« Les femmes préhistoriques et la chasse » : ma conférence au Collège de France

Le 17 juin dernier, j'ai eu le plaisir d'être invité par Jean-Jacques Hublin dans le cycle de conférences liées à l'exposition Préhistoire : entre utopie et réalité. J'ai donc présenté l'état du consensus scientifique sur la place occupée par les femmes dans l'activité de chasse, tant dans les sociétés observées en ethnologie que dans la Préhistoire – pour autant que nous puissions en dire quelque chose. Et j'ai grandement relativisé les « découvertes » récentes, anoncées à son de trompe, et qui sont censées remettre en cause l'état du savoir (souvent qualifié de « mythe »). Un seul petit regret : j'ai juste oublié de rappeler que si, dans un sens, les publications scientifiques censément disruptives font les gros titres, les démentis qui arrivent quelques mois plus tard ne suscitent pas le moindre intérêt médiatique.
Bonne écoute !



Clair, étayé et passionnant - avec un soupçon, in fine, de "DiaMat". Merci à vous.
RépondreSupprimerSauf hallucination de ma part due à la canicule, votre conférence que j'ai commencé à écouter hier d'une durée d'une heure environ s'interrompt aujourd'hui brutalement à 13,59 mn ! encore un coup des anthropologues féministo-révisionnistes ?
RépondreSupprimerPas d'hallucination. Le Collège de France s'était planté sur le titre, ils ont uploadé une nouvelle version, mais celle-ci est tronquée. Je leur ai signalé le souci...
SupprimerParfait merci. j'attends la suite avec impatience. Toujours passionnant, comme Hublin vous avez une capacité d'expression orale qui rend votre discours très accessible.
SupprimerUn peu de facilités... et pas mal de travail. ;-)
SupprimerMais beaucoup de plaisir pour l'auditoire !
SupprimerC'est amusant, avant d'avoir vu cette conférence je venais d'avoir une discussion assez agitée avec des camarades... très exactement sur tous les sujets traités ici, où j'avais présenté les mêmes arguments ! On dira au choix que "les grands esprits se rencontrent", ou plus probablement que je ne suis qu'un épigone de Darmangeat :)
RépondreSupprimerSi je devine bien qui sont les camarades en question, celui qui était alors le plus éminent d'entre eux a dit un jour : « Il n'existe pas d'arguments convaincants ; seulement des gens qui acceptent d'être convaincus... »
Supprimerune magnifique, et si claire, synthèse d'un sujet complexe. Peut être un jour, en plus, un commentaire sur l'indifférenciation tardive des sexes (cf ex célèbre de Nizan dans Aden ...)??
RépondreSupprimerA nouveau grande clarté et rigueur du propos. C'est très convaincant. Dommage, nous n'avons pas eu droit aux questions-réponses qui, j'imagine, ont suivi la conférence, mais au-delà de celle-ci, d'une façon générale comment sont reçus vos travaux par les cercles féministes militants ? Et par les auteurs & autrices des articles et ouvrages dont vous prenez le contrepied ?
RépondreSupprimerSur le fond je relève un argument qui, me semble-t-il, peut être interrogé. Cela s'inscrit dans le passage où vous abordez la question des origines de la division sexuée des activités, en pointant notamment, et à juste titre, la limite de l'argument "idéaliste" (ex. A. Testart avec le "tabou du sang"). En effet, d'où viennent les idées ? Vous soulevez le fait que pour certaines activités on comprend assez bien la logique de la répartition observée (par exemple la chasse au gros gibier, risquée) mais pour d'autres ce n'est pas évident du tout (par exemple la taille de la pierre). Il me semble que ce "mystère" perd beaucoup de son mystère si on considère que certaines répartitions émergent "spontanément" des contraintes du possible (comme vous le dîtes, on peut saisir assez naturellement que la maman portant son bébé ne se lance pas à la course au mammouth) alors que d'autres répartitions relèvent d'options socialement construites, à partir des positions dominantes que font inévitablement émerger certaines situations de dépendances ou de vulnérabilité radicale. Et si ces répartitions sont aussi courantes que les premières (par ex la taille de la pierre selon votre exposé est aussi genrée que la chasse au gros gibier), la tendance ainsi dégagée ne relève pas du même ordre de nécessité. Pour la chasse la nécessité est celle d'un impératif de survie et de reproduction du groupe ou de la société, pour la taille de la pierre la nécessité est celle de la survie et de la reproduction d'un ordre social.
Bonjour, Votre explication me paraît convaincante; elle n'est pas éloignée de celle que je défendais dans cet article: https://shs.cairn.info/revue-le-philosophoire-2025-1-page-139?lang=fr&tab=resume
RépondreSupprimerCependant, je n'arrive pas à vous suivre sur la disparition des genres. Ce qui disparaît c'est la corrélation entre division sexuelle et division du travail, mais non la différence des sexes en tant que telle, ni par conséquent la différence des genres (le "genre" venant se greffer culturellement sur le sexe biologique). Bien à vous. LF
Il va de soi que le sexe « en tant que tel », c'est-à-dire le sexe en tant que réalité biologique, ne disparaîtra pas avec la division sexuée des tâches ! Mais si le sexe ne fournit plus la base ni d'une division des tâches, ni d'aucune différence dans la vie sociale, c'est bel et bien le genre qui disparaît. Une société dans laquelle hommes et femmes ne seront plus, ni ne droit ni de fait, cantonnés à certaines activités ou droits spécifiques, est une société sans genre - et même s'il reste encore du chemin, nous avons tout de même avancé dans cette voie de manière spectaculaire.
SupprimerJe trouve, au contraire, que la division sexuelle du travail résiste plutôt bien. Ce qui est spectaculaire, c’est surtout la progression des discours qui promeuvent « l’égalité » (qui est, comme vous le pointez très justement, plutôt une promotion de la disparition des roles de genre). Mais ces discours restent limités dans leurs effets, en tout cas dans le domaine professionnel.
SupprimerDe fait, même si les dernières barrières juridiques qui empêchaient les femmes d’accéder à certaines professions ont sauté il y a plus de 60 ans, les branches professionnelles vraiment mixtes (40-60 % de chaque sexe) représentent à peine 20% des salarié-es (je cite de mémoire les statistiques de la Dares). Donc l’immense majorité des travailleurs continue d'exercer dans des professions très majoritairement masculines ou féminines. La disparition des interdits n'a donc pas fait disparaître la division sexuelle du travail.
Mieux encore, cette division sexuelle du travail moderne continue à reproduire le partage des chasseurs-cueilleurs :
Hommes : production matérielle (BTP, industrie, transport, énergie, agriculture), protection et usage de la force (armée, police, pompiers, sécurité) et maintenance technique (mécanique, informatique industrielle...)
Femmes : soin aux personnes, petite enfance et éducation, entretien domestique et nettoyage
Il y a quelques rares métiers qui se sont profondément féminisés, mais ils respectent ce partage des taches (ainsi du métier de médecin qui est aujourd’hui majoritairement féminin).
Par ailleurs, on note que les pays considérés comme les plus en avance sur cette promotion de « l’égalité » (pays nordiques, Europe de l’ouest) n’arrivent pas à attirer plus femmes en sciences par ex, malgré des budgets consacrés à la lutte contre les « préjugés ».
Je pense que VB a raison, mais j'ajouterais que la disparition du genre dont parle Christophe Darmangeat repose sur une focale socio-économique. Or les relations entre membres d'une même société ne se réduit pas à cela: on peut penser par exemple aux rapports de séduction. Le genre ne disparaîtra pas tant que des femmes essaieront de séduire des hommes en misant sur leur féminité et les hommes de séduire les femmes en jouant sur leur masculinité. A moins de sacrifier à une mode qui minimise ces différences au nom d'une conception de l'égalité discutable (qui confond égalité formelle et égalité réelle, voire égalité et identité), je ne vois pas comment es genres disparaîtraient. La remarque de VB souligne une sorte de plafond de verre qui indiquerait soit un obstacle social soit une barrière naturelle (laquelle ne pourrait être envisagée qu'au prix d'un suicide professionnel). Il est loin le temps où des féministes américaines réclamaient une spécificité naturelle s'exprimant dans la morale (le care, le rejet des dilemmes de Kohlberg) ou la vie familiale (revendication en faveur d'un travail à la maison rémunéré, jusque là "volé" par le capitalisme). Je ne fais que mettre ces questions sur la table, sans aucune option personnelle à défendre. LF
SupprimerC'est peut-être là où il faudrait s'entendre sur ce qu'on appelle le genre, parce que j'ai bien l'impression qu'on peut facilement tomber dans le dialogue de sourds. Définir le genre comme ce qui vient de la société, sous forme juridique ou de simples pressions informelles, est une chose (appelons cela « genre social », même si c'est peut-être une tautologie) ; ou bien, on peut définir le genre comme des comportements sexués différents (le « genre biologique », même si j'aurais tendance à penser que c'est un oxymore).
SupprimerQuoi qu'il en soit, de deux choses l'une. Soit il n'y a pas de « genre biologique » ; les hommes et les femmes n'ont pas d'appétences différentes, et dans ce cas la fin du genre social signifie la fin du genre tout court, dont celle de la division sexuée des tâches. Avec la fin des prescriptions juridiques et des pressions de fait, hommes et femmes se livrent indifféremment à toutes les occupations. Soit le « genre biologique » existe, et la fin des pressions sociales laisse apparaître une situation où le genre perdure à partir d'individus libres. Ce maintien, voire ce renforcement des choix genrés, dans les pays par ailleurs les plus émancipés est connu sous le nom de « paradoxe norvégien ». Les uns y voient la preuve de l'existence du « genre biologique », d'autres celle que la domination masculine peut être plus sournoise que ce qu'elle paraît. Personnellement je n'ai aucun avis là-dessus ; je me contente de souligner qu'une société qui vise à la fin du « genre social » (et qui, dans une large mesure, s'est rapprochée de cette fin) est déjà quelque chose d'exceptionnel dans l'histoire des sociétés humaines.
Le concept de genre est un sacré foutoir – même si l’on met de coté les acceptions récentes du mot comme « identité socio-sexuelle » porté par les mouvements trans, ou en remplacement du mot « sexe » dans certains médias généralistes.
SupprimerDans les 1eres utilisations du mot, l’idée était distinguer le sexe – biologique – du genre – à la fois social et culturel. Mais d’une part, c’était déjà un présupposé assez fort de considérer que l’on pouvait aisément distinguer l’un de l’autre ; d’autre part, il n’existe pas de méthode simple permettant d’isoler proprement causalement biologique / social / culturel (d’ailleurs, avant de lire Lahire, je n’avais moi-même jamais lu de définition claire du social par rapport au culturel).
En tout cas, en sociologie du genre d’où je viens, je peux témoigner que dire « c’est une construction sociale » est beaucoup plus souvent affirmé comme posture de départ que comme résultat de recherche suite à un travail de définition rigoureux.
Mais très vite (dès les années 1970), des chercheuses féministes comme Christine Dephy vont dire que le genre n’est pas une simple construction sociale qui s’ajoute au sexe biologique, mais que le genre préexiste au sexe, et que donc finalement tout est construction sociale. Delphy l’a dit texto en interview : « Ma théorie, que je partage avec d’autres, est que l’ensemble de ce que sont et de ce que font les femmes et les hommes, et qui paraît spécifique à chaque sexe, est en fait entièrement social. »
Si tout est social, on a déjà du mal à comprendre l’intérêt de distinguer le sexe du genre. Mais ça va se compliquer encore les décennies suivantes avec des gens comme Judith Butler qui nous disent que finalement, le genre est moins une construction qu’une « performance », une sorte de théâtre quotidien où chacun se conforme chaque à l’image idéalisée qu’il a d’un homme ou d’une femme. Et qu’on est donc libre de subvertir la machine en s’inventant des genres différents. (Je caricature un peu, mais globalement c'est l'idée.)
De fait aujourd’hui, et sous l’influence des mouvements « queer » puis trans, on parle souvent des genres au pluriel dans les mouvements féministes et LGBT+.
Alors bien sur on peut distinguer usage du mot dans les mouvements militants et dans le cadre universitaire. Mais plus les années passent, et moins j’utilise ce mot car il apporte plus de confusion que de clarté. Et cet échange en est encore un exemple.
A l’inverse, la « division sexuelle du travail » me parait être un objet d’études à peu près bien délimité. Et j’observe que malgré les discours – exceptionnels au regard historique – de la nécessité de mettre fin à celle-ci, et la levée des interdits juridiques et règlementaires qui ont suivis au 21e siècle dans tous les pays occidentaux et même ailleurs, la réalité de cette division sexuelle du travail continue à exister.
LIMITES DE L’HYPOTHESE NIKOLSKI-PICHOFF. Si l’on se restreint aux activités reprises par Christophe dans ses deux tableaux issus de ‘l’Ethnographic Atlas’ lors de sa conférence, l’argument de la préservation du risque (Vera-Nicolas) fonctionne bien pour la chasse au gros et petit gibier, la grande faune aquatique et la collecte du miel, mais pas pour la taille des pierres, ni la poterie au tour, ni la petite faune terrestre au piège, ni la collecte et le portage d’eau (beaucoup de points d’eau sont dangereux : serpents, crocodiles…), ni même l’utilisation de l’arc qui est pourtant bien moins dangereux que la lance-propulseur où il faut être beaucoup plus proche du gibier. Et si l’on élargi les exemples à d’autres activités de cet ‘Ethnographic Atlas’, ou aux nombreux exemples cités par Testart dans son ouvrage ‘L’Amazone et la cuisinière’ (trop long à citer dans l’espace de ce blog), l’on aperçoit immédiatement que l’hypothèse Vera-Nicolas ne colle que pour certaines activités, pas du tout pour beaucoup d’autres. Il faut donc élargir l’éventail des causalités en avançant une explication à la Bruno G-B. Ainsi, pour en dire très rapidement quelques mots, et si je me limite à ce type d’exemples mobilisés par Testart (mais il cite beaucoup d’autres cas d’activités), ce dernier évoque de nombreux exemples où les femmes étaient largement prédominantes même parfois dans des activités dangereuses pour elles, et qui, lorsque ces activités se sont valorisées, sont devenues plus techniques, les femmes en ont été exclues et les hommes s’en sont accaparés. L’hypothèse Vera-Nicolas ne peut expliquer ces inversions. Encore une fois, il faut lire et sérieusement discuter Testart (et pas l’écarter d’un revers de main) comme je le signalais déjà concernant l’application du schéma darwinien à l’évolution sociale. A mon sens, l’hypothèse (forte) de Véra-Nicolas n’est pas exclusive, il faut la marier en une synthèse supérieure avec d’autres mécanismes et explications avancés par d’autres auteurs (dont Testart).
RépondreSupprimerHello Marcello
SupprimerJe ne répondrai pas à la place de VN et NP, mais simplement pour ma pomme.
Je crois qu'il ne faut pas se tromper de discussion : personne ne nie qu'il existe des dimensions symboliques dans la division sexuée des tâches, et que Testart a grandement contribué à les éclairer. Mais le problème est de savoir la DST s'explique entièrement par ces dimensions symboliques, ou si celles-ci n'ont pu se déployer que dans un cadre fort matériel qui en dictait la conformation générale. Or Testart ne voulait pas entendre parler d'une telle idée, et il rejetait avec force (pour ne pas dire avec violence) tout ce qui pouvait suggérer que la DST soit, fut-ce partiellement, « fondée en nature ». Donc, c'est dans cette perspective que s'inscrit la proposition de VN et NP, qui vient compléter celle de Judith Brown ; cela n'invalide pas le symbolisme mis au jour par Testart, mais cela relativise sa place.
Quant aux sociétés où les femmes effectuent des tâches vraiment risquées, le seul exemple qui me vient est celui des Yaghan où les femmes pagayaient dans la chasse aux mammifères marins - probablement parce que cette activité nécessitait de mobiliser tout le monde. Mais peut-être as-tu d'autres cas en tête ?...
Bonjour à tous, Je prolonge le commentaire de Marcello. Il me semble que l'un des angles morts de la recherche anthropologique à ce sujet réside dans la difficulté à articuler la mise à jour et l'analyse des tendances dans le temps long, qui renvoie à un appareillage épistémologique du type "science de l'évolution", la sélection historique se superposant progressivement à la sélection naturelle, et l'analyse des pratiques sociales "à hauteur de vie humaine", pour lesquelles il n'est pas possible de simplement les réduire au simple déroulé de lois d'airin, comme si les humains n'avaient jamais d'autres choix que de faire ce qu'ils font. Je partage pleinement la préoccupation des nombreux chercheurs et penseurs notamment inscrits dans le sillage de Bernard Lahire et de sa volonté de promouvoir une "science sociale du vivant", notamment en réaction aux dérives idéalistes et constructivistes des sciences humaines de ces dernières décennies, qui consiste à en revenir aux faits, à des approches comparatives (inter et intra espèces, à la quête d'invariants ou de tendances - ce qui n'est pas tout à fait pareil d'ailleurs), mais cette approche nous laisse toutefois trop souvent au milieu du gué, en ce sens qu'elle ne pense pas le phénomène "d'émergence", c'est à dire ces moments où un système plus ou moins progressivement ou brutalement bascule d'un régime de lois à un autre régime de lois. Pourtant ce sont bien des scientifiques qui aujourd'hui nous apprennent que même les lois de la physique que nous connaissons (les différents types de "force") ont une histoire, ont évolué, si on remonte aux origines de l'univers (cf. "L'origine du temps - La dernière théorie de Stephen Hawking" de Thomas Hertog - Ed. Odile Jacob). Ce sont bien des recherches scientifiques en biologie qui conduisent à promouvoir le concept de dispositions "exaptatives" pour expliquer les capacités du vivant à produire de nouvelles réponses à ses problèmes de survie (cf. les travaux de Stephen Jay Gould, j'ai notamment lu "Le renard et le hérisson - pour réconcilier la science et les humanités" où pour exprimer son scepticisme vis à vis de certaines tendances réductionnistes il met en avant les notions de contingence et d'émergence).
SupprimerAlors quelles sont ces nouvelles forces qui feraient alors irruption dans la grande arène de l'évolution et viendraient intérférer avec les lois toujours actives par ailleurs que nous apprennent les sciences physiques et les sciences de la vie ? Qu'est-ce qui a notamment émergé dans toutes les sociétés humaines sans exception aucune, et dont on trouve les ancrages dans le monde vivant pré-humain ? Mon hypothèse est que ce fait qui émerge est le processus institutionnel lui-même - que nous avons pourtant sans cesse sous les yeux si j'ose dire -. Il émerge d'abord comme réponse évolutive aux problèmes de survie rencontrés par les espèces vivantes à la fois sociales et très individuées, problèmes singuliers en ceci que la sélection se joue nécessairement aux deux niveaux, celui de l'individu et celui du groupe. Plus les individus sont individués, disposant de facultés "exaptatives", réflexives, motrices (et avec l'hominisation, "le geste et la parole", notre espèce n'a cessé de progresser dans ce sens), et plus la prise en compte des impératifs de survie et de reproduction à l'échelle du groupe devient problématique. Le fait (proto)institutionnel puis instititionnel est la réponse évolutive à cette difficulté en ceci qu'il permet d'agir en même temps sur la structure sociale requise (l'individu isolé étant radicalement vulnérable et incapable de survivre durablement) et sur la production des individus (socialisation) à même de s'inscrire dans cette structure sociale. Il se traduit par un triple mouvement de différenciation, de hiérarchisation et de codification des positions sociales qui constituent cette structure. Dans le jeu social ainsi ouvert deux mouvements forment ainsi un couple de forces : 1. un "agir instituant" qui résulte de toutes les attentes et de tous les appétits des membres d'un groupe, qui s'y expriment, le traversent, le met sous tension, le "travaillent", s'y polarisent, ce mouvement foisonnant appelle de fait l'émergence de positions sociales à partir desquels organiser ce travail. 2. Certains individus vont pouvoir-devoir se saisir de ces positions, et par la "mise au travail des autres" (à ce stade peu importe que cette mise au travail soit consentie ou pas - mais évidemment la question se pose dans une perspective éthique et politique) produire une nouvelle force dans l'arène sélective, un "institué agissant", une nouvelle force qui n'est plus alors seulement naturelle, mais qui devient pleinement historique. Il s'ensuit dans ce schéma que les legs matériel et idéel peu à peu cumulés (connaissances, techniques, aménagements, croyances, etc.) deviennent à la fois des leviers et des enjeux des rapports sociaux. Une telle approche, me semble-t-il, permet pleinement d'éclairer la question des limites de l'hypothèse "gestion du risque" quand il s'agit de rendre compte de la division sexuée du travail selon telles ou telles activités.
SupprimerDepuis ses premiers écrits, Testart a toujours recherché des causes matérielles à l’évolution des sociétés. Même Lahire note dans sa recension de l’ouvrage posthume (« Principes de sociologie générale ») que subsiste chez Testart un vieux fond de raisonnements marxistes. Christophe se trompe totalement dans sa réponse ci-dessus lorsqu’il caractérise l’explication de Testart d’idéaliste, et ce pour deux bonnes raisons. LA PREMIERE : certes, ce dernier commence par dire que la DST s’explique par des croyances (p.132), mais il pose ensuite plusieurs fois la question « Pourquoi ? » … et, après discussion, sa réponse est fondée sur une nécessité très matérielle : « la prohibition de l’inceste et de l’exogamie » (p.140), fait général dans les sociétés de chasse et de cueillette (CC) [expliqué aux pages 141 à 144]. Les idées ne tombent donc pas du ciel chez Testart comme Christophe l’affirme dans sa Conférence et son billet sur « L’Amazone et la cuisinière ». Au lieu de répéter cette critique, Vera et Nicolas auraient dû lire, discuter et citer cet ouvrage dans leur bibliographie car cette explication va dans leur sens puisqu’elle est fondée en nature et est même darwinienne ! En effet, un petit groupe de CC se reproduira mieux via l’exogamie que risquer de dégénérer en acceptant l’endogamie. L’avantage est que Testart explique ainsi tous les cas de variation de DST dans les activités (c’est l’objet de son bouquin), alors que l’hypothèse de VN et NP n’explique que certaines activités (cf. mon post précédent). LA SECONDE est que Testart prend ses précautions : même s’il pense que les croyances fondées sur l’inceste et l’exogamie jouent un rôle premier, les causes de la DST sont multiples insiste-t-il : « A trop résumer, on risque d’être mal compris et de devoir essuyer une salve nourrie de critiques malveillantes. La raison en est que les faits sociaux, ainsi que toute réalité, dépendent d’une MULTITUDE DE FACTEURS qu’il n’est pas toujours facile d’isoler les uns des autres. […] je l’ai montré à plusieurs reprises, la répartition des tâches entre les hommes et les femmes résultait également d’AUTRES FACTEURS [que les croyances], de l’environnement naturel, de l’allure générale de l’économie et du poids relatif de ses différents secteurs, d’un certain équilibre entre le poids des charges des deux genres, de la subordination générale des femmes [c’est idéaliste çà ?]. A laisser de côté tous ces aspects pour me concentrer sur celui que je tiens pour principal, je sais donc ce que je risque [être traité d’idéaliste] » (p.132-133).
SupprimerPour commencer, je dois préciser que je n'ai pas accès aux textes de Testart dont il est question ici - je m'y réfère donc de mémoire, au risque de dire des bêtises (supplémentaires ?).
SupprimerEn ce qui concerne le matérialisme de Testart, ce n'est pas lui faire injure que de dire qu'il était à géométrie parfois variable. En l'occurrence, je ne vois pas comment on peut sérieusement défendre l'idée que l'idéologie du sang se rapporte à l'exogamie. Je crois me souvenir que Testart avait avancé l'argument d'une similitude entre les deux, puisqu'à chaque fois, il s'agissait de ne pas rapprocher « le même avec le même ». Mais cette connexion est au mieux purement formelle, au pire totalement tirée par les cheveux. Et la meilleure preuve est que les animaux non humains (que Testart n'étudiait absolument pas, soit dit en passant) sont nombreux à pratiquer l'évitement de l'inceste, sans pour autant connaître la division sexuée du travail.
Au demeurant, il est un peu surprenant que cette discussion n'arrive que maintenant, alors que c'est une critique que j'ai émise il y a près de 20 ans, dans mon premier manuscrit, et qui avait été reçue par l'intéressé d'une manière que Marcello connait mieux que personne. Testart lui-même, d'ailleurs, insistait vigoureusement pour récuser toute possible racine matérielle à la division sexuée du travail. En plus des premières pages de l'Essai..., entièrement consacrées à réfuter toute incompatibilité entre la maternité et la grande chasse, Marcello pourra se référer à un enregistrement dans lequel Testart s'exprime de manière virulente (euphémisme) contre l'idée que la division sexuée des tâches pourrait, selon ses mots, être « fondée en nature ».
Donc, je maintiens que la « théorie du sang » souffre d'un idéalisme borgne, quand bien même son auteur ne souhaitait pas se l'avouer.
DEUX QUESTIONS A CHRISTOPHE
RépondreSupprimer1- Dans son excellent ouvrage sur le « Communisme primitif n’est plus ce qu’il était », l’on apprend moultes détails sur la domination masculine, au point que les femmes se font méchamment rosées, reçoivent des coups de massues sur leurs crânes, voire peuvent décéder de ces traitements violents. Bref, l’homme avait la main lourde et même très lourde. Aujourd’hui, séduit par la thèse de Véra et Nicolas sur la DST, il intègre certains de leurs raisonnements. En gros, pour maximiser la garantie d’une reproduction du groupe, il fallait écarter les femmes des gros risques. Pas de souci jusque-là … mais dans son excellente conférence au Collège de France, j’ai été surpris par une formulation alambiquée, voire contradictoire, qui engendre des étincelles (voire un bug) entre ce fait incontestable d’une violence lourde sur les femmes et la thèse de VN et NP
Voici les termes de Christophe : « En quoi la manière dont les sociétés ont réparti le travail entre hommes et femmes a pesé sur les rapports de genre ? ». Question à laquelle il répond : « Partout, avec cette DST, seuls les hommes disposent des moyens matériels de la violence monopolisent les armes […], partout les hommes ont une sphère inexpugnable de pouvoir vis-à-vis des femmes qui ont eu tendance à devenir les objets et enjeux des stratégies masculines ». Ici, rien de neuf par rapport au « Communisme primitif… ». Cependant, inspiré par la thèse de VN et NP, il rajoute immédiatement après : « C’était ces êtres faibles qui devaient être protégés et avec une protection parfois un peu lourde, un peu pénible ». Ah bon ? En quoi donner des coups de massue sur le crâne des femmes pour leur administrer une bonne correction correspondrait à « des êtres faibles qui devaient être protégés » ? Ma question est donc la suivante : visiblement, le raccord qu’il fait entre une domination masculine très lourde et souvent très violente, est compatible, ou peut être associée avec l’idée de VN et NP que les femmes doivent être préservée, « êtres faibles devant être protégées » ?
2- Plus loin dans sa conférence, Christophe réaffirme que « le monopole des armes par les mâles chez les humains est donc intimement lié à la tendance à la domination sur les femmes ». Ma seconde question est la suivante : a-t-il, quelque part, discuté de l’argumentation de Testart sur ce sujet : « L’idée a été avancée que les interdits sur les armes, en faisant que les hommes aient le monopole de la violence, sont à la source de la domination masculine. Je pense pareille thèse insoutenable. [suit sa démonstration aux p.137-138 de son ouvrage « L’amazone et la cuisinière »] ». Et Testart de conclure : « Croire qu’un ensemble aussi vaste et durable ait pu être inventé seulement pour assurer la domination masculine relève de la plus naïve des sociologies ».
Je commencerai par la seconde question. Bien que mon nom n'ait pas été mentionné sous la plume de Testart, j'ai toujours pensé que le trait me visait. À mes yeux, il rate sa cible : je n'ai jamais écrit nulle part – surtout à l'époque – que la division sexuée des tâches avait eu comme objectif de permettre d'instaurer la domination masculine. Mon hypothèse était celle que j'ai évoquée durant la conférence : que la division sexuée des tâches ait été instaurée en raison de contraintes pratiques (liées à la maternité) et qu'elle ait eu pour résultat de produire la domination masculine, ce qui est tout différent. J'ai depuis admis une autre hypothèse que je rejetais alors, à savoir que la division sexuée des tâches ait été instaurée sur la base d'une domination masculine préexistante. Mais cela n'implique pas non plus l'intentionnalité que me prête Testart et qu'il réfute à bon compte.
SupprimerConcernant la première question, elle est tout à fait pertinente : il y a là une forme de paradoxe, qui s'ajoute à celui que j'avais moi-même relevé (cf. https://www.lahuttedesclasses.net/2026/05/sur-la-division-sexuee-du-travail-une.html) – ou le complète. Comment une coutume née du besoin de protéger les femmes du risque aurait-elle pu conduire à les exposer à un risque ? Je pressens que le paradoxe se résout à condition de prendre en compte deux éléments. Le premier est que les sociétés agissent rarement de manière entièrement rationnelle, et que les situations où la solution engendre un problème du type de celui qu'elle est censée régler sont moins rares qu'on pourrait le croire. Le second point est qu'il suffit peut-être d'admettre que si la domination masculine a fait des victimes féminines (et qu'elle en a fait beaucoup), elle en a tout de même fait globalement moins que ce qu'aurait produit un partage équitable des tâches risquées. Autrement dit, dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, la domination masculine, fruit de la nécessité de réduire les risques pour les femmes, engendre néanmoins pour elles des risques d'une autre nature. Mais tant que de ce point de vue, le remède n'est pas pire que le mal, cette configuration reste globalement avantageuse pour la société (voire, la seule possible).
Bonjour Christophe, merci pour cet exposé. Je me demande si ce sont les auteurs/trices des articles qui ont fait en sorte que les médias fassent le buzz, ou bien si les médias ont fait ça tout seul ? L'effet boule de neige, reprise d'un média à un autre est facile à comprendre, mais au départ ?
RépondreSupprimerJe n'ai pas de lumières particulières sur ce point. Mon sentiment est que les médias scrutent l'actualité scientifique, et qu'ils se jettent tout seuls comme des grands sur les études qui leur paraissent « croustillantes ». Après, il se trouve qu'en l'occurrence Randall Haas, pour ne parler que de lui, s'est complaisamment prêté au jeu, insistant sur le caractère prétendument révolutionnaire de sa publication et alimentant ainsi la machine à buzz.
SupprimerBonjour, j'ai trouvé cette intervention au Collège de France très stimulante, ce qui m'a fait me poser pleins de questions et je suis ravi de découvrir se blog pour les poser. Je ne suis pas un spécialiste, toutes mes excuses si je dis des énormités.
RépondreSupprimerSur la question de l'omniprésence de certaines distinctions de genre dans le travail, non ou moins liées à des réalités matérielles il y a il des études qui déterminent si certaines régions du monde son plus riches en "exceptions" ou en schémas différents? Je pose cette question pour l'Afrique notamment. De par son Histoire humaine plus longue, il ne me semblerait pas étrange d'y trouver de plus grande différences culturelle, tout comme on y trouve plus de diversité génétique. J'ai un vague souvenir par exemple de sociétés d'Afrique de l'ouest qui divisent certains métiers comme la forge ou la vannerie non par genre mais par caste.
Subsidiairement, la possibilité que les divisions les plus communes soient une sorte de dépendance temporelle aux pratiques techno-culturelles qui étaient celles du groupe réservoir du Levant, celui qui est considéré comme étant à l'origine de la dernière sortie définitive d'Afrique est elle étudiée?
D'ailleurs, sur la question de la permanence de marques osseuse issues de la chasse au gros gibier sur les populations mâles du paléo sup, il y a aussi matière à se poser cette question de répartition géographique voire temporelle.
Et même, quand on y pense on peut aussi se demander si les premiers agriculteurs du levant ne sont pas également des héritiers culturels de ces mêmes populations qui construisent l'assemblage techno-culturel de l'agriculture à partir de ce même fond ancien. Du coup il existe peut être des déviations plus importantes ou plus nombreuses des schémas classiques du "patriarcat" dans des régions où le développement de l'agriculture s'est fait sans cette nouvelle dose de culture levantine et où la transformation des société pour intégrer l'agriculture permettait (ou demandaient) plus d’expérimentations. J'ai l'impression que le sud de la Chine par exemple, espace de domestication du riz, est plutôt riche en sociétés qui proposent des régimes plutôt originaux et diversifiés même quand ils sont patriarcaux, de possession de la terre, de mariage ou de répartition des rôles de genre, je pense aux différentes cultures Miao ou aux Mosuo par exemple, qui vivent dans ces régions.
En deux mots : vos questions sont légitimes, mais pour la plupart d'entre elles, les données font défaut pour y répondre. Les squelettes paléolithiques en bon état sont beaucoup trop rares pour percevoir des différences régionales, par exemples. Après, pour des sociétés techniquement plus avancées, on a effectivement certaines configurations plus particulières : l'agriculture à la main pratiquée en Asie exclut moins les femmes de la production que l'agriculture à l'araire / charrue, et une corrélations se dessine sur l'infériorisation des femmes. Encore une fois, tout dépend de la question posée, ; ma conférence portait sur les grandes tendances, les généralités, des sociétés humaines.
SupprimerPorteuses d'eau. Là les philosophes peuvent nous servir à quelque chose (Bachelard, Gilbert Durand, Eliade). Dans de très nombreuses sociétés l'eau est l'élément féminin, le feu l'élément masculin. Il faudrait sans doute les mettre en relations comme une de ces binarités structurantes dont les ethnologues parlent aussi. Le féminin: l'humide, le malléable, le liquide. Le feu: ce qui durcit ou détruit, mais surtout ce qui sert à faire des armes (pieu endurci, métal forgé). Cette symbolique n'est pas du tout négligeable dans des sociétés où le magico-religieux gouverne les représentations. Simple suggestion. LF
RépondreSupprimerBonjour,
RépondreSupprimerEn fin de conférence vous évoquez les causes de l'apparition de la notion d'égalité des genres.
Je me pose la question sur le rôle de l'évolution des sciences vers plus de rationalité. En particulier, tout ce qu'on disait "naturel" a été revisité, pour s'apercevoir que c'était parfois faux et qu'on observait juste une construction sociale.
Merci pour votre conférence au collège de France sur les femmes préhistoriques et la chasse, très claire et mesurée pour une néophyte comme moi. Mais juste un tout petit détail. Il semblerait qu'il y ait un humour masculin ou féminin. Concernant la robe rose de l'affiche, ne trouvez-vous pas qu'il s'agit plutôt d'une parodie, d'une blague, d'une caricature du rôle féminin. Même à la chasse, elle reste féminine ! Oui une allusion choisie au "Martine à la mer" de 1955 !
RépondreSupprimer