers. C’est peut-être le cas. Mais on peut aus­si se deman­der si la ques­tion n’est pas tout sim­ple­ment mal posée, et si notre con­cep­tion de la norme des chas­seurs-cueilleurs n’est pas lour­de­ment influ­encée du fait que ceux que nous con­nais­sons le mieux en eth­nolo­gie vivaient soient dans des envi­ron­nements déser­tiques, soit dans des forêts dens­es, c’est-à-dire dans des milieux où leur action sur l’environnement était par la force des choses assez lim­itée. À cela il faut ajouter le biais archéologique, qui fait que pour les péri­odes préhis­toriques les mieux con­nues, tout ce qui relève de l’organique et du végé­tal se préserve très mal. Pour ces raisons, et sans doute aus­si pour quelques autres, l’image que nous nous sommes forgés des chas­seurs-cueilleurs « typ­iques » est sans doute défor­mée en faveur de l’activité de chas­se, et notre per­cep­tion de leur économie penche forte­ment du côté de la pré­da­tion pas­sive – ne les oppose-t-on pas clas­sique­ment aux seuls « vrais » pro­duc­teurs que seraient les cul­ti­va­teurs ? Mais les accom­plisse­ments des Aborigènes – pour peu qu’on les dis­cute sérieuse­ment, ce que ne per­met pas ce livre – invi­tent à con­cevoir que dans les zones tem­pérées au moins, l’économie de chas­se et de cueil­lette ait pu exercer un impact tout à fait sig­ni­fi­catif sur l’environnement, impact en par­tie con­scient et entretenu par des pra­tiques volon­taires et qui, en rétroac­tion, affec­tait grande­ment les ressources dont dis­po­saient ces peu­ples.
Pour finir, il faut not­er que Dark Emu n’aborde que très incidem­ment les struc­tures sociales aborigènes. Pour celui qui tient à toute force à démon­tr­er que ces sociétés pos­sé­daient tous les attrib­uts tech­niques post-néolithiques, cela peut paraître éton­nant. En réal­ité, dans la per­spec­tive qui est la sienne, il vaut mieux éviter ce ter­rain glis­sant : com­ment éviter dans ce cas de penser qu’avec l’agriculture, l’irrigation, la séden­tar­ité et le stock­age, étaient apparus priv­ilèges matériels et iné­gal­ités de richesse, comme ce fut le cas partout ailleurs dans le monde ? Les chercheurs qui ont plaidé en faveur d’une « com­plex­ité » de cer­taines sociétés aus­trali­ennes ont rarement man­qué de citer les quelques témoignages ethno­graphiques (au demeu­rant, très dou­teux) qui allaient dans ce sens, c’est-à-dire ceux de Stäh­le et de Daw­son sur les Gun­ditj­mara de la région du lac Con­dah. Bruce Pas­coe, pour­tant si enclin à faire feu de tout bois, n’utilise pas cet argu­ment tout trou­vé, pour une rai­son sim­ple : son objec­tif est d’idéaliser non seule­ment les accom­plisse­ments tech­niques des Aborigènes, mais aus­si leurs rap­ports soci­aux. Dès lors, il ne s’agit surtout pas d’amener le ver de l’inégalité sociale avec le fruit du développe­ment tech­nique. Des sociétés aborigènes, on appren­dra donc sim­ple­ment qu’elles étaient un mod­èle de démoc­ra­tie, et qu’elles avaient « con­stru­it un sys­tème de gou­verne­ment pan-con­ti­nen­tal qui engendrait la paix et la prospérité ». Autant d’appréciations qui, pour qui con­naît la réal­ité de ces sociétés, se situent quelque part entre l’exagération et la franche affab­u­la­tion.
Sur la Côte Nord-Ouest améri­caine : des chas­seurs-cueilleurs séden­taires, stockeurs… et sociale­ment très iné­gal­i­taires

Pour finir, un peu (beaucoup) de politique

Bruce Pas­coe
Je le dis­ais en intro­duc­tion : avec Dark Emu, Bruce Pas­coe pour­suit aus­si (et surtout ?) des objec­tifs poli­tiques. Ceux-ci sont affichés comme tels : selon lui, la vision des Aborigènes comme des chas­seurs-cueilleurs n’exploitant pas le sol aurait con­tribué à forg­er l’argument de la Ter­ra Nul­lius qui a légitimé la coloni­sa­tion. Plus encore, il con­tin­ue à le faire :
« L’insistance sur l’utilisation du qual­i­fi­catif de chas­seur-cueilleur est préju­di­cia­ble aux droits fonciers des Aborigènes. »
« La croy­ance selon laque­lle les Aborigènes étaient de ‘sim­ples’ chas­seurs-cueilleurs a été util­isée comme un instru­ment poli­tique pour jus­ti­fi­er leur dépos­ses­sion. Chaque appli­ca­tion des Droits sur la Terre (Land Rights) procède de l’idée que les Aborigènes et les peu­ples du Détroit de Tor­rès ne fai­saient que col­lecter les ressources disponibles et n’avaient donc aucune inter­ac­tion organ­isée avec le ter­ri­toire, c’est-à-dire que la pop­u­la­tion indigène ne pos­sé­dait ni n’u­til­i­sait la terre. »
Je suis très loin de con­naître suff­isam­ment la sit­u­a­tion locale pour savoir quel degré de vérité con­ti­en­nent ces affir­ma­tions. Il est évi­dent que la sit­u­a­tion glob­ale des Aborigènes con­stitue depuis deux siè­cles une plaie ouverte dans le corps de la société aus­trali­enne, qu’aucune mesure n’est pour le moment par­v­enue à refer­mer. Et il est tout aus­si évi­dent que les deman­des des com­mu­nautés Aborigènes en ter­mes de droits fonciers, qui se sont affir­mées dans les dernières décen­nies, représen­tent des enjeux financiers trop con­sid­érables pour que les pos­sé­dants ne s’y opposent pas vent debout.
Mon pre­mier mou­ve­ment est qu’il y a quand même quelque naïveté (feinte ?) à croire qu’en soi, la recon­nais­sance de pra­tiques agri­coles réelles ou sup­posées chez les Aborigènes chang­erait quoi que ce soit de fon­da­men­tal aux don­nées du prob­lème. Le fait que les Aborigènes aient été dans une très large mesure des chas­seurs-cueilleurs a sans doute fourni un pré­texte com­mode à leur dépos­ses­sion par les Occi­den­taux. Mais, à ce que l’on sache, l’existence de l’agriculture n’a jamais arrêté aucune coloni­sa­tion dans le monde, sur aucun con­ti­nent que ce soit. Pour ne pren­dre que cet exem­ple, l’Amérique du Nord était, lors du con­tact, peu­plée selon les zones, de sociétés de chas­seurs-cueilleurs ou de cul­ti­va­teurs, ces dernières étant par­fois fort dens­es. Quant à l’Afrique, elle était presque tout entière agri­cole, qui plus est organ­isée en États. En quoi cela a‑t-il pro­tégé les pop­u­la­tions de l’a­vid­ité des con­quérants ?
En fait, si Bruce Pas­coe mal­traite à ce point les faits, c’est parce qu’il raisonne en nation­al­iste – un nation­al­iste à la fois Aborigène et Aus­tralien. Comme tout nation­al­iste, il tient à glo­ri­fie le passé du groupe auquel il se rat­tache ; et si le passé ne se prête pas assez volon­tiers à cette glo­ri­fi­ca­tion, il le mythi­fie un peu, beau­coup, ou pas­sion­né­ment. Quant au rôle dont il rêve pour les Aborigènes, ce n’est cer­taine­ment pas de con­tribuer à ren­vers­er l’ordre social cap­i­tal­iste, mais de s’y inté­gr­er, et d’y pren­dre leur part du gâteau – bien plus appétis­sant, n’en dou­tons pas, que celui jadis offert à Sturt. Lorsque Pas­coe écrit que « le prob­lème n’est pas la dif­férence entre le cap­i­tal­isme et le com­mu­nisme ; c’est la dif­férence entre le cap­i­tal­isme et l’Aboriginalisme », il ne faut surtout pas se mépren­dre : ce qui est visé par cette maxime n’est pas le cap­i­tal­isme, mais juste­ment, le com­mu­nisme. Car, voyez-vous, si seule­ment on écoutait ce que les Aborigènes ont à dire, le cap­i­tal­isme en général, et le cap­i­tal­isme aborigène en par­ti­c­uli­er, s’en porteraient à mer­veille. Par­lant des céréales jadis récoltées par les tribus d’Aus­tralie et de leur pos­si­ble cul­ture aujourd’hui, Pas­coe s’exclame :
« Actuelle­ment, il n’y a pas de marché pour ces céréales, mais je parie qu’un étal dans n’im­porte quel marché de la ville pour­rait en ven­dre des farines à des prix élevés aux ama­teurs d’al­i­ments com­plets. Les marchés sont créés par des entre­pre­neurs. Met­tez de côté quelques enc­los et amusez-vous, et je mangerai mon cha­peau si cela ne rap­porte pas de prof­it. »
Le clou est enfon­cé un peu plus loin :
« Notre but est qu’un indi­vidu, ou un groupe de jeunes Aborigènes du coin fassent des résul­tats de cette inves­ti­ga­tion une indus­trie prof­itable. »
Et si Paris valait bien une messe, les bours­es de Syd­ney, de Lon­dres et de Wall Street, elles, auraient selon Bruce Pas­coe tout à gag­n­er à s’in­spir­er de la spir­i­tu­al­ité qui imprég­nait (et imprègne encore) les com­mu­nautés aborigènes :
« Dans la vie aborigène, l’e­sprit et le monde cor­porel sont unis ; mais dans la société européenne, l’é­conomie fonc­tionne indépen­dam­ment de l’e­sprit et, comme l’il­lus­trent les exem­ples mod­ernes, presque au mépris du code moral religieux. Le krach financier de 2009 et le déverse­ment de pét­role dans le golfe du Mex­ique en 2010 sont sur­venus parce que la morale chré­ti­enne de la plu­part des par­tic­i­pants avait été exclue de leurs trans­ac­tions com­mer­ciales. »
Jetez Le Cap­i­tal et ouvrez l’É­vangile selon Saint Bruce : la messe est dite.
Il reste une dernière ques­tion, peut-être la plus douloureuse : com­ment expli­quer que le camp pro­gres­siste aus­tralien, pour autant que je puisse en juger depuis mon écran d’ordinateur, ait choisi dans une qua­si-una­nim­ité de chanter les louanges d’un ouvrage qui mal­traite les faits avec autant d’insouciance, promeut le sur­na­turel comme guide moral et l’entreprise cap­i­tal­iste comme per­spec­tive poli­tique ? Et pourquoi les prin­ci­pales, sinon les seules voix qui s’élèvent pour dénon­cer l’imposture sont-elles celles de réac­tion­naires ani­més des pires inten­tions ?
Je ne vois d’autre réponse que celle, qui, aux mêmes caus­es, pro­duit les mêmes effets sous nos lat­i­tudes : beau­coup se sen­tent paralysés à l’idée de cri­ti­quer quoi que ce soit qui vienne des opprimés et, par une sol­i­dar­ité dévoyée, renon­cent à com­bat­tre pour la rai­son et l’émancipation sociale. Encore une fois, je n’ai d’autre con­nais­sance de l’Australie que livresque. Mais je crois pou­voir imag­in­er la pres­sion sociale que représente l’épouvantable sort fait aux Aborigènes, et la dif­fi­culté à pro­pos­er une voie indépen­dante, entre le suiv­isme vis-à-vis du com­mu­nau­tarisme des deux bor­ds. Cette impuis­sance prend d’ailleurs des allures de déroute, si j’en crois cette pub­li­ca­tion uni­ver­si­taire qui se veut un guide de référence pour for­mer les insti­tu­teurs, afin de les éclair­er sur la ques­tion des ter­mes « appro­priés » et « moins appro­priés » (voire car­ré­ment « offen­sants ») à pro­pos des Aborigènes.
Cer­tains pas­sages font sourire. D’autres lais­sent franche­ment per­plex­es, comme celui qui explique qu’il ne faut pas user du terme « préhis­torique » à pro­pos des sociétés tra­di­tion­nelles, car « l’usage de ce terme dénie la valid­ité de l’histoire des Aborigènes d’Australie avant ce qui est com­muné­ment con­sid­éré comme l’Histoire écrite, et avant le con­tact européen. Il dénie égale­ment la place des Aborigènes aus­traliens dans l’Histoire ». Avec une logique aus­si impa­ra­ble, il me sem­ble qu’il faut immé­di­ate­ment cess­er de par­ler de préhis­toire à pro­pos de Las­caux, sauf à offenser grave­ment les Mag­daléniens ou ceux qui se con­sid­ér­eraient comme leur descen­dants.
Mais le meilleur – ou plutôt, le pire – est à venir. On apprend en effet que pour par­ler des orig­ines du peu­ple­ment humain sur le con­ti­nent, il est « appro­prié » d’utiliser l’expression « depuis le début du Temps du Rêve », car cette locu­tion « reflète les croy­ances de nom­breux Aus­traliens selon lesquelles ils ont tou­jours été présents en Aus­tralie, depuis le début des temps et ils vien­nent de cette terre ». Il est « moins appro­prié » de dire que « les Aborigènes vivent en Aus­tralie depuis 40 000 ans », dans la mesure où « 40 000 ans place une lim­ite à l’occupation de l’Australie et tend ain­si à accréditer des théories de migra­tions et des sup­po­si­tions anthro­pologiques. Beau­coup d’Australiens indigènes con­sid­èrent cette sorte de mesure et de quan­tifi­ca­tion comme inap­pro­priée ».
Com­ment s’é­ton­ner, dans un tel con­texte, du con­cert de louanges qui a accom­pa­g­né Dark Emu ? Bien des pro­gres­sistes se dis­ent sans doute que peu importe le fla­con du réc­it his­torique, pourvu qu’on ait l’ivresse de la sol­i­dar­ité avec la cause Aborigène. Mais, s’agis­sant des recom­man­da­tions aux insti­tu­teurs comme de l’ac­cueil dithyra­m­bique fait au livre de Bruce Pas­coe, quelle éman­ci­pa­tion peut-elle sor­tir de tels renon­ce­ments ? En atten­dant, une chose est cer­taine : ce n’est pas avec de la mau­vaise con­science qu’on fait de la bonne sci­ence.

23 commentaires

  1. Bon­jour Christophe,

    « Mais les accom­plisse­ments des Aborigènes – pour peu qu’on les dis­cute sérieuse­ment, ce que ne per­met pas ce livre – invi­tent à con­cevoir que dans les zones tem­pérées au moins, l’économie de chas­se et de cueil­lette ait pu exercer un impact tout à fait sig­ni­fi­catif sur l’environnement, impact en par­tie con­scient et entretenu par des pra­tiques volon­taires et qui, en rétroac­tion, affec­tait grande­ment les ressources dont dis­po­saient ces peu­ples. »

    À ce sujet, voici une théorie intéres­sante par­mi d’autres :
    https://www.sciencedaily.com/releases/2016/12/161201092823.htm

    « Cette impuis­sance prend d’ailleurs des allures de déroute, si j’en crois cette pub­li­ca­tion uni­ver­si­taire qui se veut un guide de référence pour for­mer les insti­tu­teurs, afin de les éclair­er sur la ques­tion des ter­mes « appro­priés » et « moins appro­priés » (voire car­ré­ment « offen­sants ») à pro­pos des Aborigènes. »

    Cette obses­sion d’une ter­mi­nolo­gie « appro­priée » et « non-offen­sante » se retrou­ve plus glob­ale­ment dans les sociétés anglo-sax­onnes (améri­caine notam­ment). Je peux en être témoin, tra­vail­lant régulière­ment (à titre pro­fes­sion­nel et bénév­ole) avec des Améri­cains.

    Je ne voudrais pas essen­tialis­er, mais il y a man­i­feste­ment quelque chose dans la men­tal­ité de ces sociétés qui fait pass­er la cor­rec­tion et l’ap­parence du respect (jusqu’à une cer­tain obséquiosité) avant le souci de rigueur et de justesse. Ce qui n’empêche pas, d’ailleurs, une cer­taine bru­tal­ité à l’é­gard des con­trevenants. La plus grande part de l’op­po­si­tion à ces ten­dances émane de la droite non-« pro­gres­siste », ce qui accentue l’ef­fet de cli­vage… un bon cer­cle vicieux, en quelque somme.

    Sur le même sujet mais avec des con­séquences con­cer­nant directe­ment notre pays, un texte de Guil­laume Lecoin­tre :
    https://especes.org/articles/holdup_musees/

    bien à toi

    Antoine.

    1. Bon­jour Antoine, et mer­ci de ta réac­tion. J’avais vu pass­er le bil­let de G. Lecoin­tre, et surtout, l’hal­lu­ci­nant texte qui l’a inspiré. L’ar­ti­cle sur les mis­es à feu du Paléo a l’air tout à fait stim­u­lant, je vais le lire aus­si vite que pos­si­ble. Sur la com­plai­sance vis-à-vis des âner­ies défendues par les opprimés (et la théori­sa­tion de cette com­plai­sance), je dirais bien que cela a moins à avoir, en soi, avec une “men­tal­ité” qu’avec une his­toire poli­tique, où ces sociétés n’ont été mar­quées ni par un com­bat de la bour­geoisie pour saper l’in­flu­ence de l’Eglise, ni par un mou­ve­ment ouvri­er révo­lu­tion­naire qui aurait fourni un dra­peau ratio­nal­iste (matéri­al­iste) et uni­ver­sal­iste aux opprimés. D’où ce qu’on appelle le mul­ti­cul­tur­al­isme, et qui est en fait un truc sur le mode : que cha­cun croie aux âner­ies de son choix, pourvu que toutes les bour­geois de toutes les com­mu­nautés aient un accès à peu près équiv­a­lent à la man­geoire. Mais ce ne sont que des impres­sions (peut-être fauss­es, et sûre­ment par­tielles), il faudrait creuser le sujet d’un point de vue éman­ci­pa­teur qui est hélas devenu bien minori­taire.

  2. Bon­jour,
    La dépos­ses­sion des aborigènes pour cause de retard, de sauvagerie (dite encore non-civil­i­sa­tion) est jus­ti­fiée depuis fort longtemps par les colonisa­teurs, et pas seule­ment en Aus­tralie. Le cas des Indi­ens du cen­tre de l’Amérique du Nord (plaines, prairies, etc.) est très con­nu mais, même pour ceux pour lesquels la terre est sec­ondaire et qui vivaient copieuse­ment des pro­duits des cours d’eau et de la mer, cela reste vrai.
    En 1868 G. Sproat (com­mis­saire des ter­res indi­ennes), déclarait déjà que les nat­ifs « n’occupaient pas, en un sens civil­isé, la terre », puisqu’ils se con­tentaient de « chas­s­er des ani­maux dans la forêt, de cueil­lir des fruits sauvages et de couper quelques arbres pour faire des canoës et des maisons » (Right of Sav­ages to the Soil). Ce juge­ment con­cer­nait les Noot­ka, un des peu­ples de chas­seurs-pêcheurs-cueilleurs les plus con­nus de la Côte Nord-ouest de l’Amérique du Nord.
    Dans leurs ten­ta­tives de récupér­er leurs ter­res, les Indi­ens cherchent aujourd’hui à mon­tr­er que, s’ils ne cul­ti­vaient pas des par­celles de ter­res, ils n’en étaient pas loin. Comme tous les chas­seurs-cueilleurs, les Indi­ens pre­naient bien soin de leurs ter­res dont ils tiraient des fruits et légumes indis­pens­ables à leur ali­men­ta­tion et à leur arti­sanat, tout comme ils pre­naient bien soin de leurs riv­ières. Il est clair qu’une pêche exces­sive de saumons dans une riv­ière pou­vait avoir des con­séquences cat­a­strophiques sur les généra­tions suiv­antes de saumons et il est évi­dent que ce genre d’erreurs devaient arriv­er. Pourquoi n’en serait-il pas de même, sur terre, du feu ? Le feu, maîtrisé, per­met de régénér­er la végé­ta­tion (qu’est-ce que l’écobuage de nos cam­pagnes ?) et de chas­s­er mais, par­fois, il échappe au con­trôle de ceux qui croient le domin­er. Ces acci­dents peu­vent-ils être pris pour une pra­tique habituelle ? Qu’en dis­ent les mod­èles paléo­cli­ma­tologiques ?

    1. @ Momo,

      Is it not a fact that human evo­lu­tion has involved and no doubt required, migra­tion and coloni­sa­tion, oth­er­wise Africa would be very crowd­ed indeed.

      The British did not jus­ti­fy dis­pos­ses­sion of Abo­rig­i­nal peo­ples on the basis of their lack of devel­op­ment. Indeed, they had colonised vast­ly more devel­oped soci­eties in their time. And been colonised more than once them­selves.

      We no longer require coloni­sa­tion for human evo­lu­tion, although a few pock­ets remain in the mod­ern world, but we cer­tain­ly need­ed it in the past. It is dif­fi­cult to see why it was wrong for the British to strive to bring Abo­rig­i­nal peo­ples into the then mod­ern world, when devel­oped nations spend mil­lions if not bil­lions, seek­ing to do the same for Third World nations today.

      It is a top­ic which increas­ing­ly lacks con­text as acad­e­mia becomes increas­ing­ly prof­it-dri­ven and holds opin­ion to be the equal of facts.

  3. Début de la notice de Pas­coe dans la Wikipedia anglaise : “Bruce Pas­coe (born 1947) is an Abo­rig­i­nal Aus­tralian writer of lit­er­ary fic­tion…”. Il me sem­ble que tout est dit !
    La Heather Builth, c’en est une sacrée aus­si. Quand on la lit, les Gun­ditj­mara avaient de mon­strueuses fer­mes à anguilles, car­ré­ment des usines pour les faire séch­er, et ils les expor­taient dans toute l’Aus­tralie, rien de moins. Mais quand on regarde com­ment toute cette affaire est bâtie, il n’y a que du creux sur du vide. Il faut voir les pho­tos des soi-dis­ant maisons tra­di­tion­nelles en pierre, trois cail­loux entassés (et par ailleurs très mal datés). Ou celles des arbres à faire séch­er les anguilles, que rien ne dis­tingue des autres, si ce n’est de soi-dis­ant analy­ses chim­iques sophis­tiquées. Pour le reste, c’est un gros mon­tage basé sur du SIG. En pas­sant, le terme d’aqua­cul­ture vient d’elle (son bouquin s’ap­pelle “Ancient Abo­rig­i­nal Aqua­cul­ture Redis­cov­ered”).
    Un autre qui est grat­iné, c’est Ray Kerk­hove, pour qui les grandes métrop­o­les aus­trali­ennes n’ont pas été fondées à par­tir de rien, mais trou­vent leur orig­ine dans de gros campe­ments aborigènes. Tout ça s’in­scrit dans ce que les Aus­traliens appel­lent l’A­bo­rig­i­nal Her­itage, et qu’il est main­tenant de bon ton de con­sid­ér­er comme le fonde­ment de l’i­den­tité de la nation aus­trali­enne. Le tout est agré­men­té archéologique­ment d’une bonne dose de sauce à la land­scape archae­ol­o­gy, le pire courant que l’on ait pu inven­ter depuis que l’archéolo­gie existe.
    Bref, mal­heureuse­ment c’est com­plète­ment général, l’archéolo­gie et l’an­thro­polo­gie aus­trali­ennes sont aujour­d’hui totale­ment per­ver­ties par l’ex­trême mora­line qui règne dans le pays, et cer­tains sujets sont devenus car­ré­ment tabous. Et encore plus mal­heureuse­ment, le silence des uni­ver­si­taires est assour­dis­sant, quand ils ne sont pas eux-mêmes des cheva­liers de la pen­sée cor­recte (mais je sup­pose que si l’on veut faire car­rière en Aus­tralie, il vaut mieux fer­mer sa grande g., quoi que l’on pense). Même en Amérique du Nord, où il faut égale­ment com­pos­er avec les Natives, les choses sont très loin d’avoir cette ampleur… Sur le fond, on peut encore s’in­ter­roger sur la néces­sité de plaider coupable pour cer­tains faits passés (encore que nul ne peut être tenu coupable pour les con­ner­ies de ses ancêtres ; autres temps, autres moeurs), ce qui est un peu partout dans l’air du temps. Mais, comme tu le soulignes, la véri­ta­ble moti­va­tion de tout ce ram­dam, de l’A­bo­rig­i­nal Her­itage, est au moins autant à chercher dans l’en­vie de partager le gâteau cap­i­tal­iste que dans celle de réha­biliter la mémoire des Aborigènes.
    Reste que pour nous et sur un plan stricte­ment sci­en­tifique, je suis d’ac­cord avec toi que l’Aus­tralie pose la ques­tion de la déf­i­ni­tion et de la car­ac­téri­sa­tion des chas­seurs-cueilleurs, et offre de ce point de vue un éven­tail de don­nées qui n’ex­is­tent pas ailleurs et qu’on aurait tort de nég­liger.

    1. Sur Builth et les Gun­ditj­mara, j’avais égale­ment été assez sur­pris par l’é­cart entre ce qu’elle affir­mait et la minceur – voire l’inex­is­tence – des preuves qu’elle avançait. À ma con­nais­sance, elle ne pro­duit pas le moin­dre élé­ment sur le com­merce sup­posé des anguilles séchées, et l’af­fir­ma­tion procède en réal­ité d’une pure spécu­la­tion. Mais le plus frap­pant, c’est que ces travaux ont l’air d’être approu­vés (au moins tacite­ment) par l’ensem­ble de la com­mu­nauté archéologique aus­trali­enne. Je ne suis jamais tombé sur une quel­conque cri­tique, et la « com­plex­ité » de la société Gun­ditj­mara sem­ble être dev­enue une vérité indis­cutable.

  4. I would sug­gest that you check all of Pas­coe’s sources as cit­ed in Dark Emu — much of it can be done online. When you do you will realise that Pas­coe, whose only exper­tise is as a fic­tion-writer, has edit­ed, mis­quot­ed, mis­in­ter­pret­ed, fan­ci­fied and fal­si­fied those sources.

    In addi­tion, Pas­coe, while claim­ing to be descend­ed from a few Abo­rig­i­nal groups, has been reject­ed by those groups as hav­ing any con­nec­tion. An expert in fam­i­ly ances­try traced Pas­coe’s fam­i­ly back and it is all Eng­lish for three and more gen­er­a­tions.

    So, not only is Pas­coe a writer of fic­tion he is an inven­tor of ances­try.

    1. I won­der if you’ve real­ly read what I’ve writ­ten ? My post is essen­tial­ly a cri­tique of Pas­coe, based (among oth­er things) on care­ful ver­i­fi­ca­tion of his sources. On this sub­ject, in the mean­time, I have learned of the forth­com­ing pub­li­ca­tion of a book by Peter Sut­ton, one of Aus­trali­a’s most qual­i­fied anthro­pol­o­gists, who also crit­i­cizes Dark Emu on bases very sim­i­lar to this post.
      As for the polemic on Pas­coe’s ori­gins, let me not put a toe in this debate for which the Aus­tralian right seems to be so fond. As far as I am con­cerned, I stick to the ideas and their sci­en­tif­ic val­ue, which does not depend on the chro­mo­somes, sex or pig­men­ta­tion of the per­son express­ing them.

    2. Sor­ry, I had trou­ble get­ting it to remain in an Eng­lish trans­la­tion and did not read all of it ini­tial­ly. I apol­o­gise for my error.

      Very wise to stay out of Pas­coe’s ori­gins, it is a minor issue. What real­ly mat­ters are facts and foren­si­cal­ly rig­or­ous his­to­ry. Your work is great­ly appre­ci­at­ed.

  5. Sor­ry, my French is so rusty that I dare not inflict it on read­ers. But Roslyn Ross’s com­ment (above) is cor­rect : ‘Dark Emu’ is an entire­ly mis­lead­ing load of rub­bish, and insult to any­body’s intel­li­gence. It bla­tant­ly push­es an agen­da which pur­ports to be pro­gres­sive, but I fear that the denial that Abo­rig­i­nal peo­ple here were hunters and har­vesters will even­tu­al­ly come back with dev­as­tat­ing con­se­quences for Abo­rig­i­nal peo­ple’s under­stand­ing of their own past.
    I have put togeth­er about fif­teen thou­sand pages of ear­ly doc­u­ments, main­ly from the nine­teenth cen­tu­ry, on : http://www.firstsources.info and main­ly in rela­tion to the state (colony, province) of South Aus­tralia, espe­cial­ly from the Mis­sion of Point McLeay, on Lake Alexan­d­ri­na, where my late wife and her fam­i­ly came from.

    1. I ful­ly agree that Pas­coe’s descrip­tion of tra­di­tion­al Abo­rig­i­nal soci­eties is at best biased, at worst large­ly fan­ci­ful. And I also agree that this re-read­ing stems from a high­ly ques­tion­able polit­i­cal agen­da — not­ing if nec­es­sary that I, per­son­al­ly, stand on the far left of the polit­i­cal spec­trum.
      My reac­tion to Roslyn Ross’ com­men­tary was that I seemed to be crit­i­cized for not hav­ing ver­i­fied the sources, where­as my entire text is based on a care­ful exam­i­na­tion of Bruce Pas­coe’s alle­ga­tions and quotes.

  6. Thank you, Christophe, I fear that Pas­coe’s fab­ri­ca­tion (and there have been plen­ty of those in Indige­nous affairs over the last few decades) will have very destruc­tive effects on Indige­nous self-per­cep­tion when it becomes clear that there is no actu­al evi­dence (although many wish with all their hearts that there was) of Abo­rig­i­nal farm­ing, i.e. cul­ti­va­tion, tend­ing, pen­ning, etc., no tools, no evi­dence of fence-lines or stor­age, or devel­op­ment or selec­tion of crops, no tam­ing and using of ani­mals (except dogs from S‑E-Asia from per­haps 4,000 years ago, brought to the north by Aus­trone­sian sea­far­ers). Once hunt­ing-gath­er­ing has been utter­ly demeaned and derid­ed by the oppor­tunist ‘Left’, and once some­thing like his­tor­i­cal truth real­ly bites, what will be remain of their past to sus­tain Abo­rig­i­nal peo­ple ? Pas­coe has­n’t com­mit­ted crimes only against his­to­ry, against his­tor­i­cal mate­ri­al­ism if you like, but ulti­mate­ly against the Abo­rig­i­nal peo­ple across Aus­tralia : what will they believe in about them­selves once this fraud is exposed ?
    By the way, the Left is a very broad church : com­ing from the Left-Cen­tre, (i.e. as an ex-Maoist) I object to Pas­coe’s crimes being in any way asso­ci­at­ed with any gen­uine Left : I do not think the truth should be sur­ren­dered to the Right. There is too much at stake for Abo­rig­i­nal peo­ple.
    Joe Lane, Ade­laide, South Aus­tralia

    1. I agree with the gist of what you write ; and yes, polit­i­cal­ly speak­ing, if Pas­coe’s angle would be high­ly ques­tion­able if it were based on truths, it is even more so as it relies on a total­ly dis­tort­ed image of tra­di­tion­al abo­rig­i­nal economies.
      More deeply, we live in an odd peri­od where many rep­re­sen­ta­tives of the pro­gres­sive camp main­tain a very dis­tant rela­tion­ship with facts and truth, some­times even sug­gest­ing that the truth is sec­ondary, or even does not real­ly exist. For my part, I con­tin­ue to firm­ly believe that in order to trans­form soci­ety, it will be nec­es­sary to rely on lucid­i­ty and con­science, and that lies can nev­er, in the end, serve the camp of the exploit­ed (“only truth is rev­o­lu­tion­ary!”).
      Return­ing to Bruce Pas­coe and his the­ses, I high­ly rec­om­mend the forth­com­ing book writ­ten by Peter Sut­ton and Keryn Wal­she, Aus­tralia Before Con­quest : An Assess­ment of Bruce Pas­coe’s Dark Emu, to be pub­lished by Mel­bourne Uni­ver­si­ty Press.

    2. @Joe Lane,

      Well said. I also feel Pas­coe’s fab­ri­ca­tion of the real­i­ties of Abo­rig­i­nal lives is racist and denies the human­i­ty of the peo­ple involved. We will nev­er under­stand any­one if we do not have a true pic­ture of how they lived and the ori­gins of their cul­tur­al beliefs which may endure.

      In truth, I think Pas­coe as a fic­tion-writer and excel­lent sto­ry-teller, can­not tell the dif­fer­ence between facts and fan­ta­sy and did not set out to deceive but rather got car­ried away with him­self and his sto­ry.

  7. Why would you assume the voic­es raised to cor­rect Pas­coe have the worst inten­tions ? Many of us who are vocal on this sub­ject do so because we val­ue his­to­ry as fact not fan­ta­sy and are appalled to see what amounts to a racist anti-Euro­pean polemic, fic­tion mas­querad­ing as his­to­ry, taught in schools.

    As a for­eign­er, you have a lib­er­ty to speak the truth about Pas­coe’s book, in ways, it seems, Aus­tralian aca­d­e­mics feel they can­not. That is a tragedy for his­to­ry and for acad­e­mia.

    What is so often over­looked is that Abo­rig­i­nal peo­ples, and they were many, not one group, with­out a com­mon lan­guage, were not so bad­ly treat­ed by the British or lat­er Aus­tralian Gov­ern­ments. The lies and dis­tor­tions on this issue abound and have done for decades.

    Abo­rig­ines were British sub­jects from the ear­ly 19th cen­tu­ry when all ‘Aus­tralians’ became so labelled, and, in 1949, when we became Aus­tralian cit­i­zens, not sub­jects, so did every­one in this land, with or with­out Abo­rig­i­nal ances­try. When women in South Aus­tralia in the late 19th cen­tu­ry were giv­en the vote, so too were Abo­rig­i­nal women.

    Aus­tralians with Abo­rig­i­nal ances­try today, a group num­ber­ing around 600,000, range from 100% Abo­rig­i­nal ances­try, not many of those, to less than 1% Abo­rig­i­nal ances­try, lots of those, with most so min­i­mal­ly Abo­rig­i­nal in ances­try they could not call them­selves ‘native’ in any oth­er coun­try in the world.

    Not only do those reg­is­ter­ing Abo­rig­i­nal ances­try get more ben­e­fits than those with­out such ances­try, but around 30% of this island-con­ti­nent has been hand­ed over as land rights. Indeed, Abo­rig­i­nal com­mu­ni­ties claim and get min­ing roy­al­ties worth bil­lions in ways no oth­er Aus­tralians can. The Aus­tralian Gov­ern­ment, the tax­pay­ers, pour bil­lions every year into try­ing to resolve the prob­lems in the tiny minor­i­ty who are still strug­gling. Most Aus­tralians with Abo­rig­i­nal ances­try, indige­nous, are doing fine, many bet­ter than most.

    Aus­tralia has the high­est and fastest rate of immi­grant inter­mar­riage of any nation and an even high­er rate of Abo­rig­i­nal inter­mar­riage. Most Aus­tralians with Abo­rig­i­nal ances­try are in mixed mar­riages.

    Ances­try researchers have clear­ly shown Bruce Pas­coe has no Abo­rig­i­nal ances­try, but is Eng­lish back through many gen­er­a­tions. How­ev­er, fly­ing the Abo­rig­i­nal flag opens the door to ben­e­fits, pres­tige, pow­er and mon­ey and as a con­sum­mate sto­ry-teller, Pas­coe takes full advan­tage of it.

    1. Yes, Ros, Abo­rig­i­nal women in South Aus­tralia gained the vote when women here got the vote, in 1895 — more than thir­ty years before French women got the vote. And, by the way, Abo­rig­i­nal men here got the vote when men gen­er­al­ly got the vote, in 1856. The Abo­rig­i­nal vot­er turnout for the 1896 elec­tion here in South Aus­tralia was much high­er than the gen­er­al turnout, at least at Point McLeay Mis­sion. And yes, from the out­set, Abo­rig­i­nal peo­ple were declared (whether they knew it or not) to be British sub­jects.

      Nobody in Aus­tralia, Black or White, was a cit­i­zen of Aus­tralia until the Cit­i­zen­ship Act was brought into effect in 1949, and then all peo­ple born in Aus­tralia, Black and white, became cit­i­zens. What cit­i­zen­ship meant, how­ev­er, var­ied.

      Pas­coe has now been appoint­ed a pro­fes­sor on around $ 200,000 p.a., main­ly on the strength of his being Abo­rig­i­nal. The prob­lem with that is that he isn’t : all of his great-grand­par­ents were born in Britain, accord­ing to Ancestry.com. This is a very com­mon prob­lem across Aus­tralia, with non-Abo­rig­i­nal peo­ple claim­ing Abo­rig­i­nal­i­ty and being put into key posi­tions. When I worked in Indige­nous stu­dent sup­port thir­ty-odd years ago, one bloke tried to get into the entry pro­gram, claim­ing that his moth­er was Indige­nous. I queried that and he went else­where to anoth­er Indige­nous pro­gram, to become their Abo­rig­i­nal Schol­ar of the Year and to secure a key Edu­ca­tion Pol­i­cy posi­tion in Can­ber­ra. His moth­er turned out to be a Cal­abre­sa (and father Aus­tri­an), i.e. both immi­grants.

      Inci­den­tal­ly, Ros, Abo­rig­i­nal peo­ple down ‘south’ don’t get any roy­al­ties unless they live on their own coun­try, so city peo­ple are out of it. Most Indige­nous peo­ple in Aus­tralia nowa­days live in the cities.

  8. (1). Pas­coe is not a grad­u­ate in agri­cul­ture. In South Aus­tralia, there have been Indige­nous grad­u­ates in agri­cul­ture since at least the eight­ies. In fact, out of a total Indige­nous pop­u­la­tion of around six or sev­en hun­dred thou­sand across the coun­try, cur­rent­ly fifty thou­sand have grad­u­at­ed from uni­ver­si­ties, or three thou­sand each year, with com­mence­ments and grad­u­a­tions ris­ing at about 7 % p.a.
    (2) Pas­coe writes of the colo­nial use (mis­use) of the doc­trine of ‘Ter­ra nul­lius’ to jus­ti­fy occu­pa­tion of Aus­tralia. The first use of the term was in 1939 (A. Fitz­mau­rice, “Sov­er­eign­ty, Prop­er­ty and Empire, 1500–2000”, [2014], Chap­ter 10), by Pro­fes­sor Ernest Scott, in response to an Amer­i­can query dur­ing dis­cus­sions about the legal sta­tus of Spitzber­gen and Antarc­ti­ca. The British colo­nial­ists nev­er used the term. It seemed to have meant ‘land with­out any recog­nised sys­tem of land tenure’, i.e. land sale and pur­chase, ‘… ter­ri­to­ry that should be left com­mon’ (p. 312). There were whalers and sea­men and traders liv­ing on Spitzber­gen from before the nine­teenth cen­tu­ry before its sta­tus was set­tled by an agree­ment between Swe­den, Nor­way and Rus­sia in about 1912, as a ‘land with­out own­ers’ (p. 313).

    Joe Lane, Ade­laide

  9. Avatar de Inconnu
    Narelle Friar NSW Australia

    @Unknown Joe Lane
    @Roslyn the crit­i­cal point is — I have not seen men­tion — only for the mon­ey he is receiving/​has recieved in a fraudu­lant man­ner — which enabled him to pro­mote his books, talks, set up a farm etc etc- which Ros you know about.

    Then this dis­cus­sion would not even be tak­ing place.ristophe would not have had rea­son to write his 6,000 word paper.

    Our abo­rig­ine his­to­ry would not have been com­pro­mised for a polit­i­ca agen­da.
    Which com­pro­mis­es all Aus­tralian soci­ety and pol­i­tics in 2020 and the years to come.

    1. There is a lot of truth in this arti­cle of Peter O’Brien’s in Quad­rant :

      http://quadrant.org.au/opinion/bennelong-papers/2020/08/how-to-impress-fools-and-make-a-fortune/?fbclid=IwAR04TcFpu69EXippto7fOCkPpNsVVpsYWRt3C8SHqt4LIAWJrLWVpgIX7mc

      Even his crit­i­cism of the NYT is more or less jus­ti­fied : I’m amazed how lit­tle peo­ple over­seas know cor­rect­ly, and how dis­tort­ed their views often are of Indige­nous real­i­ties. That’s prob­a­bly why I harp on the uni­ver­si­ty expe­ri­ences of Indige­nous peo­ple, that — as far as I know — not a sin­gle mem­ber of the Indige­nous pow­er elite (per­haps ‘Mafia’ is too strong a term ; just yet) ever cites num­bers of Indige­nous grad­u­ates. For the record, at the last Cen­sus in 2016 : 49,000, which I think was an exag­ger­a­tion, just as the pop­u­la­tion num­bers may be : I think, they were then all about 20 % over-esti­mat­ing, with much dou­ble-count­ing. Now, in 2020, yes, there may be 700,000 Indige­nous peo­ple in Aus­tralia, over­whelm­ing­ly urban, and 50,000 uni­ver­si­ty grad­u­ates, over­whelm­ing­ly female, as in New Zealand, Cana­da and the US.

      What dis­gusts me is the sus­pi­cion that Pas­coe has been appoint­ed, not because he may be a grad­u­ate — he isn’t, not in agri­cul­ture — but as a virtue-ges­ture to coun­ter­act a per­ceived total lack of any Indige­nous grad­u­ates by the elite uni­ver­si­ties. As it hap­pens, I have an Indige­nous niece who grad­u­at­ed from pre­cise­ly the Uni­ver­si­ty of Mel­bourne with a Mas­ter’s degree. I have been keep­ing track of Indige­nous grad­u­ate num­bers since about 1993 and pre­dict that by 2030, grad­u­ate num­bers will top 100,000 out of a pop­u­la­tion of 800,000 — one in every three Indige­nous women, one in every six Indige­nous men. 80 % urban. But there will still be peo­ple who should know bet­ter, who will assume that 95 % of Indige­nous peo­ple are still liv­ing in aurlies as hunter-gath­er­ers, when none are now doing so, and that a tiny hand­ful have some­how got to uni­ver­si­ty whe, accord­ing to Edu­ca­tion Depart­ment fig­ures, about 140,000 have been enrolled since 1990 alone, and 25,000 are cur­rent­ly enrolled. With extreme­ly few, how­ev­er, in agri­cul­ture.

  10. Sor­ry, Christophe, but I just had to ‘pre-emp­tive­ly cor­rect’ what might have been mis­ap­pre­hen­sions about the cur­rent sit­u­a­tion of Indige­nous peo­ple in Aus­tralia. At most, 20 % of Indige­nous peo­ple here, maybe far less because of dou­ble-count­ing, live inter­mit­tent­ly in remote areas, while they have been part of the Aus­tralian social wel­fare sys­tem every­where for at least six­ty years in the most remote areas, and up to two hun­dred years else­where. Per­haps an Insige­nous major­i­ty now live in met­ro­pol­i­tan areas, i.e. in the big cities. More than nine­ty per cent of urban peo­ple inter-mar­ry with non-Indige­nous peo­ple.

    My wife and I worked for some years in Abo­rig­i­nal com­mu­ni­ties : of course, as a white­fel­la, the first thing I used to do was set up a veg­etable gar­den. Peo­ple were very mild­ly inter­est­ed, espe­cial­ly in observ­ing the clear­ing, weed­ing, dig­ging, plant­i­ng, weed­ing, water­ing, weed­ing, process­es — but they were enthu­si­as­tic about the har­vest­ing stage. That ‘project’ last­ed three sea­sons.
    Lat­er, at my late wife’s com­mu­ni­ty on Lake Alexan­d­ri­na, we put for­ward pro­pos­als for a step-by-step com­mer­cial gar­den pro­gram to devel­op their beau­ti­ful­ly-fer­tile soil (of lacus­trine deposits over mil­lions of years), but not a peep. So we helped her broth­er run the new dairy there, until it was closed.

    Beau­ti­ful coun­try, 5,000 hectares, now run­ning a few hun­dred beef cat­tle and leas­ing most of the land for share-crop­ping. So it looks good on Google Earth. But prob­a­bly only one or two peo­ple actu­al­ly ’employed’.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Retour en haut