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Un compte-rendu de « Justice et guerre en Australie aborigène » par Baptiste Eychart

Dans la dernière livraison de la revue Actuel Marx (n°72, 2022/2), et sous la plume de Baptiste Eychart, une recension de mon livre :

Christophe DARMANGEAT, Justice et guerre en Australie aborigène, Toulouse, Smolny, 350 pages.

La France a connu une brillante recherche marxiste en anthropologie incarnée par les noms d’Emmanuel Terray, de Maurice Godelier ou Claude Meillassoux dont les ouvrages ont fait date. Mais aujourd’hui, ce sont plutôt les ouvrages d’anthropologues se revendiquant de l’anarchisme qui font florès, qu’il s’agisse de ceux de David Graeber ou de James Scott, auteurs prolixes et aux thèses souvent séduisantes. Ces dernières, qui prétendent révolutionner notre regard sur la naissance de la dette ou de l’État, sont caractérisées par un certain « primitivisme romantique » et la fâcheuse tendance à s’essayer à des interprétations audacieuses mais souvent bien aventureuses, surtout quand elles prétendent faire parler des sociétés n’ayant laissé aucune trace écrite ni témoignages directs.

C’est une route bien différente que s’est choisie Christophe Darmangeat depuis son premier ouvrage (Le communisme primitif n’est plus ce qu’il n’était. Aux origines de l’oppression des femmes, 2012). Tout d’abord car il œuvre dans le sillage d’un marxisme que l’on peut qualifier de « classique », même si sa recherche est par ailleurs aussi influencée par l’oeuvre aussi inclassable qu’importante d’Alain Testart. Mais aussi car il s’astreint à une grande prudence dans ses conclusions : dans l’étude des sociétés primitives de tradition orale, et notamment des chasseurs-cueilleurs, il faut faire preuve d’un peu de modestie, quitte à décevoir parfois le lecteur trop avide de neuf.

Dans Justice et guerre en Australie aborigène, il se penche cette fois sur la question de la place de la violence et de la guerre dans les sociétés de chasseurscueilleurs.

Ce choix semble d’autant plus pertinent qu’on voit fleurir récemment l’idée d’une forme de « pacifisme primitif » au paléolithique, idée défendue notamment par la paléontologue Marylène Patou-Mathis. Or, les structures sociales des Aborigènes d’Australie sont extrêmement proches de celles des premiers chasseurs-cueilleurs : jusqu’à la colonisation européenne, les Aborigènes ne connaissaient ni la différenciation sociale, ni la propriété privée ni aucune forme de hiérarchie politique significative. Il s’agit bien de sociétés sans classe ni État, principalement nomades. Par ailleurs, leurs sociétés sont extrêmement documentées et de nombreux témoignages écrits subsistent alors que la colonisation n’avait pas encore commencé à déstructurer ces sociétés. Il s’agit donc d’un objet d’étude idéal pour déterminer le rôle et la violence dans les sociétés sans classe.

Par une analyse très serrée et critique de cette vaste documentation, analyse impliquant une prise en compte des biais éventuels des témoins, Christophe Darmangeat démontre la présence non seulement de la violence mais aussi même de la guerre dans l’Australie aborigène. Rigoureux sur les définitions que les aborigènes donnent aux différentes pratiques violentes, il distingue la violence individuelle de la violence collective. Et au sein de cette dernière, il différencie la violence régulée de la violence non régulée qui correspond à une situation de guerre, qui donnait lieu parfois à des massacres de masses voire même à des quasi-exterminations de certains groupes aborigènes. Tout une palette d’expression de la violence s’exprime ainsi : de la rixe à la vendetta (communément pratiquée) ; du combat régulé (à l’issue duquel on s’arrête au premier sang) à la vraie guerre. Cette dernière impliquait les guerriers hommes des tribus mais aussi les femmes, même si elles ne combattaient manifestement qu’entre elles et plus rarement. La description de l’armement offensif (lance, boomerang, proto-hache) ou défensif (bouclier) ainsi que le récit de très nombreuses confrontations est une description toujours évocatrice et jamais rébarbative, contrairement d’ailleurs aux craintes de l’auteur.

L’existence d’une violence guerrière avérée, il reste à en expliquer les causes, qui excluent d’emblée la soif de richesse car, en Australie, on n’y accumule rien. Les aborigènes interrogés par leurs contemporains européens ont laissé de nombreux témoignages qui relativisent l’importance de la conquête territoriale : la terre et sa protection sont très rarement aux sources d’un affrontement guerrier. De même le rapt de femmes n’est pas un motif de déclenchement des hostilités, mais plutôt une conséquence induite de ces dernières. L’auteur se montre très convaincant lorsqu’il définit la cause majoritaire : la guerre est « vindicatoire ». Elle se déploie lorsque les voies traditionnelles de régulation et de modération pour obtenir justice ont échoué, ou que les rapports existants entre les clans et tribus concernés sont trop mauvais pour permettre une médiation judiciaire. Si les griefs touchent parfois aux femmes enlevées, ils relèvent généralement de l’accusation d’homicide par la sorcellerie. Les sociétés aborigènes ayant du mal à envisager les mécanismes de la mort naturelle, le décès ne peut s’expliquer que par un ensorcellement dont le coupable doit être châtié. On conçoit ainsi très bien la fréquence de telles situations.

Les conclusions du livre de Christophe Darmangeat nous permettent donc bien de distinguer en quoi la justice apparaît presque comme un « invariant » des sociétés humaines, alors que pourtant les conditions de l’injustice économique, sociale ou politique n’ont même pas encore émergé. Elles fournissent aussi très bien matière à réflexion sur le jaillissement de la violence physique dans les sociétés de chasseurs cueilleurs, des sociétés qui – rappelons-le – ont été majoritaires dans l’histoire de notre espèce.

Baptiste EYCHART

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