Pages

« Généalogie de la violence » : un article du Monde

Sous la plume de Youness Boussena, et parue dans Le Monde de ce jour, une belle synthèse sur la question de la violence entre humains, avec des éclairages éthologiques, archéologiques et anthropologiques. À lire !

« L’être humain, faucon ou colombe ? Généalogie de la violence », Youness Boussena, Le Monde, 9 février 2024.

14 commentaires:

  1. Les arguments en présence sont bien résumés. C'est tout de même un peu surprenant de voir surgir dans ce texte Michéa, René Girard, Georges Bataille et Elsa Dorlin, après avoir exposé assez finement la controverse scientifique sur le sujet. Comme si la science, finalement, c'était assez barbant et qu'il fallait forcément la pimenter par les analyses d'essayistes intuitifs (même si Michéa, en l'occurrence, ne fait que reprendre une explication assez commune de l'émergence du libéralisme).

    RépondreSupprimer
  2. Cet article du Monde est très intéressant. Mais pourquoi vouloir à tout prix mettre Rousseau à toutes les sauces et perpétuer le mythe du “bon sauvage” rousseauiste, thèse qui ne correspond à rien chez lui ? Cela a été montré et remontré par tous les bons commentateurs, à commencer par Henri Gouhier, Victor Goldschmidt, Bruno Bernardi, Blaise Bachofen… La thèse de Rousseau sur la guerre est bien plus complexe. Il n'est ni “faucon” ni “colombe”. Il est très influencé par Hobbes, même s'il critique l'idée qu'une guerre puisse exister entre individus. Il annonce clairement les thèses explicitant le passage des conflits non proprement guerriers dans les sociétés paléolithiques (qui ne sont pas du tout pacifiques ni idéalisées, mais dans lesquelles les luttes ont principalement pour raison d'être l'honneur, qui peut être une source de grande violence), et les sociétés néolithiques, celles qui adviennent après ce qu'il nomme la “grande révolution” de la sédentarisation. À partir de cette "grande révolution”, ce qu'il nomme la “guerre véritable” apparaît, liée à la lutte pour la terre et au tropisme impérialiste des sociétés politiques installées sur des territoires. Rousseau n'a évidemment pas tout compris et anticipé des découvertes des paléo-anthropologues contemporains, mais si on veut vraiment le citer dans ce type de contexte, il faut le lire.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je flaire depuis longtemps qu'effectivement, Rousseau est mis à toutes les sauces par des gens qui ne l'ont jamais lu et qui lui prêtent d'autres idées que les siennes en se recopiant les uns les autres. Mais je n'ai jamais pris le temps d'aller regarder cela de plus près, durectement dans l'original. Pouvez-vous me dire dans quel(s) texte(s) Rousseau expose ses conceptions sur le sujet ?

      Supprimer
    2. 1. Merci pour votre réponse.
      Ce serait long de vous répondre de façon complète. Pour faire (relativement) vite, d'abord, deux références à des commentateurs très compétents et avisés, Claude Lévi-Strauss et Victor Goldchmidt. Lévi-Strauss écrit dans Triste tropiques : « Jamais Rousseau n'a commis l'erreur de Diderot qui consiste à idéaliser l'homme naturel » (chap. 38, Pocket, p. 468). Lévi-Strauss pense principalement au Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot. Mais on pourrait aussi citer Montaigne. Quant à Goldschmidt, il critique le « mythe […] qui prête à Rousseau le “mythe du bon sauvage” » (Anthropologie et politique, Vrin, p. 448). Certes, cela ne relève encore que de l'argument d'autorité.
      Il faut donc aller voir dans le texte de Rousseau lui-même ce qui justifie ces remarques.
      C'est d'abord dans le Discours sur l'inégalité (que vous connaissez bien) que l'on trouve l'essentiel, mais c'est un ouvrage très difficile (je conseille l'édition GF introduite et annotée par B. Bernardi et B. Bachofen). Dans cet ouvrage, Rousseau décrit d'abord un homme fictif dans le « premier » et « pur » état de nature, dont il dit très clairement qu'il n'est pas un homme réel, qu'il ne correspond pas aux « sauvages » décrits par ailleurs sur la base des récits de voyages (sur le statut théorique de la représentation de cet homme « naturel », voir Henri Gouhier, « Nature et histoire », dans Les Méditations métaphysiques de J.-J.Rousseau, c'est limpide). En gros, de cet homme fictif, Rousseau dit seulement qu'il est innocent et non pas bon, et de toute façon qu'il n'est pas l'homme réel, même « primitif ».

      Supprimer
    3. 2. Rousseau ne parle des hommes réels vivant en société que plus loin dans le Discours sur l'inégalité, dans la IIe partie. Il les décrit en partie sur la base de témoignages de voyageurs et et en partie par raisonnement : ils vivent en « nations unies de mœurs et de caractères, non par des règlements et des lois » (OC Pléiade, vol III, p. 169). Ces hommes parlent, construisent des cabanes, des outils, connaissent l'art… mais ne sont pas encore sédentarisés et territorialisés, ils ne connaissent ni l'agriculture « en grand » ni la métallurgie. Ils ressemblent beaucoup aux hommes du Paléolithique. Rousseau suppose même (ce qui s'est révélé vrai) que ce mode de vie a constitué l'époque « la plus durable » de l'histoire des sociétés (p. 171).
      Permet-moi de citer un passage assez long de la description de ces hommes vivant en « sociétés commencées » ou « nations sauvages » :

      Supprimer
    4. 3.
      « On entrevoit […] comment l’usage de la parole s’établit ou se perfectionne insensiblement dans le sein de chaque famille, et l’on peut conjecturer encore comment diverses causes particulières purent étendre le langage, et en accélérer le progrès en le rendant plus nécessaire. […] Un voisinage permanent ne peut manquer d’engendrer enfin quelque liaison entre diverses familles. De jeunes gens de différents sexes habitent des cabanes voisines, le commerce passager que demande la nature en amène bientôt un autre non moins doux et plus permanent par la fréquentation mutuelle. On s’accoutume à considérer différents objets et à faire des comparaisons ; on acquiert insensiblement des idées de mérite et de beauté qui produisent des sentiments de préférence. À force de se voir, on ne peut plus se passer de se voir encore. Un sentiment tendre et doux s’insinue dans l’âme, et par la moindre opposition devient une fureur impétueuse : la jalousie s’éveille avec l’amour ; la discorde triomphe et la plus douce des passions reçoit des sacrifices de sang humain.
      À mesure que les idées et les sentiments se succèdent, que l’esprit et le cœur s’exercent, le genre humain continue à s’apprivoiser, les liaisons s’étendent et les liens se resserrent. On s’accoutuma à s’assembler devant les cabanes ou autour d’un grand arbre : le chant et la danse, vrais enfants de l’amour et du loisir, devinrent l’amusement ou plutôt l’occupation des hommes et des femmes oisifs et attroupés. Chacun commença à regarder les autres et à vouloir être regardé soi-même, et l’estime publique eut un prix. Celui qui chantait ou dansait le mieux ; le plus beau, le plus fort, le plus adroit ou le plus éloquent devint le plus considéré, et ce fut là le premier pas vers l’inégalité, et vers le vice en même temps : de ces premières préférences naquirent d’un côté la vanité et le mépris, de l’autre la honte et l’envie; et la fermentation causée par ces nouveaux levains produisit enfin des composés funestes au bonheur et à l’innocence. Sitôt que les hommes eurent commencé à s’apprécier mutuellement et que l’idée de la considération fut formée dans leur esprit, chacun prétendit y avoir droit, et il ne fut plus possible d’en manquer impunément pour personne. De là sortirent les premiers devoirs de la civilité, même parmi les sauvages, et de là tout tort volontaire devint un outrage, parce qu’avec le mal qui résultait de l’injure, l’offensé y voyait le mépris de sa personne souvent plus insupportable que le mal même. C’est ainsi que chacun punissant le mépris qu’on lui avait témoigné d’une manière proportionnée au cas qu’il faisait de lui-même, les vengeances devinrent terribles, et les hommes sanguinaires et cruels. Voilà précisément le degré où étaient parvenus la plupart des peuples sauvages qui nous sont connus […] ; ces peuples étaient déjà loin du premier état de nature. […] La société commencée et les relations déjà établies entre les hommes exigeaient en eux des qualités différentes de celles qu’ils tenaient de leur constitution primitive ; […] la moralité commençant à s’introduire dans les actions humaines, et chacun avant les lois étant seul juge et vengeur des offenses qu’il avait reçues, la bonté convenable au pur état de nature n’était plus celle qui convenait à la société naissante ; […] il fallait que les punitions devinssent plus sévères à mesure que les occasions d’offenser devenaient plus fréquentes, et […] c’était à la terreur des vengeances de tenir lieu du frein des lois. » (OC III, p. 168-171).

      Supprimer
    5. 4. On pourrait citer bien d'autres textes, notamment le chap. IX de l'Essai sur l'origine des langues et surtout un ouvrage inachevé et, jusqu'à une date récente « inédit » (plus exactement mal édité), le premier livre des Principes du droit de la guerre (Vrin, 2008, collection Textes et commentaires).
      Globalement et pour résumer, l'homme socialisé est soumis à l'amour-propre, qui produit le sentiment de « l'honneur » (Discours sur l'inégalité, Note 15, OC III, p. 219-220). L'honneur est ambivalent, il est à la fois ce qui régule les société sauvages et traditionnelles ce qui conduit aux passions vindicatives. Thèse qui me paraît sociologiquement très juste.
      Donc quand (très rarement, principalement dans l'Émile) Rousseau écrit que l'homme est « naturellement bon », cela ne signifie pas que les « sauvages » réels (qui ne sont pas pour lui des hommes dans le véritable état de nature) seraient doux et pacifiques, cela signifie que le mal s'introduit non à cause de la nature, mais à cause de la culture, de l'éducation, de l'usage que les hommes font de leur liberté.
      Enfin Rousseau marque une étape essentielle dans l'histoire des sociétés : tardivement, et dans certaines sociétés, la « grande révolution » de la sédentarisation, de l'invention de l'agriculture et de la métallurgie, indissociable de l'avènement de ce qu'il nomme (dans les Principes du droit de la guerre) la « guerre véritable ».

      Supprimer
    6. 5. Bref, Rousseau considère en effet que la « guerre véritable » (sur ce que cela signifie, ce serait un peu long ici) n'existe pas dans la sociétés sauvages – c'est en quoi il est vrai qu'il est anti-hobbesien : la guerre ne peut exister qu'entre groupes territorialisés et organisés politiquement, la politique ne met pas fin la guerre mais en est l'origine. Mais avant la « guerre véritable » il y a bien des conflits, de la violence, voire des massacres. Voir l'Essai sur l'origine des langues, chap IX, où il évoque des peuples qui, dans certaines régions, deviennent « chasseurs, violents, sanguinaires, puis avec le temps guerriers, conquérants, usurpateurs », et où il décrit les guerres comme des « chasses d'hommes ». Et un peu avant : « Les affections sociales ne se développent en nous qu’avec nos lumières. […] La réflexion naît des idées comparées, et c’est la pluralité des idées qui porte à les comparer. […] Appliquez ces idées aux premiers hommes, vous verrez la raison de leur barbarie. N’ayant jamais rien vu que ce qui était autour d’eux, cela même ils ne le connaissaient pas ; ils ne se connaissaient pas eux-mêmes. Ils avaient l’idée d’un père, d’un fils, d’un frère, et non pas d’un homme. Leur cabane contenait tous leurs semblables ; un étranger, une bête, un monstre, étaient pour eux la même chose : hors eux et leur famille, l’univers entier ne leur était rien. De là les contradictions apparentes qu’on voit entre les pères des nations ; tant de naturel et tant d’inhumanité ; des mœurs si féroces et des cœurs si tendres ; tant d’amour pour leur famille et d’aversion pour leur espèce. Tous leurs sentiments, concentrés entre leurs proches, en avaient plus d’énergie. Tout ce qu’ils connaissaient leur était cher. Ennemis du reste du monde, qu’ils ne voyaient point et qu’ils ignoraient, ils ne haïssaient que ce qu’ils ne pouvaient connaître. Ces temps de barbarie étaient le siècle d’or, non parce que les hommes étaient unis, mais parce qu’ils étaient séparés. Chacun, dit-on, s’estimait le maître de tout ; cela peut être : mais nul ne connaissait et ne désirait que ce qui était sous sa main ; ses besoins, loin de le rapprocher de ses semblables, l’en éloignaient. Les hommes, si l’on veut, s’attaquaient dans la rencontre, mais ils se rencontraient rarement. Partout régnait l’état de guerre, et tout la terre était en paix » (OC V, p. 395-396 et 399).
      Au passage, je trouve frappant de constater que ce texte décrit les guerres des nations sauvages de façon assez proche de ce que décrit Clastres dans Archéologie de la violence. La guerre dans les sociétés primitives (rééd. éd. de l’Aube, 2013, p. 34-61).
      Veuillez m'excuser pour cette réponse un peu longue, mais Rousseau… c'est compliqué. Et il y en aurait encore beaucoup à dire !

      Supprimer
    7. Ne vous excusez de rien : c'est tout à fait captivant ! Et cela confirme qu'aujourd'hui, Rousseau est employé à tort et à travers par des gens qui ne l'ont jamais lu.

      Supprimer
  3. Bonjour et bravo pour votre blog, toujours très enrichissant et nourrissant la réflexion. A propos de René Girard, qui n'est certes pas un scientifique, que pensez-vous de ses idées ? J'avais trouvé ses deux essais les plus connus (lus il y a longtemps) assez intéressants. J'imagine bien que vous ne devez pas être vraiment sur la même ligne que lui...

    RépondreSupprimer
  4. Sans avoir jamais lu Girard, j'avais eu un prof socio-psychologue qui semblait assez séduit (et m'avais séduit au passage) sur la force conceptuelle générale de ses écrits. D'ailleurs ça me gênerait qu'on le mette de côté comme "non-scientifique", ce qui serait une manière pour les scientifiques d'écarter toute réflexion philosophique (c'est pourtant le destin des sciences d'amener le monde à penser, pour le meilleur et pour le pire). Certes, c'est un chrétien qui doit avoir ses limites, mais sur ce blog marxiste, je pense que j'aurais quelques amis pour dire avec moi que des marxistes limités (pour ne pas dire cons), il y a en a eu aussi, et même des générations ! Donc sa théorie du désir mimétique (qui englobe le concept freudien d'Oedipe) me semble avoir la force et la faiblesse d'une idée très générale. Freud avait pour lui d'être un scientifique (médecin), pour Girard, ce n'est peut-être que du "postulat séduisant" ( https://fr.wikipedia.org/wiki/Ren%C3%A9_Girard#R%C3%A9ception_critique )...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Ça fait longtemps que Freud n'est plus considéré comme scientifique ni comme médecin, à supposer qu'il l'ait jamais été, et la psychanalyse est entièrement discréditée scientifiquement. Le qualificatif de « postulat séduisant » semble adapté aux théories des deux personnages, Freud comme Girard : dans les deux cas, ce sont des spéculations qui ont séduit toute une partie de l'intelligentsia, mais n'ont pas convaincu le monde scientifique.

      Supprimer
  5. Pour ma part, j'avoue n'avoir aucun avis, pour n'avoir jamais lu les textes de René Girard...

    RépondreSupprimer