Une nouvelle contribution de Jürg Helbling : 2. Feud et guerre

Mon col­lègue Jürg Hel­bling pro­longe ici la dis­cus­sion entamée avec sa cri­tique de mon livre dans Antiq­ui­ty, et pour­suiv­ie sur ce blog. Comme son texte est à la fois long et riche, je le pub­lie sans avoir pour l’in­stant rédigé de réponse – celle-ci ne man­quera pas d’ar­riv­er dans les prochains jours. Et je le répète, en dépit des incom­préhen­sions et des désac­cords, il est extrême­ment agréable de pou­voir men­er en toute cor­dial­ité ce type de dis­cus­sions, qui touchent à une com­préhen­sion intime de cer­tains phénomènes soci­aux.

Une « atninga » (troupe de vengeurs) de retour après une expédi­tion vic­to­rieuse.
Alice Springs, Aus­tralie, 1913 (Pho­to B. Spencer)

Dans la deux­ième par­tie de ma con­tri­bu­tion, je dis­cuterai le con­cept de guerre et de feud tel qu’il est défendu par Christophe (et Boulestin), ain­si que le con­cept auquel ils reprochent d’être « for­mal­iste ». J’abor­derai égale­ment trois cri­tiques que Christophe a soulevées con­tre mon pre­mier texte : 1) la séden­tar­ité, 2) la den­sité de pop­u­la­tion et 3) l’é­tude com­para­tiste de la guerre (je trait­erai du lien entre guerre, séden­tar­ité et organ­i­sa­tion sociale dans un troisième texte).

Tout d’abord, la séden­tar­ité n’im­plique pas — comme Christophe le sup­pose — que les guer­res sont causées par une com­péti­tion autour de ressources rares ou qu’elles sont menées dans le but d’ac­quérir ces ressources, comme Har­ris, Rap­pa­port et d’autres l’ont pré­ten­du. La séden­tar­ité sig­ni­fie plutôt que les groupes locaux dépen­dent de ressources con­cen­trées locale­ment (comme les champs et les pâturages, mais aus­si les zones et les infra­struc­tures de pêche). Les groupes locaux perdraient ces ressources s’ils s’éloignaient afin d’éviter un con­flit armé avec les groupes voisins. Ain­si, ce sont les coûts d’op­por­tu­nité pro­hibitifs de la mobil­ité dans les groupes mésolithiques et néolithiques qui expliquent l’inévitabil­ité et l’oc­cur­rence de la guerre dans ces sociétés sans pou­voir cen­tral. De tels coûts d’op­por­tu­nité n’ex­is­tent pas dans le cas des groupes paléolithiques car la mobil­ité n’est pas un obsta­cle mais une con­di­tion préal­able à une chas­se et une cueil­lette effi­caces (Hel­bling 1999, 2006). Je main­tiens que la séden­tar­ité mar­que la dif­férence cru­ciale entre les petits groupes mobiles de chas­seurs-cueilleurs (mH&G) et les groupes semi-séden­taires, « mésolithiques » avec pêche sta­tion­naire (sF&H&G) dans l’Aus­tralie pré­colo­niale. La séden­tar­ité – en l’ab­sence d’une autorité cen­trale telle qu’un État – con­duit néces­saire­ment à la guerre entre groupes locaux, car on ne peut éviter les con­flits en s’éloignant.

Les dis­cus­sions sur les déf­i­ni­tions sont tou­jours un peu fas­ti­dieuses, mais elles sont néan­moins néces­saires. Les déf­i­ni­tions ne sont ni bonnes ni mau­vais­es, mais elles peu­vent être éval­uées en fonc­tion de leur cohérence logique, de leur exac­ti­tude et de leur per­ti­nence ethno­graphique et empirique, et de leur util­ité (avérée) dans la recherche com­par­a­tive.

S’il existe des déf­i­ni­tions diver­gentes de la guerre et du feud, comme le note Boulestin, elles ne sont pas fon­da­men­tale­ment dif­férentes. La déf­i­ni­tion « la guerre est un com­bat armé entre des com­mu­nautés poli­tiques » sem­ble être large­ment accep­tée (Otter­bein 1985, 2009, Ember/​Ember 1994, Fer­gu­son 1984). Il en va de même du con­cept de feud. Selon Carneiro (1994), le feud est une vengeance de sang suite à un homi­cide qui prend la forme d’une lutte entre indi­vidus ou familles, appar­tenant le plus sou­vent à des com­mu­nautés poli­tiques dif­férentes, qu’elle débouche ou non sur une guerre entre groupes locaux.

La prin­ci­pale objec­tion de Christophe con­tre cette con­cep­tion dite « for­mal­iste » de la guerre est la pré­ten­due ambiguïté du con­cept de com­mu­nauté poli­tique (Otter­bein 1985). Selon Christophe, les groupes de l’Aus­tralie aborigène n’avaient pas de « struc­ture de pou­voir formelle » (qu’est-ce que cela sig­ni­fie ?), tout au plus une « organ­i­sa­tion poli­tique min­i­male » (qu’est-ce que c’est ?) (134, 135, 137). Cette cri­tique n’est guère con­va­in­cante, puisque même Otter­bein (1985 : 3) écrit très claire­ment : « Une com­mu­nauté poli­tique est un groupe de per­son­nes dont l’ap­par­te­nance est définie en ter­mes d’oc­cu­pa­tion d’un ter­ri­toire com­mun (…) Chaque com­mu­nauté poli­tique pos­sède une struc­ture poli­tique ». Non seule­ment les groupes locaux (i. e. les vil­lages) dans les sociétés trib­ales, mais aus­si les groupes (ban­des) de mH&G sont des com­mu­nautés poli­tiques (Otter­bein 1985 : 17f.), qui pos­sè­dent leur struc­ture de pou­voir spé­ci­fique ain­si que leurs procé­dures de prise de déci­sion col­lec­tive (quand se déplac­er et où ? quand organ­is­er des rit­uels ?) et de réso­lu­tion des con­flits internes. De plus, chaque groupe est perçu comme tel par les autres groupes. Je reviendrai plus loin sur ce point.

Selon Boulestin (2020), le critère décisif pour dis­tinguer le feud de la guerre n’est « ni les objec­tifs [des guer­res], ni l’im­por­tance rel­a­tive, ni la nature des unités sociales qui les mènent », mais le « nom­bre de vic­times visées par l’opéra­tion » (137). Dar­mangeat à la suite de Boulestin définit le feud comme une guerre lim­itée visant à égalis­er le bilan des vic­times et la guerre comme un feud sans restric­tion qui inflige un max­i­mum de dégâts à l’en­ne­mi (139). Puisque le feud est une action de repré­sailles visant à rétablir l’équili­bre entre les vic­times et que la guerre est un feud illim­ité, la vengeance est donc tou­jours en jeu dans les con­flits vio­lents : le feud est une vengeance lim­itée et la guerre une vengeance illim­itée. Et en effet, la vengeance est tou­jours invo­quée à un moment don­né avant, pen­dant ou après une guerre par cer­tains des par­tic­i­pants ou leurs descen­dants (Koch 1975 sur les Yali). Mais qu’en est-il des autres motifs de guerre que Christophe énumère : la faute rit­uelle, l’u­til­i­sa­tion illé­gale des ressources, l’empiètement ou le con­flit ter­ri­to­r­i­al et le con­flit autour des femmes ?

Christophe recon­naît la dif­férence entre les batailles régulées et non régulées (voir tableau p. 123). Les con­flits armés restreints et non restreints entre groupes con­stituent deux modal­ités de guerre, en plus des raids et des embus­cades par des groupes de guer­ri­ers plus restreints. Mais la manière dont cette clas­si­fi­ca­tion se rap­porte à la dis­tinc­tion de Boulestin entre guerre et feud n’est pas claire. Pour com­mencer, la taille et les car­ac­téris­tiques des par­ties bel­ligérantes (petits groupes de guer­ri­ers, groupes de par­ents locaux, tous les hommes d’un vil­lage, coali­tion de groupes de par­ents ou de vil­lages alliés) ont évidem­ment aus­si leur impor­tance, con­traire­ment à ce que Christophe affirme (p. 137). Ensuite, je ne vois pas très bien com­ment les bel­ligérants parvi­en­nent à compt­abilis­er les pertes dans le tumulte d’un com­bat col­lec­tif et sanglant où plusieurs cen­taines de guer­ri­ers peu­vent être impliqués. En out­re, pour l’une des par­ties, un mort est con­sid­éré comme égal­isant le nom­bre de vic­times, tan­dis que pour l’autre par­tie, c’est le début d’un nou­veau cycle de vengeance. Le nom­bre de guer­ri­ers morts ne se révèle qu’à la fin des hos­til­ités.

En out­re, les deux modal­ités de guerre se con­fondent sou­vent, comme le mon­trent des cas ethno­graphique­ment bien doc­u­men­tés chez les Mar­ing (Rap­pa­port 1968, Vay­da 1976) et les Mai Enga (Meg­gitt 1977). Les hos­til­ités com­men­cent sou­vent par une bataille régulée pour tester la force de l’en­ne­mi et pour démon­tr­er sa pro­pre force. Le com­bat peut pren­dre fin si les par­ties se révè­lent être de force à peu près égale ou si l’une des par­ties a vengé un mort (s’ag­it-il alors d’un feud ou d’une guerre ?). En général, les batailles régulées ne font que peu de vic­times. Cepen­dant, il arrive sou­vent que lorsqu’une par­tie a soudaine­ment pris le dessus sur le champ de bataille (lorsque les alliés de la par­tie adverse ne se mon­trent pas, par exem­ple), elle passe à la guerre libre en com­bat rap­proché dans le but de tuer autant d’en­ne­mis que pos­si­ble. Le nom­bre de morts dépend donc prin­ci­pale­ment du déséquili­bre des forces sur le champ de bataille, et ne cor­re­spond pas à un nom­bre fixé en amont d’une cam­pagne guer­rière afin d’é­galis­er les pertes. Si les hos­til­ités s’éternisent sans qu’une par­tie espère pou­voir faire pencher la guerre en sa faveur et lorsque de plus en plus de par­tic­i­pants en ont assez de la guerre et souhait­ent qu’elle cesse, une trêve ou une paix peut être con­clue. Ce n’est qu’à ce moment-là, lorsque la guerre doit pren­dre fin, que le bilan des vic­times doit être équili­bré (si néces­saire, par une indem­ni­sa­tion) pour que la paix soit durable.

Le con­cept de feud de Christophe obscurcit égale­ment la dif­férence entre le feud avec et sans respon­s­abil­ité clanique, c’est-à-dire la sub­sti­tu­tion (Kel­ly 2000). Même lorsqu’elle est le fait d’une famille, la vengeance peut pren­dre deux formes dif­férentes, selon qu’elle s’ex­erce sans respon­s­abil­ité clanique, en visant unique­ment l’au­teur réel (Dar­mangeat p. 46, 101), ou la avec respon­s­abil­ité clanique, con­tre toute per­son­ne du groupe de par­en­té de l’au­teur (Dar­mangeat p. 47, 140ff.). Dans le pre­mier cas, le con­flit se lim­ite en principe aux per­son­nes impliquées : les proches de la vic­time et l’au­teur effec­tif. Cela peut égale­ment être le cas dans la deux­ième forme de vengeance (Greuel 1971 sur les Nuer) : si le groupe local ou le groupe de par­en­té ne veut pas déclencher une guerre, il peut inciter la famille lésée à accepter une com­pen­sa­tion. Cepen­dant, la vengeance peut aus­si facile­ment dégénér­er – par le mécan­isme de la respon­s­abil­ité clanique – en une guerre entre les groupes locaux impliqués. La déf­i­ni­tion du feud et de la guerre que Dar­mangeat utilise n’est ici pas suff­isam­ment pré­cise et ne nous mène pas très loin.

Toute­fois, le prin­ci­pal prob­lème avec les con­cepts de guerre et de feud défendus par Christophe (et Boulestin) est qu’ils con­sid­èrent – en reje­tant le con­cept de com­mu­nauté poli­tique – que la ques­tion des pro­tag­o­nistes de ces formes de vio­lence col­lec­tive n’est pas per­ti­nente : Qui se bat ? Les familles, les groupes de par­ents, les groupes locaux ou les coali­tions de groupes ? Sur le plan ana­ly­tique, cepen­dant, le terme de com­mu­nauté poli­tique est clair et ne pose aucun prob­lème (Otter­bein 1985).

Même les groupes de mH&G (ban­des) pos­sè­dent une struc­ture poli­tique, bien qu’elle dif­fère de celle des groupes trib­aux. La struc­ture poli­tique des groupes de mH&G est large­ment égal­i­taire et flu­ide, les indi­vidus changeant fréquem­ment de groupe. Chez les mH&G des régions déser­tiques, les groupes mobiles sont petits avec ±25 indi­vidus (5 familles) en moyenne, bien que des agré­ga­tions saison­nières de 100 à 150 indi­vidus soient courantes. En revanche, les sF&H&G, qui appar­ti­en­nent au type de société trib­ale, sont con­sti­tués de campe­ments semi-séden­taires dont la com­po­si­tion de la par­en­té est plus sta­ble. Dans les sF&H&G, les groupes locaux sont plus impor­tants avec 100 à 150 indi­vidus, même si, de façon saison­nière, de plus petits groupes par­tent exploiter les ressources dis­per­sées ou si le groupe effectue une rota­tion annuelle entre deux camps ou davan­tage.

Selon la « con­cep­tion for­mal­iste de la guerre », les groupes de mH&G con­stituent tout autant des com­mu­nautés poli­tiques que les groupes locaux des sociétés trib­ales (qui com­pren­nent égale­ment les sF&H&G), entre lesquelles des guer­res pour­raient être menées. Mais la ques­tion de savoir si les com­mu­nautés poli­tiques font effec­tive­ment la guerre ou entre­ti­en­nent des rela­tions paci­fiques est une ques­tion empirique.

Je ne pré­tends pas, comme Christophe me l’im­pute, que la den­sité de pop­u­la­tion (en tant qu’indi­ca­teur de la den­sité des ressources) déter­mine s’il y a ou non des guer­res. Cepen­dant, la carte que Christophe présente indique forte­ment une telle covari­ance entre la den­sité de pop­u­la­tion et l’oc­cur­rence de la guerre. Mais il sem­ble penser qu’il ne s’ag­it que d’une fausse cor­réla­tion et que le ratio du nom­bre de con­flits vio­lents par per­son­ne est le même dans toute l’Aus­tralie .…. En tout état de cause, une cor­réla­tion n’est pas une causal­ité.

Mon argu­ment – assez grossier et som­maire, je l’avoue – est plutôt que dans les régions où la den­sité de pop­u­la­tion est plus élevée, on trou­ve générale­ment des pêcheries semi-séden­taires, des étab­lisse­ments plus grands et plus sta­bles, un investisse­ment plus impor­tant de la main-d’œu­vre dans les infra­struc­tures de pêche et des ter­ri­toires plus petits (sF&H&G) et que les guer­res sont beau­coup plus fréquentes (voir même Dar­mangeat p. 222). La plus grande pro­duc­tiv­ité de la terre dans ces régions per­met égale­ment des den­sités de pop­u­la­tion plus élevées.

Dans les sociétés de H&G, les den­sités de pop­u­la­tion et les den­sités de ressources cor­re­spon­dantes sont si faibles que la séden­tar­ité n’est pas une option, et que seule une économie de H&G mobiles est pos­si­ble. La mobil­ité est égale­ment la prin­ci­pale con­di­tion préal­able pour éviter d’éventuels con­flits avec les groupes voisins. La mobil­ité n’en­traîne pas de coûts d’op­por­tu­nité, mais est une con­di­tion préal­able à une chas­se et une cueil­lette effi­caces. En out­re, les faibles den­sités de pop­u­la­tion entraî­nent une faible inten­sité d’in­ter­ac­tion entre les groupes, de sorte que les con­flits sont de toute façon moins prob­a­bles.

Je suis d’ac­cord avec Christophe pour dire que ses don­nées ne per­me­t­tent pas facile­ment une étude sta­tis­tique com­par­a­tive de la guerre et — comme je voudrais l’a­jouter — cer­taine­ment pas des motifs de guerre (c’est-à-dire des objec­tifs). Christophe recherche des don­nées sur les guer­res et les feuds dans divers­es sources, qu’il éval­ue ensuite et situe sur la carte de l’Aus­tralie.

Pour une com­para­i­son inter-cul­turelle (CCA), il faudrait par­tir d’un échan­til­lon d’u­nités cul­turelles et dire si et dans quelle mesure il y a guerre ou non dans cha­cune d’elles. Ces don­nées devraient ensuite être exam­inées du point de vue de leur covari­ance avec d’autres vari­ables telles que la den­sité de pop­u­la­tion, la séden­tar­ité, le sys­tème économique et l’or­gan­i­sa­tion sociale, infor­ma­tions qui ne fig­urent toute­fois pas dans la base de don­nées de Dar­mangeat.

10 commentaires

  1. Avatar de Inconnu
    Tangui Przybylowski

    Il y a pas mal de truc dans ce qu’il dit qui ne m’ont pas l’air d’être pro­pre à régler le prob­lème.

    D’abord, c’est arbi­traire, mais pour la déf­i­ni­tion du niveau poli­tique, la déf­i­ni­tion qu’il garde (celle d’Ot­ter­bein) se con­cen­tre sur l’aspect ter­ri­to­r­i­al. Élé­ment que Tes­tart s’é­tait juste­ment effor­cé de retir­er de la déf­i­ni­tion de l’E­tat (parce qu’elle n’é­tait d’au­cune util­ité). ça ne me sem­ble pas abusif d’es­timer qu’il l’au­rait a pri­ori écarté de toute déf­i­ni­tion du poli­tique quelle qu’elle soit (s’il ne l’as pas effec­tive­ment fait, j’ai plus tout les détails des Principes en tête). J’ai surtout l’im­pres­sion que Hel­bling la garde parce qu’elle cor­re­spond à son idée que les con­flits sont avant tout ter­ri­to­ri­aux (tu as déjà expliqué qu’en Aus­tralie il n’y avait pas ou peu de con­flits ter­ri­to­ri­aux même dans les zones de plus forte den­sité démo­graphique, je n’y reviens pas).

    Ensuite, sa déf­i­ni­tion de la guerre en fonc­tion [du niveau (dehors/​dedans)] de l’u­nité poli­tique est surtout prob­lé­ma­tique parce qu’elle définit la guerre en fonc­tion d’un élé­ment extérieure. La guerre (ou le feud) et le niveau de l’or­gan­i­sa­tion sociale auquel elle sur­git sont deux phénomènes soci­aux dis­tincts. Il y aurait sans doute beau­coup de prof­it à les com­par­er sta­tis­tique­ment et à voir s’il y a un lien entre les deux. Prof­it que ça déf­i­ni­tion anni­hile d’emblée. Ce n’est pas le cas de la déf­i­ni­tion de la “lim­i­ta­tion” qui est un élé­ment interne au phénomène de la guerre (ou du feud).

    Pour­tant Hel­bling tente juste­ment de dis­créditer le critère de la “lim­i­ta­tion” parce qu’il se règlerai pos­si­ble­ment au cours du con­flit lui-même. Mais il n’y a aucun prob­lème à ça. On dira alors sim­ple­ment que le con­flit est passé de la guerre au feud ou du feud à la guerre. En revanche, et c’est là que le bât blesse bien plus la déf­i­ni­tion du “niveau” que celle de la “lim­i­ta­tion” : que dire de deux familles for­mant une unité poli­tique s’en­tre-tuant jusqu’à se sépar­er com­plète­ment. Décide-t-on qu’il y a pas­sage du feud à la guerre pour la seule rai­son (extérieure au phénomène guer­ri­er lui-même, aux vic­times ou aux procé­dures de vengeance) que l’u­nité poli­tique s’est scindée ? ça ne me paraît pas très com­mode comme méth­ode. Et je ne par­le pas des prob­lèmes déli­cats (sup­plé­men­taires) que ça poserai de déter­min­er si deux entités poli­tiques font ou non par­tie d’un même ensem­ble poli­tique à un moment t ou t’.

    1. Bah, tu mets le doigt sur toutes les faib­less­es des déf­i­ni­tions de la guerre faisant appel au niveau poli­tique, qui ne peu­vent pas fonc­tion­ner. D’ailleurs, même une par­tie des Anglo-Sax­ons en sont bien con­scients, Roscoe par exem­ple, ou tous ceux qui essayent de jon­gler en util­isant des ter­mes comme « poli­tie » (qui ne règle rien). Et pour le point par­ti­c­uli­er du pas­sage au cours d’un même con­flit du feud à la guerre, il se savonne lui-même la planche : puisque, par déf­i­ni­tion, dans ce cas-là ce sont bien évidem­ment les mêmes unités poli­tiques qui s’affrontent (même si par­fois il y a un élar­gisse­ment), com­ment peut-on espér­er dif­férenci­er les deux formes par le poli­tique ? Et, juste­ment, ce qu’on trou­ve dans les ethno­gra­phies, c’est que le pas­sage du feud à la guerre se fait quand il y a bas­cule­ment de la vengeance équili­brée à la volon­té de faire un max­i­mum de dégâts, le déséquili­bre des forces en présence n’étant qu’une con­di­tion pour ce faire (tu ne vas pas essay­er d’aller flan­quer une rouste à un groupe qui est deux fois plus fort que toi).
      Le prob­lème dans tout ça, c’est que la posi­tion de Hel­bling est, il me sem­ble, surtout révéla­trice des dif­férences fon­da­men­tales qui exis­tent dans la façon de raison­ner en anthro­polo­gie sociale entre l’école anglo-améri­caine et l’école française. J’en ai par­lé plusieurs fois avec Christophe à pro­pos d’autres sujets, notam­ment celui de la richesse : l’incompréhension de ce que nous faisons va bien au-delà des bar­rières de la langue ; elle est due à des dif­férences pro­fondes dans notre façon de penser. Et là, je ne vois vrai­ment pas com­ment on peut s’en sor­tir…

    2. Avatar de Inconnu
      Tangui Przybylowski

      Bruno, c’est vrai qu’il est sans doute dif­fi­cile de s’en­ten­dre sur cer­taines choses. A défaut de m’en être fait une idée per­son­nelle­ment, je veux bien te croire sur les manières de raison­ner française et anglo-sax­onne. Enfin, devant le rareté des con­flits ter­ri­to­ri­aux on peut quand même se com­pren­dre. A moins de sup­pos­er que ces con­flits s’ex­primeraient par des biais (en gros : que les con­flits ter­ri­to­ri­aux prendraient pré­texte d’autres formes de con­flit (comme casus bel­li) ; ou que — plus générale­ment — l’ac­croisse­ment de la den­sité démo­graphique causerait des con­flits de toute sorte).

      C’est ce point là qu’il faut éclair­cir et il ne dépend pas des ques­tions de déf­i­ni­tion dis­cutées plus haut. C’est pré­cisé­ment ce point que Hel­bling n’a pas dis­cuté… pour l’in­stant

    3. De toute façon, il peut tout à fait y avoir des con­flits ter­ri­to­ri­aux chez les chas­seurs-cueilleurs nomades. Les chas­seurs-cueilleurs sont ter­ri­to­ri­al­isés, et il faut être autorisé pour pénétr­er sur leur ter­ri­toire : si ce n’est pas le cas, il y a des repré­sailles. Mais il y a une espèce d’incompréhension assez générale sur ce point. Le prob­lème vient de la con­fu­sion entre ter­ri­to­ri­al­ité et pro­priété (sur laque­lle tu en con­nais un ray­on !), et plus spé­ci­fique­ment entre pos­ses­sion et pro­priété. Les ani­maux ter­ri­to­ri­aux, et c’est la majorité d’entre eux, pos­sè­dent un ter­ri­toire au sens où ils en ont la jouis­sance, mais n’en sont évidem­ment pas pro­prié­taires au sens économique, et ils le défend­ent s’il est vio­lé par un autre ani­mal. Ce n’est pas dif­férent chez les chas­seurs-cueilleurs. Il y a une autre con­fu­sion qui rajoute à la dif­fi­culté, c’est celle entre ressources ter­ri­to­ri­ales, richesse ter­ri­to­ri­ale et richesse tout court. Donc dire que les con­flits sur les ter­ri­toires (ou les ressources naturelles) ren­voient oblig­a­toire­ment au monde II, et a con­trario qu’il ne peut pas en exis­ter dans le monde I est tout sim­ple­ment faux. C’est vrai que Christophe en a très peu dans sa BDD, mais c’est peut-être sim­ple­ment parce que cha­cun con­nais­sant les règles, ils ne sont pas très fréquents (si tu sais que tu vas te faire buter en ren­trant chez ton voisin sans qu’il t’y ait au préal­able autorisé, tu évites).

  2. Giv­en the his­to­ry of war as record­ed, it is evi­dent that fight­ing is some­thing humans have always done for a vari­ety of rea­sons. Why would Abo­rig­i­nal peo­ples be any dif­fer­ent ?

    It has been com­mon­ly record­ed from the time the British arrived in Aus­tralia in 1788 that Abo­rig­i­nal groups/​clans, many not big enough to be tribes, fre­quent­ly fought over women. One pre­sumes, giv­en the habit of mak­ing their females avail­able to oth­ers for prof­it, that such fights and bat­tles arose when suit­able pay­ment was not made.

    There are also reports of Abo­rig­i­nal cor­ro­borees, when groups would agree to join togeth­er for a time, invari­ably end­ing in vio­lence and blood­shed.

    As human beings it would be extreme­ly unusu­al if Abo­rig­i­nal peo­ples did not fight as oth­er humans have always done and sad­ly, many do still.

    1. Dear Roslyn
      No one here (nei­ther Jürg nor myself) dis­putes the exis­tence of armed vio­lence, includ­ing in the form of gen­uine wars, in tra­di­tion­al abo­rig­i­nal soci­eties. So I think that your com­ment is not rel­e­vant to the sub­ject that is being dis­cussed in this post…

    2. Per­haps I should have been clear­er. I was respond­ing to this com­ment :

      I agree with Christophe that his data do not eas­i­ly allow a com­par­a­tive sta­tis­ti­cal study of the war and — as I would like to add — cer­tain­ly not motives for war (i.e. objec­tives).

      Which seems to raise ques­tions about the like­li­hood of wars and I mere­ly sought to make the point that as human beings, of course Abo­rig­i­nal peo­ple would have fought with each oth­er and there would have been wars and there would have been motives for wars.

    3. Indeed, it is clear­er this way ! How­ev­er, I believe that we should be wary of over­ly hasty gen­er­al­iza­tions. The poten­tial use of vio­lence is cer­tain­ly some­thing uni­ver­sal, and as old as our ani­mal­i­ty. But war — with all the prob­lems of def­i­n­i­tion that it pos­es — also requires a cer­tain social orga­ni­za­tion that is not found every­where. In any case, in Aus­tralia, if the Tiwi allowed cer­tain forms of vio­lence (includ­ing the com­pen­sa­tion killing), I do not believe — con­trary to K. Otter­bein — that one can speak of wars among this peo­ple.

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