Retour sur la polémique Dark Emu

Il y a quelques années de cela, en Australie, la parution d’un livre a fait grand bruit et mis le feu aux poudres d’un débat à la fois scientifique et politique. L’auteur, un romancier du nom de Bruce Pascoe, y affirmait en effet que les Aborigènes australiens, au moment de la colonisation, n’étaient pas les « simples » chasseurs-cueilleurs que l’on a décrits par la suite, mais qu’ils s’étaient significativement engagés sur la voie de l’agriculture. Cette réalité avait été masquée part le pouvoir colonial pour légitimer la confiscation de leurs terres, et il était plus que temps de rétablir la vérité à ce sujet. Au cours de l’intense polémique qui s’ensuivit, Pascoe fit face à deux grands types de contradicteurs. Dans un premier temps, les plus bruyants – sinon les seuls – furent les milieux conservateurs, pour ne pas dire franchement réactionnaires, qui hurlaient au révisionnisme et à la culpabilisation des Blancs. Mais dans un second temps, plusieurs universitaires et chercheurs, anthropologues ou archéologues, exprimèrent des réserves parfois profondes vis-à-vis des propositions de Pascoe.
Un documentaire visible durant les prochains mois en streaming sur France Télévision, intitulé The Dark Emu Story, revient sur cette polémique, mêlant différents témoignages et éclairages – le documentaire a remporté le prix du 22e Festival du film océanien (FiFO).
Pour moi qui ai suivi cette polémique depuis mon fauteuil situé aux antipodes (en y ajoutant quelques grains de sel), il est évidemment intéressant de voir s’exprimer de manière vivante des auteurs que je ne connais que de manière livresque. J’ai une pensée toute particulière pour Peter Sutton, qui avait été le relecteur de mon Justice and Warfare in Aboriginal Australia, qui était monté en première ligne contre les thèses de Bruce Pascoe et qui est interviewé à plusieurs reprises dans le documentaire. Une des scènes les plus intéressantes est d’ailleurs celle où les deux protagonistes discutent face à face en toute courtoisie – Pascoe esquivant systématiquement les points de désaccord.
En visionnant ce film et en écoutant (ou en réécoutant) l’ensemble des arguments, je me suis dit que le débat se déroulait à trois niveaux, tous aussi difficiles à aborder les uns que les autres pris séparément, et plus encore lorsqu’ils ne sont pas distingués.
- Quelles étaient réellement les pratiques des Aborigènes précoloniaux en matière de subsistance et de résidence ? Quels étaient ceux des dispositifs matériels et techniques qui sortaient des standards attendus pour des chasseurs-cueilleurs mobiles ? En particulier, quelles étaient la réalité, l’extension et l’importance de la mouture des graminées sauvages, de leur stockage, des pièges à poissons et des dispositifs de rétention, voire d’élevage, de ces animaux, ou encore de pratiques de préparation du sol, de plantage de certains végétaux, etc. ? Existait-il des villages, c'est-à-dire des lieux d'habitations groupées et possédant un caractère plus ou moins permenent ou durable ? Evidemment, ce point soulève la question de l’administration de la preuve : quelles informations peut-on réellement tirer des témoignages des Occidentaux, mais aussi des traditions orales aborigènes, et de l’archéologie ?
- dans quelle mesure ces pratiques nous conduisent-elles à reconsidérer soit la catégorisation des Aborigènes comme « chasseurs-cueilleurs », soit les catégories elles-mêmes ? Autrement dit, et pour prendre le problème par l’autre bout, avant de savoir si les Aborigènes étaient des agriculteurs, qu’appelle-t-on l’agriculture ? Ce concept peut-il posséder un sens universel ou, ayant été forgé dans un contexte occidental, perd-il toute pertinence hors de celui-ci ?
- Enfin, quelles conclusions morales, sociales ou politiques peuvent-elles être dégagées de tout cela ? En particulier, quel lien peut-on établir entre le niveau technique atteint par les sociétés aborigènes précoloniales et l’illégitimité de la colonisation, ou la fierté identitaire que les descendants des Aborigènes doivent éprouver aujourd’hui ?
Il m’est impossible, si tant est que j’en aurais la compétence, de réagir sur chaque point traité dans le documentaire et sur l’ensemble des propos qui y sont tenus par les uns et les autres. Je me suis déjà exprimé sur les principaux aspects de cette discussion (voir notamment ce billet) ; le lecteur pourra aussi (et surtout ?) se tourner vers le minutieux travail de débunkage effectué par les collègues australiens que sont Ian Keen d’un côté, Peter Sutton et Keryn Walshe de l’autre. Je me contenterai ici de quelques réactions supplémentaires sur des aspects qui touchent au troisième point, en particulier suite à certains propos tenus dans le documentaire.
Le premier de tous est que je ne ne vois aucune bonne raison de lier le degré de développement technique et social de l’Australie précoloniale à la légimité de la colonisation – et sur ce point, au risque de me sentir bien seul, je ne me reconnais dans aucune des prises de position qu’il m’a été donné d’entendre. Les colonisateurs ont déclaré l’Australie terra nullius au nom du fait qu’elle n’était pas cultivée. Pour déclarer cet argument nul et non avenu, Pascoe et ses partisans entendent prouver que l’agriculture y existait bel et bien, et que la terra n’était donc pas du tout nullius. Peter Sutton, pour sa part, rejette fermement ce qu’il considère comme un travestissement de la réalité des pratiques aborigènes, tout en insistant pour dire que l’agriculture ne constitue pas un progrès ou une forme techniquement plus avancée (évoluée) de subsistance. À vrai dire, ce dernier argument me semble forcé, et totalement inutile. On peut parfaitement admettre le caractère ancestral (même si, sous certains aspects, très raffiné et exigeant) de la chasse/cueillette, et le rôle décisif de l’agriculture dans la marche en avant générale des sociétés humaines, sans pour autant légitimer d’une quelconque manière la mainmise exercée par le pouvoir colonial et son cortège d’horreurs. Oui, l’Australie précoloniale était un continent entièrement peuplé de peuples restés au stade de la chasse-cueillette – non parce qu’ils étaient plus idiots que les autres, mais probablement parce que les conditions dans lesquelles ils étaient placés ne les ont jamais contraints à changer leur mode de vie. Pour autant, le simple fait qu’en 1788, cette île était occupée par des êtres humains depuis des générations ôte toute légitimité à l’entreprise consistant à s’emparer de leurs terres et de les soumettre, et je ne vois pas pourquoi on serait obligé d’en dire davantage sur ce plan, au risque d’énoncer des contre-vérités.
C’est là où cette question en rejoint une autre, particulièrement sensible, mais elle aussi systématiquement abordée sous un angle qui paraît bien étroit : celui de la « fierté » que l’on devrait ressentir aux accomplissements de ses ancêtres. J’avoue avoir été particulièrement interloqué par une des interventions de Marcia Langton, une chercheuse d’origine aborigène qui a vigoureusement embrassé la thèse de Pascoe et qui balaye les remarques de Sutton en des termes fort peu aimables. Cette collègue explique donc à propos des découvertes de Pascoe :
« Ce qu’il a fait avant tout selon moi, c’est renverser le vieux paradigme raciste en Australie. Il fait passer de l’image du sauvage à celle d’un être humain à part entière ».
J’ai bien peur qu’en voulant ainsi sauver les Aborigènes du racisme, on ne fasse qu’exprimer des préjugés guère plus reluisants sur l’ensemble des chasseurs-cueilleurs, passés et présent, du monde entier – qui, si je suis bien cette logique, devraient donc avec raison n’être pas considérés comme des humains à part entière. Sur sa lancée, cette même collègue n’hésite d’ailleurs pas à multiplier les affirmations les plus osées, assénant par exemple que « les récits historiques » (lesquels ?) prouveraient « clairement » « que dans le Victoria, certaines communautés pratiquaient une forme d’agriculture », ceci ne faisant « aucun doute ». Quant à l’intervenante qui croit nécessaire d’expliquer qu’un peuple Aborigène avait découvert bien avant Galilée l’influence gravitationnelle de la Lune sur les marées, à trop vouloir prouver, elle commet une double bévue scientifique.
Ce documentaire s’avère donc instructif et stimulant sur bien des plans, même ceux qui n’entraient pas forcément dans les intentions des auteurs, qui font globalement la part belle à Pascoe et à ses thèses. En le visionnant, cependant, on ne peut s’empêcher de penser que c’est tout un ensemble de réactions (dans les deux sens du terme) identitaires qui mériteraient d’être questionnées. Pourquoi, en tant qu’êtres humains, devrions-nous nécessairement ressentir une solidarité avec certains plutôt qu’avec d’autres, du passé comme du présent, sur la seule base d’une communauté génétique, territoriale ou culturelle ? Pourquoi devrions ressentir de la fierté (ou de la honte ?) à ce que le biface, l’aiguille à chas, l’élevage du porc, la charrue, le zéro ou la thérapie génique aient été inventés ici plutôt que là ? En tant que citoyen français, suis-je censé éprouver un sentiment particulier – et probablement un peu chagriné – en apprenant que le plus ancien art pariétal ne se trouve en réalité pas en Europe, mais en Asie du sud-est ?
Autrement dit, en quoi reconnaître le fait que les sociétés aborigènes, pour des raisons écologiques, géographiques, historiques et peut-être culturelles, n’avaient pas basculé vers la domestication des espèces animales et végétales avec ses immenses conséquences, en quoi donc reconnaître ce fait serait-il dévalorisant non seulement pour elles-mêmes, mais aussi pour les individus qui aujourd’hui, sont peu ou prou issus de ces peuples ? Et inversement, quel motif de fierté y a-t-il à se prévaloir des accomplissements réels ou imaginaires des générations passées ? Ne serait-il donc pas possible de réaliser qu’une telle manière de poser les problèmes reste enfermée dans des œillères étroites et que, face aux terribles défis collectifs qui l’attendent, l’humanité aurait tout intérêt à combattre ce type de réflexes plutôt que de les alimenter ?




Une nouvelle fois, cher Christophe Darmangeat, merci pour l'intelligence et le sens salutaire de la nuance que vous apportez dans le commentaire de cette affaire ; sans exagérer, cela fait du bien de se lever le matin et de vous lire, comme un puissant rafraichissement en période de canicule.
RépondreSupprimerCe que tout cela suscite en moi, comme en ce qui concerne bien d'autres controverses contemporaines, ce sont des "pourquoi" ; vos deux derniers paragraphes sont à l'unisson de mes propres réflexions, et j'admire que vous ne soyez pas lassé d'éprouver sans doute trop souvent une telle perplexité lorsque science, conscience et bon sens se heurtent au mur des passions.
Certes, dans cette histoire personne ne mérite qu'on lui jette réellement la pierre : d'un côté des gens accablés depuis des générations par un "vieux paradigme raciste" qui est une réalité ; de l'autre des spécialistes excédés par des manques de rigueur et d'objectivité scientifique qui malmènent leur domaine d'expertise (je ne les renvoie pas dos à dos, je constate simplement que rien n'est simple). Dans les deux cas, le besoin un peu trop viscéral de défendre une cause "juste" et de marquer des points entraîne chaque camp à avancer des arguments qui s'avèrent en partie plus passionnels que rationnels, ce qui est forcément douteux quelle que soit la pureté des intentions des uns et des autres.
De toute manière, je crois que la voix de la raison, du juste milieu, de la nuance ou d'une science posée et patiente soit largement inaudible dans de tels cas ; aussi pertinente que soit cette voix, elle ne soulage aucun des maux aux racines d'une controverse de ce genre, car elle n'a évidemment pas cette fonction. N'est-ce pas, au fond, strictement le même problème quand il est question de l'image de la femme dans la préhistoire, agitée comme un fétiche pour peser dans la lutte (nécessaire) du féminisme contemporain ? La science est la science, elle ne peut pas tout, et surtout pas soutenir une politique des uns contre les autres ; je dirais même plus, la raison elle-même ne peut pas tout. Pour faire société, pour lutter contre le racisme ou l'oppression des femmes, il faut davantage : une pensée, une volonté, une culture (au sens global), un mouvement de civilisation. Vaste programme.
1° Le message subliminal est celui-ci: il y a un schéma évolutif des sociétés, avec des stades inférieurs et supérieurs. Lévi-Strauss a tenté de mettre un terme à cette linéarité historique en disant qu'il a une pluralité de développements et non une histoire unique de la civilisation suivant une courbe toujours la même. Mais ce discours est contre-intuitif, car nous avons le sentiment qu'une société qui a enfanté Bach, Kant, Einstein est supérieure à une société de chasseurs-cueilleurs. C'est une intuition presque indéracinable chez beaucoup de gens, mais en outre elle trouve une justification chez certains philosophes qui font la somme des "utilités" ou la somme des valeurs dont une société est capable. Peut-on mettre sur le même plan une société de cannibales et une société qui pratique l'altruisme, aide les étrangers et soigne les plus vulnérables? 2° Je comprends que l'argument est ensuite anti-colonial: il s'agit de dénoncer les Occidentaux qui ont menti en parlant de sociétés inférieures dans le seul but de justifier leur occupation. On se souvient de la réponse de Clemenceau à Ferry sur l'Inde occupée par les Anglais. 3° Je suis un peu étonné de la remarque de C. D. sur l'identité. Tous les peuples ont une mythologie identitaire, non ? Nos ancêtres faisaient ceci et cela, il y avait parmi eux tel et tel héros. Les marxistes aussi ont leur mythologie: tel penseur de référence a mieux compris ceci et cela, il a mis au tapis tel réactionnaire, etc. Il n'y a que les périodes de décomposition sociale qui prétendent se passer de toute mythologie parce qu'il n'y a plus de "nous".
SupprimerBonjour Monsieur,
RépondreSupprimerRécent abonné à votre blog, je viens de lire votre dernière publication, qui m’a beaucoup intéressé et avec laquelle je ne saurais être davantage d’accord.
Je me permets de joindre le lien d’un texte que j’ai publié en 2024 sur le blog de l’Association Recherches Mimétiques (ARM) qui se consacre à la diffusion de la théorie mimétique de René Girard : https://emissaire.blog/2024/03/26/ethnocentrisme-et-relativisme-culturel/
Je précise que je ne suis plus abonné de ce blog depuis que j’ai appris au mois de mai 2026 (merci Télérama !) que l’ARM était financée par Peter Thiel.
Pour finir, une anecdote très révélatrice : j’ai eu la chance d’aller en Tasmanie en mars 1994. Sur un présentoir de cartes postales du coin, je suis tombé sur une carte dont j’ai oublié ce qu’elle montrait mais dont la légende au verso m’avait frappé. On y parlait du génocide des aborigènes de Tasmanie, mais le mot génocide était maladroitement caviardé… J’ai malheureusement perdu cette carte.
Cordialement
Bonjour,
RépondreSupprimerMerci pour l'article.
Vous dîtes :
"Pourquoi, en tant qu’êtres humains, devrions-nous nécessairement ressentir une solidarité avec certains plutôt qu’avec d’autres, du passé comme du présent, sur la seule base d’une communauté génétique, territoriale ou culturelle ? "
Si on commençait à se poser la question à une échelle plus petite : N'exprimeriez-vous pas plus de fierté qu'un de vos enfants résolvent l'hypothèse de Riemann (par exemple) qu'une autre personne ailleurs ?
Si oui, pourquoi ? Quels paramètres en jeu ?
De là, dans quelles conditions ces paramètres deviennent des constantes à mesure que vous changez d'échelle : clan, tribu, peuple, communauté, etc ? Et quels autres facteurs émergent quand on change d'échelle ?
Cordialement
Bonjour
RépondreSupprimerCette question de la remise en cause de l'image classique de sociétés vivant essentiellement de la chasse, de la pêche (et de la cueillette opportuniste) a été posée il y a plus de 30 ans pour ce qui concerne les sociétés de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs de la Côte nord-ouest de l’Amérique du Nord (par exemple en 1995 par Nancy J. Turner : Traditional Plant Foods of Canadian Indigenous Peoples). Discutée par certains, elle n’a pas soulevé de critiques âpres et semble largement acceptée aujourd’hui. Le contexte dans lequel elle est apparue est très différent de celui de l’Australie. Les responsables des groupes locaux indiens ont engagé des poursuites judiciaires contre l’Etat Canadien pour récupérer les terres qui leur avaient été enlevée lors de la colonisation et, pour ce faire, ont engagé de longues recherches avec des anthropologues et autres scientifiques (qui étaient ravis de ces ouvertures) justifiant une gestion des ressources végétales (brûlis, transplantation, désherbage, jardins de camas, etc.) en contestation avec l’idée de Terra Nullius. Les ethnologues font aujourd’hui une nette différence entre chasseurs-cueilleurs simples (ou égalitaires) et chasseurs-cueilleurs complexes ; cette idée que la gestion de l’environnement végétal existait chez des chasseurs-cueilleurs en est une des composantes.
Merci pour cet article méthodique. En effet, les "bâtons-à-fouir" qu'on a pu trouver autour de sites ou de dépouilles de chasseurs-cueilleurs à différentes datations ne font pas "mécaniquement" agriculture, ni paysannerie embryonnaire, ajouterais-je à l'appui du commentaire de Momo...
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