Après The Dark Emu story, une tribune de Peter Sutton
Dans mon dernier billet, j’ai signalé le documentaire The Dark Emu Story, visible pour encore plusieurs mois sur la plateforme de France télévisions. J’avais réagi en quelques mots choisis à son propos, et plus encore à ceux de Marcia Langton, une anthropologue qui y intervient à plusieurs reprises. Mon collègue Peter Sutton, qui n’a guère apprécié la manière dont les choses se sont passées avec ce film, avait pour sa part réagi à sa diffusion en Australie par une tribune parue dans The Australian le 2 août 2023. Sans mâcher ses mots, ce texte met, à fort juste titre, les pieds dans un plat pas toujours ragoûtant.
Le « documentaire » Dark Emu
gâché par l’animosité, le harcèlement et le parti pris

The Dark Emu Story est un film récemment sorti, produit par Blackfella Films pour ABC [télévision publique australienne] et réalisé par Allan Clarke.
Je me refuse à le qualifier de « documentaire » car, même s’il commence plutôt bien, à mesure qu’il progresse, certaines séquences tournent le dos aux valeurs qui fondent un bon documentaire : l’équilibre, l’équité et le respect des sources fiables, par opposition à la spéculation sans fondement.
Au cœur du film se trouve le livre de Bruce Pascoe paru en 2014, Dark Emu.
En 2021, l’archéologue Keryn Walshe et moi-même avons publié une critique détaillée des affirmations de Pascoe au regard des faits (le titre abrégé de notre livre est Farmers or Hunter-gatherers? — « Agriculteurs ou chasseurs-cueilleurs ? »).
Le film penche d’un seul côté du débat, celui de Bruce Pascoe. À plusieurs reprises, il vire à la propagande – tout le contraire de l’indépendance et de l’impartialité que Blackfella Films nous avait promises lors des discussions ayant précédé le tournage. Il se transforme en publireportage à la gloire de Pascoe.
Récement, en deux occasions, Clarke a déclaré à Jason Di Rosso à l’antenne de la radio de l’ABC que j’étais un chercheur très respecté. Le film, dans lequel j’ai été floué, détonne avec cette appréciation.
Ayant participé à celui-ci en toute bonne foi, Walshe et moi avons constaté que Clarke et Blackfella Films avaient trahi notre confiance. Pire encore, le film nous dépeint comme des racistes, par association avec des chroniqueurs d’extrême droite. Marcia Langton nous assimile à l’anthropologie coloniale d’il y a cent ans. Le film était un piège, un acte de mauvaise foi.
Dans l’une des nombreuses scènes tournées mais qui ne figurent pas dans le montage final, je prenais fermement mes distances à l’égard d’Andrew Bolt [un de ces chroniqueurs]. Je m’oppose à ses attaques personnelles, y compris celles visant Pascoe. Je m’oppose tout autant aux attaques personnelles vernant de Langton, comme c’est le cas ici.
Parmi mes objections à Pascoe, filmées à la Mitchell Library de Sydney, très peu ont survécu au montage final. Je lui demandais notamment pourquoi aucun membre des Premières Nations n’était cité dans son livre. Pourtant, dans notre ouvrage, Walshe et moi-même n’avons eu aucune difficulté à mobiliser des témoignages directs de personnes connaissant la chasse, la cueillette et la gestion écologique traditionnelles. Il faut croire que les réponses de Pascoe n’étaient pas assez convaincantes.
Le film démarre plutôt bien, mais il perd ensuite le fil du propos annoncé, part en brousse pour de somptueux plans cinématographiques, s’attarde sur un projet archéologique en cours et, vers la fin, se mue en tribune pour une diatribe injurieuse et méprisante de Marcia Langton.
Langton présente au pauvre spectateur un pastiche fictif de notre livre, puis attaque férocement cet homme de paille.
Contrairement à ce qu’affirme Langton, nous n’avons jamais prétendu que les cérémonies spirituelles étaient la seule manière dont les peuples géraient le vivant avant la colonisation. Nous avons souligné leur importance, au même titre que la mise à feu du paysage, les pièges à poissons, la mobilité saisonnière et le reste, mais que Pascoe était passé à côté. Langton ne s’en prend qu’à son propre fantasme.
Au milieu de tout cela, le film déroule un plaidoyer sentimental en faveur de Pascoe, qui finit par sombrer dans la mièvrerie et le pathos sur fonds de violons, qui m’on fait penser à du Liberace [sorte d’André Rieu ou de Richard Clayderman américain].
Le spectateur reste perplexe sur ce qui relie les diverses parties du film. Où sont passés les autres points clés du débat ? Une question que n’abordent ni Pascoe ni le film de Clarke : pourquoi les langues aborigènes du continent sont-elles dépourvues de tout vocabulaire se rapportant à l’horticulture, alors que les deux langues du détroit de Torres — celles de cultivateurs, cueilleurs, chasseurs et pêcheurs mélanésiens — regorgent de tels mots ?
Toutefois, ce me préoccupe le plus ici n’est pas tant l’échec du film en tant que documentaire, que la manière dont il pâtit irrémédiablement d’une surdose d’intimidation du spectateur de la part de Langton.
Dans ce film, Langton se retourne contre la communauté de chercheurs qui l’a longtemps nourrie et instruite. Elle tente de détourner un débat portant sur les économies et les technologies précoloniales des Anciens pour en faire un combat personnel dans la grande guerre raciale. Elle caricature les anthropologues modernes comme si le temps s’était arrêté en 1914.
Elle déclare ainsi : « Je l’appelle l’anthropologie Ooga Booga » (Je croyais que Gary Foley [un activiste aborigène] avait le monopole de cette expression). Mais la fureur politique de Langton ne l’autorise pas à abuser de son pouvoir et de sa notoriété, surtout pour tenter de crédibiliser le travail de Pascoe en dénigrant ses collègues. C’est pourtant bel et bien ce qu’elle fait.
L’extraordinaire sortie de Langton contre les anthropologues a de quoi surprendre. Elle-même anthropologue (à l’Université de Melbourne), elle a écrit sur l’usage traditionnel des terres par les Aborigènes, en particulier la gestion écologique par les mises à feu. Le peuple Lamalama de la péninsule du cap York l’a aimablement accueillie.
Dans notre livre, qui examinait minutieusement les affirmations de Pascoe, nous avons utilisé cinq publications pertinentes de Langton. Le livre de Pascoe, lui, a totalement ignoré ses recherches. Peu après la parution de Dark Emu, Langton a commis l’une des bévues les plus embarrassantes de sa carrière universitaire, en affirmant à la télévision que le livre de Pascoe était peut-être l’un des meilleurs jamais publiés sur l’Australie.
Nous avons montré que c’était faux. Langton a également affirmé que toutes les références de Pascoe aux récits d’explorateurs étaient exactes. Notre analyse de l’usage abusif de ces citations par Pascoe, voire de leur falsification, a démontré le contraire.
Nombre de collègues de Langton en sont restés sidérés : comment pouvait-elle recommander un livre qui n’avait même pas le niveau attendu d’un étudiant de première année, qui avançait des affirmations impossibles à étayer et qui était truffé d’énormités ?
Un détail anecdotique mais révélateur : Pascoe affirme que l’écrivain Randolph Stow (1938-2010) a épousé l’ethnographe Kate Parker (1856-1940). En réalité, son mari était un avocat nommé Percival Randolph Stow (1857-1937).
Dark Emu s’en prend aussi aux experts. Pascoe, qui jusque là ignorait tout des disciplines concernées, en savait aussitôt plus qu’eux après avoir lu le journal de l’explorateur Thomas Mitchell. Mitchell décrivait des piles d’herbe ressemblant à des meules de foin. Pascoe n’a pas remarqué que Mitchell avait écrit plus tard son admiration pour la liberté, la vigueur et la santé des premiers Australiens, et leur bonheur d’avoir échappé aux corvées de l’agriculture.
L’explication des outrances de Langton dans ce film tient peut-être au fait que le livre de Pascoe est, entre autres choses, un pamphlet antiraciste. Pour beaucoup, c’est la morale politique du livre qui compte, même si celui-ci bafoue les critères habituels de la preuve.
Walshe et moi avons apparemment commis l’erreur de remettre en question un tract antiraciste entaché d’erreurs factuelles. Dans le no man’s land toxique de la politique raciale australienne, notre généalogie majoritairement celte constituait un handicap.
Dans le film, je crois que ce n’est pas seulement de Pascoe, mais aussi d’elle-même dont Langton prend la défense, en attaquant des gens dont le travail a révélé sa propre et grave erreur de jugement.
Walshe et moi avions été invités à participer au film sous forme d’entretiens. Walshe est une archéologue chevronnée et respectée, qui travaille en étroite collaboration avec les propriétaires traditionnels [les Aborigènes]. Quant à moi, depuis des décennies, je travaille avec et pour les peuples aborigènes, comme anthropologue et linguiste.
Dans une insulte mesquine, le film nous associe à des chroniqueurs racistes d’extrême droite. Nous sommes en réalité tous deux des antiracistes de toujours — un fait qui reste dissimulé aux spectateurs. Sur la petite centaine de revendications territoriales sur lesquelles j’ai travaillé en tant que chercheur entre 1970 et 2018, Langton et moi avons collaboré pour deux d’entre elles.
Pendant plusieurs années, nous avons tous deux siégé au conseil de l’Australian Institute of Aboriginal and Torres Strait Islander Studies. Langton a rédigé la préface de mon livre de 2007, The Politics of Suffering. Ce sont là quelques-unes des courtoisies en usage dans la communauté scientifique.
Sauver la face justifiait-il que Langton jette par-dessus bord sa rigueur scientifique, puis qu’elle s’en prenne à ceux qui l’ont conservée dans un sermon d’une longueur insupportable ?
Quoi qu’il en soit, elle reste désormais à jamais prisonnière de cette bourde, et de son reflet immortalisé dans ce film. Et nous voilà tous prisonniers d’un film qui restera comme une occasion en partie gâchée d’amener les spectateurs à mieux comprendre le passé humain, long et complexe, de l’Australie. L’ABC devrait se faire rembourser.
Peter Sutton



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